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Julien Willig

samedi 10 mars 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXVIII

« C’est ainsi que nous, les races de l’Obscurie, naquirent du sein de la Primaire ; nous fûmes le dernier acte du grand œuvre.

L’éclosion de la Vie marqua le Quatrième Âge de la Création. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

J’en ai déjà vécu des belles, vous savez. On a tenté de me noyer, de me flinguer, de me découper en petits morceaux… ou même de me bouffer. De m’endoctriner, de me bombarder. Mais c’est la première fois qu’un bâtiment s’effondre sur moi.

Un grand choc a suivi la dernière explosion : c’est l’église entière qui s’est mise à danser. Des flots de poussière ont dégouliné, comme de la bave à la gueule d’un groc alléché. Lua venait de franchir la porte, heureusement pour elle : j’ai visé le linteau. Nous heurtons le sol quand la demeure du Messager s’écroule. En vérité, c’est un orage qui éclate – je n’entends pas la Gargoule crier. Je ne la vois même pas, alors que je suis couché sur elle : je ne sens que la chaleur de son haleine vibrer sur mon oreille.

Il faut plusieurs secondes au son pour revenir. Un silence de pierre. Un goût de poussière dans les yeux. Devant moi, les particules s’éparpillent en vrille. Mais la spirale s’écrase, se comprime avant de s’abîmer dans l’immobilisme…

Le souffle de Lua !

Aucun débris majeur sur nous. Je pose mes genoux autour de ses hanches et relève mon buste, mes mains quittent sa poitrine. Enfin, elle inspire, tousse, crache ; vit ! Sa capuche est tombée. C’est désormais sans pudeur que ses cheveux, acajou jusqu’à la racine, ondulent légèrement sur sa gorge. Que frissonnent ses traits exagérés, un masque au nez aquilin, au menton pointu et aux pommettes acérées, mais non dénué de cette grâce infantile que la jeune servante traîne comme un fardeau. Et ses yeux, qui ne s’ouvrent que pour moi.

« S… seigneur Vito, gémit-elle. Qu’est-il arrivé ?

— Votre église est tombée.

— Sommes-nous… morts ?

— Va vous falloir attendre pour rejoindre les pieds du Messager (je lève le pouce). Le cadre de porte nous a protégés. »

Des soleils jumeaux au creux de ses prunelles :

« Vous m’avez sauvé la vie ?

— Euh, ouais, j’crois… »

Elle ne m’entend même pas bafouiller, toute occupée qu’elle est à porter ses mains à sa bouche et à rosir des joues.

Pas le temps pour les gamineries.

Heureusement, la plupart des murs ont tenu ; l’ossature de l’église demeure parmi des monceaux de gravats. Certains dépassent nos têtes. Je me lève, tant bien que mal, dans les ruines de ce qui fut l’unique lieu de culte à Lengel. Puis j’attrape la Gargoule par la bure, et elle se retrouve debout avant de réaliser. Elle me fixe :

« Ça va ? »

J’y crois pas. Un mastodonte de pierre se délite sur nos tronches, et c’est sa voix frêle qui s’enquiert de ma propre santé.

« Ma veste est fichue…

— Oh, je suis vraiment désolée, seigneur Vito. »

Cette petite est géniale.

Je tends l’oreille : pas un bruit, si ce n’est la chute d’un débris tardif par moment. Quoi qu’il se soit passé dehors, le calme git sur nous comme une chape de… de rien, en fait. J’entends à peine le vent gémir dans les entrailles du temple. Un silence de mort. Mon oreillette… intacte, dans ma sacoche. Je la chausse et l’active, fébrile :

« Gallinet à Rinoptère, vous me recevez ? Répondez… Allez, quelque chose, quoi !

— Qui cherchez-vous à joindre, seigneur Vito ?

— Une… une personne pour qui je m’inquiète. »

Mon stress la gagne, elle tremble de tout son long.

« C’est inutile. Si vous ne captez pas, c’est que le brouillage de l’église est toujours actif.

— Vraiment ? J’ai essayé, tout à l’heure, je captais des bribes…

— Oui : le brouillage de transmission fait partie du système de défense.

— Vous avez un système de défense ? »

Elle opine comme une évidence.

« Vous n’entendez rien ? Du tout ?

— Non… »

Je n’ai pas besoin de capter le souci dans ses iris pour comprendre le mauvais signe. Soudain, un hurlement, lointain. Il pénètre entre les murs, ricoche contre les arêtes de pierre et se répercute jusqu’à nous, amplifié par un écho sinistre. Le cri d’une gorge déchirée par la souffrance…

« Ne restons pas ici. »

J’entraîne Lua avec moi – la Gargoule me suivrait au bout de la terre-plaque, et même au-delà. Nous escaladons ce qui était le plafond du couloir, mais…

« Merdelle. »

La voie qui menait à la nef est totalement obstruée : les vieux murs voutés n’ont pas tenu le choc.

