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Julien Willig

jeudi 15 février 2018

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXVII

« Mais d’autres germes surent s’adapter à l’hostilité des confins.

Ils s’assemblèrent, se renforcèrent et évoluèrent jusqu’à atteindre la force et l’intelligence. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Les deux novarii prennent à peine le temps de panser leurs blessures. Cédalion a remis en place l’épaule de Lyuba, et en retour celle-ci noue un bandage sur la sienne. Elle peste :

« Comment ces vermines ont-elles eu accès à autant d’armes ? C’est un véritable arsenal militaire.

— C’est sûrement le stock de l’Angelot.

— Le Ganipote que vous avez rencontré ? »

Le commandant acquiesce puis s’adresse à une Hydre :

« Sarkh, allez relever le père Lupart. J’ai quelques questions à lui poser. Et vous pouvez aussi renvoyer votre amphiptère, la suite se passera au sol. »

Le grondement des réacteurs martèle les tempes du Novarien, comme si le Rhakyt qu’ils viennent de vaincre, Lyuba et lui, le gratifiait d’un massage crânien. Mais le vrombissement décroît tout juste lorsqu’un hurlement mécanique traverse la place. Un souffle menaçant.

Non…

« À terre ! », crie Sarkh.

Une roquette fend les cieux et gobe un propulseur de l’aéronef. Dans une série de détonation, le transporteur perd de l’altitude, chute en spirale…

Ça n’en finira donc jamais ?

… et vient bondir contre les pavés. Une fois, deux. Se traîner dans un crissement de tous les diables, avaler les mètres et recracher les étincelles. Percuter le côté de l’église flanc contre flanc dans une secousse qui réveille, pour la dernière fois, la cloche harassée par l’âge. Enfin, s’immobiliser. Outragé, l’édifice s’ébroue, râle dans un craquement de roche et une toux de mortier avant de relâcher une partie de son toit, détendre les moellons entre les contreforts : trop las pour rester entier, il s’effondre en partie.

« Honnis soient les impies, crache Lyuba, abattez-le ! »

Un rebelle s’est traîné vers le fond de la place, jusqu’à ramasser un des Bukavac tombés à terre. Il tente de recharger, la face exsangue et la mort dans les yeux. Cédalion réagit alors que les armes se lèvent :

« Non ! Il nous le faut vivant, saisissez-vous de lui ! »

Les Hydres foncent – leurs jambes solides leur viennent du patrimoine génétique des Dracènes, et elles se jouent de la distance. Un autre reptile grogne dans l’oreillette de Cédalion :

« Ici l’amphiptère. La pilote est morte mais la copilote et l’artilleuse ont pu s’en sortir. Des dégâts à l’extérieur ?  »

Vous avez juste démoli la moitié du lieu de culte.

« Ça ira, Sarkh, le vaisseau devrait être réparable. Nous appréhendons le tireur en ce moment même. Sortez et venez nous rejoindre. »

Imperturbable, Lyuba achève de serrer les bandes dans le dos de son commandant. Un dernier nœud, et elle ponctue d’une claque sur le bras.

« Merci, lieutenante. Allons donc voir ce prêtre. »

Ils montent les marches, enjambent ce qu’il reste d’Ylüne et des Hydres qui la défendaient. La Gargoule gît entre les cadavres de pierres et d’écailles, empêtrée dans sa bure comme un pantin désarticulé dans sa robe de chiffons – ce sont ses gémissements qui donnent signe de vie. Lyuba l’attrape par la nuque et le soulève à hauteur d’yeux. Ses pieds nus, débarrassés de leurs sandales, sondent le vide. Pas de traces de ses bésicles. Cédalion salue, impérieux :

« Père Lupart.

— Commandant… Cédalion ? Qu’est-il arrivé à mes frères et sœurs ? »

Sa voix est brisée, ses yeux rougis par la poussière se plissent pour deviner son interlocuteur. À Lyuba de répondre :

« La Trahison de Nephel leur est tombée dessus. »

Le commandant tique ; il se rappelle que cette scène ornait le portail qui a enseveli les Gargoules en fuite. Lupart secoue la tête, confus :

« Où est l’Orbe ?

