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Julien Willig

mercredi 30 août 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XVI

« Ainsi naquit une créature à nulle autre pareille : le Serpent de la Création. Elle était la langue de Néant, la plus grande forme de vie à part lui-même.

Il ouvrit la bouche, et le Serpent jaillit à travers l’Univers. “Lumière, dit-il, viens à moi, mon amour !” »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



« Seigneur-guide, notre Messager, le halo s’achève, et ma journée de servitude avec lui. Avant de m’endormir, dans tes entrailles je remets mon âme. Je t’offre ma nuit, mon sommeil, pour refaire mes forces, et que mes rêves t’appartiennent. Je vais dormir afin de connaître la joie de te servir à nouveau quand s’illuminera le prochain halo. Tu es ma voix, je serai ta main… »

À genoux sur la roche nue, mains jointes et tête affaissée, le commandant Cédalion noie son regard dans l’ignition du cierge de bétyle. La flamm’ombre qui en sort déchire l’univers, aspire la réalité comme la langue d’un trou noir relié à l’esprit de Néant. Les ténèbres ruissellent du sobre sanctuaire de pierre brute, maculé de cire, et étendent leurs bras pour envelopper le Novarien dans la nuit éternelle, aussi rassurante que le manteau du Messager.

Pourtant, un murmure persiste dans le vide de son encéphale. Gêné dans ses psalmodies, Cédalion ne peut s’empêcher de tiquer ; rien ne peut – rien ne doit – être caché au Messager. Toujours dans sa communion, il sent poindre une chaleur subtile et inédite dans son cœur paisible. Après tous ces évènements, le moment serait-il venu de se confesser, d’accepter la vérité ?

« Ramenez-nous le capitaine Abriel… »

La flamm’ombre semble s’étendre dans le silence. Elle engloutit le cierge, l’autel, puis les paumes enlacées du commandant. L’obscurité devient totale, une mer d’encre laissant ses souvenirs écumeux refaire surface : le moment est venu de céder au ressac.


J’avais rejoint les rangs de l’Obscurie après que mes parents fermiers m’eurent donné à elle, contre une réduction de taxe sur le fruit de leur récolte cyclique. Je n’ai jamais su s’ils l’ont obtenue, mais je gagerais du contraire. En réalité, ce fut la première leçon que l’on m’inculqua, à moi et aux autres Novarii de mon groupe : « si vous êtes trop faibles pour servir la volonté du Messager, alors vous valez moins que la poussière dans laquelle vous vous traînez ! » Ces mots nous furent assenés sans relâche par les Gargoules qui nous recensaient, nous triaient… et nous battaient, pour la forme. Nous n’étions âgés que de six cycles.

L’endroit où l’on nous formait était la caserne de Molenravh, non loin de la châsse-lebraude et du village. Parcours du combattant, lutte en groupe ou à deux adversaires, endurcissement à la douleur et cours d’ateréchèse nourrissaient notre quotidien[1]. Deux cadets, comme on nous appelait, succombèrent lors de ma troisième révolution : l’un à l’exercice, dégringolé dans une fosse à piques durant un saut d’obstacles, et l’autre sous les coups d’un sergent-instructeur après avoir été surpris à dérober de la nourriture. Leurs dépouilles furent d’ailleurs l’objet d’un nouvel exercice : apprendre à se rationner et à utiliser les ressources de la « nature » pour survivre. On cessa de servir les repas pendant trois halos, laissant la vingtaine de cadets que nous étions se débrouiller avec les restes de nos anciens camarades…

J’ai su m’imposer durant cet épisode. Grâce à mes quelques cycles de travail à la bioferme de mes parents, mes bras et mes jambes étaient déjà endurcis, ce qui m’a permis de repousser les plus avides et de corriger les caïds. Quant au rationnement… avez-vous déjà essayé de faire pousser quelque chose avec si peu d’eau ? J’ai pris l’initiative d’organiser la prise de repas et la gestion des vivres. Il faut croire que mes actions furent remarquées, puisque je fus rapidement approché par un sergent-instructeur. Il me parla doucement, presque comme ma mère le faisait le soir, mais avec le ton vibrant et sec de mon père quand il m’ordonnait quoi faire.

