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Julien Willig

mercredi 20 septembre 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XVIII

« L’odyssée de la langue de Néant fut considérable. Le Serpent de la Création usa de toutes ses forces, de tout l’amour qui brûlait pour ses parents, afin de retrouver Lumière.

Enfin, au bout du plus long de tous les voyages, il atteignit le joyau éclatant. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Enfin au calme. On a pas mal crapahuté, Thalie et moi, de mon appartement mis à sac au quartier nord jusqu’à la cachette qu’Arkon nous a attribuée. Et encore, cachette…

Si nous sommes camouflés, c’est bien en pleine lumière. Dans le centre de Lengel, lieu de prestige s’il en est – n’oublions pas que cette ville est le repère des malandrins les plus infâmes de toute la terre-plaque. Pourtant, le cœur de la cité est un endroit prisé tant par le commerce que la bourgeoisie ou le culte. L’organisation de ce noyau est tout à fait singulière, bien que cohérente. Au commencement fut l’église, tel Néant dans son Univers : c’est la base de tout regroupement sur Ocrit. Autour d’elle se sont amassés les nantis. Les fonctionnaires de l’Obscurie, en toute logique[1], mais aussi les bourgeois aisés : des Keroubs mineurs et des marchands Novarii prospères. Ensuite, les « contours » du centre sont bordés par toute une panoplie de magasins huppés – devinez où Thalie dégotte sa garde-robe – et de restaurants alléchants. C’est dans l’un d’eux que nous nous trouvons actuellement : le Palais d’Anthémis.

Comme ça, ça en jette, mais en fait Anthémis c’est le nom du gars qui tient l’enseigne. Le « palais » renvoie au sien, puisqu’il met un point d’honneur à goûter tous les plats à servir… Bon, d’accord, contrairement à lui, je suis mauvaise langue. Voyons ça plus en détail.

J’ai vécu le trajet comme un mauvais rêve, du genre qui trimballe vos angoisses du jour dans un parcours sans queue ni tête. L’itinéraire menant au Palais d’Anthémis s’est effacé de ma mémoire sitôt arrivés – à moins qu’il ne s’y soit jamais imprimé ? Thalie me tirait par le bras, je crois, mon corps se dissolvait dans l’apathie tandis que mon esprit, lui, ruminait sans cesse cette épine acide qui empalait ma raison : une Novarienne athlétique à la longue tresse et aux yeux cracheurs de flamm’ombre. L.XIV/3, la lieutenante Lyuba[2].

Puis nous sommes arrivés devant le restaurant. Un joli truc, mine de rien, avec un étage consolidé par des pilastres. Son nom est modelé dans les briques au-dessus de l’entrée par des tessons de mosaïques habilement disposés – classe. La façade de l’endroit ne s’achève pas en courbes, comme pour la plupart des maisons de Lengel : dans le centre, on trouve de vrais toits, avec des pans recouverts de tuiles en terre cuite. Et si le haut de la bâtisse a de la gueule, son pied en jette tout autant grâce à sa terrasse en bois verni – en bois ! Anthémis a dû raser presque un kilomètre carré de terrain sauvage pour récupérer tout ça[3] : une manière d’afficher à la fois son pognon et les attentions élégantes qu’il voue à ses clients. M’enfin, pour ce qui est du fric, je sais d’où il le tient : Arkon a bien besoin de blanchir son argent quelque part…

Je me trouve dans la cour intérieure, carrelée. Grâce à ses murs enduits à la chaux, hauts de deux têtes au-dessus de la mienne, l’endroit est bien isolé, coupé des regards extérieurs et des caprices du temps. Des volets aux lamelles métalliques percent les parois, si besoin est de faire circuler l’air ; ils sont totalement fermés aujourd’hui. La terrasse n’est en cet instant peuplée que de tables et de bancs. Dans le sommeil ambiant, le simple frottement de mes semelles semble peser comme un pas de titan. Une lumière crue veille, dispensée par des lanternes électriques. Elle clignote, elle gronde parfois, mais elle éclaire, inlassable. Anthémis a vraiment les moyens.

