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Julien Willig

mardi 4 juillet 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XIV

[Résumé des chapitres précédents]

C’est moi, Abriel, chasseur de trésor et fugitif recherché pour désertion. À peine ma dernière mission accomplie – trouver le Joyau de Pénitence dans l’épave d’un vaisseau spatial immergé – je me suis fait récupérer par les sbires d’Arkon, le baron du crime. Nous voici à bord de son appareil, moi et la Dame de glace qui m’a récupéré à la sortie du lac.


***


« Plus l’Univers grandissait, plus la douleur de l’éloignement de Lumière rongeait Néant.

Parler à la moitié qu’il s’était créée devint son obsession. De son noyau, il façonna sa langue. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Soudain préoccupée, la Novarienne se glisse vers moi. De surprise, j’esquisse un pas en arrière – ce n’était pas avec ma dernière remarque que j’escomptais la faire fondre. Elle ignore mon geste et me souffle :

« Surtout, ne tentez aucune saillie de votre cru devant le Grand Séculaire.

— Le “Grand Séculaire” ? C’est qui ?

— Arkon, bien sûr ! Votre patron, tout comme le mien.

— C’est vous qui lui avez trouvé ce titre ? Parce que les tas de bidoches qui l’entourent, eux…

— Qu’importe. L’âge le rend susceptible, le provoquer pourrait vous faire exécuter. Voire pire : moi avec.

— Bah tiens. »

J’aurais bien poursuivi avec quelque chose « de mon cru » mais la porte coulisse ; pas dans un sifflement, plutôt dans une sorte d’aspiration douce, presque melliflue. Un halo de lumière chaude vient nous lécher lentement, accompagné d’un parfum de résine. Avec eux s’invitent les discrets clapotis d’un filet d’eau et la longue plainte d’une musique boisée, harmonieuse.

La Dame de glace pénètre dans la chambre palatiale ; pour une fois, je la suis sans rechigner. Passer l’huis fait l’effet d’un bol d’air : mes poumons s’ouvrent, inspirent comme s’ils n’avaient jamais connu d’oxygène pur. Mes narines se dilatent et mes yeux s’écarquillent – c’est limite si mes poils ne s’étendent pas pour embrasser cet univers édenien. Sur ma langue viennent se déposer des perles de brume au goût de paradis.

J’en oublierais presque pourquoi je me trouve ici.

« À genoux devant le Grand Séculaire ! »

La voix timbrée s’élève de nulle part. Devant moi, la Novarienne s’exécute et ploie sa nuque – seule sa natte, dans le mouvement, n’imprime pas son immobilité respectueuse. J’aurais bien aimé braver l’injonction, mais un des briscards force l’arrière des mes genoux avec la crosse de son arme. Bruit de succion : avec dégoût, je sens mes rotules s’enfoncer dans la mousse qui tapisse les dalles de la salle. Mes yeux suivent, tandis qu’une main brutale presse l’arrière de mon crâne.

On n’a pas fait tant de cérémonie la dernière fois que j’ai été traîné ici.

Un instant s’écoule sans rien chambouler. J’en profite pour balancer quelques coups d’œil à la dérobée. La chambre palatiale est telle que dans mes souvenirs : un hall de pierre aux piliers sculptés, aussi organiques que la coque du vaisseau, parcouru par des ruisselets sur les différentes strates du sol-fontaine. Le tout baigne dans cette étrange lumière indigo, réchauffée par des globes de verre aux lueurs jaune-orange.

Sur divers balcons, des enfants gazouillent en chœur une mélodie si lente que j’ignore s’il s’agit là d’une langue inconnue ou de simples vocalises. On a voulu draper l’endroit de faux airs de temple abandonné, grignoté par une nature végétale comme on en trouvait sur Nephel. Bien sûr, ce n’est qu’un maquillage : le cœur du Sylvaer bat ici. Avec un peu d’attention, j’arrive à discerner quelques écrans, des haut-parleurs et des lueurs clignotantes. Une passerelle de commandement court dans le dôme qui couronne l’endroit. Quant aux filets d’eau, ils entretiennent l’humidité de la pièce mais surtout nourrissent les grandes racines, aussi lasses que bouffies, qui s’y laissent tomber.

