2

Julien Willig

vendredi 10 novembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXI

« Lumière, touchée par le sacrifice de la langue de Néant, consentit à donner la vie une dernière fois dans ces systèmes jumeaux.

Elle murmura sa volonté à Ocrit et Taraben, et sa volonté fut faite. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Je me passe une main derrière la tête, y palpe une excroissance qui n’y était pas avant ; une putain de bosse, ouais ! Thalie lève les yeux, mais c’est moi qui la flingue. Tu te crois élégante et distinguée, mais tu tires plus la gueule qu’une gamine capricieuse ; comment veux-tu que je coopère ? Seule une table de fer forgé s’interpose et empêche l’étripage en règle. Les fourchettes pourraient bien trouver leur chemin dans un organe tendre ; dommage que les couteaux du service d’Anthémis soient à bout rond[1]…

Le silence serait tendu si nous ne mangions pas dans la salle commune du restaurant : cliquetis et bavardages tintent autour de nous. Çà et là, quelques rires, les murmures polis de pèlerins attablés ensemble, les phrases courtes et roides de trois Keroubs en affaire, les soupirs pétillants d’une petite Novarienne aux prunelles plongées dans celles de son prétendant, et les gloussements d’une paire d’enfants grassouillets, délaissés du regard par leurs parents grisonnants. Impassibles, les serveurs fendent ces flots de babillages pour mener les précieux mets aux îlots des affamés. Et ces effluves…

Un plat vogue devant moi, une belle escalope de thorée ornée de coramates grillées, coupées en lamelles multicolores[2]. Sur le bord du plateau, un bol de prisétures, dans leur vinaigre de lamiacette, supplicie mon estomac[3]. Mais le tout dédaigne mon nez tendu pour venir s’échouer en douceur sous le menton d’un Keroub maigrelet – le gringalet ne s’extasie même pas devant son assiette, hérésie !

« Voilà pour vous. »

Le garçon, celui qui est venu nous chercher dans le salon, dépose nos commandes avant de nous gratifier de son plus beau sourire – il a une vision complètement erronée de ce qu’il s’est passé tout à l’heure. Je le remercie d’un signe de tête candide, histoire qu’il ne se tourne pas vers une Mademoiselle Thalie visiblement occupée à nous trucider mentalement. Une fois seuls, celle-ci s’attaque à son filet de gallinet sur lit de vélambres en sauce[4]. Quant à moi, j’inspire à pleins poumons le fumet de mon assiette ; j’ai la chance de contempler une épaisse tranche de vermal à dents de sabre, garnie de deux courignons farcis aux prisétures confits[5]. La viande est filandreuse et coriace sous sa couche de graisse grillée, c’est à peine si le couteau du service arrive à l’entamer. Tant mieux, mes crocs veulent en découdre ! Le jus coule lentement alors que ma lame fend la chair – c’en est presque érotique. Enfin, j’arrive à la délester d’un morceau juteux, accompagné par une tranche de légume ; les courignons sont parfaits, avec leur généreuse pulpe mauve et leur sauce aux épices douces. Je mastique avec plaisir et j’enfourne une deuxième bouchée. Le reste suit rapidement, je déguste mon vermal sans bouder mon plaisir – Thalie serre un peu plus les dents à chaque bruit de succion, à tel point qu’elle ne mange presque plus. Je m’essuie lèvres et barbe avec énergie, puis lui lance :

« C’est fabuleux, vous ne trouvez pas ? Allez, j’en redemande ! »

Je fais signe à un serveur de venir, mais Anthémis sort des cuisines à ce moment-là et intercepte mon appel : le brave capitaine accourt, une assiette déjà en main. Alors qu’il s’installe entre nous, il s’enquiert, de sa voix chaleureuse :

« Tout va pour le mieux, mes amis ? »

Le chef plante sans attendre une fourchette dans son épaule de thorée – mince, le plat était pour lui.

« Très bien, Anthé’ ! Tu permets que je t’appelle comme ça ? »

Il opine, ravi, mais la bouche pleine. Je lui laisse le temps d’avaler avant de poursuivre :

« D’ailleurs, c’était tellement bien que j’aimerais en reprendre. C’est possible ?