Le boîtier qui gère la répartition du courant – une cage de fer close par un cadenas – saille de la paroi à hauteur de poitrine, dans l’angle de l’enceinte. Parfait. Je me hisse dessus, y appuie un premier pied, puis tends la jambe pour agripper le sommet du mur. Je l’escalade et marche le long de son arête jusqu’à l’extrême gauche. Je profite peu de ma vue sur l’intérieur du quartier, cherchant surtout à garder mon équilibre. Une fois atteinte la paroi du restaurant, je m’assieds sur mon mur, dos appuyé contre celui de l’enseigne. Ma jambe droite balance dans le vide, ma main gauche repose sur l’autre genou, replié vers moi : ma position préférée.

Enfin tranquille.

J’exhume mon oreillette de ma sacoche, la chausse puis l’active.

« Enfin, c’est pas trop tôt ! »

Gaeth et sa bonne humeur… Même pas le temps d’en placer une :

« Abriel, qu’est-ce que t’as foutu ? T’as coupé tout contact après l’attaque des margyrens !

— Euh… bonsoir ?

— T’imagines tout ce travail de perdu, si tu t’étais fait tuer ?

— Pas bien, non. Déjà parce que tu m’expliques rien, et pis merde, ça n’aurait plus été mon problème ensuite. »

Ma froideur douche la Vigie : c’est pas le moment de m’emmerder.

« Bon… d’après les données de ton oreillette, tu sembles en bonne santé.

— J’suis toujours entier, ouais.

— Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu l’as eu, ton noyau de pertinence ?

— Joyau de Pénitence. Déjà entre les mains d’Arkon.

— Et il t’a donné une dernière mission, c’est ça ?  »

Tu ne veux même pas savoir comment je me suis tiré de là ?

« Ouais.

— Ça te prendra longtemps ?

— Ça risque.

— C’est pas bon, ça, Abriel.

— Je serai libre ensuite. Je pourrai m’occuper du coffret que tu m’as fait trouver. »

Silence, bientôt rompu par un grésillement métallique : l’équivalent d’un soupir ?

« Pourquoi tu as coupé ton oreillette ? reprend Gaeth. Elle consiste en quoi, cette dernière mission ?

— J’étais entouré par le personnel d’Arkon ; ils ont des mains et des oreilles partout, c’est pas nouveau.

— Jusqu’à ce soir ?

— Cette fois, on m’a collé quelqu’un pour m’assister.

— Je vois. Et cette mission ? »

C’est moi qui souffle pour de bon. Le tranchant de ma chaussure, que je balance le long du mur, écaille doucement le crépi blanc. Je peine à laisser la vérité sortir tant elle me paraît absurde :

« J’dois retrouver la Médaille du Messager.

— Tu n’es pas sérieux ? »

Condescendant et nerveux : ça y est, j’en ai marre.

« Si.

— Abriel, tu ne dois pas faire ça !

— Tu crois peut-être que j’ai le choix ? demandé-je, déjà las.

—  Tu vas risquer ta vie pour rien, c’est complètement stupide !

— Alors quitte ton putain de poste radio pour venir dire aux sbires d’Arkon de me lâcher la grappe une bonne fois, qu’on s’occupe des directives que tu me balances depuis qu’on se connaît.

— C’est insensé. »

J’explose :

« Ah oui ? Pourquoi tu es toujours sur la défensive ? Qu’est-ce que tu me caches ? Et qu’est-ce que tu me réserves, merde !

— Doucement, petit soldat. C’est moi qui t’ai débarrassé de l’ordination, je te rappelle !  »

Je le sentais venir, cet argument. Il ne m’en fallait pas plus pour riposter :

« Super, j’ai été tiré des griffes de fous furieux fanatiques pour obéir aux ordres d’une putain de voix dans ma tête, toujours sans poser de question. En effet, je déborde de gratitude !

— Mais enfin, qu’est-ce que tu veux de plus ? Je…

— Oui, toi. Toujours toi. Et pourtant, je ne sais pas qui tu es. Qu’est-ce que j’ai à gagner en t’écoutant ? Arkon, lui, m’a proposé un gros poste sur son navire[4] !

— Abriel, est-ce bien le moment de parler de ça ?

— Tu ne veux pas répondre ? »

Nouveau blanc. À moi de le presser :

« Alors ?

— Tu le sauras, mais pas maintenant. Cette information nous dépasse, toi et moi : trop de choses sont en jeu. Si jamais tu te faisais capturer…

— Encore cette vieille rengaine.

— Je t’ai promis la liberté, Abriel, et tu l’auras, affirme Gaeth. Une liberté telle que tu n’en as jamais rêvée. »

Il ne lâchera rien, comme toujours.