« Lua, y a-t-il une autre sortie ?

— C’est… c’était l’unique passage pour sortir des quartiers privés.

— La seule issue, vraiment ?

— Nous n’allons pas rester coincés ici, pas vrai ? Que le Messager nous vienne en aide, nous ne pourrons jamais… »

Je la secoue par les épaules – j’ai failli lui coller une baffe à la place – et souffle, doucement :

« On reste calme, d’accord ? J’ai une idée.

— Seigneur Vito…

— Vito tout court. »

Si l’effondrement a touché toute la partie privée de l’église, les dégâts sont moindres à mesure que nous nous éloignons de la nef : les lieux réservés aux Gargoules se trouvent en périphérie du bâtiment, sans étage. Alors que nous nous tordons les chevilles et déchirons nos frusques en escaladant les obstacles, d’autres cris viennent taquiner nos talons et glacer nos sangs.

« Qu’est-ce donc ? On dirait que quelqu’un se fait violenter.

— Violenter, hein ? Ça, ma grande, c’est le genre de cri que l’on entend que dans un type d’endroit… »

Lua manque de chuter après qu’une pierre lui glisse sous les pieds ; je la rattrape du bout des doigts.

« Quel… quelle sorte d’endroit ?

— Un champ de bataille. »

J’en ai déjà vu, des estropiés gisant dans un bain de sang, des malheureux torturés par les vainqueurs, des victimes de pièges isolés… elle n’a pas besoin de savoir ça. Qui que soit le gars à gueuler comme ça, il fait partie des perdants.

« Rinoptère, ici Gallinet, répondez si vous m’entendez.

— Qui appelez-vous comme ça, Vito ? Rinoptère, c’est un drôle de nom. Et le Gallinet, c’est… vous ?

— Euh, ouais, c’est, euh… enfin, c’est compliqué. »

Bien sûr que la curiosité brûle la jeune Gargoule. Mais elle n’ose poursuivre. Alors que nous achevons de gravir un nouvel éboulis, elle s’exclame :

« Oh, regardez, la bibliothèque semble avoir tenu ! »

En effet. Si son cadre de porte est déformé par l’affaissement du plafond, celui-ci n’a pas cédé. Nous dévalons dans la pièce plongée dans l’ombre : les éclairages ont explosé, et seules les raies de lumière extérieure, appesanties d’une lourde poussière, traversent les lieux depuis les meurtrières.

« Elle a tellement souffert, se lamente Lua. C’était mon endroit préféré, vous savez. »

Elle doit brûler sous la lumière du plein halo, c’est pas possible.

Nos pieds balayent les gravats pleurés par la croisée d’ogives, qui saupoudrent des amas de livres et de feuillets – ceux que j’ai laissés plus tôt – froissés ou déchirés. Broyés, parfois. La table git, renversée et tordue, comme la proie surnuméraire d’une horde de grocs déjà repus – une victime inutile. La Gargoule frissonne.

« Qu’allons-nous faire ? »

Je l’ignore et m’approche d’un mur. Puis je m’accroupis face à la cavité du bas, et m’attelle à la vider de ses ouvrages ; ils se perdent dans le bordel.

« Seigneur Vito ? »

Je continue. Quelques coudées plus tard, un espace acceptable bée devant moi. Je fais signe à Lua d’approcher. Elle se baisse à son tour.

« Cache-toi là-dedans. »

Elle se faufile dans le trou sans hésiter, se tapit dans les ténèbres avec une aisance qui me confond[1]. Je traîne le plateau de la table dans une plainte métallique. Alors que je m’apprête à sceller l’abri de la Gargoule, celle-ci tend les bras pour m’en empêcher, surprise :

« Mais, et vous ?

— C’est trop petit pour une autre personne. »

Et se recule un peu plus, comme pour tenter de me prouver le contraire.

« C’est assez solide pour ne pas céder à un autre effondrement, et personne ne te trouvera là.

— Vous me laissez ?

— Attends ici : je vais chercher de l’aide. »

J’ignore ses protestations et cale le plateau de fer contre l’ouverture. Puis j’arrange la scène de coups de pieds dans quelques bouquins : on pourrait croire que tout s’est déversé comme ça suite à l’effondrement. Enfin, je laisse la bibliothèque derrière moi. Je retrouve le boudoir où le père Lupart a fait de moi un adepte du Remerciement de Lumière. Le salon s’en sort plutôt bien par rapport au reste : les canapés sont intacts, juste maculés d’une poudre de plâtre, à l’inverse de la table qui les séparait, brisée sous le coup d’un bloc. La fenêtre, elle, demeure fragile survivante, éclaircie solitaire dans le chaos.