— Abriel, m’interrompt Thalie, pensez-vous avoir les moyens de vous goinfrer comme ça ? Vous n’êtes pas…

— Je suis pas quoi ?

— Vous savez, c’est un établissement respectable ici.

— Je me savais déjà indigne de votre respect, merci.

— Ce n’est pas ça.

— Alors quoi ? soufflé-je, aussi calmement que possible. Crachez le morceau, enfin… Au sens figuré, si possible.

— Chez Anthémis, le service ne se rétribue pas en picailles ; il atteint facilement le quart d’ocrine, sinon une demie. »

Médusé, le chef suit des yeux chaque rebond de notre échange verbal. J’aurais dû le voir venir : c’est un resto de bourges, après tout. Ma réserve de monnaie est maigre, me voilà déjà mal barré[6]. Mais Anthémis bat des mains dans un geste d’apaisement :

« Non non non ; vous êtes ici mes invités. Arkon pourvoit toutes vos dépenses, rassurez-vous.

— J’me disais aussi qu’avec tout ce que je lui ai ramené, c’est comme si j’avais financé une partie de l’établissement. »

Thalie grimace ; je l’ignore et hèle le serveur, toujours le même.

« J’peux avoir la même chose ?

— Bien sûr, répond-il. Que boirez-vous avec ceci ? »

Je me tourne vers les deux Novarii qui partagent la table : le patron bonhomme et l’assistante qui ne sait plus où se mettre.

« De la lamiacette bleue, répond Anthémis à ma question muette. Cuvée de six cycles, ça sera parfait, merci Ligno. »

Alors que le garçon se retire, son maître m’explique que cette denrée est plus sucrée et moins âpre que la rouge, utilisée en vinaigre dans le sang de dragon.

« On l’utilise donc pour le vin de luxe, achève le chef.

— J’ai bien hâte de siffler ça ! »

Anthémis apprécie franchement mon enthousiasme ; en face, Thalie s’étrangle. Je m’attaque à ma seconde tranche de vermal avec autant de hargne que pour la première, tandis que le chef m’accompagne avec sa thorée. Anthémis avait raison, la lamiacette bleue est parfaite pour ce repas : un vin gouleyant, riche et suave, à la somptueuse robe indigo, qui se marie à merveille avec le caractère de ma viande. L’alcool aidant, nous palabrons de choses et d’autres – peut-être même un peu trop bruyamment. La discussion dérive sur le Palais d’Anthémis, que je commence à bien apprécier. Mais une chose me chiffonne :

« T’as l’air d’avoir beaucoup insufflé ta personnalité à l’établissement. Pourtant, il continue d’appartenir à Arkon, non ?

— Le Grand Séculier laisse chaque chef le gérer à sa guise, jusqu’au choix du nom.

— Mais il lui reviendra quand tu… quand tu auras cessé d’exercer. Ça te chagrine pas de ne pas pouvoir transmettre ton œuvre à ta descendance ? »

Il comprend là où je veux en venir :

« Je n’aurai pas de descendance ; ce ne sont pas les femmes qui m’intéressent. »

Un sourire simple, que j’accueille d’un hochement de tête. Cette simple phrase me brosse un portrait de sa situation : l’adoption étant interdite par l’Obscurie, comme les legs extrafamiliaux, il devient impossible pour chaque être homosexuel de programmer le devenir de ses biens après sa mort. Qu’importe si les Novarii ne fondent pas de famille, car dans ce cas l’Obscurie récupère les propriétés des trépassés. La servitude par génération, ou par ponction posthume… fumiers d’omni-élus. En résultent de nombreux orphelinats dans les bourgs populaires, pleins à craquer de misère.

Ce constat n’émousse en rien la jovialité de mon hôte.