— Nous avions grand espoir que vous le sauriez. »

La réplique de Cédalion est sèche au possible. Maudites soient les Gargoules et leur faiblesse ; ne peuvent-elles pas donner de leur personne pour préserver le patrimoine de l’Obscurie ?

« Les Nephélins… je n’ai pas pu…

— Vous la leur avez échangée contre votre vie.

— Non. Jamais je ne trahirais…

— Silence, misérable. »

Lyuba le laisse tomber plus qu’elle ne le dépose. Alors les Hydres montent les marches, de retour avec le rebelle qui leur a tiré dessus, le visage marqué d’éclats. Dans le bas de sa poitrine, l’uniforme est souillé par une tache poisseuse.

« J’avais dit vivant, Sarkh.

— Il l’est, mon commandant. Il vient juste de perdre connaissance.

— Allons, réveillez-moi ça. »

Soudain, des éboulements se font entendre parmi les gravats. Ils viennent de l’église, du portail effondré.

« Mon commandant ! »

C’est l’Hydre copilote de l’amphiptère, à en juger par sa combinaison, qui l’appelle : elle et l’artilleuse ont déjà pris position autour de l’entrée, Devarïm chargé. Cédalion et Lyuba dégainent leur pistolet et accourent, suivis par le reste de l’escouade. Le commandant lève le poing :

« En position. Ne tirez que sur mon ordre. »

Le tas de pierres condamne l’entrée sur bien deux mètres de haut : seules les volutes de poussière s’en échappent. Mais des ricochets tintent de l’intérieur, rythmés par des frottements qui déplacent les éboulis. Quelque chose va sortir.

Décidément…

Lyuba arme son Oblitorion.

« Ne tirez que sur mon ordre », rappelle Cédalion.

Une main agrippe le sommet des décombres : des doigts fins, à la manucure gâtée par leur ascension. Puis l’autre surgit, attrape un bloc. La silhouette se hisse, c’est une femme. Elle secoue sa crinière crème dans une échappée de poudre blanche. Alors, elle s’écarquille en découvrant le champ de bataille qu’est devenue la place centrale ; ses yeux, une curieuse paire jaune et bleu, se perdent un instant avant de voir l’escouade braquée sur elle, à l’aplomb de son perchoir.

« Ne tirez pas ! ordonne Cédalion.

— Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? demande Lyuba. Pourquoi y avait-il encore quelqu’un dans l’église ? C’est louche, mon commandant.

— Au nom de la Sainte Obscurie, descendez vers nous, les mains bien en vue et sans mouvement brusque. »

La Novarienne obtempère, fébrile. La manche gauche de son costume a disparu, et du même côté la déchirure du pantalon laisse apparaître genou et mollet. Elle passe ses jambes devant, tâtonne de ses ballerines avant de descendre petit à petit le monticule. Cédalion s’avance à sa hauteur et tend les mains. Elle n’accepte que de la dextre – l’autre semble avoir des doigts fragiles – et il l’aide à se poser sur la terre ferme. La femme courbe le poignet avec distinction, atteint les pavés de la pointe des pieds, tout en grâce et retenue. Elle s’époussette, droite et bien plus assurée.

« Ça ira, commandant, merci.

— Comment connaissez-vous mon grade ? »

La réplique se veut intimidante : la méfiance est de mise après tant de dangers.

« Prenez-vous tous vos sujets pour de crasseux incultes, ou vous laisseriez-vous abuser par ma mise, commandant ? Je vous signale qu’une église vient de me tomber dessus.

— Qu’y faisiez-vous à l’heure de la Cérémonie ? »

Et c’est « mon commandant ».

« J’étais censée recevoir une bénédiction forfaitaire, mais j’ai été reçue par une boniche traînarde et incapable de faire son devoir. Enfin, pourquoi les Gargoules sont-elles élevées si ce n’est pour servir le culte ? Ce manquement est inadmissible ! »

Les bourgeois…

Lyuba ne rate pas l’occasion :

« Dites-vous que ce manquement a peut-être sauvé votre jolie mise poudrée, madame cul pressé.