Je l’éclate et me faufile à l’extérieur.

C’est le milieu du halo. Le jour horizontal est plus vif que jamais, et pourtant, je n’ai jamais vu les rues de Lengel aussi vides. Je pensais apparaître avec remous et fracas dans la mer de sérénité qui borde le centre-ville ; au final, je me laisse tomber dans une allée morte. Si j’en crois mes souvenirs, j’étais dans la partie nord des quartiers des Gargoules. Autrement dit, je ne suis pas loin du chevet de l’église.

« Rinoptère, ici Gallinet, répondez. »

Les crépitements habituels : de mon côté, la radio fonctionne.

« Rinoptère, j’ignore s’il vous est arrivé quelque chose ou si vous me jouez la plus mauvaise farce dont je vous sais capable, mais j’aimerais vous entendre. »

Qu’est-ce que vous foutez, Thalie ?

J’évite de parler trop fort : on pourrait m’entendre de bien loin, aujourd’hui.

« Rinoptère, il vaut mieux être prudents et ne pas prendre le palais. Le bouchon serait plus indiqué. Gallinet, terminé. »

Je traverse le boulevard – les ombres et les coins des maisons me rassurent – et le remonte en courant. Soudain, une silhouette. Non, deux : un Novarien, livide sous son masque de poussière, qui soutient une femme à la tête bandée. Ils descendent l’avenue face à moi, le visage éteint. Ils me frôlent sans même me regarder.

Bordel…

Je ralentis. Bientôt, je passe devant un Keroub assis contre un mur. Je renonce vite à le questionner, le pauvre s’abîmant dans un flot de cris et de sanglots. Tant pis, dans quelques centaines de mètres j’atteindrai… Une cavalcade, derrière moi. Rapide, froide, précise.

Merdelle.

Dix Hydres me dépassent sans m’accorder la moindre attention. De l’escouade Laetere, en plus, menées par une cadette novarienne[2]. Avec les marques que l’effondrement a laissées sur moi, elles ont dû me prendre pour un rescapé de… ce qu’il s’est passé. Je les suis à pas mesuré, m’invente même une boiterie. Enfin, j’arrive en vue de l’arche nord. Mais le soulagement est de courte durée ; les lézards y font halte. Cette destination est peut-être compromise. J’affecte l’épuisement et m’écroule plus que je ne m’assieds sur une volée de marches usées. Histoire de bien faire, je repose mon front dans mes paumes. Ainsi, ils ne verront pas mon œil entre mes mèches…

La Novarienne arbore un air nonchalant qui me donne envie de la tarter – je devais avoir le même, à son âge. Mais son visage se raidit bien vite pour laisser place à une posture de garde à vous, et un salut de rigueur en direction du centre-ville. La rejoignent huit Hydres armées de Sidhe, aux écailles de Sanash. À leur tête, deux Novarii.

 

Oh putain.

 

Voir la femme, son corps sec et sa longue tresse, me glace les sangs. Mais l’homme…

L’église s’écroule à nouveau sur moi. Le sol se dérobe sous mes pieds. J’évite les entrailles de la terre et tombe directement vers l’étoile incandescente…

Non. Un rapide ébranlement de mon épiderme en sudation me confirme que je suis encore à ma place, sur le stupide palier d’une maison silencieuse. Je ne bouge pas lorsqu’il balaye l’avenue de son regard. Un regard au vert passé, inquisiteur ; à ma grande fortune, il semble glisser sur moi sans me remarquer.

Inspire. Compte jusqu’à quatre. Expire…

Même d’ici, je crois discerner ses iris. Des cercles aussi pâles que profonds, qui vous transpercent sitôt. C’est l’une des rares choses qu’il m’avait confiées, à propos de ses parents. Ils l’avaient appelé Cédalion à cause de ses yeux céladon – je vous vois venir, et oui, en effet : ils se sont gourés dans l’orthographe.

Ma poitrine se délite, légèrement : cette anecdote m’a toujours plié de rire. Mais là, ça craint à mort.

J’attends.

Cédalion prend le commandement des troupes de la cadette. Ils échangent quelques mots, Lyuba se fend comme d’habitude d’attaques bien senties – à en voir sa gestuelle – dans l’ombre de mon ancien frère d’armes[3]. Ils ne s’attardent pas et s’enfoncent rapidement dans le quartier nord.

Enfin.

Je me relève et descends le boulevard en sens inverse. Mes jambes flageolent tellement que j’en manque de choir.