« En fait, t’as trouvé le moyen de te faire plaisir sans engraisser un conna… enfin, un quelconque fonctionnaire de l’Obscurie. »

Je baisse la voix ; une rapide œillade m’informe que ni les Keroubs, ni les pèlerins n’ont entendu nos propos. C’est à ce moment-là que nous remarquons la chaise vide de Thalie. Elle est probablement remontée dans le salon privé, mais depuis combien de temps ? Anthémis et moi décidons tacitement d’enterrer le sujet pour le moment, puis nous achevons nos assiettes afin de retourner à nos tâches. C’est seulement après l’avoir quitté que je me rends compte d’une chose : il m’a avoué être attiré par les hommes, et moi, ce matin, je me suis foutu à poil devant lui. La provocation en plus de l’impudeur ; bravo Abriel.

 

***

Je passerai mon arrivée dans le salon, nimbée d’un climat glacial au goût de déjà-vu. Je m’étends, en douceur cette fois, sur le canapé croulant. Les renaissances défilent dans un silence tendu ; elles marquent un premier sablier, puis deux. Puis trois. Je ne sais vraiment pas par où commencer, alors je feuillette sans y croire Le Grand Livre de l’Obscurie qui nous a servi de dessous de verres, tout à l’heure. Qui sait, peut-être un indice se dissimule-t-il dans ces pages, sur un lieu privilégié par le Messager ou sur une quelconque symbolique à lui être associée…

Non. Le bouquin énumère les espèces à vivre désormais sur Ocrit, et le rôle que l’Obscurie leur avait désigné, puis s’achève sur la prophétie du Messager, celle qu’auraient entendu les Keroubs précurseurs avant même leur colonisation du système. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle donne le ton :

 

Selon la volonté des dieux viendra le jour où Ocrit s’éteindra ; ce sera l’Obscurité, le grand retour de Lumière à Néant. Et, avec elle, ses enfants bénis. Avant cela, les astres dépériront. Pour les héritiers des confins, la chance de rejoindre l’Origine sera offerte par l’arrivée d’un être ; un être d’ombres venu des étoiles, Messager des dieux et rempart ultime envers la trahison de la terre. L’éclair d’une nova lui donnera naissance, et ses élus guetteront son arrivée. Béni de l’autorité suprême, il rassemblera les peuples sous sa bannière. Il leur commandera l’édification du Saint Ouvrage, le vecteur sacré de l’accès au Salut, accompagné de son généreux présent : une ethnie travailleuse. Elle sera alors dévouée à la tâche et à l’esclavage, prompte à bâtir le Saint Ouvrage.

 

La soumission sera la clé du Salut ; pour servir l’Obscurité viendra l’Obscurie. Que ceux qui refusent soient taxés d’hérésie. Que ceux qui refusent soient éliminés afin que rien n’entrave l’édification. Que ceux qui refusent, enfin, soient abandonnés à l’annihilation. Le Messager donnera raison aux fidèles, car telle est sa raison d’être.

 

Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort. Il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant.

 

Je referme l’ouvrage ; il m’arrache un juron avant de se faire jeter à l’autre bout de la pièce…

« Rien d’intéressant, donc ? »

Adoucie par sa recherche, Thalie pose simplement ce constat. Je lui réponds de même, quoiqu’un brin bougon :

« Je pensais y lire au moins quelques lignes sur la mort du Messager.

— C’est dans la Trahison de Nephel.

— Ce sont donc deux livres différents ! Si j’avais su que l’atéréchèse aurait pu m’apporter quelque chose, j’aurais mieux écouté… »

Elle plisse les lèvres et replonge dans son livre – un dos fin, mais une large couverture, avec des lignes manuscrites et parfois raturées. D’ailleurs, lequel est-ce ?

« Et vous ? Vous trouvez quelque chose ?

— Non, répond-elle sans lever les yeux. J’épluche le registre des biens contenus dans le palais des Hauts-Serviteurs, mais je ne trouve rien de probant.

— Attendez, vous avez un registre du Palais ?

— Un registre pirate ; pour qui veut maîtriser l’information officieuse, travailler dans le Sylvaer est une aubaine. »

J’accuse l’argument, réellement surpris. D’ailleurs…

« Et moi, qu’est-ce que je gagnerais à travailler pour Arkon ?

— Vous voulez parler de son offre du poste de commandant en second, j’imagine.

— Oui ; c’est pas l’éclate, la vie d’un pilleur de tombes. »

Thalie inspire une bonne goulée et referme franchement son bouquin – à croire qu’elle est soulagée d’en sortir. Ça me surprend un peu :

« Tout va bien ?