— Comment osez-vous ? C’est un scandale, j’exige la repentance immédiate de votre subordonnée, commandant.

— Eh, du calme ou j’vous envoie baiser les pieds du Messager, ça vous détendra peut-être.

— Taisez-vous, ordonne Cédalion. Toutes les deux.  »

Derrière le rebelle grommelle, immobilisé par deux Hydres. Il émerge, lentement, dodeline de la tête puis, enfin, relève le menton et les paupières. Il mitraille l’assemblée de toute la force de sa haine, le regard sinistre et les lèvres crispées – fendues, une bile noire s’en échappe. Sa mâchoire le trahit : il serre les dents. De douleur, sûrement. Cédalion adresse un signe à sa subordonnée. Aussitôt, celle-ci saisit le captif à la gorge :

« Où emmenez-vous l’Orbe de Lumière ? »

Pas de réponse : Lyuba le gratifie d’un uppercut dans l’estomac.

« Où doit aller l’Orbe ? Parle, vermine ! »

Un ricanement. Le rebelle relève ses débris de lèvres et articule :

« C’est comme ça que vous protégez… vos trésors ? »

La lieutenante lâche sa trachée pour lui asséner un crochet au menton. Puis un deuxième. Enfin, elle éructe :

« Tu vas répondre, enfoiré ?

— Va… te faire foutre. »

Cédalion attrape son bras avant qu’elle puisse répliquer :

« Nous n’avons pas de temps à perdre. »

Sa voix est aussi calme que celle de Lyuba s’emporte. Il jette un œil sur la bourgeoise, lui fait signe de reculer. Alors, il dégaine son Oblitorion et ouvre la chambre de rechargement des capsules. Nonobstant l’interdiction gravée à l’intérieur, il amorce l’arme sans sceller le compartiment : le gaz des volcaneuses s’en échappe. Des fumets couleur glace crépitent et lèchent les contours du pistolet dans une senteur âcre, clinique. Les abords métalliques perdent de leur brillant pour se figer dans un mat blanchi. Les Hydres froncent les sourcils :

« Que comptez-vous faire, mon commandant ?

— Maintenez-le bien serré. »

Cédalion plaque la chambre ouverte contre la joue du Nephélin. Le hurlement est terrible. Bras et jambes luttent sans espoir alors que la chair crisse et se met à buller. Et cette odeur… Il supplie, il prie pour que le commandant arrête. Il jure de coopérer.

« Tu en as assez ? demande Cédalion. Tu n’as jamais connu pareil supplice, pas vrai ? »

Le rebelle opine, les larmes aux yeux ; Cédalion réitère. Les cordes vocales du captif beuglent jusqu’à ce que la voix casse. Son collier de barbe commence à prendre feu. Le commandant cesse.

« Et dire que votre engeance croit avoir souffert le martyr sous notre domination. Vous ignorez tout de la vraie douleur. Elle n’aura qu’une seule fin : quand viendra l’Obscurité. Alors ?

— P… pitié. »

Quelques dents sont visibles à travers le creux de sa joue. Le rebelle est en nage et tremble de tout son long. Cédalion reprend l’interrogatoire, serein :

« Où emmenez-vous l’Orbe ?

— Nous avons tellement donné pour réussir à la prendre… »

Une buée sort de sous ses paupières. Le commandant approche à nouveau l’Oblitorion.

« Non, pitié, non !

— Où ?

— Dans le quartier nord !

— Où ? Sera-t-elle exfiltrée ?

— Je… je ne sais pas, nos ordres étaient de l’emmener là-bas. »

Nouvelle brûlure. Nouveau cri.

« Où ? »

Monte une nouvelle odeur, acide : la vessie du rebelle vient de lâcher. Ses yeux sont tellement écarquillés qu’ils pourraient choir tous seuls de leur orbite. Il n’a même plus la force d’affronter Cédalion : il les laisse dériver derrière lui. Alors, ses pupilles se dilatent un peu plus.

« Vois ce qu’il reste de ton église, sujet. Vois les dégâts que vous avez causés, toi et les tiens !