« Rinoptère, n’allez surtout pas au nord, c’est infesté. Oubliez le bouchon, prenez vérin. »

Je ne sais pas ce qu’ils vont faire là-bas. Je ne veux pas le savoir. Pourvu simplement qu’ils y restent, longtemps.

« Gaeth ? »

Juste des crépitements. Mais elle fonctionne toujours, cette oreillette ?

Quelques sujets blessés arpentent l’avenue qui entoure le centre-ville : je fais comme eux et descends jusqu’au sud-est. C’est ma chance, j’ai rarement l’occasion de prendre la voie la plus rapide. Je devrai marcher un peu avant d’atteindre les hangars ; il me faudra alors rester discret.

« Gaeth ? »

Quelques secondes, puis :

« Quoi ?

— Je te dérange, peut-être ?

— Oui, figure-toi.

— Il y a du grabuge à Lengel, j’ai besoin de…

— Là je peux pas, ça barde vers moi aussi. »

Toujours à sa disposition, génial.

« Pourquoi ? T’es où ?

— Je ne peux pas te le dire, mais vraiment… c’est chaud.

— Les affreux de l’Obscurie sont partout, il faut que tu…

— Non. T’es grand, va falloir que tu te débrouilles, là. »

Fin de transmission. Connard.

Je sors du boulevard au niveau de la ruelle où nous nous sommes quittés, avec Thalie, ce matin – ça me paraît s’être passé il y a des jours. Un œil par-dessus mon épaule, et je m’engage dans l’impasse. Je descelle la pierre : les deux Peccamineux sont toujours là. J’en saisis un sans attendre, le glisse à ma ceinture, sous ma veste. Puis je reprends le bloc, et…

Non, j’ai mieux à faire. Il me reste encore des capsules pour Oblitorion. Je tire une volcaneuse et l’ouvre. Les gerbes de plasma inondent d’un bleu électrique les murs sombres autour de moi. Je retourne mon poignet et applique le flot de décharges contre la pierre. J’essaye de pyrograver, ou au moins de marquer, en traits simples, un message bref :

 

« VERIN »

 

C’est le mieux que je peux faire. Je replace ensuite la dalle contre le deuxième pistolet et déguerpis. Et des ruelles, encore des ruelles. Presque vides, si ce n’est les quelques paumés qui meurent ou cherchent de l’aide. Mais des Hydres sont postées à chaque coin de rue – on se croirait au couvre-feu du soir. Évidemment, ce n’est pas Ghalya qui va prêter assistance aux blessés… À mesure que je progresse, la ville s’estompe : les allées deviennent plus larges, le sable plus présent, les maisons plus espacées. J’arrive devant la grille tordue du cimetière où j’ai dissimulé, seulement quelques halos plus tôt, cet étrange coffret que Gaeth m’a envoyé chercher – sans explications, là encore, mais j’ai compris qu’il était important. L’envie me brûle de le récupérer afin de laisser définitivement cette cité maudite derrière moi. Mais, d’un bout à l’autre de mon allée sinistre, deux Hydres me zyeutent sans s’en cacher. Ça serait con d’attirer leur attention maintenant…

Je continue. L’astroport est en bordure de ville, le plus loin possible des habitations[4]. À l’ombre des remparts, même : les cylindres des hangars se dressent comme pour grappiller un peu de lumière, colorer leur chaux noircie par des générations d’échappements crasseux. Je connais le chemin : deux-cents mètres devant, le silo orné d’un 13 défraîchi n’attend plus que moi…

« Halte-là. »

Merdelle.

Je me retourne. Deux Hydres s’avancent vers moi, doigt sur la détente de leur Devarïm.

« Que faites-vous ici, sujet ? L’endroit est bouclé jusqu’à nouvel ordre.

— Euh, je… j’ai été blessé, je dois me rendre à mon vaisseau pour me…

— Le périmètre est interdit ; déclinez intentions et identité.

— Je suis pas d’ici, j’ai que là où aller. Vous avez vu le bordel qu’il y a eu, au centre ?

— Vous avez eu l’occasion de demander de l’aide bien des fois depuis le grand boulevard. Présentez vos papiers d’identité et remettez-nous votre oreillette. »

Foutus mentaguidés… j’ai comme l’impression que la broche des pèlerins ne m’aidera pas ici.

« Voilà, voilà… »

Ma main dans la sacoche, l’air de rien ; ils n’entendent pas l’armement du Peccamineux. Je tire à travers le cuir : une décharge par lézard. Le premier s’effondre, touché au cœur, mais le second ne fait que vaciller. Je sors le pistolet et le troue trois fois de plus.