C’est ainsi que j’échus dans un nouveau groupe, où les cadets étaient plus jeunes que moi. Pas de beaucoup, néanmoins. « C’est toi qui vas les diriger », m’informa-t-on. « Ne sois pas tendre, ou ta carcasse mordra la poussière sous peu. » On me rasa alors le crâne, la marque des chefs. Je compris rapidement la difficulté incombant à celui qui ordonnait : mépris, jalousie, mauvaise volonté, et même tentatives de renversement. Une dénommée Lita faillit bien m’avoir, mais elle joua tellement l’innocence que je ne pus jamais prouver quoi que ce soit.

Qu’importe, je sus faire face.

Je devais être le meilleur pour mériter ma place. Aux épreuves de tirs, aux parcours embûchés, aux cours d’arts martiaux, armés ou de mains vides, et même à l’enseignement du dogme – toutes les trois révolutions, le cadet ayant la moyenne la plus basse de toutes ces évaluations… disparaissait. Pour prendre de l’avance, je m’attardais sur les terrains d’entraînement. Dès le couvre-feu, quand était sonnée l’heure du repos, je feignais l’endormissement pour repasser sous mes paupières scellées les épreuves du jour, les perfectionner encore et encore, inlassablement… Cela paya.

Deux cycles après mon arrivée, une nouvelle recrue arriva du village de Molenravh. Un cadet aussi jeune que je l’étais, mais bien plus effronté, bagarreur et grossier que moi. Bref, un total inconscient. Je ne donnais pas cher de sa survie : les Gargoules comme les sergents-instructeurs novarii veillaient au grain. Quand un gamin finissait par trop les excéder, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la manière de l’exécuter. Ou alors, ils choisissaient de l’offrir en jouet aux prisonniers Rhakyts qui servaient dans les mines de sel – pour les condamnés, l’exécution était préférable. Et pourtant ce mioche tint bon, tant face à moi que dans les épreuves de l’armée. À croire qu’il aimait prendre des coups. Pour le refroidir, je le choisis lors d’une séance d’entraînement au combat particulièrement musclée. Il ne me fallut pas loin de deux sabliers pour le mettre au tapis ! Même encore, un sourire pointait sous le sang de ses lèvres… « Eh, connard, oublie pas mon blase : Abriel de Molenravh ! », cracha-t-il. « Cédalion », me présentai-je en lui closant la bouche de mon poing.

Ainsi, nous devînmes amis.

Rapidement, nous formâmes un duo de choc et raflâmes les récompenses – un quart de ration supplémentaire, une couverture – de toute mission virtuelle, de tout tournoi qui se présentait pour dresser les Novarii contre eux. Quant aux perdants… Oublions ça : l’Obscurie ne les a jamais laissés perdre bien longtemps. Alors que je bravais l’interdit en m’introduisant dans les terrains d’entraînement aux heures de repos – ou, à défaut, j’utilisais un coin de couloir oublié – pour perfectionner mon savoir, Abriel violait le couvre-feu pour d’obscures raisons. Il revenait quelques degrés plus tard avec des informations qu’il me murmurait à l’oreille, glanées à l’en croire dans des écrits interdits appartenant aux Gargoules qui nous enseignaient la voie du Messager. Parfois c’étaient des questions, à la limite du blasphème, qu’il déversait de sa tête pleine dans la mienne. D’autres fois, ses dires donnaient lieu à des différences d’opinions – je défendais, évidemment, la version inculquée par nos professeurs. Ainsi, nous nous battions en silences quand les cadets dormaient. Bien souvent j’avais le dessus, mais Abriel semblait s’accrocher à sa vision des choses. Je ne savais que penser de tout cela. En réalité, j’ignorais même s’il pouvait vraiment lire…

Je fus surpris de voir, une fois l’âge d’affectation obtenu, qu’Abriel et moi nous retrouvâmes dans la même caserne. Celle de Béthanie, de surcroit, l’une des plus prestigieuses ! Bien sûr j’y arrivai le premier, mais Abriel fit tout pour laisser Molenravh derrière lui ; une ombre dont il ne parlait jamais. Un demi-cycle après mon arrivée à Béthanie, il parvint à me rejoindre : il s’était surpassé dans tous ses résultats. Je devais avoir une douzaine de cycles, guère plus.

