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Julien Willig

mardi 4 juillet 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XIV

« Plus l’Univers grandissait, plus la douleur de l’éloignement de Lumière rongeait Néant.

Parler à la moitié qu’il s’était créée devint son obsession. De son noyau, il façonna sa langue. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Soudainement préoccupée, la Novarienne se glisse vers moi. De surprise, j’esquisse un pas en arrière ; ce n’était pas avec ma dernière remarque que j’escomptais la faire fondre. Elle ignore mon geste et me souffle :

« Surtout, ne tentez aucune saillie de votre cru devant le Grand Séculaire.

— Le "Grand Séculaire" ? C’est qui ?

— Arkon, bien sûr ! Votre patron, tout comme le mien.

— C’est vous qui lui avez trouvé ce titre ? Parce que les tas de bidoches qui l’entourent, eux…

— Qu’importe ; l’âge le rend susceptible. Le provoquer pourrait vous faire exécuter. Voire pire : moi avec.

— Bah tiens. »

J’aurais bien poursuivi avec quelque chose « de mon cru » mais la porte coulisse, non pas dans un sifflement, plutôt dans une sorte d’aspiration douce, presque melliflue. Un halo de lumière chaude vient nous lécher lentement, accompagné d’un parfum de résine. Avec eux s’invitent les discrets clapotis d’un filet d’eau, et la longue plainte d’une musique boisée, harmonieuse…

Enivrante, cette ambiance.

La fille de glace pénètre dans la chambre palatiale. Pour une fois, je la suis sans rechigner. Passer l’huis fait l’effet d’un bol d’air : mes poumons s’ouvrent, inspirent comme s’ils n’avaient jamais connu d’oxygène pur. Mes narines se dilatent et mes yeux s’écarquillent – c’est limite si mes poils ne s’étendent pas pour embrasser cet univers édenien. Sur ma langue viennent se déposer des perles de brume au goût de paradis. Quel choc ! Pour un enfant comme moi, ayant vécu dans un village dédié à une châsse-lebraude, la seule rupture avec le désert aride et sec se trouvait dans la plaine des geysers ; mortelle. Aujourd’hui encore, ce temple au culte de la nature fait son petit effet…

J’en oublierais presque pourquoi je me trouve ici.

« À genoux devant le Grand Séculaire. »

La voix timbrée s’élève avant que je puisse en identifier la provenance. Devant moi, la Novarienne s’exécute et ploie sa jolie nuque – seule sa natte, dans le mouvement, n’imprime pas son immobilité respectueuse. J’aurais bien aimé braver l’injonction, mais un des briscards force l’arrière des mes genoux avec la crosse de son arme. Bruit de succion : avec dégoût, je sens mes rotules s’enfoncer dans la mousse qui tapisse par endroit les dalles de la salle. Mes yeux suivent, tandis qu’une main brutale presse l’arrière de mon crâne.

On n’a pas fait tant de cérémonie la dernière fois que j’ai été traîné ici.

Plusieurs secondes s’écoulent sans rien chambouler. J’en profite pour balancer quelques coups d’œil à la dérobée. La chambre palatiale est telle que dans mes souvenirs : un hall de pierre aux piliers sculptés, aussi organiques que la coque du vaisseau, parcouru par des ruisselets qui descendent les différentes strates du sol-fontaine. Le tout baigne dans cette satanée lumière indigo, réchauffée de braséros dans des globes de verre aux reflets jaune-orange.

Sur divers balcons, des Novariens à l’air distingué – ainsi que quelques Gargoules, surprenant – jouent leur musique sur d’encombrants instruments de bois, au long manche et au corps bombé, en frottant sur les cordes une sorte de baguette tendue de fils étranges[1]. Sur d’autres balcons, des enfants gazouillent en chœur une mélodie si lente que j’ignore s’il s’agit là d’une langue inconnue ou de simples vocalises.