« Ils manquent de conversation, ceux-là. »

Ghalya va faire radiner les autres. Je glisse le flingue à ma ceinture, j’attrape un des Devarïm et me rue au hangar 13. J’avale la distance. Ma carte-clé, dans ma sacoche… c’est bon ! Je l’insère dans la fente, et… rien. La double porte hydraulique reste scellée. Faute de mieux, j’assène un coup de crosse sur la rouille. Comme pour me répondre, un petit huis de service s’ouvre, à ma droite. En sort une Hydre.

Elle tire la première, mais je me plaque contre le panneau de métal. Le plasma chatouille mes narines, alors que je donne déjà la réplique : le fusil d’assaut crache et le lézard s’effondre, un cratère en éruption dans la poitrine. Je me rue dans l’ouverture avant que la lourde ne se referme – c’est le genre de porte à ne se déverrouiller que de l’intérieur.

Enfin, mon cher Vérin ! La lumière extérieure franchit le sommet du silo pour se réverbérer contre ses parois, et confère à l’endroit une atmosphère plus tamisée encore. Les jeux d’ombres cachent les défauts de mon appareil et le présentent sous son meilleur jour : un hexagone étiré dans la longueur, greffé d’une double paire de réacteurs à l’arrière, et d’un cockpit carré à l’avant. Les canons jumelés qui l’entourent attendent patiemment, comme le mat d’un navire de paille dans un fleuve tranquille[5]. Un bref tour du spationef me rassure : il ne semble pas avoir été immobilisé. Ses seules amarres demeurent les miennes, et les moteurs ne sont pas sous entraves. Il y a juste quelques piles de caisses métalliques un peu partout autour de l’engin – non contente de faire payer un nombre exorbitant d’ocrines la location d’un hangar, l’administration de l’astroport se réserve le droit de s’en servir comme entrepôt pour ses cargaisons[6].

J’arrive devant le flanc de Vérin, orienté vers l’entrée. Deux pressions courtes et deux pressions longues sur mon oreillette : la rampe s’abaisse. À son chuintement s’en ajoute un autre, derrière moi. Les pistons s’actionnent lentement… La porte principale, elle s’ouvre ! J’ai à peine le temps de me retourner, de courir braquer mon Devarïm…

Le canon d’un Peccamineux m’adresse la même réaction. Je me fige, deux mètres devant. Dans l’horizon orange, qui grandit à mesure que les panneaux s’écartent, se définit la silhouette qui brandit l’arme. Haute, fine, sûre de ses appuis. Et de longs cheveux blancs qui accrochent la lumière.

« Thalie ?

— Oh, Abriel, c’est vous. »

J’abaisse mon fusil et souffle. Fort :

« Bordel, mais qu’est-ce que vous foutiez ? Vous avez une idée du nombre d’appels que je vous ai passé ?

— Excusez-moi d’avoir égaré mon oreillette lorsque votre fichue église s’est effondrée sur moi ; j’aurais bien aimé savoir comment vous vous en seriez sorti, monsieur le porte-flingue.

— Comme ça. »

J’exhibe les déchirures de ma veste, les écorchures sur mes mains et mon visage. Thalie réplique en montrant sa jambe gauche, débarrassée d’une bonne part de tissu, et son bras, mis à nu.

« Ah, bon bah… ravi de vous voir saine et sauve.

— Je n’en doute pas.

— Et, comment vous… la porte ?

— J’ai pris sa carte à l’Hydre que vous avez descendue. »

Petit moment de flottement. On se détend, la journée a été rude… Essaye d’être sympa.

Je m’éclaircis la gorge :

« Maintenant que vous avez soigné votre style, êtes-vous prête à partir ?

— Plus que jamais, cher Gallinet.

— C’était de l’humour, ça ? »

Un jeu de sourcils, fugace, comme s’ils hésitaient entre l’agacement et l’amusement. Passons.

« Allons, en r… »

Des pas d’Hydres, rapides. Nombreux.

« Là ! Le treize ! »

Thalie se précipite vers moi. Je lève le Devarïm, lui lance sans la regarder :

« Foncez à l’intérieur, préparez l’appareil ! »

La porte du silo est complètement béante. Je tire à vue sur les premières écailles qui se pointent – le beige et vert de Laetere, cette fois. Une morte au moins, peut-être deux. Aussitôt des rafales fendent l’air. Je me jette sur le côté, m’autorise même une roulade dans l’élan. Puis je me planque derrière un tas de caisses, à la périphérie de l’ouverture. Ainsi, je laisse le champ libre à l’escouade pour pénétrer en masse dans le cylindre. Mauvais, ça.

Un objet métallique ricoche dans le hangar, au centre de l’espace entre la grande porte et la rampe de Vérin. Grenade fumigène. Elle siffle sa brume épaisse, alors que le Novarien qui les accompagne beugle ses ordres :

« Recherche et destruction ! Empêchez les cibles de s’enfuir par tous les moyens ! »

La fumée s’épaissit : je ne vois presque plus mon vaisseau. En revanche, une communication me parvient de son cockpit :

« Abriel, Vérin est préchauffé, mais je ne parviens pas à actionner la commande de pilotage.

