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Julien Willig

mardi 25 avril 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset X

« Ces Entités étaient trop pures, leur essence était divine ; elles ne pouvaient s’incarner.

Les limbes seraient leur foyer, d’où elles observeraient la vie par des trous percés dans le manteau de l’Univers. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Du fond de l’enseigne crépite le plasma. Cris de douleur, bruits de chute. Cédalion se crispe, désarmé.

« Les rebelles ! hurle un comparse. Les rebelles sont là !

— Jetez vos armes et vous vivrez ! lance une voix déterminée.

— Plutôt crev… »

Nouveaux tirs, bruit d’étranglement.

« Merde, les Nephélins, jure la femme. Shavo, qu’est-ce qu’on fait ?

— Eshana, répond l’homme en activant l’Oblitorion confisqué au commandant, ne… »

Tout se passe en une seconde à peine. Cédalion plonge sur le bras du dénommé Shavo. Eshana réagit vite et tire une salve réflexe dans la direction des deux hommes. Un rayon atteint le commandant aux côtes, un autre plie en deux le renégat masqué, qui lâche le pistolet.

Cédalion serre les dents et lève son arme sur la Novarienne ébahie. La décharge explose un soleil bleu dans la boutique enténébrée. Seul un glapissement informe le commandant que sa cible est atteinte. En un coup d’œil, il évalue la situation : Shavo git, mais il n’y a plus trace de l’Angelot. Il n’en faut pas davantage au commandant pour fuir par la porte restée béante…

… et tomber sur le Novarien et le Rhakyt armés qui s’apprêtaient à entrer. En un éclair, le regard de Cédalion capte l’essentiel : une étoile à quatre branches brodée sur leur uniforme noir, chaussée d’une sphère et couronnée de la dragée à l’œil. La Resistance de Nephel, ici ?

Surpris, les rebelles ne réagissent à temps : le commandant étouffe le Novarien d’un coup de pied dans le buste et aveugle le Rhakyt d’un tir au jugé. Une distraction suffisante pour prendre la tangente et remonter les ruelles à toute vitesse. La distance atténue les échanges de tirs, les déflagrations et les cris d’agonie ; les rebelles continuent leur descente. Cédalion s’effondre à genoux quelques embranchements plus loin, hors d’haleine. Sa poitrine le brûle, sa blessure le lance. Il a très chaud, soudain ; c’est le moment pour se débarrasser du manteau miteux, du voile et de la capuche qui l’encombrent. Heureusement, il ne semble pas avoir été poursuiv…

« Le quartier nord ne vous sied guère, à ce que je vois. »

Cédalion croit sentir son cœur éclater – surprise, douleur, épuisement, tout y passe. Il doit bien s’écouler quelques secondes avant que l’Agent daigne émerger des ombres, un feu follet de lumière noire crevant les volutes qui l’environnent. Est-ce un vrai brouillard, ou la fièvre ?

« J’imagine que ce vendeur d’armes n’était pas très accueillant », assène la silhouette avec son ironie habituelle.

Cédalion crispe ses doigts, piqué au vif :

« Nous avons eu des invités agités.

— À voir votre blessure, c’est une piste qui se referme. J’espère que vous avez eu le soin de faire comprendre à vos assaillants que l’on n’attaque pas l’Obscurie impunément.

— Ils mordent la poussière, répond Cédalion, désireux de ne pas perdre la face. Y êtes-vous pour quelque chose ? »

Pas de réponse.

« Je suppose que, de votre côté, la mission a rencontré un franc succès ? »

Imperturbable, l’Agent laisse planer le silence l’espace d’un instant – un silence bien plus lourd que les détonations dans la boutique de l’Angelot. Puis, sans crier gare, il fait volte-face et disparaît entre deux maisons, dans un espace trop resserré pour parler d’allée.

« Eh, jette le commandant, vous allez où ? »

Il souffle, se lève avec difficulté, paume pressée sur son flanc meurtri, et emprunte l’itinéraire du masque noir. Il ne tarde pas à retrouver sa sinistre silhouette, penchée sur une masse étendue au sol. En approchant, Cédalion constate qu’il s’agit d’un sbire d’Arkon, comme les gardiens du portique qu’il a défaits un cycle plus tôt. L’individu, à peine conscient, a eu la main droite sectionnée nette, et son corps est zébré de coupures profondes qui le couvrent de sang. Il n’en a plus pour longtemps…

« C’est vous qui lui avez fait ça ? » demande Cédalion, un œil sur l’épée au flanc de l’Agent.

Celui-ci lance un signe de tête vers la droite. Le commandant suit la direction du regard, plisse les yeux… Un autre corps, cette fois bien mort. Celui d’un Rhakyt !

« Seigneur-guide…

— Laissez le Messager sur son trône, il n’a pas à intervenir pour nous, coupe l’Agent d’une voix sèche.

— Vous avez vaincu un Rhakyt en combat singulier, vous  ?

— Cette créature était plus agressive que loquace. En revanche, ce mécréant-ci a hâte de confesser ses péchés. »

L’Agent soulève le truand blessé d’une seule main. Tiré de son lit de poussière, celui-ci émerge lentement. Ses yeux s’écarquillent alors qu’il prend la mesure de sa situation. De ses narines, un filet d’hémoglobine perle sur le gant qui lui enserre la gorge.

« Réveille-toi, toi qui dors, entonne l’Agent, relève-toi d’entre les morts.