On a voulu draper l’endroit de faux airs de temple abandonné, grignoté par une nature végétale comme on en trouvait, à en croire les gravures de l’Obscurie, sur Nephel. Bien sûr, ce n’est qu’un maquillage : le cœur du Sylvaer bat ici. Avec un peu d’attention, j’arrive à discerner quelques écrans, des haut-parleurs et des lueurs clignotantes qui n’ont rien de naturel. Une passerelle de commandement, bien au dessus dans le creux du dôme qui couronne l’endroit. Quant aux filets d’eau, ils entretiennent l’humidité de la pièce, mais surtout nourrissent les grandes racines, aussi lasses que bouffies, qui s’y laissent tomber.

Soudain, ma torpeur est rompue par une voix qui s’élève, lente comme le bois et lourde comme le granit :

« Abriel… m’amènes-tu… ce que je désire ? »

Son grain a la rugosité de l’écorce, chaque inflexion bruisse comme une poignée de feuilles sous la brise. Le suintement ambiant empèse ma gorge et me force à déglutir : seul un « glou » sonore s’échappe de ma trachée. Je me sens soudain si petit, réduit au silence et à l’impuissance ! Suite à mon apathie, la fille de glace décide de prendre les devants. Elle se lève et entonne :

« Ô grand Arkon, dernier des Planhigyn. Nous apportons là de quoi satisfaire ton auguste volonté. »

Une série de secondes, pesantes. Puis, Arkon reprend, à son intention cette fois :

« Approche. »

La Novarienne avance de quelques pas, hésitante, jusqu’à disparaître de mon champ de vision. À cette mousse que je contemple viennent se mêler quelques gouttes de sueur…

J’entends une série de craquements d’écorce, en même temps qu’un bruit étrange qui m’évoque la plainte d’une longue tige que l’on plierait lentement. Des bruits écrasés s’échappent de la gorge de la fille : elle… étouffe ?

« Ne t’avise… jamais… de parler sans invitation », assène Arkon.

Si la sentence est lente, le ton est terrible. Il doit la relâcher, car les borborygmes cessent. La fille recule ; ses mollets tremblants réapparaissent dans mon champ de vision. L’air de rien, elle inspire avec modération, tout en dignité.

« Abriel… »

Oh non.

« Viens me voir. »

Ça y est. Je redoutais ce moment depuis longtemps. De notre première rencontre, je n’ai que quelques visions fugaces : je venais à peine d’échapper à l’emprise de l’Obscurie, à l’ordination que je devais subir. J’avais dû finir par échouer, misérable et hébété, non loin de l’endroit perdu où accostait Sylvaer. Il fut facile pour son équipage de m’inclure parmi ses malandrins.

La deuxième, en revanche… Lors de cette entrevue, j’ai pris conscience de beaucoup de choses en voyant Arkon. La réalité du monde dans lequel nous vivons, pour commencer : si trouble, si sombre, si… ancien. Puis la nature d’Arkon lui-même : jamais un enfant, à quatre pattes sur le sable de Kosteth, n’aurait pu imaginer la constitution fabuleuse des Planhigyn – le Grand Livre de l’Obscurie donne si peu de détails ! Mais, ce qui m’a marqué jusqu’à ébranler les fondements même de mon être, c’est l’âme du « Grand Séculaire » : d’une noirceur plus profonde que l’espace infini.

Traîné à ses pieds après lui avoir subtilisé un amphiptère – mon cher Vérin –, les sbires d’Arkon m’avaient déjà bien passé à tabac. Mais ça n’est rien comparé à ce qu’il me fit lui-même subir. Combien de temps ai-je été molesté par ses membres massifs, combien de temps son timbre lourd martela dans mon crâne les « voleur » et « traître », avant de me meurtrir à nouveau, jusqu’à ce que plusieurs de mes os se brisassent ?

Mais le pire ne vint pas de lui ; il vint de moi. Je le suppliai de me laisser la vie sauve, de me laisser partir. Il se fendit de son rire trainant, avant de reprendre mon martyr. Alors je lui criai l’impensable : j’avais voulu faire mes preuves, lui montrer que j’étais meilleur voleur que corsaire. Il s’arrêta, intéressé : les bijoux anciens trouvés dans mes poches, lorsque je fus cueilli la première fois, avaient déjà marqué sa curiosité. Je lui vendis alors mes compétences et mes connaissances en exploration de tombes et de galeries, fort de mon passé martial. C’est là qu’eut lieu le plus atroce. Son chambellan de l’époque, une Gargoule courtaude et maniérée, s’offusqua de ma proposition. Il protesta, arguant à Arkon que ça serait le meilleur moyen pour que je m’échappe, que je le poussais à prendre des décisions inconsidérées… mais il ne finit jamais sa phrase. Le Planhigyn, aussi stoïque qu’à l’accoutumée, le fit approcher. Puis il le saisit de ses bras fermes, ouvrit la bouche et l’engloutit tout entier ! Quelques mastications plus tard, il s’adressa à moi, tandis que les cris d’agonie du chambellan, digéré très lentement, s’égrenaient faiblement :