« Pourquoi te fais-tu appeler la Vigie ? »

En changeant de sujet, j’espère bien en apprendre un peu plus. Mon interlocuteur daigne échapper ces quelques éléments de réponse :

« Je suis l’observateur et j’agis dans l’ombre. Je ne suis qu’œil et murmure, solitaire parmi les ténèbres. Ma vraie nature n’a pas d’importance pour le moment.

— Toujours des paroles sibyllines, hein ?

— Je t’ai bien donné mon vrai nom. Quant à ce surnom… on me le confia il y a longtemps. »

Il n’y a rien à ajouter, nous campons sur nos positions. J’ajuste la mienne pour soulager mon derche, lace les mains derrière ma tête pour les appuyer contre le mur, et laisse mon regard dériver au loin. Il accroche dans un premier temps les toits inclinés et les cheminées de charbon[5]. Puis maître parmi les maîtres se dresse le clocher : son long cou tordu et son crâne délavé, couronné d’une pointe de tuiles, effilée mais dégarnie. Il darde ses orbites vides aux quatre vents, dénudant sa cloche vert-de-gris comme une pupille aveugle. À force d’être vieux, il en est devenu intemporel. Je te salue, Seigneur, du fond de l’inutile…

J’étouffe un rot : on a eu droit à des restes de la cuisine du soir, et c’était bien bon[6].

À travers l’obscurité, le centre de Lengel survit à la désolation comme l’œil du cyclone, propre et lumineux ; les autres secteurs sombrent dans la misère et la pénombre. Tout autour, les remparts. De temps à autre, un sursaut statique fait scintiller les barrières électriques qui les surplombent. Plus haut encore, les paires de pylônes et leurs tourelles, aux coins cardinaux, dissuadent jusqu’à la vue de franchir l’enceinte de la cité. Çà et là des rayons naissent puis s’éteignent en salve : la communication nocturne entre la tour de contrôle – empêchée par décret de l’Obscurie de dépasser en taille celle de l’église – et les postes de police dans les cinq quartiers principaux – celui du nord excepté, vous l’aurez compris. Ces éclairs brûlent dans la nuit, violents comme d’éphémères naissances. Et tout ça pour se passer en boucle la même connerie réglementaire : « Caserne sud-ouest à tour de contrôle, degré deux, troisième sablier : rien à signaler. »

Ensuite, le paysage se hisse péniblement. Il n’y a pas grand-chose à décrire en cet instant : les terres-plaques sont immobiles, ne laissant jour à aucun horizon solaire. Si l’on souhaite deviner la silhouette des montagnes érodées, résidus plus que couronne, il faut compter sur la lueur des étoiles… du moins, du peu que Néant a pu nous faire parvenir en ce trou perdu de l’Univers[7]. De toute façon il n’y a rien à voir, hormis des falaises érodées, des collines de gravats ou des déserts de sable ou de roche. Parfois, des plaines fatiguées où végètent quelques biofermes, ou des lacs d’un noir profond avec des ports de pêche. Et, bien plus loin, les sarcophages de pierre qui enrobent les châsses-lebraudes.

Au-dessus de tout cela, le ciel. Je prends rarement le temps de le regarder, il m’arrive déjà tellement de merdes au niveau du sol… De toute façon la nue s’épanche sur la voûte céleste, comme un écho au brouillard poisseux dans mon cerveau – fatigue, confusion, contrariété et un brin d’alcool, tu parles d’un mélange. Mais depuis quelques minutes, les nuages se regroupent, pivotent en spirale ou en… œil, au fond de l’atmosphère. Ou alors…

Une onde orangée s’échappe de l’amoncellement, s’étend lentement sur la coupole impalpable jusqu’à s’estomper. En même temps, le centre de l’amas bouillonne. Ce n’est pas la pluie qui va tomber. On traverse le Phylactère !

C’est un spectacle rare pour le croquant standard de voir le champ de force ocritien pénétré par un spationef. En fait, j’ignore moi-même comment l’Obscurie se débrouille pour que ses vaisseaux ne soient pas pulvérisés par la pression. Ces efforts sont peu courants, mais considérables. Quant à l’appareil qui franchit la tornade de gaz…

Une corne acérée fend les cieux, parcourue par le reflet d’un gigantesque orage. Elle est suivie par la longue nef, consolidée d’une série d’arcs-boutants, percée de canons et d’immenses vitraux. Sur son dos, la tour d’observation circulaire trône, trapue, marquée de six arêtes par son toit aplati – un furoncle sur une crête chitineuse. Rapidement les porches latéraux émergent à leur tour, béants, encadrés par les sentinelles kérubine. Enfin, les deux cylindres des réacteurs apparaissent – le tonnerre, assourdi, me parvient après plusieurs secondes. Imperturbable, ce mastodonte délaisse le calme froid du cosmos pour éructer sa rage dans le ciel ocritien.