Une voix s’élève soudain, grinçante comme le bois et lourde comme le granit :

« Abriel… m’amènes-tu… ce que je désire ? »

Son grain a la rugosité de l’écorce, chaque inflexion bruisse comme une poignée de feuilles sous la brise. Le suintement ambiant empèse ma gorge et me force à déglutir : seul un “glou” sonore s’échappe de ma trachée. Je me sens soudain si petit, réduit au silence et à l’impuissance. Face à mon apathie, la Dame de glace prend les devants. Elle se lève et entonne :

« Ô grand Arkon, dernier des Planhigyns. Nous apportons là de quoi satisfaire ton auguste volonté. »

Une série de secondes, pesantes. Puis, Arkon reprend, à son intention cette fois :

« Approche. »

La Novarienne avance de quelques pas, hésitante, jusqu’à disparaître de mon champ de vision. À cette mousse que je contemple viennent se mêler quelques gouttes de sueur… J’entends une série de craquements d’écorce en même temps qu’une plainte étrange. Des bruits écrasés s’échappent de la gorge de la femme : elle… étouffe ?

« Ne t’avise… jamais… de parler sans… invitation », assène Arkon.

Si la sentence est lente, le ton est terrible. Il doit la relâcher car j’entends cesser les borborygmes. La Novarienne recule : ses mollets tremblants réapparaissent dans mon champ de vision. L’air de rien, elle inspire avec modération, tout en dignité.

« Abriel… »

Oh non.

« Viens me voir. »

Là encore, la pression d’une crosse de Devarïm contre ma colonne vertébrale ne me laisse pas le choix. J’arrache mes pas de la mousse spongieuse jusqu’à me retrouver à un mètre de la Novarienne, et j’emprunte à sa suite l’escalier bombé au-dessus des racines qui mène au Planhigyn. Au fil de l’ascension, je remarque les différents tuyaux de la machinerie qui lui fournit l’énergie, les fluides et les gaz dont il a besoin pour vivre. Je guette aussi ses bras, immobiles et pantelants : des buches immenses aux articulations verdâtres, terminées par un semblant de main où de longs doigts s’achèvent en petites lianes. De quoi arracher une tête sans trop d’effort…

Arkon, âgé de mille et de mille cycles, n’a cessé de gagner en puissance et en masse au fil du temps, à tel point qu’il est désormais obligé de rester sur son trône, enraciné à jamais. Compte tenu de l’expansion de ses souches, couplée à son gigantisme, avancer qu’il a fusionné avec la paroi de la chambre palatiale est loin d’être une emphase. Son visage se dessine devant moi, démesuré. Le lichen qui recouvre sa face par endroits frémit d’impatience.

Il finira par me bouffer, putain !

Alors que je pose mon dernier pas, un éclair gris surgit de derrière et balaye ma botte. Il manque de me précipiter au bas de l’escalier ! Je vacille, mouline mes bras pour attraper de quoi m’éviter de choir : en l’occurence, l’épaule de la Novarienne, qui ploie sous le choc. Si ses yeux pouvaient cracher la foudre, je ne serais plus qu’un tas de cendres. Je lève les mains en signe d’innocence.

« Quelle est cette foutue…

— Cirice… où étais-tu… passée ? »

Arkon nous a totalement oubliés. Agrippée à la mousse de son menton grossier, une curieuse créature tente d’escalader la figure du Grand Séculaire avec ses griffes. Une bestiole agile, gracile et élancée, au museau pointu et aux oreilles droites : c’est un mammifère carnivore de la longueur de mon avant-bras, queue en panache mise à part. Son pelage est d’un noir brillant, orné sur ses flancs de rayures acier. L’espace d’un instant, la chose tourne sa tête vers nous pour jeter un cri rauque, sec, avant de retourner son attention sur son maître.

Qu’est-ce qu’Arkon fait avec ce truc ?

Après quelques ratés, elle parvient à hisser sa tête jusqu’à la commissure des lèvres d’Arkon pour en laper le liquide sucré qui, dans la jungle néphéline, devait servir à appâter des proies naïves. Et à la vieille buche de glousser comme un ancêtre après son dernier verre de vin !

« Cessez de le regarder avec cette tête d’ahuri, me souffle la Dame de glace.

— Navré que ma tête ne vous revienne pas. »

Une série de pas monte la volée de marches : l’actuel chambellan d’Arkon, un grand Novarien à la bedaine engoncée dans sa robe blanche, se hisse à mes côtés. De la sueur constelle ses tempes et il tient dans ses mains une brosse et un cuisseau de gallinet[1]. En chuchotant – je reconnais la voix qui nous a fait mettre à genoux – il me précise :

« Arkon est dingue de cette vieille sylicate, malgré son caractère lunatique. Il faut croire que lui seul est assez flegmatique pour la supporter. »

Il désigne ses poignets : je peux voir les longues estafilades qui courent sur ses avant-bras. De nombreuses griffures.

« Une “sylicate”, c’est ça ? J’ai jamais entendu parler de ça.