— Pas de panique, Thalie, tout ira bien…

— Je suis parfaitement calme. »

C’est ça, oui.

« Il y a un code de sécurité à entrer : cherchez le bouton sous le tableau de bord, un peu à gauche du siège principal. Pressez-le trois fois et tirez le levier blanc sur la droite. »

Les Hydres déboulent dans le silo. Un avantage : elles n’y voient pas plus que moi. Un inconvénient : elles doivent être une demi-douzaine. Au moins. Une première passe devant mon abri, une seconde sur ses talons. J’abats ma crosse sur sa nuque. L’autre n’a pas le temps de se retourner que je la crible de plasma.

« Là ! »

On défouraille d’un peu partout : je m’accroupis et déguerpis. Des éclairs ricochent sur la coque de Vérin.

« Abriel, le vaisseau essuie des tirs, qu’est-ce que je fais ? Une alarme est en train…

— Je sais, je l’entends ! Appuyez sur le bouton rouge.

— Lequel ? »

Une Hydre surgit de la fumée, Devarïm pointé vers moi, mais je lui explose la gueule de justesse.

« Celui qui clignote ! »

Un vrombissement chaleureux s’échappe de mon spationef – Thalie a réussi à actionner les boucliers déflecteurs. Cette distraction a suffi : un lézard se pointe, toutes griffes dehors, et m’arrache mon fusil d’assaut. D’un coup de patte, elle éventre ma chemise, et m’assène une autre attaque. J’évite comme je peux en me jetant en arrière, mais je trébuche et tombe sur le dos. De ses doigts s’écoule un filet de sang : ma poitrine me brûle…

« Bordel…

— Rends-toi, renégat !

— Non. »

C’est bien mignon, le corps-à-corps, mais j’ai encore mon Peccamineux à la ceinture. L’Hydre s’en rend compte trop tard : je suis déjà en train de la refroidir. J’ai toujours trouvé Laetere un peu lente d’esprit, mais à ce point… Sauf que d’autres décharges retentissent dans le hangar. Et l’Obscurie ne s’équipe pas en Peccamineux.

« Thalie, c’est vous ? »

Les tirs cessent, puis un cri s’échappe du brouillard grisâtre : c’est bien elle. Non…

« Ancien capitaine L.XIV/2, déserteur et traître à la sainte Obscurie. Montrez-vous et jetez votre arme, nous tenons votre amie. »

On rencontre tous, dans sa vie, des moments où l’impuissance nous réduit à un tel état que tout esprit nous abandonne. Où la crainte, à son apogée, inhibe tout tremblement, tout battement de cœur enflammé, pour atteindre la limpidité parfaite, la quiétude de celui qui connaît la fatalité. Et c’est un de ces instants. Je serre le Peccamineux par le canon, entre mon pouce et l’index, et lève les mains dans le brouillard.

Il fallait bien que ça cesse un jour…

J’avance. La grenade s’étant tue, la fumée s’estompe. Au bas de la rampe m’attend le Novarien qui dirige l’escouade, Oblitorion vers moi. Derrière lui, une Hydre ultime maintient Thalie en otage, le Devarïm sur sa tempe. La pauvre reste figée – on est bien loin des manières policées de la chambre palatiale d’Arkon. À leurs pieds gisent deux lézards.

« Abriel de Molenravh. Cela faisait longtemps, mon capitaine. »

C’est un de mes sergents ; j’ai failli ne pas le reconnaître, sous sa casquette et son masque. Il se veut acide, mais c’est le cadet de mes soucis. Laetere me foudroie du regard, impatiente de venger la mort de ses rejetons.

« Je suis désolée, Abriel…

— C’est pas grave.

— Jetez votre arme immédiatement, ou je vous abats.

— Tout ira bien pour vous, Thalie. Soufflez, gardez votre calme.

— Je vous ordonne de…

— Ça va, Anke, j’ai entendu ! »

C’est qu’il va s’énerver, le visage bleu[7]. Je délaisse mon Peccamineux d’un geste du poignet. Le sergent s’avance :

« Laissez-vous faire, ne me forcez pas à vous abattre. »

Je ne me suis jamais autant apprêté à faire une connerie…

 

C’est mort, je n’y retournerai jamais !

 

… pourtant, Thalie la fait avant moi.

 

Elle se tend sans prévenir. Écrase une griffe de l’Hydre d’un coup de talon, et se jette en avant. Une serre la retient, mais son avant-bras heurte le Devarïm. Le plasma fuse, atteint l’œil du lézard.