J’observe le vieux léviathan descendre l’atmosphère loin derrière les montagnes, probablement au-dessus d’une autre terre-plaque. Belle bête. Que peuvent-ils chercher, lui et ses semblables, en sillonnant l’espace ? Contre qui « défendent-ils » Ocrit ? Il n’y a pas eu de conflit ouvert avec les Ganipotes depuis la guerre de Nephel – on nous cache quelque chose, c’est sûr. Ou alors, c’est le melon de l’Obscurie qui la pousse à une telle débauche de moyen, faute de faire confiance à ses sujets. De toute façon, un léviathan ne se pose jamais : il a peut-être un bombardement à effectuer. S’il a des Rebelles pour cible, j’en connais qui vont passer un sale quart de degré…

Une série de pas fins, presque duveteux dans le silence, dissipent doucement mes rêveries. Jamais tranquille.

La fille de glace apparaît dans la cour intérieure. À croire que je ne m’en débarrasserai pas. Elle analyse l’endroit d’une œillade puis hausse les épaules – elle ne m’a pas vu. Enfin, elle s’assied sur un banc, attablée au plateau de pierre. Dos à moi. Après un soupir, Thalie abaisse le front et se masse le crâne du bout des doigts.

Du coup, qu’est-ce que je fais ?

Impossible de savoir pour combien de temps elle compte rester. Je désactive lentement mon oreillette : ce n’est pas le moment pour les questions gênantes. À l’aveuglette, je la range au fond de mon sac… Erreur. Absorbé comme je l’étais, je perds l’équilibre. Je bas bras et jambes jusqu’à ce que ma semelle accroche la surface du mur en dessous. La chaux craque, quelques éclats tombent.

« Qui est là ? »

J’ai à peine eu le temps de la voir : Thalie s’est levée et, dans le même bond, a fait volte-face en position de combat. Il lui faut bien deux secondes pour me retrouver, perché sur mon mur. Alors, la belle concentration de son visage se crispe : elle me tire à nouveau sa gueule de canon à plasma. Je lui décoche le charme de mon sourire.

« Qu’est-ce que vous faites là ? lance-t-elle.

— J’prends l’air. Et vous ?

— Je… »

Pareil, donc. Elle est confuse : ses bras redescendent mollement tandis qu’elle redresse sa colonne vertébrale pour une posture plus altière. On va y aller mollo sur la baston, j’ai envie de me coucher pénard.

« Cette cour est assez grande pour nous deux, vous savez. »

Elle se mord la lèvre mais finit par se résigner. Je reprends :

« Vous ne veniez pas ici pour me filer le train, j’espère ?

— Je vous croyais déjà endormi ; je ne sais pas comment vous faites pour tenir après… Laissez tomber.

— Ça a été une très longue journée.

— Je sais. »

Je me cale sur mon perchoir. Thalie me tourne le dos et s’installe contre une table. Elle s’appuie en arrière de ses mains, puis bascule ses épaules de façon à lever la tête au ciel. Un souffle et une inspiration, paisibles. Sa poitrine cambrée se soulève comme un masque que l’on retire. J’ai l’impression de la voir muer sous mes yeux, quitter sa couche de givre pour laisser apparaître son moi véritable : une pulpe malléable et réceptive aux sensations extérieures. Comme un être vivant, quoi.

Contrairement à sa combinaison chic et ses bijoux, elle ne porte pas sa veste et son pantalon de toile comme une armure. Du moins, pas quand je suis hors de son environnement immédiat. C’est un spectacle bien étrange que cette Novarienne délaissant son austérité pour s’ouvrir à la nuit. En fait, j’ai l’impression qu’elle m’a déjà oublié… Ça ne va pas se passer comme ça.

« Qu’est-ce que vous faites ? »

Pas de réponse. Je ne l’aurais pas imaginée si difficile à titiller, aussi me dois-je d’insister :

« Hein ?