— Je…

— Réfléchis à ce que vaudra ton âme quand tu seras jeté aux pieds du Messager. Réfléchis et agis en conséquence. »

Le commandant se penche, approche son visage tout près du rebelle. Il lève l’Oblitorion sous leur nez : les filets de plasma assèchent leurs globes oculaires. Les larmes du captif grésillent et s’éteignent.

« Où emmenez-vous l’Orbe ?

— Au… au Bouchon des Trépassés. »

Cédalion se relève.

« Le Bouchon des Trépassés. Tu en es sûr ? »

De nouveau, le Nephélin perd son regard derrière Cédalion : il n’est que vide et peine. Sa tête s’affaisse.

« Oui, avoue-t-il. Je suis… désolé… Tellement désolé…

— Désolé ? Crois-tu vraiment te racheter avec ce misérabilisme ? (Cédalion s’adresse à une Hydre) Emmenez-le. »

Le rebelle se débat, gémit, finit par hurler :

« Je suis désolé ! Vous devez me croire ! »

Les reptiles emmènent ses sanglots au loin. Alors le commandant se retourne vers sa lieutenante. Mais…

« Qu’est-ce que vous faites là, vous ? »

La bourgeoise le toise, presque aussi haute que lui :

« Où voulez-vous que j’aille ?

— Rentrez chez vous.

— La zone est dangereuse, vous ne pouvez pas…

— Mais qu’est-ce qu’on s’en fout de votre gueule, ma grande. Dégagez le passage, on vous dit !

— Lyuba, cessez. »

Cédalion porte la main à son oreillette :

« Nilith ? Tout va bien ?

— Oui.

— Oui, mon commandant.

— Oui, mon commandant.

— Les choses ont pas mal bougé, ici. Rassemblez votre escouade et venez nous retrouver à la sortie nord du centre-ville. Pas la peine de passer par le centre, contournez-le. Immédiatement.

— À vos ordres… mon commandant. »

Il s’adresse ensuite à la Novarienne aux yeux vairons :

« Évitez le nord, c’est tout. Partez maintenant. »

Outrée, elle s’éloigne dans un claquement de dignité.

« Connasse, souffle Lyuba.

— Quel est ton problème ?

— Les pouffes dans son genre, je ne peux pas les piffrer. Que de la gueule, rien à raconter.

— Vraiment ?

— Les pimbêches comme elle, il n’y a que des abrutis comme Abriel pour leur courir après.

— Pas de jalousie, alors ? »

Lyuba ne répond que d’un regard noir. Cédalion jauge son escouade : huit Hydres pour la plupart armées de Sidhe, et une lieutenante au bras malmené, tout comme le sien. Les renforts seront bienvenus.

« Escouade Ghalya, ici le commandant Cédalion, au centre. Il y a eu beaucoup de grabuge par ici, vous l’avez vu sur les écrans ?

— Affirmatif, mon commandant. Tout va bien ?

— La situation est stabilisée mais nous avons ouï-dire que les rebelles tentent de gagner le quartier nord. Ouvrez l’œil, nous arrivons. Ne tentez rien de téméraire, nous mènerons l’assaut conjointement. Si des suspects arrivent à votre portée, tirez à vue.

— À vos ordres, commandant Cédalion. »

Le Novarien contacte la tour de contrôle afin de demander la convergence de toutes les escouades mobilisées – cela prendra du temps, mais leur soutien ne sera pas négligeable. Puis il se tourne vers sa troupe :

« Au pas de course, soldats ! »

Le groupe délaisse la place centrale. Dans l’oubli qui y règne, les blessures ressurgissent à vif : des fenêtres éventrées le long des maisons qui la bordent, des balcons rompus, des dalles brisées ou calcinées, des marches déchaussées. Et tellement de cadavres : les pierres blanches d’Ylüne, le magma d’un Rhakyt qui se délite, les écailles vertes et grises des Hydres de Laetere, et les monceaux de chair des Novarii impies en uniforme noir. Tout ceci dans des bises de poussière ou des râles de fumée, dans les émanations d’épidermes brûlés et l’odeur acre des résidus de plasma. L’amphiptère blessé, jeté à bas. Et la dépouille de l’église, martyre de cette journée tragique.

Rien n’est plus sinistre que le silence d’un champ de bataille.