— L’inconvénient de ce registre pirate, c’est qu’il a été rédigé par les pirates du Grand Séculier. »

Demi-sourire.

« Et alors ?

— Avouez-le : vous devez certainement trouver que je fais tache parmi leur flotte.

— Je… eh ben, euh… »

Là, je suis vraiment séché ; je ne sais pas si elle se dénigre, si elle crache sur les bidasses d’Arkon ou si elle m’annonce ça en toute objectivité. Du coup, j’ignore sur quel ton répondre. Sans se départir de son étrange sourire – y a-t-il au moins de la joie là-dessous ? –, Thalie reprend pour moi :

« Le Grand Séculier vieillit, Abriel.

— Ça, j’me doute bien, tout sec comme il est.

— Vous ne m’avez pas compris : hormis les Dracènes, Arkon est probablement l’être le plus ancien de tout le système ocritien, nous le savons. Mais son cerveau présente des signes de défaillance. Il n’arrive plus à gérer son entreprise aussi bien que lors des millecycles précédents ; louées soient les étoiles, il a encore la présence d’esprit pour s’en rendre compte.

— Quel rapport avec moi ?

— Le rapport avec moi, déjà. »

Je respire un peu plus : voir Thalie s’enorgueillir rehausse cette conversation d’une bonne dose de réel.

« Arkon renouvelle son équipage, Abriel. Cela a commencé par son chambellan, mais je suis la première à avoir été recrutée pour mes compétences ; le temps du ramassage d’ordures promptes à exécuter les basses besognes est révolu.

— J’vous r’mercie…

— Je ne dis pas ça pour vous, élude-t-elle sans même réfléchir à la portée de sa remarque. Il vous faut comprendre que les activités de notre Grand Séculier prennent de l’ampleur, de l’importance. Et, cette fois-ci, de l’intelligence : il ne s’agit pas d’une opposition franche à l’Obscurie, comme le fait la Résistance de Nephel, mais bien d’une évolution parallèle. Si les rivalités subsistent, une entente officieuse avec certains Keroubs n’est jamais exclue si les deux partis y trouvent leur compte. »

Ma poitrine se serre :

« Je savais bien qu’il traitait avec la vermine de l’Obscurie.

— Il s’agit surtout de satisfaire les exigences personnelles de certains fonctionnaires ; n’allez pas croire que les plus gradés sont les plus pieux.

— Donc, notre vieille branche fait ça pour la thune, très bien, j’ai pigé. Quel rapport avec moi ? »

Thalie se renfrogne : le spectre de notre bagarre de tantôt plane au-dessus de la table basse.

« Je n’ai pas rêvé, c’est bien le poste de commandant en second qu’il veut m’offrir ; qui est le commandant ?

— C’est Arkon lui-même. Mais il se pourrait que ce grade ne devienne que symbolique… »

Là, je retrouve son côté agacé, voire carrément contrarié : à croire qu’elle commence à prendre pleinement conscience des enjeux. Je sens mon pouls accélérer sans que je sache trop pourquoi, alors je la laisse continuer :

« L’économie du Grand Séculier a toujours été basée sur l’exploitation des reliques d’Ocrit et, plus généralement, du trafic en tout genre. Notre informateur actuel communique à distance, et ses indications sont aussi sporadiques que lacunaires – elles sont parfois périmées de plusieurs centaines de cycles, vous imaginez ? À côté de cela, il faut bien l’avouer, vos compétences en la matière sont plutôt… »

Une hésitation, comme si elle peinait à cracher le morceau :

« … recherchées.

— Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ?

— Non, répond-elle avec un temps de retard. Non… Vous êtes, de loin, l’exécutant d’Arkon avec le plus d’heures de vol, et vous avez sillonné de long en large de nombreux Secteurs. Mais, plus que tout, l’atout qui a fait peser la balance en votre faveur est votre passé martial au sein de l’Obscurie, ce qui fait de vous, parmi tout l’équipage du Sylvaer, un membre… »

Intérieurement, je jubile ; vas-y, dis-le ! Elle semble coincer sur la fin de phrase. Ou alors, elle espère pouvoir s’arrêter là avant de l’achever. Hors de question :

« Inestimable ?