— Je regarde les étoiles, répond-elle d’un ton neutre.

— Ah. Pourquoi ?

— Vous ne pensez jamais à l’espace ? »

Alors là, je suis surpris :

« Pour quelle raison ?

— Un lieu si vaste, tellement inconnu… impalpable, même.

— Ouais, je…

— Quelles merveilles le Messager put-Il découvrir lorsqu’Il traversa le cosmos pour arriver jusqu’à nous ?

— Oui, ‘fin, moi, les dogmes de l’Obscurie, vous savez ce que j’en pense… »

Elle tourne la tête vers moi, étonnée.

« Vous n’avez jamais tenté de projeter votre esprit dans le vide sidéral ? C’est au-delà du simple culte, je vous rappelle que c’est là d’où est venu le Messager. Et nous avec Lui.

— À ce qu’il paraît, ouais. »

Thalie replonge dans sa mer d’étoiles. Quelques grains de sable dans la brise, un ange passe, puis le courant d’air charrie ses murmures jusqu’à moi :

« N’êtes-vous pas curieux de connaître le voyage du Serpent ? Les vies que Lumière essaima avant de trépasser jusqu’à nous ?

— On est quand même au fin fond de l’Univers. À son extrémité, même : y en a, du chemin à faire. Et des découvertes, j’en ai déjà beaucoup qui m’attendent sous terre. En plus, le Phylactère empêche quiconque de quitter Ocrit sans la plus haute autorisation. »

Elle secoue la tête, calmement.

« Et Cirice ?

— Cirice ? lâché-je malgré moi.

— La vieille sylicat d’Arkon. Son espèce n’est pas ocritienne. »

D’accord, là, c’est elle qui m’accroche :

« Vous savez d’où elle vient ? Et comment ?

— Non, c’est un secret jalousement gardé. J’aimerais le découvrir. Qui sait, peut-être que l’un de ces astres représente son système d’origine… »

Et elle repart là-haut.

« On a une belle vue, ce soir », conclut Thalie sereinement.

Qu’est-ce qu’elle raconte, il y a un énorme ora… Ah ouais, mince !

Porté par ses deux moteurs subluminiques, le léviathan est bien loin du Phylactère ; celui-ci s’est déjà nettoyé de la tempête qui vrillait sa surface. Un effet secondaire de sa traversée ? L’atmosphère est désormais apaisé, immobile. Et au-delà, le cosmos…

Sur Ocrit, il est une vérité tacite partagée par toutes les voix, du sermon le plus sage aux élucubrations les plus grotesques : l’espace est constitué dans sa très grande majorité d’un vide glacial et impitoyable. Un monde insondable dont chacun des astres est séparé par une distance vertigineuse, de quoi flotter durant d’incommensurables cycles. Dans ce cas, comment expliquer ce que j’ai sous les yeux ? Ce n’est pas un vide : c’est un voile sidéral. Un drap obscur tendu par Néant lui-même sur l’Univers dont il est maître, un suaire enduit de ténèbres en gelée ou de glace de bétyle. Une résine rendant cette absence si impénétrable.

À voir ce rien s’étendre à l’infini, comment ne pas croire en sa solidité ? D’ailleurs, comment alors ces innombrables perles d’argents pourraient s’y tenir, si brûlantes, si réelles qu’elles pourraient reposer dans la paume de ma main ? L’espace est bien plus qu’une mer d’étoiles, c’est un désert, un désert dont chaque grain serait un soleil, chaque poussière une planète, chaque roche une nébuleuse. Et le vide le vent qui les lie. Elles sont là, toutes. Gazeuses ou telluriques, lunes fidèles et comètes solitaires, naines blanches, géantes rouges ou brûlances bleues, à percer cette peau d’encre au charme magnétique comme une poignée d’étincelles jetée par un être supérieur. C’est cela qui donne au cosmos sa solidité, sa cohérence : la lutte à mort entre la flamme et l’oubli, entre la vie et le froid. Or, tout cet œuvre n’est ici qu’une toile de fond. L’entièreté des étoiles n’est rien face à la beauté morbide du spectacle qui s’offre à nous dans le ciel de la « dernière planète ».