Je crois bien que, l’un l’autre, nous nous protégeâmes à notre manière. Je lui évitais un nombre incalculable de fois la sentence que lui réservaient nos instructeurs en le cachant, en le couvrant ou en le défendant : il n’a jamais connu pire que le fouet. Lui, de son côté, m’accorda le soutien et défit la solitude qui était l’apanage des chefs. Ça, plus les petites reliques qu’il parvenait à glaner dans les catacombes de notre repaire : je les gardais sous ma couche, à même le sable, ou nous dissimulions les plus grosses derrière une roche descellée. J’ignore pour quelle raison il s’amusait à piller les environs ; pour ma part, ces trésors me donnaient l’impression de m’inscrire un peu plus dans l’histoire des lieux, de la caserne à tout le château de Béthanie. Certes, ça n’était que le centre administratif du Secteur, loin des lieux foulés par le Messager, mais tout de même !

Au-delà des coupes ou des diadèmes raffinés d’or ou de bronze, le plus beau des joyaux qu’il m’offrit fut une perle brute. Rapidement, celui que j’appelais le « gredin de Molenravh » prit ses marques et recouvra ses habitudes à Béthanie. Pour lui, les souterrains de l’antique forteresse étaient un domaine qui ne demandait qu’à sortir de l’oubli. Une poignée de reliques plus tard, un soir où son degré de retour était dépassé depuis longtemps, je le vis soudain revenir, couvert de poussière, le visage sombre. « J’ai trouvé ça », déclara-t-il en désignant du menton le petit corps qu’il tenait dans les bras : une Novarienne recroquevillée, inconsciente et couverte d’hématomes. Il la largua sur ma couche sans ménagement. Maigre, crasseuse et vêtue de guenilles, elle ne devait pas avoir plus de sept cycles. À son front, une large blessure circulaire, qui laisserait plus tard une cicatrice en forme de croissant de lune…


Une série de coups ébranle la porte des quartiers de Cédalion. Celui-ci émerge de sa transe, l’esprit présent, le cœur… ailleurs. Sa langue est sèche, la salive manque : a-t-il continué sa prière durant ses réminiscences ?

« Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ; il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant. »

Un temps d’arrêt solennel, puis il souffle la flamm’ombre. Tout comme son regard, la lumière des lieux cligne plusieurs fois avant de reprendre, progressivement, son emprise sur la vue. Le commandant Cédalion se dresse, frotte la poussière de ses genoux puis fait volte-face. Il presse la commande d’ouverture, l’huis siffle. Apparaît un uniforme de sous-officier légèrement débraillé, porté par un visage aux traits fauves, tresse noire à l’épaule.

« Mon commandant.

— Lieutenante Lyuba, à cette heure ?

— Tu peux remettre ton uniforme : elle est prête. »

Cédalion prend le temps de réfléchir, impassible. « Elle est prête » ? Il laisse ses yeux couler sur la silhouette de sa lieutenante, à demi voilée par l’obscurité du couloir. Sous le tremblement des torches, les mains de la Novarienne se frottent doucement les phalanges, tandis qu’un vacillement orange accroche sur son visage le plissement d’une commissure satisfaite à l’angle d’un œil.

« La prisonnière ? comprend-il. Tu la visites encore ?

— J’ai fini de la travailler ; à toi de jouer ton rôle.

— Pourquoi maintenant ?

— Elle attend le sommeil depuis bien longtemps, se délecte Lyuba, elle te cèdera tout. »

Cédalion recule pour se vêtir de son uniforme. Lyuba s’adosse contre l’encadrement de la porte puis demande, regard dans le vague :

« Qu’est devenue la pauvre larve qui a dénoncé notre hôte ?

— C’était un séide de notre insaisissable baron du crime, le vieil Arkon. Juste un soudard qui monnayait ses bras. Il ne nous a pas appris grand-chose de plus.

— Rien sur Abriel ? Vous auriez dû me le confier !