— Pitié, chougne faiblement le bougre, pas encore…

— Es-tu prêt à te prosterner aux pieds du Messager ?

— Oui, oui, tout ce que vous voulez, mais par pitié ne me faites pas…

— Ta misérable carcasse n’est pas l’objet de notre venue, susurre le masque noir. Nous cherchons le pilleur de tombes, le tireur de Lorne-V. Nous aideras-tu ?

— Oui, oui, avec plaisir, geint le Novarien, un œil coulant sur la dépouille du Rhakyt. Karam aurait pas dû vous provoquer, pardon… »

L’Agent tire de sa cape une affiche cornée qu’il déplie sous le nez du captif. Se dévoile le dessin d’une figure bougonne, marquée par la bagarre, à la crinière ébouriffée et aux yeux lanceurs de défi. En dessous, son nom : Abriel de Molenravh…[1]

« Eh, j’le connais ! Je sais comment trouver le conna… le gars qu’vous cherchez ! »

Il tend un bras fébrile dans le dos de son interrogateur, qui le repose au sol pour le laisser marcher. Si l’Agent n’entrave plus le prisonnier, Cédalion dégaine son Oblitorion pour dissuader toute tentative de fuite… et aussi pour se rassurer : il est plus méfiant que jamais à l’égard de son allié, dont ni la forme ni la voix ne laisse transparaître son origine ou la force qui l’habite[2]. Sans parler de sa façon d’agir, sournoise au possible. Rien ne vaut l’affrontement de face, l’arme au poing ! se répète-t-il.

En tout cas, le sbire d’Arkon semble convaincu de la menace qui pèse sur sa carcasse. Le moignon enveloppé dans un pan de sa veste, sous l’armure malmenée, il mène l’Agent et Cédalion d’une démarche fragile. Ils atteingnent vite une avenue large, pour l’endroit.

« C’t’un endroit important dans l’coin, c’est là qu’se trouve le Bouchon des Trépassés.

— Qu’est-ce donc ? crache Cédalion plus qu’il ne demande.

— Sûrement un débit de boisson, intervient l’Agent : quoi de mieux pour noyer la parole du Messager que la lie de la macération ? Le mastroquet sera toujours le refuge de l’impie, commandant Cédalion, toujours.

— Euh… ouais, grogne le prisonnier, pâlissant à vue d’œil. En tout cas c’est bientôt la fin de son service. Vous… vous me ferez soigner après ça, hein ? »

Cédalion ravale son dégoût et observe la bâtisse qu’ils approchent, au bout de la rue. Deux étages, de nombreuses fenêtres – la plupart au volet fermé – une citerne de recyclage des eaux usées, et une palissade à l’arrière renfermant sans doute un jardin clandestin… Le tout présente un aspect moins délabré que le reste du coin. Il existe encore des gens soigneux dans ce trou.

L’enseigne du bar, un squelette de profil buvant dans un crâne renversé, oscille au bout de ses chaînes : c’est le seul bruit aux alentours. Le Bouchon des Trépassés, contrairement à l’idée que Cédalion s’en faisait, n’abrite aucun son. En réalité, les lumières troubles crachées par ses fenêtres s’éteignent les unes après les autres. Les trois observateurs se glissent dans l’ombre d’une venelle adjacente.

« Préparez-vous, commandant Cédalion, ordonne l’Agent d’une vois neutre. Il nous faut une prise vivante… (il capte le regard de l’officier) et en bon état.

— “La fin de son service”, disiez-vous ? demande le commandant au prisonnier. De qui ? »

Lorsqu’une seule et faible lueur filtre du bar, sa porte s’ouvre. En sort une jeune Novarienne, aux longs cheveux noirs marbrant ses épaules claires et dénudées. Elle clôt l’huis après avoir glissé un « bonsoir Béor, à demain », puis s’en détourne. Elle avance sans prêter attention à ce qui l’entoure, ses yeux baissés sur le contenu de ses mains fines – peut-être son pourboire ? Un clair d’étoiles dévale l’arête de son nez, tandis qu’elle remonte l’avenue en chuchotant pour elle-même.

Cédalion sent son cœur s’alléger devant la fraîcheur de cette vision, préservée de l’agressivité suintant de Lengel. Elle dégage une aura si pure que le commandant s’imagine déjà sentir son odeur. Mais son répit se brise aussitôt, alors que le brigand d’Arkon pointe un doigt vacillant. Son souffle achève de briser le seul fragment de beauté du quartier nord :

« Elle. »


***




[1] Pas de matricule : l’Obscurie n’aime pas les déserteurs et déteste l’idée que l’on soit au courant de leur existence. Pourtant, l’Ordination est censée être l’étape de la révélation, où l’on convainc les âmes de la noblesse dont est emprunte leur dévouement pour le Messager. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?[retour]


[2] Sa combinaison doit lui fournir la force impressionnante dont il fait preuve. Des servomoteurs, peut-être ? [retour]


Commentaires

Ah non, on est resté avec Cédalion. Cool !

Très bon chapitre encore une fois, très dynamique. J'ai passé un super moment de lecture, et je tremble pour cette pauvre serveuse. L'Agent a pas l'air hyyyyyper sympa.
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jeudi 4 octobre à 12h58
L'Agent n'éprouve rien et il est absolument détaché, d'où l'absence de signe distinctif, car il est voué corps et âme à sa tâche... L'ennui, c'est que comme il sert l'Obscurie, il peut employer des moyens extrêmes sans rechigner ^^'
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jeudi 4 octobre à 13h45