« Sois ma compagne, Lumière, donnons la vie dans notre Univers », aurait dit Néant. Savait-il à quel destin terrible il abandonnait sa promise, à quelle douleur sans âge il se condamnait ? Les deux amants Primaires, séparés à jamais tant que les mondes seraient mondes… Et la voici. Lumière, notre Mère à tous, distilla ses forces dans tout l’Univers jusqu’à échouer devant nous, à la limite de l’existence. Mais elle ne vint pas seule. Néant, tout à son chagrin, dépêcha son Verbe pour elle, pour lui susurrer son amour dans l’étiolement de sa vie. « Ainsi naquit une créature à nulle autre pareille : le Serpent de la Création. » Fidèle enfant, compagnon de douleur, il la suivit dans son trépas. L’un comme l’autre, ils gisent au-dessus de nos têtes depuis bien avant la formation d’Ocrit. Quand advint, par leur dernier don, le Quatrième Âge…

Que sont les étoiles face aux carcasses divines ? Ce n’est pas de n’importe quel amas d’astres dont nous sommes le système ultime, les dépositaires des volontés démiurgiques de Néant. Nous peuplons le Tombeau de Lumière, la double galaxie : ils sont bien là, dans le ciel…

Deux nébuleuses nous surplombent. La plus importante, sphère de feu sur mer de charbon, n’est autre que Lumière elle-même. Immense globe immaculé aux mèches duveteuses, aux émanations ouatées de vapeurs lactescentes et mélancoliques, faibles caresses animées par les réminiscences de la vie charriée par notre Mère à tous – magnifique. Autour d’elle s’enroule la langue de son amant, langui pour toujours : le Serpent de la Création, cadeau d’adieu de Néant et porteur de ses mots d’éther. C’est une colonne de poussière interstellaire dorée, titanesque, qui enlace la sphère ignée, gemme de pureté, et dont la queue disparaît quelques éternités plus loin. Une danse nuptiale, prélude à la mort. Quant à sa gueule, elle s’ouvre plus grand encore, figée dans le cri de douleur infinie que le Créateur jeta à la nuit. Sa crête se décompose en nuages roses et bleus, ses pupilles fondent en orange de braise. Ses deux crochets s’étirent à s’en disloquer. On raconte qu’une lueur fugace en parcourut le fil comme une larme maternelle. Depuis, en leur pointe, des éclis jumeaux brillent à jamais : les deux derniers soleils de la création, Ocrit et Taraben…

Et ils sont toujours là, sous nos yeux : l’orbe divin et le filin de poussière. Un spectacle sans fin que nous contemplons comme à travers une lucarne ou à l’intérieur d’une grotte ; si devant nous s’épanchent Lumière et le Serpent, c’est une couverture d’oubli qui repose sur nos épaules. Nous sommes la dernière étoile : derrière s’étale le rien, impalpable. Un espace sans soleils, plus taiseux que l’orbite d’un crâne vide. Pour autant que nous le savons, il pourrait être aussi lointain que Néant de l’autre côté, ou accessible en tendant le bras… Qu’y trouverions-nous si nous le percions de nos doigts ?

La pensée amusante d’un groupe de géants sans nom, éberlués, nous découvrant crever cette petite boule que nous appelons Univers, m’arrache un sourire. Thalie avait raison, tiens : songer aux secrets de l’espace fait un bien fou, malgré son silence effrayant et ses perspectives vertigineuses. Et si nos pieds restent dans la même crasse, l’esprit, lui, vogue à pleine voile sur la mer d’étoiles.


Ça y est, j’ai trouvé de quoi dormir en paix.


***




[1] Non contents de servir la « maison du Messager » de leur vivant, il faut en plus qu’ils s’y fassent enterrer le plus près possible… Au moins, on sait où les éviter. [retour]


[2] Un cauchemar montrant une escouade de Ganipotes, tous grimés en Thalie pour me filer un sermon du diable, serait moins effrayant. [retour]


[3] Vous avez vu le climat sur Ocrit : bien trop aride pour cultiver autre chose que ces crochets secs et rachitiques connus sous la désignation « d’arbres ». Et c’est pas les quelques précipitations torrentielles qui y changeront grand-chose : quand il n’y a rien à faire pousser, rien ne pousse. En terme de biomasse végétale, si l’on exclut les biofermes, Arkon lui-même doit représenter l’équivalent de toute une terre-plaque. [retour]


[4] Je devrais prendre le temps de réfléchir à ça, d’ailleurs, tellement ça me paraît surréaliste… [retour]