— Trop tard, réplique Cédalion. On l’a déjà abrégé. En silence. »

Lyuba frappe du poing le cadre de porte. Le commandant, en train de boutonner sa veste, lève un sourcil étonné alors qu’elle crache :

« Aucun moyen de s’amuser, ici !

— C’est ce fameux Agent qui s’est occupé de lui. Ça a été rapide.

— J’ai ouï-dire qu’il ne laisse rien de vivant dans son sillage, lâche Lyuba, tempérée. Une ombre des plus fascinantes…

— Je préfère te savoir loin de lui, réplique Cédalion en se ceignant de l’Oblitorion dans son étui.

— Et pourquoi ça ? »

Le commandant prend le temps de vêtir ses gants et sa casquette avant de se diriger vers la sortie. Il s’arrête devant la Novarienne, effleure son menton boudeur avant de lâcher :

« Parce que tu es déjà une ombre : la mienne. »

Alors l’ombre, après avoir rejoint les deux Hydres qui l’escortaient, mène son commandant aux cellules à travers une série de corridors enténébrés. Ils franchissent les sécurités mises en place par les Dracènes Ghalya et Acrise, puis empruntent une sente qui les mène au cœur du château de Béthanie. Enfin, ils gagnent le bloc de détention M1-RT-25R ; un sinistre couloir au sol de sable, où les murs sont percés de geôles basses et venteuses, barreaux rouillés. Aux murmures d’un vent grave se mêlent gémissements, cliquetis de chaînes et bruissements de poussière : pourquoi l’instant ténu d’une vie misérable devrait-il être confortable pour les impies dont la place est ici ?

« Je t’attends là, susurre Lyuba à Cédalion.

— Quelle cellule ?

— Numéro 23. Au fait, voici la preuve. »

Elle glisse dans sa main un paquet de toile renfermant quelques objets plats et lourds. Dans le dos de la lieutenante, une Hydre joue le planton tandis que la deuxième taille le bout de gras avec un des reptiles de ce secteur[2]. Deux autres gardiennes restent impassibles, Devarïm à l’épaule, tandis que la dernière s’avance, une torche à la main, et coasse :

« Je vous accompagne. »

Cédalion arpente la galerie des prises de l’Obscurie avec la furieuse impression de s’enfoncer dans un gosier. Les numéros défilent, mais le commandant trouve la cellule n°23 avant même de la voir. Une litanie s’échappe de la grille : un faible filet de timbre pur, quoiqu’écorché par la douleur, qui se faufile entre les mailles de métal, caresse les grains de sable et glisse sur la roche froide. Cédalion reconnaît cette voix, celle qu’il a cueillie dans le quartier nord de Lengel.

« “Les fers rouillés de… la prison des lunes… sont brisés… par le soleil.” »

Puis elle s’étrangle quand les bottes du commandant crissent. À sa grande surprise, c’est lui-même qui reprend alors qu’il s’enracine devant les barreaux :

« “J’arpente un chemin, les horizons changent et le tournoi commence… ” »

Exclamation étouffée. Dans le cachot, la silhouette relève le front de la poussière. Son visage tremblant reste voilé à Cédalion, dissimulé par une cascade de cheveux noirs agglutinés par les émanations de peur.

« Le Livre d’Oreste, constate-t-il. On dit que les cœurs pieux seuls savent clamer ces “Versets de l’innocence”. »

La prisonnière recule jusqu’au mur du fond de la geôle, les genoux traînants et les mains toujours au sol. Trop faible pour se lever, à tel point qu’on n’a pas jugé utile de l’enchaîner. Le commandant fait signe à l’Hydre d’ouvrir. Mais le cliquetis de la porte est couvert par un cri de détresse :

« Vous savez ce qu’il est advenu d’Oreste ; l’innocence n’exclut pas la souffrance !