« J’ai du travail… à te… confier. »

Voilà comment j’ai gagné mon vaisseau et ma liberté conditionnelle. Sale souvenir. Et voilà que, maintenant, Arkon me demande de venir devant lui. Je préfèrerais affronter une Dracène et sa portée entière d’Hydres plutôt que d’obéir. Mais, encore, la pression d’une crosse de Devarïm, contre ma colonne vertébrale, ne me laisse pas le choix. J’arrache un pas après l’autre de cette mousse spongieuse, jusqu’à me retrouver à un mètre de la Novarienne à la tresse.

Le Grand Livre de l’Obscurie mentionne les Planhigyn comme des bipèdes végétaux, forts et massifs, qui, dans leur âge mûr, pouvaient faire passer des Rhakyt pour des enfants gargoule en comparaison. Ils infligèrent des pertes terribles à l’Obscurie lors de la guerre de Nephel, alors qu’ils défendaient la planète contre l’entreprise du Messager de coloniser Ocrit[2]. Le naufrage du léviathan Nahash est la preuve de leur puissance passée. Avec quelques Novarii insoumis à l’esclavage des Keroubs, ils furent à l’origine de la très vieille Rébellion des Nephélins, qui gangrène depuis le joug du Messager sur Ocrit.

D’après ce que l’on raconte, Arkon fut l’un des plus jeunes Planhigyn du conflit. Ce qui est sûr, c’est qu’il est le seul à avoir survécu. Il est terrible de constater l’action du temps sur le corps… et sur l’âme. Résistant, Arkon ne l’est plus depuis des millecycles. En revanche, c’est l’un des plus puissants barons du crime de toute la croute ocritienne, un véritable prince du lucre. Quant à son corps…

Au fur et à mesure que je relève la tête, l’entièreté de son être s’impose dans toute sa démesure. Ses pieds et ses jambes ne sont plus que d’innombrables et épaisses racines, qui dégoulinent de son trône jusqu’à échouer dans les bassins d’eau claire. Au-dessus, un tronc de plusieurs mètres d’épaisseur s’élève massivement dans toute la hauteur de la salle, soutenu par des piliers faisant office de tuteurs géants. Et le « visage » d’Arkon est si haut qu’une série de marches a dû être apposée sur ses excroissances pour permettre aux serviteurs, au chambellan et aux visiteurs de se hisser jusqu’à lui. J’emprunte l’escalier, précédé de la Novarienne. Au fil de l’ascension, je remarque les différents tuyaux et engrenages de la machinerie qui lui fournit l’énergie, les fluides et les gaz dont il a besoin pour vivre. Je guette aussi ses bras, alors immobiles et pantelants : des buches immenses aux articulations verdâtres, terminées par un semblant de main, où de longs doigts s’achèvent en petites lianes. De quoi arracher une tête sans trop d’effort…

Arkon, en végétal âgé de mille et mille autres cycles, n’a cessé de gagner en puissance et en masse au fil du temps, à tel point qu’il est désormais obligé de rester sur son trône, enraciné à jamais. Compte tenu de l’expansion de ses souches, couplée à son gigantisme, avancer qu’il a fusionné avec la paroi entière de la chambre palatiale est loin d’être une emphase. Son visage se dessine devant moi, démesuré : perdus dans les nœuds de son écorce, ses traits saillent difficilement, entre un nez sommaire et une corniche craquelée marquant le bas de son front. Deux yeux translucides, d’une teinte verte et maladive, me couvent, tandis que ses grandes « lèvres » – un gouffre profond et empli de sucs gastriques aux effluves acidulés – s’agitent en me voyant arriver. Le lichen qui recouvre sa face par endroits frémit d’impatience.