« Par la sainte… »

Je désarme le sergent d’un coup de pied, mais il se reprend bien vite. Anke se rue sur moi et me plaque contre Vérin. Il serre ses doigts sur ma gorge. La peau bleuie, autour de ses yeux, se plisse de malveillance. Mes poumons brûlent, une autre brume assombrit ma vision. Loin d’ici, j’entends Thalie crier.

Et, peu à peu…

 

ma vie…

 

s’enfuit…

 

***

Il m’avait traîné sur le terrain d’entraînement, une fois de plus.

« T’es sûr qu’on a encore besoin de ça ? La dernière fois on a failli se faire gauler. »

Cédalion, serein, se fendit d’un rire léger :

«  J’ai reçu la lame des officiers, il n’y a même pas une révolution. Je suis commandant, Abriel, ne me dis pas que tu l’as déjà oublié.

— Non, mais… j’aime pas ça.

—  Tu préférais passer la soirée avec Lyuba ?

— M’en parle pas, je passe le plus clair de mon temps libre à l’esquiver… »

Nouveau rire. Plus long :

«  Je croyais que le Zélotron-B inhibait les pulsions sexuelles.

— Ouais, moi aussi… »

Nous arrivâmes sur le parterre de sable.

«  Elle aura eu une adolescence des plus vigoureuses, poursuivit Cédalion. D’ailleurs, en parlant du Zélotron… »

Il posa la bombonne qu’il avait apportée. Puis détacha son masque, le jeta dans la poussière.

« Sérieux ?

— Un soldat doit apprendre à connaître de près la douleur et la peur : uniquement ceux qui savent ignorer le stress sont en mesure d’accomplir de grandes choses. Enlève ton masque.

— Mais…

— C’est un ordre, Abriel. »

Ce fut la première séance de nos nouveaux entraînements clandestins. Il y avait déjà des cycles que nous perpétuions la tradition des combats secrets, mais la formule « sans masque » gagna rapidement son succès parmi les plus zélés novarii de Béthanie. Tant et si bien, au fil du temps, qu’une assemblée de plus en plus importante se réunissait pour nous observer. Nous admirer. Et reprendre l’affrontement.

Une dizaine de révolutions plus tard, un bruit courut chez les cadets : Cédalion et moi avions établi le record – encore inégalé, à ce que j’en sais – d’une durée de lutte atteignant un sablier, huit renaissances et trente-deux secondes. Sans Zélotron-B.

Ainsi, nous gagnâmes le respect et la dévotion de toute la caserne.

 

***

Les doigts d’Anke martyrisent tellement ma trachée que je ne les sens même plus. Ma tête se fait légère, comme si elle allait se détacher…

« Tu te fais vieux, Abriel. Jamais je ne t’aurais vaincu si facilement quand tu servais le commandant Cédal… »

Son crâne éclate. Comme ça, d’un coup : une gerbe de sang fleurit dans les airs. Le sergent me lâche et je m’effondre. Dans la nuit qui s’échappe, ses genoux font volte-face. Un hurlement fond sur lui. Pas de peur, ni même de douleur. Le cri d’une furie.

Thalie brandit un outil massif, une sorte de clé à… – j’ai vraiment plus l’esprit clair. Anke, hagard, lève les bras lorsqu’elle lui assène un nouveau coup. Il la domine en taille, mais la Novarienne rectifie la chose : en deux autres frappes, elle détruit son visage. La matière poisseuse qui s’en échappe, trop épaisse pour n’être que du sang, pleut sur ma sauveuse sans qu’elle s’en accommode.

Le sergent s’abat sur le côté. Entre les coulures d’hémoglobine sur la face de ma coéquipière, les iris jaune et bleu me fixent d’un regard perdu, alors qu’elle respire lourdement. La peau luisant de sueur, la clé au bout des mains. Dévoilés par l’absence de sa manche gauche, ses muscles font saillie. Elle me toise, courbée, les jambes fermement ancrées au sol.

La transe de combat. Comme Lyuba après que Cédalion m’eut ordonné de la pousser à bout, lors de son premier entraînement au corps-à-corps. Là où j’ai créé un monstre.

Thalie semble prête à terrasser n’importe qui dans la foulée. À faire face au lieutenant L.XIV/3, même. Elle n’a plus rien d’une fille de glace, à présent, car le feu coule dans ses veines.

« Thalie… »

Je tousse, cherche à tâtons le moindre appui pour me relever – un piston sur le flanc de Vérin, la dépouille d’Anke. La Novarienne me suit des yeux, sans qu’ils se départissent du goût du sang. Sans lâcher la clé – un coup pourrait partir au premier geste brusque…

« Thalie, écoutez-moi. »

Me voici debout. J’avance un pas, lentement. Lève les mains, doucement.

