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Julien Willig

dimanche 8 octobre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XIX

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion. J’ai pour mission avec Thalie, l’assistante d’Arkon, de découvrir la Médaille du Messager. Malheureusement mon appartement à Lengel n’est plus sûr : l’Obscurie le fouillait alors que nous nous y rendions. Nous voici en sécurité dans le Palais d’Anthémis, une auberge du centre-ville dirigée par Anthémis – oui, il y a un lien entre les deux noms. La veille au soir, je me suis encore embrouillé avec Gaeth, avant de calmement contempler l’espace avec Thalie.


***


« Lumière reposait au bout de l’Univers, épuisée, inerte. Le Serpent de la Création s’étira jusqu’à elle.

Il brûla ses dernières forces pour la rejoindre. Il plaça sa tête contre le sein de la Primaire, et mourut auprès d’elle. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Ça frappe à ma porte. Des coups répétés sur le métal creux. Je lâche un gémissement, ma tête sous l’oreiller. Nouvelle série de chocs. Merdelle…

« Debout, le halo brille depuis plusieurs degrés déjà ! »

Thalie peste. Même pas envie de répondre, trop bon ce lit. Je n’ai jamais pieuté dans un cadre aussi confortable – Anthémis bichonne les chambres de son Palais.

Des voix vives agitent le couloir. J’en déduis que mon harcèlement n’en prendra pas fin, aussi m’extirpé-je de ma couche – en rêvant déjà d’y retourner. Je pose mes pieds maladroits sur le parquet[1], et ma main parcourt cette crinière, cette barbe et ce visage fatigués de m’appartenir. Soudain, la porte siffle et s’ouvre, m’inondant de la lumière extérieure. Madame Thalie se cache les yeux. Un cri d’horreur :

« Couvrez-vous, imbécile !

— Faudrait savoir c’que vous vouliez, j’en ai pas eu le temps. »

Derrière elle, Anthémis, clé magnétique à la main, affiche une mine gênée :

« Elle pensait que vous dormiez.

— Ouais, bah elle pensait mal. »

L’huis se referme aussi prestement qu’il s’est ouvert. À travers la paroi, le maître de maison planifie son retour :

« Je vous prépare de quoi vous rafraîchir ! »

Je baille, je m’étire, je profite au mieux de ces dernières secondes de solitude. J’attrape mon futal à tâtons et l’enfile. Me vient ensuite l’idée lumineuse d’allumer l’éclairage électrique. Quelques minutes plus tard, Anthémis revient : il a la décence de frapper avant d’ouvrir. J’étais méfiant au début, vu qu’il bosse pour Arkon, mais il m’a tout l’air d’être un bon gars. Un peu joufflu, les yeux aigue-marine, un collier de barbe fine au menton en pointe ; il maintient sa longue crinière acier avec un double catogan à la nuque et sous les omoplates. Ses lèvres charnues comme ses sourcils semblent figés en un joyeux croissant. Il se déplace en sifflant, sa petite brioche engoncée dans une sorte de tablier qui lui descend jusqu’au bas des cuisses. Et là, voici qu’Anthémis revient dans ma chambre… sans rien.

Je m’en étonne :

« Mais…

— Vous venez ? C’est prêt.

— Euh, d’accord. »

Je ne sais pas vraiment ce qui m’attend. J’ai toujours connu la même façon de faire ma toilette : un bac d’eau, une éponge rugueuse et une serviette avec, les jours fastes, un savon au lait de thorée. Anthémis m’emmène au fond du couloir de l’étage.

« Vous avez de la chance, déclare-t-il, les quelques clients de l’établissement ont déjà fait leurs ablutions lorsque vous dormiez. »

Et diplomate, en plus. Je compte six chambres à l’étage : si Madame Thalie crèche aussi dans l’une d’elles, ça doit représenter un sacré manque à gagner pour Anthémis. À tous les coups, Arkon doit amortir ça. Le temps que mon cerveau arrive à cette conclusion, nous atteignons la fin du corridor :

« Voici la salle de bain. »

De la vapeur chaude s’en échappe quand le maître de maison ouvre la porte. Derrière les volutes, l’intérieur de la pièce se révèle lentement, comme par timidité. Partout, des petits carreaux de faïence blanche et bleue scintillent, jusque dans les étagères où somnolent vasques, pots de grès et carrés de savon en tous genres. Au centre, un grand bassin d’émail trône en exhalant ses arabesques humides et éphémères. Et cette senteur… Anthémis révèle le mystère :

« La baignoire est prête. L’eau est chaude et parfumée à la fleur de lamiacette, mais n’hésitez pas à employer la savonnette qui vous ferait envie.

— Ouais, ouais. »

J’attrape une serviette et une poignée de produits à la volée, puis pose le tout sur le plateau à hauteur de main près de la “baignoire”. J’immerge ma tête. Chaud, chaud, chaud. Une rafale de bulles s’échappe de mes narines. J’ouvre même les yeux : l’eau est claire, mais c’est trop pour moi. Je relève le chef avant que mes pupilles fondent.