Il finira par me bouffer, putain !

Mon cœur me fait l’effet d’une pierre de taille dans ma poitrine. Pourtant, j’arrive enfin au sommet, et sans fléchir. Alors que j’essaie de poser mon dernier pas, un éclair gris surgit de derrière et balaye ma botte. Il manque de me précipiter au bas de l’escalier ! Je vacille, mouline mes bras pour attraper de quoi m’éviter de choir : l’épaule de la Novarienne, qui ploie sous le choc. Elle ne dit rien, mais sous ses sourcils… Si ses yeux pouvaient cracher la foudre, je ne serais alors qu’un petit tas de cendres à l’odeur de soufre. Je lève les mains en signe d’innocence et reporte mon attention autour de moi. L’incident m’a fait oublier toute cette chape de pression, et je retrouve vite mes instincts naturels :

« Quelle est cette foutue…

— Cirice… où étais-tu… passée ? »

Un ton vibrant, tout en chaleur : Arkon nous a totalement oubliés. Agrippée à la mousse de son menton grossier, une curieuse créature tente d’escalader la figure du Grand Séculier avec ses griffes. Une bestiole agile, gracile et élancée, au museau pointu, aux oreilles droites et à la queue en panache : c’est un mammifère carnivore moins long que mon bras, si l’on en oublie l’appendice arrière, libre et ondulant. Son pelage est d’un beau noir, brillant, orné sur ses flancs de rayures acier. L’espace d’un instant, la chose tourne sa tête vers nous pour jeter un cri rauque, sec, avant de retourner son attention sur son maître. Je peux alors distinguer ses yeux fendus, orange flamboyant… mais enduits d’un voile humide. En réalité, si la bête semble encore vive, elle est, elle aussi, marquée du sceau de l’âge : ses poils soyeux ne parviennent plus à dissimuler son échine saillante, ni ses côtes, et des tressaillements brefs secouent sa carcasse.

Qu’est-ce qu’Arkon fait avec ce truc ?

Après quelques ratés, elle parvient à hisser sa tête jusqu’à la commissure des lèvres d’Arkon pour en laper le liquide sucré qui, d’ordinaire, doit servir à appâter des proies naïves. Et à la vieille buche de glousser comme un ancêtre après son dernier verre de vin !

« Cessez de le regarder avec cette tête d’ahuri, me souffle la fille de glace.

— Navré que ma tête ne vous revienne pas. »

Une série de pas monte la volée de marches : l’actuel chambellan d’Arkon, un Novarien grand et bedonnant, engoncé dans sa longue robe blanche, se hisse à mes côtés. De la sueur constelle ses tempes, et il tient dans ses mains une brosse et un cuisseau de gallinet[3]. En chuchotant – je reconnais la voix qui nous a fait mettre à genoux –, il me précise :

« Arkon est dingue de cette vieille sylicate, malgré son caractère lunatique : il faut croire que lui seul est assez flegmatique pour la supporter. »

Avec dépit, il désigne ses poignets : je peux voir les longues estafilades qui courent sur ses avant-bras. De nombreuses griffures.

« Une sylicate, c’est ça ? J’ai jamais entendu parler de ça.

— C’est un animal extrêmement rare dans ce système. Il n’est pas originaire d’Ocrit.

— Vous voulez dire qu’il vient d’ailleurs ? Comment ?

— Mystère. Ses archives n’en font que rarement mention, même si quelques planètes semblent en avoir abrité. Bien avant la venue du Messager – pour situer un peu –, l’apparition des sylicats sur un astre lointain, et presque entièrement ravagé par ses habitants, aurait fait de lui le symbole de l’espoir. Un autre monde, très étrange, où l’on prétend que la magie remplace la technologie, et où l’on ne trouve qu’un seul continent entouré par les mers, accueillerait paraît-il une variante de ce spécimen, appelée lycanis. Ceux-là auraient même la capacité étonnante de pouvoir changer de taille lorsque… »

Je n’en peux plus ; voilà trop longtemps que je réprimais mon bâillement de lassitude. La Novarienne, une fois de plus, m’exécute mentalement. Mais le chambellan, lui, ne s’en formalise aucunement.