— Calmez-vous, jeune fille, égrène doucement Cédalion. Je ne suis pas votre bourreau. »

Il franchit l’huis, presque trop étroit pour ses larges épaules. Une perle translucide se noie dans les éclats de sable : la forme courbée n’est que panique et sanglots. Le commandant s’avance et s’agenouille à ses côtés. Ainsi, il peut constater le calvaire de la détenue, écrit en lettres de douleur sur le grain de sa peau livide. Des hématomes en nombre, des griffures multiples sur les muscles ayant survécu à la diète, quelques coulures d’ichor séché, de ses oreilles à ses chevilles, et les doigts meurtris à force d’avoir gratté la terre. Il croit distinguer en plus, sur les paumes et les avant-bras, des traces de… dents ?

Lyuba…

Cédalion dégante et avance une main hésitante, comme s’il allait briser la jeune femme au moindre contact. Il finit par la poser avec toute la douceur du monde sur une clavicule saillante. Au fond de son cachot, la créature de douleur tremble alors moins fort. Le Novarien remonte ses doigts jusqu’à soulever les cheveux, sentant les frissons qui parcourent le crâne. Un gémissement s’en échappe, précieux comme un soulagement revenu d’entre les limbes. Cédalion achève son geste en caresses ; la prisonnière soupire, puis se redresse pour s’adosser au mur. L’homme retire son bras, logeant au passage une lourde mèche derrière une oreille fine. Des lèvres sèches et perlées de sable, mais non oublieuses de leur moue juvénile, et une paire d’yeux brillants comme des étoiles d’argent voient enfin la lumière. Ainsi qu’une croute rougeâtre sous une narine et au bord d’une commissure, et une tâche indigo sous une pommette. Ses cils, eux, ploient sous l’humidité.

« Comment vous appelle-t-on ? », demande le commandant.

Petit reniflement étonné. La femme redresse le chef, hagarde. Son regard s’écarquille devant la mine apaisée de Cédalion.

« Votre nom ? réitère-t-il en douceur.

— R… Ruth.

— Ruth. C’est un joli nom, il vous va bien. »

Ses lèvres vibrent encore et laissent échapper une plainte, écrasée comme un gémissement mâchonné. À moins que ça soit un « merci » qu’elle n’ait pas osé formuler ?

« Ruth, je vais être franc avec vous. Je sais que vous n’êtes pas une criminelle ; je vois une certaine candeur en vous, et vous avoir entendu citer le Livre d’Oreste atteste de la pureté de votre cœur.

— M… mais, que fais-je ici… alors ? »

Cédalion s’efforce de composer un visage neutre. Puis il sort de son uniforme le paquet de Lyuba. Il déplie le tissu : dans la danse de la torche tendue par l’Hydre, à l’extérieur de la cellule, scintillent quelques antiques pièces de monnaie d’un or pesant.

« Vous aviez ceci sur vous lors de votre interpellation. En aviez-vous l’usage ? Savez-vous ce que c’est ?

— Non… pas vraiment, répond Ruth, dont le regard s’éteint à son tour.

— Ces pièces n’ont plus cours depuis plusieurs millecycles, Ruth. Il s’agit même d’une monnaie illégale, fondue par des Novarii de la Rébellion Nephéline. »

Alors la carcasse de la jeune femme se met à trembler comme jamais. La terreur opacifie ses prunelles. Elle tente d’apporter ses doigts à sa bouche, sans doute pour les mordre, mais le commandant les intercepte.

« Dites-moi comment sont-elles arrivées jusqu’à vous. »

Ruth gémit, cherche à se dérober, mais Cédalion la retient par les mains. Il attrape l’épaule la plus éloignée, la tire vers lui pour la forcer à le voir.

« Dites-moi, Ruth. C’est le mieux à faire.

— On… on me les a données. Je vous le jure, je n’ai rien fait pour les avoir !

— Pourquoi ? »

Elle se tait à nouveau et secoue la tête avec force – elle manque même de s’assommer sur le mur. Ses cheveux dansent devant son visage tiré, comme pour le voiler à jamais. Alors Cédalion la lâche. La jeune femme s’écarte et va se terrer dans le coin de sa cage, aussi loin que possible des barreaux de fer. Le commandant se lève et vient s’assoir à ses côtés. Dans un sanglot, Ruth se rend compte qu’elle s’est piégée.

« C’est Abriel, c’est ça ? », murmure Cédalion.

La prisonnière s’enserre la tête de ses bras amaigris.