[5] Au grand étonnement des géologues keroubs, on trouve dans la croute ocritienne nombre de ressources issues de la sédimentation d’anciens végétaux. Peut-être est-ce dû à la formation même d’Ocrit, quand d’immenses plaques de granit et de basalte furent prélevées sur les planètes telluriques du système, Sorkat et Nephel, ou dans les anneaux de Pitamn, ou sur leurs lunes, Ylüne, Zvat et Kosteth. Ou à la constitution des plus gros astéroïdes broyés ou fondus pour combler. Une autre hypothèse émit l’idée qu’Ocrit était autrefois verdoyante, avant que sa surface ne dépérisse au fil des millecycles – une telle remise en doute de la puissance du Messager ne tarda pas à faire intervenir les psychopathes de l’Inquisition, bien sûr. À l’inverse, d’aucuns avancent même que certaines réserves de sédiments ou de combustibles fossiles auraient été formées artificiellement, par le prélèvement de nécropoles des Planhigyns sur Nephel… [retour]


[6] Je crois d’ailleurs avoir un peu trop mangé : d’habitude, je crève la dalle, et il fallait au moins ça pour éponger le… enfin, pour me rassasier quoi. [retour]


[7] Selon l’orientation d’Ocrit par rapport au reste de la galaxie, nous pouvons même passer un bon moment sans voir une seule étoile. Après tout, nous sommes la destination finale de Lumière, à la limite de l’Univers… [retour]


Commentaires

Un chapitre un peu plus calme après les précédent, ça ne fait pas de mal.
J'ai beaucoup aimé le jeu de mot sur Le Palais d'Anthémis, j'avoue c'était facile mais bien trouvé et ça m'a fait rigoler.

Belles descriptions de l'espace, ça fait rêver et du coup on se pose toujours plus de questions :)
 1
lundi 15 octobre à 15h01
Merci, j'ai beaucoup aimé écrire ce passage :)
Si je souviens bien, la toute dernière phrase, « ça y est, j'ai trouvé de quoi dormir en paix » est ce qui m'a vraiment traversé l'esprit à ce moment : j'ai dû écrire ce passage en étant nerveux et il m'a bien calmé^^
 1
lundi 15 octobre à 16h52
La fin est assez bluffante, cette description de l'espace au-dessus d'Ocrit est superbe et apporte plein d'infos sur leur religion !

J'aime aussi voir Thalie baisser un peu sa garde, ça donne une ambiance très douce à cette scène.

Curieuse de Gaeth, je sens un truc bien louche derrière tout ça... Mais ça permet au moins de comprendre (en partie) comment Abriel a pu s'échapper de chez les cinglés. Qui aurait eu intérêt à l'aider et pour quoi faire ? Huuuum.
 1
samedi 17 novembre à 10h32
Merci, je tenais vraiment à cette description :)

La relation entre Thalie et Abriel est vouée à évoluer et connaîtra beaucoup de stades variés... qui sait ce qu'il se passera entre ces deux-là ? x)

L'intérêt... mh, et si tu touchais là un truc ? ^^
 1
samedi 17 novembre à 10h51
Je relisais quelques chapitres précédents pour me remettre dans ma lecture, et j'avais oublié à quel point j'aimais celui-là. Tes descriptions sont souvent assez sublimes, et j'admire ta dextérité. Si en plus on parle du ciel étoilé et de l'espace, alors ça devient directement un de mes chapitres préférés.

Ajouté à cela on voit Thalie se découvrir un peu plus, enfin, et on a envie de mieux la connaître^^ La complexité du personnage nous apparaît et on sent déjà qu'elle sera détonnante avec Abriel ! Ils n'ont pas si peu que ça en commun, finalement :p
 1
dimanche 30 juin à 22h37
Ces deux-là ne sont pas similaires, ils sont complémentaires, ah ah. J'aime beaucoup travailler sur Thalie, c'est un personnage riche et tout en nuances, à l'inverse d'Abriel qui est d'une écrasante simplicité... que les deux s'en rendent compte leur fera du bien^^

Merci beaucoup. Venant de ta part, ça me touche d'autant plus parce que je suis admiratif de tes propres descriptions. Il y a même ce point commun d'avoir décrit l'espace depuis le sol, ce qui n'est pas des plus évidents ; si c'est normal pour un Papier, c'est moins courant en science-fiction étant donné les larges étendues qu'elle offre habituellement... mais je suis content d'avoir pu établir cette proximité ;)
 0
lundi 1 juillet à 07h17