« Ce qu’il faut comprendre, reprend-il, c’est qu’Arkon aime tout ce qui est rare et précieux.

— C’est un peu pour ça que je suis là… »

Le Planhigyn choisit ce moment pour émerger de sa transe gâteuse :

« Philandre… tu arrives… à point nommé, annonce-t-il à son chambellan. Occupe-toi de… Cirice.

— Avec plaisir, Grand Séculier. »

Celui-ci calle la brosse sous son aisselle, puis passe une main sous les pattes antérieures de la vieille sylicate afin de la plaquer contre lui. Il la distrait alors avec la cuisse de gallinet pour l’empêcher de trop se débattre, et redescend les escaliers sans un mot de plus.

« Abriel… as-tu le… Joyau de Pénitence ? »

J’avance d’un pas et ouvre le coffret. L’éclat du bijou irradie le visage d’Arkon, en accentue les crevasses alors que, curieusement, ses traits se détendent.

« Ma… gnifique.

— Je me suis acquitté de ma mission comme convenu. »

Une coulée de sève s’échappe du coin de son œil, comme un aveu de vieillesse. Il faut plusieurs secondes à l’arbre pour continuer :

« Tu le remettras… à mon chambellan… avant de partir.

— Très bien, lâché-je d’un ton impatient.

— Ensuite, j’aurai… besoin de toi… pour une… dernière mission. »

Là, la fille de glace ouvre grand ses yeux vairons, dont les pupilles frétillantes projettent sur moi leurs injonctions :«  surtout ne tentez aucune saillie de votre cru ». C’est qu’elle commence à bien me connaitre, la petite – même si, en fait, elle est plus grande que moi. Je lui adresse un léger signe du chef : ça va, j’ai compris. Arkon, peu sensible aux gestes discrets des brindilles que nous sommes, poursuit, après avoir repris son souffle :

« Je veux… que tu… »

Allez, grouille !

« Que tu trouves… la… Médaille… personnelle… du Messager.

— De quoi ? »

Je n’ai pas pu me contrôler tant la surprise est grande. Las, Arkon adresse une œillade à la Novarienne, rongée par sa rage envers moi, pour qu’elle prenne le relai :

« La requête est simple, Abriel de Molenravh. Le souhait du Grand Séculier est que vous récupériez l’une des reliques les plus inestimables de l’Obscurie : la Médaille du…

— La Médaille du Messager, ouais, j’ai pigé. Mais c’est de la folie ! De la folie pure et simple !

— Surveillez vos paroles ! crache la fille de glace.

— Arkon, avec tout le respect que je vous dois, il me faut vous avertir : il y a de fortes chances pour que cette relique n’existe pas, qu’elle ne soit qu’un mythe comme tous ceux qui tournent autour des mystères du Messager. »

Un lourd grondement éclate : un… rire ?

« Ho… ho… ho, craque la voix d’Arkon (le tronc entier vibre). Je te reconnais bien là… Abriel… le fougueux. Mais… n’aie crainte. La… Médaille du Messager… existe… je puis t’en… assurer.

— Je… Arkon, je doute d’être capable d’un tel exploit.

— Sa possession, reprend Arkon sans vraiment m’avoir écouté, couplée avec… celle du… Joyau… me permettra d’accomplir… mon dernier vœu. »

Complètement sénile, la plante.

« Si tu réussis, reprend-il, tu auras le choix… entre… la liberté, ou… le poste de commandant en second… du Sylvaer.

— C’est une offre qui ne se refuse pas, ajoute la Novarienne avec un brin d’exaltation. Abriel de Molenravh, la balle est dans votre camp. »

Et, si j’échoue, la mort m’attend au tournant. Inutile de demander ce qui m’attend si je refuse…

« Ben… D’accord, alors.

— À la bonne heure, s’enjaille Arkon (l’allégresse accélère sa parole au point de lui donner une vitesse presque normale). Rassure-toi, tu seras guidé dans… cette glorieuse mission.

— Je te remercie, Arkon, mais je bosse toujours seul.