— Intéressant, lâche-t-elle à regret.

— Irremplaçable, au moins ?

— Valable.

— Valeureux, vous voulez dire ?

— Cessez ces enfantillages, vous m’avez parfaitement comprise !

— Vous avez besoin de moi, avouez-le. »

Thalie est acculée, je sais que j’ai maintenant l’avantage. Elle ne s’en renfrogne que de plus belle, la défaite fait fondre son visage de glace.

« Allez, avouez-le.

— Vous vous imaginez des choses. Je vous précise simplement le contenu de l’offre d’Arkon, mais elle peut tout aussi bien changer selon… »

Je m’exclame :

« Eh, mais ! Ça veut dire que vous seriez sous mes ordres, Mademoiselle ! »

C’en est trop : exaspérée, elle se lève et pousse un long cri, avant d’ouvrir nerveusement la porte du salon et de disparaître dans les escaliers…

« Aurais-je dis quelque chose de déplacé ? »

Je ferais mieux de me mettre à bosser maintenant, sinon elle serait capable de me tuer pour de bon en prétextant l’élimination d’un candidat tire-au-flanc pour le Sylvaer. J’attrape La Trahison de Nephel, au cuir écaillé et délavé, et l’ouvre sur une page au hasard :

 

Tout ce que je vois devient brun, lorsque le soleil brûle le sol. Et mes yeux s’emplissent de sable alors que je scrute cette terre aride, essayant de retrouver là où je suis allé…

 

Parfait… J’essaye d’autres feuilles, mais les extraits sont tout aussi nébuleux ; mieux vaut commencer par le début. Le déplacement des pages diffuse une odeur de poussière raffinée au moisi. Je passe tout le récapitulatif des espèces « créées par les larmes de Lumière » et cherche les étapes de la colonisation du système. Premier constat : l’ouvrage semble être un agglomérat d’écrits disparates, souvent des témoignages d’époque, mais aussi de quelques apocryphes, d’après les annotations de l’archidiacre Jérimadeth I er, et d’autres textes repompés sur des précédents. Second constat : certains sont rédigés en vieil ocritin, où se mêlent styles et époques sans que personne n’eût jamais le courage de retoucher tout ça. J’ai l’impression d’écouter un type à la mâchoire démise et aux dents brisées. Voyez plutôt :

 

Un jor beni en dedans des aeons de la ignorance, Neant exfleura du doigt la race nosble & vesnerable des Kerobs qui vivoient sur Zvat, la lune de Pitamn a les deux anneaux. Tochiés par la grasce, iceux devinrent les prescurseurs, ces saints parmi les saints, & s’esvertuerent a rasembler en dessous la banniere de la misericorde totes les povres creatures capables de panser & traveiller por la Obscurite. Ils sumirent a les Gargoyles qui estoient leurs voisines dociles & serviles. Puis, doés du sçavoir nouvel de la revelatio, les Kerobs creerent la technologie por braver a el espace. Ils se hurterent lors sur Sokat la lointaine a la fortitude primitive des Rhakyt. Mays la sagesse vainquit la bestialite & les Rhakyt joignirent les rencs de la Obscurite.

 

Moult guerriers valeureu churent lors de ce conflit ; les prescurseurs pensoient lors avoir basti leur hegemonie. Mays Sorkat se revela inhospitaliere a la population de Zvat, & ceste derniere trop petite por les poples de la Obscurite. Lors Lumiere, de une caresse bienveuillante, designa a les precurseurs la courbe du bastion de la Obscurite. C’estoit Nephel, la grant Nephel, havre del abondance sous la chaleur du soleil Ocrit. Mays les perfides Planhigyn vivoient sur ce sol ancor impie. Leur resistance acontre l’enseignement de Neant feit esclater la guerre de Nephel, un afrontement qui s’etendit de millecicles en millecicles. C’est lors que les saintes Dracenes & les fors Draconens furent descouverts sur les jumelles Ylüne et Kosteth et aidoirent les troupes de la Obscurite, a cause que ils estoient sensibles a les mots des Kerobs. Les prescurseurs peurent installer leur pople beni sur tote une face de Nephel, tandisque les Planhigyn resistoient a la conversion, avecques la aidance des Ganipotes sornois de la ceinture des asteroïdes qui se appelle le Croc du Serpent.