« Ruth, écoutez-moi. »

Pas de réponse. Cédalion continue quand même.

« L’Obscurie peut parfois avoir recours à des moyens musclés, c’est vrai. Mais repensez aux vertus du Livre d’Oreste. Pensez à l’ateréchèse que vous avez suivie, toute petite, pensez aux messes que vous entendez à l’église. Vous devez comprendre que l’enjeu est important. »

La respiration de la jeune femme devient moins saccadée. Elle écoute. Cédalion poursuit :

« L’esprit du Messager transcende la mort pour continuer à veiller sur nous. C’est lui qui désigne les Hauts-Serviteurs afin qu’ils dirigent la bonne marche de l’Obscurie ; ce sont les omni-élus, ceux qui ont tout pouvoir et tout savoir. Vous savez pourquoi, Ruth ? »

Juste un frémissement en réponse. Les orteils de la prisonnière jouent avec le sable.

« Les châsses-lebraudes. Sans elles, Ocrit ne pourrait pas survivre à la brûlure de son soleil. Et nous n’aurions pas accès à la formidable puissance de ses rayons. Nous péririons ; alors, le sacrifice du Messager aurait été vain. Nous ne pourrions qu’embrasser le destin funeste que Nephel-la-morte, la traîtresse, avait tissé pour nous. C’est cela que vous voudriez ? »

Petit couinement. Cédalion se sait sur la bonne voie :

« Dans ce cas, chacun sur Ocrit doit se plier à sa tâche pour que l’Obscurie perdure. Afin que l’œuvre du Messager finisse par s’accomplir, afin que nous, pauvres poussières de Lumière, puissions rejoindre notre Créateur, le créateur des créateurs : Néant.

— Je…, ose enfin Ruth, je n’ai jamais voulu…

— Ruth. Avant de rejoindre les rangs de l’Obscurie, je la servais déjà. Enfant, j’ai eu travaillé dans la bioferme de mes parents. Nous cultivions des velambres, des corinthes, des prisures, et même quelques courignons quand nos piètres réserves d’eau nous le permettaient. La tâche était harassante. Et vous ?

— Que… voulez-vous de… »

Son timbre de cristal vibre tant qu’il menace de se fêler à nouveau. « Elle est prête », avait dit Lyuba. En effet, le commandant n’a qu’à insuffler le germe de la confiance dans le cœur meurtri de la pauvre Novarienne :

« Vous connaissez Abriel de Molenravh, je le sais. Moi aussi, je l’ai bien connu. »

Lentement, Ruth relève la tête. Peu à peu, des mèches collantes cessent d’agripper son crâne pour tomber devant son visage ouvert : tout son être n’est qu’interrogation.

« Il a été mon premier ami, explique Cédalion. Nous avons grandi ensemble, combattu ensemble. Plus que mon ami, il était mon frère d’armes. Mon frère tout court, même.

— Abriel… ne sert plus l’Obscurie, pourtant ?

— Justement, répond le commandant d’un air peiné. Cette pauvre âme s’est fourvoyée, Ruth. Abriel a été abusé. Il a cru à un mensonge, ça nous arrive à tous. Il a quitté les rangs de l’Obscurie, faisant fi de toutes ses croyances, de toutes ses attaches… »

« Il paiera. Pour tout. »

« Pourquoi ? souffle Ruth.

— Je l’ignore ; son échappée n’a-t-elle peut-être aucun sens. Servir le Messager est une tâche lourde, immense, c’est un devoir qui dépasse de loin nos fragiles existences. Abriel ne serait pas le premier à s’en retrouver brisé.

— Brisé ?

— Vous a-t-il paru stable ? Avait-il un but ?

— Il… je sais qu’il chasse des trésors, mais j’ignore pourquoi. Il… »

Ruth lève la main : elle fait mine d’attraper quelque chose – un verre, peut-être – puis porte sa prise invisible à sa bouche.

« Non, reprend-elle. Il n’a pas l’air… stable.

— Je veux le retrouver, Ruth, murmure Cédalion. Abriel est un danger tant pour lui que pour ses proches. C’est à moi qu’il incombe de le remettre sur le droit chemin, celui de la vertu.