Éclaboussures. Revigoré, je secoue ma crinière. Ça n’est qu’après quelques secondes d’ébrouements peu civilisés que je remarque la présence d’Anthémis, toujours là, toujours… étonné. Quelques toussotements rauques plus tard, ma voix parvient enfin à lâcher un profond :

« Bah quoi ?

— Vous… n’entrez pas dedans ?

— Ah, mais… Mais bien sûr que je vais rentrer dedans. »

C’est donc comme ça que ça marche. Mes doigts gourds s’attaquent déjà à ma braguette. Anthémis se balance sur ses pieds :

« Je vais vous laisser.

— Ouais.

— Vous avez des vêtements propres sur ce meuble. Damoiselle Thalie vous attend dans mes quartiers. »

Le froc à mes chevilles achève de le faire partir. Et plouf !

“Damoiselle”, hein ?


***

Quel petit cachotier, cet Anthémis. Les atours qu’il m’a trouvés dégagent un charme tellement sobre qu’on en oublie ma gueule de fugitif. Une chemise à col droit, d’un gris acier parfait pour se marier avec une peau novarii ; une veste de velours noire et un pantalon teinté de même ; pour finir, une paire de chaussures en cuir bordeaux. Je quitte la salle de bain sapé comme un prince et frais comme un nouveau-né, crinière démêlée, barbe peignée et parfumée – ça change[2].

À ma gauche, une chambre s’ouvre sur un Keroub. Je marque une demi-seconde d’arrêt, sur mes gardes, mais son apparence me détend vite : une peau lisse et une figure paisible, bien à l’opposé de la gueule hâve du vicaire Neptis. Il arbore une robe tombante au doux bleu ciel. Sur sa poitrine est brodée la quadrabranche en fils d’or : une fine étoile à quatre branches et son œil à l’intérieur. Ce petit gars à la grosse tête serait donc un pèlerin du Remerciement de Lumière[3].

En me croisant, il s’arrête à son tour et me gratifie d’un salut de sa lourde tête – ce qui, étant donné l’effort, représente la politesse kérubine la plus courtoise.

« Bien le bonjour, Sujet. Êtes-vous ici pour la cérémonie du miracle de Lumière ? »

C’est donc ça. Toutes les six renaissances, le prêtre de Lengel procède à ce grand pataquès sur la place d’Ylüne. Une messe spectaculaire censée montrer les prétendus pouvoirs des Fonctionnaires de l’Obscurie, dotés d’une parcelle de la puissance de Lumière par le Messager Lui-même. La Sujetterie est tirée de chez elle par les escouades d’Hydres pour “communier avec le Seigneur-guide” : les habitants du centre sont menés sur la place principale, tandis que les autres quartiers assistent à la célébration via des écrans photomobiles. Les “miracles” du prêtre se manifestent en un arc lumineux qui s’élève dans le ciel. J’avoue ne jamais avoir percé ce mystère…

Si je veux en apprendre plus sur le prétendu Tombeau du Messager, je devrais peut-être m’intéresser au Remerciement de Lumière.

Je souris au pèlerin, et j’acquiesce.

« Bien sûr, c’est un privilège de pouvoir assister à la messe depuis la place d’Ylüne. Je suis Vito Majorien, marchand de passage. Le pèlerinage du Remerciement est une étape de ma vie qui me tend les bras, je dois dire. »

Le Keroub joint au niveau du plexus le bas de ses paumes, les doigts courbés se connectant à leur extrémité : une façon pour les pèlerins de saluer les leurs ou ceux qu’ils estiment avec une évocation du globe de Lumière. Il se présente sur un ton suave :

« Lavin de Vigante, enchanté.

— Vigante, la capitale du Secteur 8.9 ? Vous venez de loin.

— Nombreux sont ceux qui souhaitent assister aux miracles d’Ylüne, Sujet Vito.

— N’avez-vous rien de tel, chez vous ?

— Rien qui n’atteigne un tel niveau de puissance. L’esprit du Messager semble imprégner le Secteur 5.4 ; Ses manifestations sont parfois sémillantes. »

Bon à savoir, ça. Je commence à comprendre pourquoi Gaeth m’a conseillé de rester à Lengel malgré la proximité du château de Béthanie.

Lavin a tout du parfait adepte : le sourire pieux, la voix douce, et l’intime conviction que son interlocuteur s’intéresse à sa foi. Toi, je ne te lâcherai pas. Allez Vito, joue le grand jeu :

« Notre rencontre est une aubaine, Sujet Lavin. J’imagine que pour vous, la vie d’un commercial doit s’apparenter à un vaste baguenaudage – sur ce point, je ne peux vous donner tort. Heureusement j’ai pu m’élever dans ma condition, et certaines rencontres m’ont ouvert à la grâce de Lumière. »

Ce ton obséquieux… je m’étranglerais moi-même. Quoi qu’il en soit, mes paroles ferventes semblent efficaces, le Keroub y est comme suspendu :

« Vous souhaiteriez rejoindre le pèlerinage, sujet Vito ?