« Tout va bien. C’est moi, Abriel. Vous me reconnaissez ? Nous travaillons ensemble. En équipe. »

Un pied, un autre. Ses pupilles ne me lâchent pas, aucun battement de paupière ne vient les voiler. Je peux maintenant sentir son souffle chaud sur ma transpiration.

« C’est Abriel. Tout va bien, le danger est écarté. Revenez, Thalie. Revenez à la lumière.

— Abriel… ? »

Un tout petit timbre, froissé, comme la voix d’une enfant de papier. Ses épaules s’affaissent. Elle manque de tomber sous la chute de tension. J’attrape aussitôt la clé et la balance. Thalie vacille, je l’entoure de mes bras. Elle sent encore la lamiacette. Ses cheveux sont doux sous mes doigts, et son oreille chatouille mes lèvres :

« Le danger est passé ; vous avez été très forte, Thalie. Venez, nous partons. »

 

***

 



[1] Mais comment on les fait vivre ; les Gargoules dorment dans des tombes, ou quoi ? [retour]

 

[2] Curieux. En plus, elle peine à suivre le rythme : c’est limite si sa troupe ne la piétine pas. Je pourrais m’en féliciter – ça ferait toujours un sbire de moins pour l’Obscurie –, mais je sais qu’elle doit en baver. Je ne souhaite ça à personne. [retour]

 

[3] On dirait qu’elle n’apprécie pas la cadette. En réalité, elle n’apprécie aucune femme. Personne, même, si l’on oublie Cédalion. Un point de plus pour la jeunette – bats-toi, petite ! [retour]

 

[4] Enfin, l’astroport… Juste un espace aérien dégagé, avec une piste de poussière et vingt hangars où les utilisateurs doivent raquer pour laisser leur vaisseau parqué. Heureusement, c’est Arkon qui régale. [retour]

 

[5] Ça peut paraître anodin, comme ça, mais l’un comme l’autre trouvent leur intérêt quand la tempête rugit : les marchands qui descendaient des montagnes jusqu’à Molenravh devaient parfois se jeter sur le mat de leur embarcation pour négocier des virages rapides, lors de fortes crues. Tu m’étonnes qu’ils étaient respectés… [retour]

 

[6] De gros caissons d’un noir mat, en plus : c’est d’un sinistre. [retour]

 

[7] Ça fait un moment que je n’ai pas utilisé ce surnom, tiens. Si vous tenez à l’employer, pas de problème : ça marche avec n’importe quel couillon novarii qui sert sous les drapeaux obscuriens. [retour]

 

Commentaires

Et bien, ils ont eu chaud ! Thalie commence enfin à m'intriguer du coup. Pourquoi cette sorte d'état second ? Est-ce juste son caractère ou est-ce qu'il y a autre chose puisqu'Abriel la compare à Lyuba ?
Et une fois de plus, j'ai adoré le petit flashback !
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vendredi 27 avril à 18h07
Aah, deuxième victoire ! :D
Pour Thalie, ça serait une sorte de réflexe de défense qui se déclenche suite à l'urgence de la situation. Mais du coup, ça impressionne Abriel, et il repense à celle qui le fait vraiment flipper^^
Je ne vais pas revenir sur les flashbacks à chaque fois, mais j'aime bien les faire, oui. Surtout que ça me permet d'explorer des moments que je n'ai pas pu présenter à cause de la forme de l'histoire (si j'avais voulu commencer par Abriel dans l'Obscurie, il m'aurait fallu un tome de plus^^)
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mardi 24 juillet à 19h38
J'aime vraiment Thalie ! Elle est super dans ce chapitre, avec une fin en apothéose qui dévoile combien cette histoire l'a poussée à bout.

J'aime bien Abriel aussi, heureuse de le revoir dans le combat, c'est quand même ce qui lui va de mieux :D

Intriguée par ce regret d'Abriel d'avoir créé un monstre avec Lyuba en la "brisant". Et amusant de voir qu'elle le fait bieeen flipper. Je peux comprendre ceci dit, c'est une tarée sanguinaire.
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dimanche 25 novembre à 12h32
Il a peut-être plus de chances de vaincre Lyuba que Cédalion en combat... pourtant il préférerait largement se retrouver contre le second ! ^^'

Merci pour tes retours, ces scènes me tenaient vraiment à cœur :)
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dimanche 25 novembre à 13h17
Je le comprends, Cédalion au moins est raisonnable (au sens premier de capable d'être raisonné). Lyuba... C'est un tigre que Cédalion est le seul à maîtriser à peu près. J'aimerais pas être là le jour ou elle va péter une durite pour de bon !
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dimanche 25 novembre à 13h41