— Mais…

— “J’arpente un chemin, les horizons changent” ; c’est la voie de l’Obscurie, Ruth. Tant que les horizons changeront à chaque nouveau halo, Ocrit perdurera. Dans sa fuite actuelle, Abriel pourrait nuire à Ocrit. »

Une gemme creuse un sillon clair sur la joue crasseuse de la femme. Ses lèvres hésitent mais elle finit par sortir :

« Je ne sais pas où il est, je suis désolée. Ni ce qu’il fait.

— Savez-vous où il se cache, d’habitude ?

— Ou… Oui, lâche-t-elle sombrement. C’est dans le quartier nord.

— L’adresse.

— Allée des chicots, p-place du Grand Lumineur. Numéro sept. »

Puis elle éclate en sanglots et renferme sa tête dans ses mains. Dressés en rempart, ses genoux écorchés vibrent frénétiquement. Le commandant Novarien lui passe alors un bras autour des clavicules. Il s’approche de son oreille et susurre :

« Bravo, Ruth. Vous avez été très courageuse. »

Cédalion effleure de son propre front le crâne poisseux de la détenue. Malgré son masque, il peut sentir les émanations de sueur et de terre qui enserrent la jeune femme…

Enfin, il se lève et sort de la petite cellule. L’Hydre referme derrière lui – le grincement de la grille vrille ses oreilles, perce son cœur. Il remonte la galerie jusqu’à retrouver le poste de commande. Lyuba, un combiné à la main, est en conversation pendant que les gardes reptiles observent un mutisme exemplaire. La lieutenante suspend sa phrase et interroge du regard son supérieur. Celui-ci acquiesce, confiant.

« Oui, déclare la Novarienne à sa correspondance, l’autre main triturant sa longue tresse. Nous savons où chercher. »

Cédalion arrive à son niveau – quitter le corridor lui a ôté un poids des épaules.

« Je vous avais dit que nous obtiendrions des aveux, reprend Lyuba. Oui, ce sera fait au plus vite, nous… On dit commandant, pas “officier”. C’est cela, que le Messager veille sur vous aussi… »

La lieutenante raccroche, puis un claquement de dents retentit derrière son casque.

« Elle a parlé, alors ?

— Maintenant nous savons où aller », déclare le commandant Cédalion.


***





[1] L’ateréchèse est l’étude de l’origine de l’univers créé par Néant, de l’arrivée du Messager sur Nephel et de l’héritage qu’il nous laissa : l’Obscurie. J’imagine que vous, rustre sujet, n’avez pu bénéficier que de l’enseignement minimum dispensé par les prêtres gargouléens lors de la messe. L’innocence d’un esprit en friche a quelque chose de magnifique ; que votre foi vous préserve. [retour]


[2] Malgré la charge cérébrale de mener plus d’une centaine de lézards de combat, les Dracènes semblent toujours en quête d’un moyen de rompre l’ennui. En outre, les secteurs de Laetere et d’Acrise sont très éloignés dans le château de Béthanie. [retour]


Commentaires

Pauvre Ruth, j'ai un peu trop peur de ce qui va lui arriver maintenant qu'elle a parlé et ne présente plus aucune utilité... >.<

Chapitre avec plein plein de révélations sur Cédalion et Abriel. Intéressant de savoir qu'Abriel a toujours été un abruti grande gueule ! Curieuse de ce qui l'a détourné de l'Obscurie (à part le fait évident qu'ils sont complètement cinglés).
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mercredi 10 octobre à 13h09
Complètement cinglés, oui... mais pour quelqu'un de sain comme Cédalion, ne serait-ce pas Abriel le fou ? ^^
 1
mercredi 10 octobre à 19h16
Oula, on sent bien la tension monter dans celui ci :)
J'ai faillit laisser une larme pour Ruth, et j'ai hâte de voir la suite.
La confrontation semble imminente tellement les deux cotés se rapprochent (ou pas?) !
 1
lundi 15 octobre à 12h18
Euh... que dire sans spoiler là ? XD
Content si le chapitre a fait son effet du coup :)
 1
lundi 15 octobre à 16h50