 

Attendez, ça va devenir plus gratiné…

 

La guerre de Nephel s’esternisoit et consumoit les ames & les cors des fideles de la Obscurite face a les daemons Planhigyn. Lors, Nephel elle-mesme, portant designee comme la arche pure par les prescurseurs, se retorna contre eux dans une traïson supreme. Ciel & terres s’esventrerent por desverser sur les poples justes de la Obscurite ses entrailles viciees de flamme ou de glace. Lors, seule la arrivee de un esleü de Neant eut pu salver les fideles servants de la Obscurite.

 

Là, voilà :

 

Et est ainsic qu’Il aparut ; Son Messagier fendit le cosmos por deslivrer Son enseignement, beni de la auctorite supreme & commanditoire du Saint Œuvrage. Il mit fin a la guerre de Nephel mesme si pour son malheur eternel il perdit Jorus dans la bataille. Messagier de Neant, il unit les poples de la Obscurite sous son aile bienveuillante & ordena la exode sur le berçuel du Saint Œuvrage…

 

Non, c’est vraiment trop le bordel. Et ce Jorus, là, je ne sais même pas qui c’est ; j’en ai marre, j’avance. En plus, les chapitres suivants relatent en détail ce que je viens de lire – il semblerait même que les versions diffèrent d’après les chroniqueurs. Je cherche le même auteur, qui a eu le bon goût de proposer une synthèse de tout ce merdier ; d’après mes souvenirs, le Messager n’a pas duré bien longtemps après la guerre de Nephel…

 

Sitot le Saint Œuvrage en bonne voie vinct le jor de la exode. Le Messagier fonda le Saint Culte : la Obscurie, le secret du Salut. Dessous son egide, les prescurseurs choisirent les fideles dignes de servir le Messagier, destenteurs du povoir & du sçavoir, del auctorite de la main de Neant afin de guider leurs ouailles sur le chemin de la Obscurite : les omni-esleüs. Iceux se accompagnoient des plus fors representants des especes serviles parmi les miserables Novarii & les vulgaires Rhakyt, afin de servir sur le Saint Œuvrage. Et ces estres grasciés par Neant prindrent leur envol sous les ailes du Messagier afin de vivre sur la estoile-sanctuaire Ocrit jusqu’à la estinction de icelle. Mays c’est lors, por nostre grant peïne a tous & la damnation des especes vivant sur le Saint Œuvrage, que s’eteignit le Messagier, terrasse par son œuvre. Tous se recueillir pour plorer sa disparoission, & depuis la nuict reste seule reïne du ciel.

 

Quoi ? C’est tout ? Quelle déception ! Je tourne les pages avec humeur dans des claques douloureuses, comme si les violenter pouvait en extraire leur savoir jalousement caché… Mais non. À partir de là, les écrits se concentrent sur la création du Saint Ouvrage – Ocrit, quoi – et éludent toute mention à la mort physique du Messager. Il y a bien quelques passages pour affirmer que son esprit demeure, qu’il veille sur nous, mais rien de plus.

Et la suite, je la connais. Si nous vivons sur Ocrit, c’est bien évidemment grâce à la puissance de la Sainte Obscurie. Sarcasme mis à part, il faut bien le reconnaître : les moyens mis en œuvre avaient été phénoménaux, proprement miraculeux. La plupart des ocritiens l’ignorent, étant donné que la part des lettrés et des instruits est minime face à la quantité des serviteurs asservis. L’Obscurie ne le cache pas à ceux qui veulent savoir : c’est bien elle, par l’intervention du Messager, qui a permis l’installation sur l’étoile-sanctuaire[7]. Voici pourquoi nous vivons sur des Secteurs en mouvement, pourquoi la lumière provient des jours entre elles : l’étoile est trop grosse pour être entièrement recouverte. Alors les terres-plaques bougent, protégées par l’atmosphère artificielle du Phylactère qui régule gravité et oxygène, et inhibe l’agression des rayons solaires. L’Obscurie cache, en revanche, que l’édification du Saint Ouvrage n’eut pas lieu pour servir de refuge aux êtres vivant sur Nephel, mais que la destruction de cette dernière découle de l’installation des premières terres-plaques sur Ocrit, entraînant le bouleversement irrémédiable de l’écosystème de cette planète. Ça, je l’ai appris grâce aux sources parallèles d’Arkon, mais une question me taraude depuis : était-ce là le réel objectif du Messager ?