En descendant l’estrade, Cédalion évite le corps d’un reptile ravagé par une rafale. S’en dégage une senteur perturbante qui rappelle au Novarien le goût d’un… gallinet ? Oui, un gallinet grillé, à en croire ses souvenirs d’enfance.

C’était pour les jours de fête… Ne pense pas à ça maintenant.

L’escouade contourne la maison du Messager pour gagner la sortie nord. Dans les ruelles qu’elle emprunte sont prostrées plusieurs silhouettes : des sujets. En état de choc pour la plupart, certains blessés, d’autres en plein délire. Assis à même le sable, ils se prennent la tête où se soutiennent mutuellement, parlent à voix basse, pleurent, crient, ou meurent…

Les affres de la guerre civile. Quelle folie peut donc mener la Rébellion Nephéline ?

Dos contre un mur, une Novarienne sanglote et se mord les phalanges : de l’ichor coagule sur sa joue et jusqu’à son… non, il n’y a plus d’oreille. Deux enfants tentent d’arrêter l’hémorragie de leur père, touché à la jambe. Un Keroub claque des doigts, lance une série de cris : il ne s’entend plus…

Quelques rescapés lèvent les yeux au passage de la troupe : leurs pupilles sont vitreuses, fixes, inexpressives. Si leur esprit réside toujours derrière, leurs pensées sont loin, plusieurs sabliers en arrière peut-être. Face à ce tableau macabre, même les Hydres n’en mènent pas large ; Cédalion contacte la tour pour faire envoyer des secours, faute de mieux. C’est avec un soulagement palpable qu’ils quittent le cercle du centre. Nilith et son escouade – dix combattantes – les attendent à l’entrée de l’avenue principale menant au quartier nord, sous l’ombre de l’arche de pierre. Les maisons qui la bordent jurent avec la sphère aisée : dômes de terre cuite, chaux écaillée et habitations trapues. Autour, des rues sinistrement vides où errent quelques blessés. Cédalion reprend le commandement de ses Hydres, que la cadette abandonne sans se faire prier.

« Où dois-je aller, maintenant, mon commandant ?

— Oh mais tu vas venir avec nous, ricane Lyuba. Un peu d’action te fera du bien.

— Je n’ai pas d’arme.

— Silence, cadette, ne discute pas les ordres.

— Lyuba, la calme Cédalion. Nilith, tu te contenteras d’observer, d’accord ?

— Très bien, mon commandant. »

Ils franchissent l’arche : pas d’alerte, les détecteurs du linteau sont désactivés depuis le précédent passage de Cédalion et le désastre de son infiltration. L’escouade poursuit à foulées soutenues, balaye de ses armes chaque direction qu’elle emprunte, chaque angle dissimulé. Personne, juste un silence dans le murmure de sable : les Hydres ont ramené les sujets chez eux après l’interruption de la Cérémonie. Rapidement le groupe atteint le lieu de rassemblement du quartier nord. Ce n’est pas une Pile des Vœux qui trône en son centre mais la statue d’une personne encapuchonnée et drapée, bâton de marche et lanterne géante en main : le Grand Lumineur. Son piédestal est assez imposant pour que les écrans photomobiles et les enceintes y soient greffés. À ses pieds patientaient des Hydres de faction : elles s’avancent en rang parfait.

« Escouade Ghalya à vos ordres, commandant Cédalion. »

D’une torsion de cheville, Lyuba envoie un caillou au loin. Le cœur du commandant se serre ; son poing en écho.

« C’est ici, n’est-ce pas ? L’endroit que Ruth nous a indiqué.

— Oui, répond la lieutenante. Dans l’Allée des chicots, là-bas.

— C’était son appartement… et il n’y était pas. »

Leurs regards se croisent. Cette fois-ci, la rage est partagée.

« Ça doit être dur de te retrouver ici, constate Cédalion, tu sembles le voir partout.

— Même dans les yeux du mécréant que tu as cramé tout à l’heure… c’est dire.

— Eh bien ?