— C’est un animal extrêmement rare dans ce système. Il n’est pas originaire d’Ocrit. Pourtant les explorateurs qui la lui ont vendue ne cessaient de prétendre venir du Secteur Fantôme, là où les dangers… »

Je n’en peux plus : voilà trop longtemps que je réprimais mon bâillement de lassitude. La Novarienne, une fois de plus, m’exécute mentalement. Mais le chambellan ne s’en formalise aucunement.

« Enfin, reprend-il, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’Arkon aime tout ce qui est rare et précieux.

— C’est un peu pour ça que je suis là… »

Le Planhigyn choisit ce moment pour émerger de sa transe gâteuse :

« Philandre… tu arrives… à point nommé, annonce-t-il à son chambellan. Occupe-toi de… Cirice.

— Avec plaisir, Grand Séculaire. »

Celui-ci calle la brosse sous son aisselle, puis passe une main sous les antérieures de la vieille sylicate afin de la plaquer contre lui. Il la distrait alors avec la cuisse de gallinet pour l’empêcher de trop se débattre, et redescend les escaliers sans un mot de plus.

« Abriel… as-tu le… Joyau de Pénitence ? »

J’avance d’un pas et ouvre le coffret. L’éclat du bijou irradie le visage d’Arkon, en accentue les crevasses alors que, curieusement, ses traits se détendent.

« Ma… gnifique.

— Je me suis acquitté de ma mission comme convenu. »

Une coulée de sève s’échappe du coin de son œil, comme un aveu de vieillesse. Il faut plusieurs secondes à l’arbre pour continuer :

« Tu le remettras… à mon chambellan… avant de partir.

— Très bien, lâché-je d’un ton impatient.

— Ensuite, j’aurai… besoin de toi… pour une… dernière mission. »

Là, la Dame de glace ouvre grand ses yeux vairons, dont les pupilles frétillantes projettent sur moi leurs injonctions :“surtout ne tentez aucune saillie de votre cru”. C’est qu’elle commence à bien me connaitre, la petite[2]. Arkon, peu sensible aux gestes discrets des brindilles que nous sommes, poursuit, après avoir repris son souffle :

« Je veux… que tu… »

Allez, grouille !

« … tu trouves… la… Médaille… personnelle… du Messager.

— De quoi ? »

Je n’ai pas pu me contrôler tant la surprise est grande. Las, Arkon adresse une œillade à la Novarienne, rongée par sa rage envers moi, pour qu’elle prenne le relai :

« La requête est simple, Abriel de Ravh. Le souhait du Grand Séculaire est que vous récupériez l’une des reliques les plus inestimables de l’Obscurie : la Médaille du…

— La Médaille du Messager, ouais, j’ai pigé. Mais c’est de la folie ! De la folie pure et simple !

— Surveillez vos paroles ! crache la Dame de glace.

— Arkon, avec tout le respect que je vous dois, il y a de fortes chances pour que cette relique n’existe pas, qu’elle ne soit qu’un mythe comme tous ceux qui tournent autour des mystères du Messager. »

Un lourd grondement éclate : un… rire ?

« Ho… ho… ho, craque la voix d’Arkon (le tronc entier vibre). Je te reconnais bien là… Abriel… le fougueux. Mais… n’aie crainte. La… Médaille du Messager… existe… je puis t’en… assurer.

— Je… Arkon, je doute d’être capable d’un tel exploit.

— Sa possession, couplée avec… celle du… Joyau… me permettra d’accomplir… mon dernier vœu. »

Complètement sénile, la plante.

« Si tu réussis, reprend-il, tu auras une place de choix… Le poste de… commandant en second… du Sylvaer.

— Sérieux ? Mais… ah ouais ?

— C’est une offre qui ne se refuse pas, ajoute la Novarienne avec un brin d’exaltation. Abriel de Ravh, la balle est dans votre camp. »

Si j’échoue, la mort m’attend. Inutile de demander ce qui m’attend si je refuse…

« Ben… D’accord, alors.

— À la bonne heure, s’enjaille Arkon. Rassure-toi, tu seras guidé dans… cette glorieuse mission.

— Je te remercie, Arkon, mais je bosse toujours seul.

— Non, non, j’insiste. Je t’offre une personne compétente… qui te secondera… dans cette tâche… »

Et qui me surveillera, c’est ça ?

« Qui ?

— Mon bras droit… Une personne cultivée qui… connait beaucoup de choses… en ce monde, et qui… saura employer ses talents… pour t’aider au mieux. »

Bon il a bientôt fini, là ?