« Vous êtes toujours ici. »

Je mets un moment à m’arracher de ma torpeur. Le temps s’est écoulé depuis ma lecture, car je me découvre étendu dans mon fidèle divan, le livre de la Trahison de Nephel gisant retourné sur mon torse. À en juger par la lueur estompée du halo, par les fenêtres, j’ai dû passer plusieurs sabliers à réfléchir, peut-être même plus d’un degré.

L’apparition n’est autre que Thalie, vêtue d’une robe de chambre pourpre dont les contours crème se marient admirablement avec ses cheveux. Lesquels, délivrés de leur tresse et encore chargés d’un vestige d’humidité, ruissèlent sur ses épaules. Alors qu’elle se penche pour déposer une tasse fumante sur la table basse, je sens son odeur nouvelle : le savon et le pétale de lamiacette. Mademoiselle semble avoir pris un bain qui l’a prodigieusement détendue. Elle va s’assoir dans son fauteuil avec son propre godet.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Une infusion à la fleur de chimère. Vous en avez déjà goûté ?

— Jamais ; j’ignorais que ça pouvait se boire. Les vieux gâteux de Molenravh la disaient utile comme plante médicinale, c’est tout. À quoi elle sert ?

— C’est doux. »

Je rêve, ou elle a failli sourire ? Je crois que je devrai me contenter de cette explication ; de toute façon, je n’ai pas d’antipoison avec moi… Je hasarde mes lèvres sur le bord de la tasse. Chaud ! Mais doux, en effet, quoiqu’un brin amer. Le breuvage est bien moins corsé que mes boissons habituelles, aussi le goût met-il un temps à s’affirmer. Le tout n’est pas désagréable ; la dégustation atteint son point culminant à la naissance d’une chaleur diffuse dans mon ventre. Pas mal.

Je trouve Thalie bien versatile. Étrange, Arkon a toujours préféré les gens mesurés et réservés, et c’est ainsi que je la voyais. Autant profiter maintenant de sa quiétude et avancer dans notre mission :

« De ce que j’ai lu, rien n’indique ce qu’est devenu le Messager. Ni ce qu’aurait pu être une quelconque médaille liée à ce bâtard millénaire… »

Elle fronce les sourcils – la surprise, je suppose. Mais c’est d’une voix délassée qu’elle poursuit :

« Peut-être le mystère se trouve-t-il dans les zones d’ombres ; en avez-vous rencontrées ?

— La mort même du Messager est quasiment ignorée, avoué-je après une gorgée d’infusion.

— C’est ce que j’avais moi-même constaté. Autre chose ?

— Il est fait mention d’un certain Jorus. Une seule fois.

— Vous tirez cela de la Trahison de Nephel ? Il est pourtant rare d’y avoir des personnes explicitement nommées, hormis dans les vies de saints. Cela expliquerait l’existence d’une supposée relique : c’est peut-être une piste à creuser. »

Les spéculations se poursuivent jusqu’au repas du soir, que nous prenons ici-même. Notre discussion s’étend sur plusieurs degrés encore jusqu’à ce que la nuit nous rattrape, triomphant de la faiblesse de nos lampes tamisées. C’est presque à tâtons que nous quittons le salon, tant s’est endormi le Palais d’Anthémis – dont le chef, venu se coucher, nous a même salués plus d’un degré avant que nous partions. Thalie et moi descendons les marches étroites pour atteindre le rez-de-chaussée et la salle commune, puis empruntons l’escalier menant aux chambres.