— Oui ! Comment dois-je procéder ?

— Faites-vous recevoir en confession. Le père Fibert lui seul est habilité à juger chaque prétendant digne de rejoindre les adeptes du Remerciement. S’il accepte votre participation, vous serez reçu dans l’une de nos loges pour un entretien.

— Merci beaucoup, Sujet Lavin, j’irai le voir dès que possible. Demain, sûrement.

— Dans ce cas je vous souhaite une bonne fortune, Sujet Vito. Celle de l’âme, bien entendu. »

Le Keroub tourne les talons et je le suis jusqu’en bas des escaliers. Arrivé à la porte du Palais d’Anthémis, il se retourne et m’adresse un sincère :

« Que Lumière inonde votre chemin. »

Et moi :

« Que le Messager veille sur vos pas. »

Gros coup de bol, hein ?

Je franchis la salle commune, déserte : l’Ouverture n’est pas achevée et Midi ne sonne que dans un degré. Quoi de plus triste qu’un restaurant vide ? La vingtaine de tables patiente, le comptoir somnole alors que les cuisines, derrière, reviennent lentement à la vie sous l’action du maître de maison. J’emprunte une volée de marches au fond de la salle, jusqu’au salon privé.

C’est une tanière sans âge. Un antre transmis de propriétaire en propriétaire à travers les cycles ; en témoigne un rideau fébrile d’ombre et de particules en suspension, éphémères pépites volatiles à la lueur des lampes à graisse de groc. Sous l’aura floue des fenêtres donnant sur la cour, qui sait combien de séants le canapé croulant vit-il défiler ? Il a égrené ses rejetons, des fauteuils courbés sous le poids du temps, partout dans la pièce. Des livres au dos de cuir recouvrent les murs tandis qu’au sol un tapis dévore chaques sons comme s’ils offensaient le repos de cet estomac centenaire, où la moindre volonté finit par macérer, drainée d’énergie.

Seuls deux écueils malmènent ce tableau à la quiétude presque moribonde. Le premier, un amoncellement de grimoires alliant diverses formes et couleurs pour ne former qu’une grossière pyramide aux pavés d’ennui, dégoulinant d’une table basse. Le second prend la forme d’une Novarienne assise en tailleur sur la moquette, plongée dans l’un de ces bouquins. Dos à moi, elle ne m’a pas entendu entrer. Sa main gauche, celle aux doigts abîmés, triture distraitement sa tresse alors qu’elle lit à voix basse des lignes sibyllines. Pompon sur la praline : la Damoiselle a l’air de se taper un livre en ancien ocritin, du genre qu’on ne parle plus depuis au moins cinq cents cycles. Tout ceci promet d’être follement divertissant…

Faut dire qu’on a du boulot. On ne sait rien de la Médaille du Messager – la portait-Il seulement ? – ni même du prétendu Tombeau – y repose-t-Il ? Où se cache-t-il ?

Autant bien m’installer.

En face de Thalie, le divan sommeille en l’écoutant réciter ; je m’y jette. Éruption de poussière. Le meuble couine une plainte et la Dame de glace se fend d’un hoquet avant de me découvrir allongé sur le flanc. Je lui décoche un clin d’œil embrasé tandis qu’elle me foudroie du sien. Mais alors ses sourcils s’arquent et ses paupières s’arrondissent.

« Vous… êtes…

— Classe, hein ?

— En retard. Mettez-vous au travail, enfin ! »

Un souffle balaye mes espoirs et ma bonne humeur : non pas une brise, mais mon propre soupir. Thalie m’ignore et retourne à son livre. Après tout, on ne change pas une équipe qui gagne.


***




[1] En bois, en vrai bois d’arbre là encore : Anthémis a vraiment les moyens ! [retour]


[2] Par contre, je ne vous raconte pas la couleur de l’eau. [retour]


[3] Les citoyens aisés sur Ocrit peuvent adhérer à ce culte en versant une contribution substantielle à l’Obscurie. Ils sont alors déchargés des devoirs les plus ardus à dispenser au Messager : messes nativitales, pénitences des quatre renaissances, offrandes variées, confession fustigatrice et autres joyeusetés. En échange, ils arpentent les terres-plaques pour visiter les lieux saints et y faire quelques offrandes. Les troupes de l’Obscurie sont censées les considérer avec respect, même si certains officiers ne cachent pas leur dégoût face à ceux qu’ils jugent comme des “fainéants au bord de l’hérésie”. Ce qui est sûr, c’est que ces gros bras au cerveau lavé par l’ordination ne peuvent pas faire tabasser les adeptes du Remerciement de Lumière à chaque manquement. Pour les croquants standards, par contre, ils ne s’en privent pas. [retour]


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