« C’est avec grand plaisir… que je te prête mon assistante… dévouée : Thalie. »

Le silence ponctue sa phrase. Les mioches se taisent, et seules les eaux poursuivent leur cascade ténue. J’attends de voir qui est cette Thalie qui va apparaître[3]. Devant mon désarroi, l’œil d’Arkon pétille, puis dérive légèrement : il s’égare quelque part à côté de moi. Je suis sa trajectoire du regard, mais il n’y a rien. Rien, seulement la Novarienne à la tresse ivoire.

Non…

Fébrile, je la détaille de haut en bas, je cherche l’erreur.

C’est pas possible…

« Abriel… je te présente… ma chère… Thalie. »

La Dame de glace opine légèrement – son menton aiguisé tranche l’air comme on abat un pieu dans le cœur. C’est elle.

« Foutreciel… »

Des tréfonds de la chambre palatiale, entre les piliers de pierre et le tapis de mousse, retentissent les échos d’un éclat strident, comme des bris de rire râpeux et ébréchés : même la vieille sylicat semble se foutre de ma gueule…


***





[1] Un oiseau à la petite tête et au corps dodu, domestiqué et élevé pour être consommé, tout comme ses œufs. Mais ce genre de piaf est tellement con qu’il n’est même pas foutu de voler. [retour]


[2] Même si, en fait, elle est plus grande que moi. [retour]


[3] Avouez : vous vous en doutez, non ? [retour]


Commentaires

Allez, je vais m'arrêter là, il parait que je dois retourner bosser pour gagner ma croûte.

Je termine donc sur ce chapitre extra. La description d'Arkon est grandiose, à la hauteur du personnage. Je dois avouer que je ne m'attendais pas du tout à ça le concernant. Au final, on sent bien l'humilité (suffisante pour faire fermer sa gueule à Abriel tellement il balise, un exploit !) qui habite chacun des personnages qui côtoient cette immense force de la nature. Cela donne pas mal d'infos sur Nephele, planète luxuriante avant la guerre si je comprends bien. J'ai encore un peu de mal à me repérer dans la chronologie, mais ça parait promettre pas mal de mystères et de choses à découvrir. L'Obscurie a fait disparaître pas mal de choses intéressantes j'ai l'impression, saleté de fanatisme religieux >.<

Curieuse de cette sylicate aussi. Je me demande si on en apprendra plus sur elle et son origine.

Et cette mission me parait effectivement quelque peu suicidaire. J'ai hâte de découvrir le duo en action.

A bientôt pour la suite de la lecture !
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jeudi 4 octobre à 13h43
C'est... ouais nan c'est bien dit, j'ai pas grand chose à ajouter^^'
Arkon est l'unique incarnation d'un passé très très révolu et, oui, éradiqué par l'Obscurie. J'ai beaucoup aimé l'écrire, et tu pourras voir par la suite que sa présence et sa personnalité ont une influence, mh disons passive sur le vaisseau. Quant à Cirice, eh eh... si tu lis (ou relis, je sais pas), L'immortelle, tu pourrais peut-être être surprise ;)

Merci beaucoup pour ta lecture et tes retours !
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jeudi 4 octobre à 13h55
Le bestiole me fait penser à un chat, l'illustration est adorable ! Je sens que le duo Thalie/Abriel va être détonnant haha !
Comme Julie, je trouve la description d'Arkon vraiment grandiose !



Simples questions :
* est-ce normal que tu aies du subjonctif imparfait et présent dans le texte ?

jusqu’à ce que plusieurs de mes os se brisassent / Il protesta, arguant à Arkon que ça serait le meilleur moyen pour que je m’échappe,

* Au début du chapitre, c'est le Grand Séculaire, puis ça devient le Grand Séculier, il a deux noms ?
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mercredi 30 octobre à 00h54
Mh, non c'est pas normal, ce sont des inattentions. Merci d'avoir relevé ! :)
Ah ah, tu verras bien durant la suite ;)
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jeudi 31 octobre à 13h48
@Carazachiel J'ai regardé dans le manuscrit entier : tout le long je semble avoir hésité entre "séculier" et "séculaire", mais après vérification, c'est ce dernier qui correspond à ce que je voulais ("Qui existe depuis plusieurs siècles"). Merci pour ta vigilance :)
Quant au subjonctif, j'ai opté pour "brisent", plus simple.
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mercredi 4 décembre à 10h39
J'imaginais Arkon en petite frappe, pas en grand Méchant millénaire ! Il fait froid dans le dos en tout cas, la description est très bien rédigée. Et le contraste avec son côté gaga avec Cirice est top
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dimanche 9 août à 11h55
Merci beaucoup, je me suis vraiment éclaté à l'écrire, ça fait plaisir si l'effet est réussi :)
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dimanche 9 août à 17h40