— Sa façon de la regarder, à elle. Tu ne peux pas me faire croire que tu n’as rien remarqué, quand même ? »

Cédalion fronce les sourcils, confus. Lyuba le frappe à l’épaule – la valide, par peur des représailles – et ricane :

« Ce brave L.XIV/1, inégalé dans son respect de la chasteté.

— Tu veux dire que le rebelle…

— Mais oui, il la matait, la poupée précieuse ! Ça m’a vite énervée… »

Ce n’est pas l’église qu’il regardait…


« Je suis désolé ! Vous devez me croire ! »


… ni à l’Église qu’il s’excusait. Et je suis passé à côté !

« Non, ce n’est pas ça. Ghalya !

— À votre disposition, mon commandant.

— Je vous envoie en filature.

— Maintenant, mon commandant ?

— Vous vous souvenez de la Novarienne aux cheveux clairs que l’on a sortis de l’église en ruine ?

— Affirmatif : j’ai une très bonne mémoire physionomiste. »

Derrière Nilith les reptiles de Laetere crachent des éclairs par les pupilles, le venin au bout des langues dardées. D’impatience, leurs griffes labourent la poussière.

« Courez, suivez-la de loin, et surtout discrètement. À la moindre attitude suspecte, contactez le sergent Anke. Soyez vigilante : si mes soupçons sont confirmés, elle pourrait rejoindre la Rébellion de Nephel. Ou pire encore : le fugitif L.XIV/2. »

L’assemblée sursaute à l’unisson, frappée par l’enjeu.

« Allez. »

Les dix Hydres de Ghalya disparaissent au détour des ruelles crasseuses du quartier nord.

« Mon commandant, commence Lyuba, je demande la permission de…

— Refusée. J’ai besoin de vous avec moi, lieutenante. »

Cédalion jauge l’ensemble de sa nouvelle troupe. Les huit Hydres de Sarkh, fraîches et dispos ; la dizaine de Laetere, dont la hâte de venger les sœurs tombées devient palpable ; la cadette Nilith et son désir perpétuel de se trouver ailleurs qu’ici ; la lieutenante Lyuba, sanguinaire devant l’éternel. Enfin il y a lui, le commandant aux deux représailles à mener. Capturer ou neutraliser son ancien capitaine, Abriel de Molenravh. Laver l’humiliation de sa fuite du quartier nord en éliminant pour de bon les Nephélins qui l’infestent.

Pour la deuxième fois depuis ce qui sera qualifié, dans les archives du château de Béthanie, comme la bataille d’Ylüne, Cédalion lève son Oblitorion dans la ferme intention d’en découdre :

« Soldates, le Bouchon des Trépassés affiche mauvaise clientèle : allons faire fermer boutique. »


***

Commentaires

Go Cédalion o/ va tous les défoncer !
Bon, ça pue un peu pour Thalie tout ça quand même.
Je ne me souviens plus de ce que sont les Nephélins par contre ><
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vendredi 27 avril à 17h28
Tu ne crois pas si bien dire ^^'
Les Nephélins, ce sont les membres de la Résistance de Nephel. À ta décharge, on n'en parle pas encore énormément : ce sont eux qui attaquent la planque de l'Angelot, le Ganipote marchand d'armes que Cédalion rencontre assez tôt dans le roman, puis Thalie en fait mention quand elle étudie avec Abriel les origines d'Ocrit et de l'Obscurie... mais ils vont devenir plus importants par la suite, surtout à partir de ce jour ;)
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mardi 24 juillet à 19h38
Mais que Lyuba aille se faire du bien un peu, faut être sacrément frustrée pour sauter à la gorge de tout ce qui passe à sa portée comme ça :O Cette fille n'a que l'agressivité à la bouche, elle en devient fatigante !

J'ai eu du mal à comprendre ce qui se passait dans le dialogue qui se tient une fois qu'ils arrivent près du Bouchon des Trépassés, et du mal à voir le lien que fait Cédalion d'un coup avec Thalie. Faudrait ptet préciser un peu plus qui parle.

Sinon Thalie a été absolument magistrale dans ce début de chapitre <3 J'espère vraiment qu'elle va s'en sortir >.<
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dimanche 25 novembre à 12h06
Pas de soucis, je corrige ;)
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dimanche 25 novembre à 13h18