C’est seulement une fois dans le couloir de l’étage, en présence de la Novarienne embaumée aux lamiacettes, que je me remémore ma rencontre avec le Keroub adepte du Remerciement de Lumière, ce matin. Je lui explique rapidement. Elle contient sa surprise et saisit le bon côté des choses :

« J’ignore comment vous avez pu obtenir d’un pèlerin ces éclaircissements, confesse-t-elle, car ils ont tendance à s’emmurer dans leur ésotérisme. Quoi qu’il en soit c’est une bonne chose, félicitations. Je vous souhaite la meilleure chance pour votre visite à l’église.

— Merci. »

Nous restons là, plantés comme deux pieds de courignons dans un sol trop sec. La fatigue commence à me rattraper ; je suis las de toutes ces activités… calmes.

« Bon, ben, dormez bien.

— Passez une bonne nuit, Abriel. »

Je passe ma carte dans la serrure magnétique ; le sifflement de la porte étouffe mon soupir. Puis je me désape sans attendre, mais un détail accroche mon œil. Un simple pli de parchemin blanc, posé sur mon lit, avec un message dans une écriture aux courbes gracieuses :

 

Cher sujet Vito,

 

Fier de servir vos vœux de pèlerinage, j’ai fait prévenir le père Lupart : il se tiendra à votre disposition et vous accueillera avec plaisir pour un entretien demain matin.

 

Que Lumière inonde votre chemin.

 

Lavin de Vigante, modeste adepte du Remerciement de Lumière.

 

Décidément, la chance tourne enfin : tout devrait bien se passer maintenant…

 

***

 



[1] Un truc exprès pour manger proprement, en fait. Moi j’ai toujours utilisé mon couteau de chasse, depuis l’Obscurie ; avec ça, au moins, on peut se curer les dents. [retour]

 

[2] De longs légumes secs et creux : ça ne remplit pas l’estomac, mais c’est idéal pour accompagner autre chose… quand on a les moyens. [retour]

 

[3] Les prisétures, de petits légumes acides, orange et en forme de doigt, sont employés dans la conception du sang de dragon. [retour]

 

[4] De petites boules blanches sans intérêt ni valeur nutritive. Il paraît que leur texture est agréable en bouche, mais ça me donne juste l’impression de manger des yeux. [retour]

 

[5] Les courignons, sous leur peau solide d’un violet profond, sont de grandes cucurbitacées gorgées d’eau : un luxe sur Ocrit, vous vous en doutez. Quant aux vermaux – le pluriel de vermal –, je vous souhaite de ne jamais vous trouver face à eux sans un solide équipement de chasse. [retour]

 

[6] La picaille est la petite monnaie du quotidien – disons plutôt que les classes populaires n’ont pas l’occasion d’utiliser les autres. L’ocrine, elle, est une monnaie plus importante ; d’ordinaire, on l’utilise pour les biens de luxe, mais les bourgeois aisés ont tendance à les lâcher comme l’on sème du sable au vent. [retour]

 

[7] Le démantèlement de Sorkat, l’assimilation d’un pan entier du Croc du Serpent et des anneaux de Pitamn, ainsi que de la surface de Nephel une fois les Planhigyn éteints… Un vaste chantier, pour bâtir les terres-plaques que nous foulons aujourd’hui. [retour]

 

Commentaires

Les passages en ocritin ancien sont étonnamment lisibles, j'avais un peu peur avant de m'y lancer et en fait je n'ai eu aucune difficulté.

Tu as aussi l'art de mettre l'eau à la bouche, même si le gros steak vermal, très peu pour moi, il a l'air de beaucoup trop résister sous la dent.

Je suis complètement prise dans leur quête sur le Messager maintenant par contre. La religion commence à m'apparaître plus claire, et je suis vraiment curieuse de ce qui s'est effectivement produit !
 1
mercredi 21 novembre à 13h34
-> Ah, tu me rassures ! Je pensais justement en mettre la traduction en notes, par contre, ça peut aider...

-> J'aime bien parler de bouffe :3 (et c'est un défi qu'Antoine me lança jadis)

-> Il n'est pas dit que chacun sache grand chose, donc il y en aura sûrement, des découvertes ! ;)
 0
mercredi 21 novembre à 16h02