— Non, non, j’insiste. Je t’offre une personne compétente… qui te secondera… dans cette tâche…

Et qui me surveillera, c’est ça ?

Un embryon d’idée, comme une proposition de réponse à laquelle je ne voudrais pas croire, virevolte enfin à l’arrière de mon crâne. Je préfère secouer la tête histoire de l’assommer, de nier la vérité[4].

« Qui ?

— Mon bras droit… Une personne cultivée qui… connait beaucoup de choses… en ce monde, et qui… saura employer ses talents… pour t’aider au mieux. C’est avec grand plaisir… que je te prête mon assistante… dévouée ; Thalie. »

Le silence ponctue sa phrase. Ses musiciens ont arrêté de jouer et les mioches se taisent. Seules les eaux poursuivent leur cascade ténue. J’attends de voir qui est cette Thalie qui va apparaître. Devant mon désarroi, l’œil d’Arkon pétille, puis dérive légèrement : il s’égare quelque part à côté de moi. Je suis sa trajectoire du regard, mais il n’y a rien. Rien, seulement la Novarienne à la tresse ivoire.

Non…

Fébrile, je la détaille de haut en bas, je cherche l’erreur.

C’est pas possible…

« Abriel… je te présente… ma chère… Thalie. »

La fille de glace opine légèrement ; son menton aiguisé tranche l’air comme on abat un pieu dans le cœur. C’est elle.

« Par la merdelle en pluie du foutreciel ! »

Des tréfonds de la chambre palatiale, entre les piliers de pierre et le tapis de mousse, retentissent les échos d’un éclat strident, comme des bris de rire râpeux et ébréchés : même la vieille sylicat semble se foutre de ma gueule…

 

***

 



[1] J’apprendrai plus tard qu’on appelle ça un « archet ». Vu tout ce bois, cet ensemble a dû coûter la peau du… Enfin, l’écorce, vu que c’est Arkon qui raque ! [retour]

 

[2] Le conflit fut terrible et dura bien trop longtemps. Il prit fin lorsque la planète Nephel se mua en désert de glace, privée des rayons du soleil : les Planhigyn avaient péri… [retour]

 

[3] Un oiseau à la petite tête et au corps dodu, domestiqué et élevé pour être consommé, tout comme ses œufs. Mais ce genre de piaf est tellement con qu’il n’est même pas foutu de voler. [retour]

 

[4] Avouez ; vous vous en doutez, non ? [retour]

Commentaires

Allez, je vais m'arrêter là, il parait que je dois retourner bosser pour gagner ma croûte.

Je termine donc sur ce chapitre extra. La description d'Arkon est grandiose, à la hauteur du personnage. Je dois avouer que je ne m'attendais pas du tout à ça le concernant. Au final, on sent bien l'humilité (suffisante pour faire fermer sa gueule à Abriel tellement il balise, un exploit !) qui habite chacun des personnages qui côtoient cette immense force de la nature. Cela donne pas mal d'infos sur Nephele, planète luxuriante avant la guerre si je comprends bien. J'ai encore un peu de mal à me repérer dans la chronologie, mais ça parait promettre pas mal de mystères et de choses à découvrir. L'Obscurie a fait disparaître pas mal de choses intéressantes j'ai l'impression, saleté de fanatisme religieux >.<

Curieuse de cette sylicate aussi. Je me demande si on en apprendra plus sur elle et son origine.

Et cette mission me parait effectivement quelque peu suicidaire. J'ai hâte de découvrir le duo en action.

A bientôt pour la suite de la lecture !
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jeudi 4 octobre à 13h43
C'est... ouais nan c'est bien dit, j'ai pas grand chose à ajouter^^'
Arkon est l'unique incarnation d'un passé très très révolu et, oui, éradiqué par l'Obscurie. J'ai beaucoup aimé l'écrire, et tu pourras voir par la suite que sa présence et sa personnalité ont une influence, mh disons passive sur le vaisseau. Quant à Cirice, eh eh... si tu lis (ou relis, je sais pas), L'immortelle, tu pourrais peut-être être surprise ;)

Merci beaucoup pour ta lecture et tes retours !
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jeudi 4 octobre à 13h55