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Julien Willig

mercredi 28 septembre 2016

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset I

« Avant, il n’y avait rien : ni espace, ni temps.

Soudain, Néant prit conscience de son existence. Ce fut le premier instant de vie, fulgurant, immédiat. Le temps originel, la naissance du Premier Âge de la Création. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Ocrit, Secteur 5.4. Cinq révolutions, sept halos et dix-neuf degrés plus tôt[1]. J’aurais aimé dire que j’étais plus tranquille à l’époque. Mais…

« Alors, tu trouves ? »

La voix saturée de Gaeth explose ma solitude. Malgré l’habitude, mon cœur ne s’est toujours pas fait à ses interventions.

« C’est pas si simple, grogné-je en réponse.

— T’étais plus sûr de toi quand tu fanfaronnais devant Ruth.

— Tu veux ma place, peut-être ? »

La communication s’interrompt dans un crépitement. Pas de réponse ? Sans blague.

J’écarte Gaeth de mes pensées – même s’il reste tapi non loin, toujours quelque part dans mon encéphale – et tapote ma lampe-main. Elle clignote un peu plus, puis reprend du poil de la bête. Je resserre alors le bracelet qui la maintient à mon poignet, et ajuste les différentes lanières pour mieux répartir le poids de la batterie au gaz – prudence ; c’est assez instable, ces machins-là. Puis je redresse le faisceau…

… et me retrouve nez à nez avec un crâne.

Merde, il m’a fait peur, le con !

Une putain de grimace édentée. Des deux côtés, ses voisins rivalisent de sourires tordus pour se foutre de ma gueule. C’est toute une rangée desséchée qui me fait face de ses orbites vides. Mais rien de ce que je cherche. Autour de moi, il n’y a que des ossuaires, où s’entassent des ombres aussi blanches que muettes.

Je balaye le tunnel de ma lumière. Cette lampe-main est un bel objet, bien pratique. Malgré sa lourdeur, on peut la fixer sur son bras et s’éclairer tout en utilisant ses mains, pattes, ou autres appendices : le genre d’outil idéal pour travailler dans les galeries. Les rayons jouent avec les gouttes pleurées par la terre – plic-ploc sur les stalagmites – et le ru à mes pieds. Le reflet de l’eau danse sur les parois sombres. Joli.

En réalité, ce boyau me charme bien plus que les temples ou les forteresses monolithiques, en surface, aussi durs que démesurés. Ou que les souterrains fortifiés, froids comme la mort. Ici, on n’a pas cherché à en mettre plein la vue : les défunts se contentent de pioncer dans leur niche de pierre. Ce n’est qu’un lieu de repos… Le dernier, normalement.

À moins que l’Obscurie parvienne réellement à foutre le bordel qu’elle planifie ? Même la mort ne leur suffit pas, à ces abrutis.

Je sens quelque chose sur mon pied. Un piège ? Je me fige et je regarde : un carin. Le petit rongeur s’agrippe aux lacets de ma chaussure, s’attaque au cuir.

« T’es vraiment moche, sale bête ! »

Je détends ma jambe dans une éclaboussure. Le nuisible part en vol plané jusqu’au fond d’un ossuaire, dans un concert de craquements et un nuage de poussière.

« Désolé, mesdames et messieurs, j’espère que vous vous accommoderez mieux que moi de cet importun. »

Je les salue : j’ai le respect de tous les Novarii, même morts. Ç’aurait été des carcasses de Keroubs, par contre, je leur aurais craché à la gueule !

Enfin, je reprends ma marche. Mes bottes lâchent une succion poisseuse à chaque fois que je les arrache à la mélasse de calcaire qui recouvre le sol. Seul ici-bas, j’ai le sentiment d’arpenter un monde encore vierge, comme un colosse antique avant que s’ébattent des dieux oubliés… Les squelettes que je croise sont les seuls à me rappeler la réalité.

Je scrute attentivement la suite du souterrain. Au bout de quelques mètres, j’atteins une paroi lisse, un motif gravé dessus. Sa réalisation est rudimentaire, et l’érosion en a mangé les détails, mais je saisis quand même ses traits. Une étoile à quatre branches, couronnée d’une dragée vide. Un cercle entoure la première et traverse la seconde.

On se rapproche du but. Je porte la main à mon oreillette :

« Au fait, c’est qui Ruth ?

— La serveuse du Bouchon des Trépassés, espèce de semelle de Keroub, elle te l’a dit plusieurs fois.

— C’est pas son nom qui m’intéressait. »

Celui qui se fait appeler « la Vigie » n’a pas l’air de vouloir apprécier mes exploits :

« Tu n’as rien de plus intéressant à me dire que tes histoires de…

— Ça va, ça va, coupé-je. Ça fait au moins trois degrés que j’arpente ces catacombes où tu m’as envoyé, j’ai bien le droit de me changer les idées ! Je voulais juste te dire que j’ai trouvé Taraben.

— Enfin, une bonne nouvelle !

— Manque plus que le jumeau, et j’ai bon. »

Ma trouvaille ravive ma motivation : sous la gravure se trouve un petit autel. Si le voile qui le recouvrait a presque entièrement disparu, rongé par les carins et la moisissure, le mobilier posé dessus est toujours là. Deux bougies fondues encadrent un calice, une petite coupelle et quelques pièces à l’intérieur. Le tout en or, évidemment. Même les bougeoirs, ouvragés avec soin, sont bons à prendre. Je débarrasse le tout de l’excédent de cire et de poussière, et je range ce trésor dans ma sacoche.

Ce n’est pas de l’art novarien. Ils ont dû piquer ça aux Gargoules.

Une bonne raison pour arborer ce sourire satisfait que je sens poindre. Je frotte mes gants et poursuis mon chemin ; toujours plus bas, toujours plus sombre. Il me faut à peu près un demi-degré pour arriver au bout du tunnel. Le tout s’achève par un cul-de-sac en forme de goutte, traversé par une stalactite géante qui descend jusqu’au sol, en pilier central.

Et rien d’autre.

« Gaeth, tu es sûr de ce que tu disais ?

— Tu ne vois rien ?

— Aucune gravure. »

Je lui décris l’endroit : une chambre funéraire circulaire, percée de nombreuses niches. Au fond, un macchabée se dresse en pied, drapé dans une bure poisseuse et maintenu contre le mur par une corde prête à se rompre. Un squelette élancé, typiquement novarii. Il est tout juste recouvert de sa peau desséchée, crevée par endroits.

« Un cadavre debout, c’est ça ? »

Je lui réponds par l’affirmative ; il ne voit pas mes yeux levés au ciel. Comme s’il allait, de sa voix condescendante, me trouver la…

« Et qu’est-ce qu’il regarde, ce cadavre ?

— La colonne du centre. »

Pas besoin d’attendre la suite, j’ai compris. Je me retourne, suis les yeux du mort et… Bien vu.

Une autre étoile dans la pierre, dissimulée entre deux coulures. Il n’y a pas de cercle autour, mais une petite sphère en dessous. En haut, la même dragée que sur la gravure précédente, mais avec un rond à l’intérieur, percé d’un point : un œil. Je contemple donc la représentation du soleil Ocrit, de la planète Nephel et…

« Gaeth, cette gravure-là est différente : l’œil n’est pas dans l’étoile, mais au-dessus, avec une dragée comme pour Taraben. C’est pourtant bien le Messager qui est représenté, non ?

— Il est dans une dragée ? C’est parfait, tu as trouvé l’endroit ! »

Comme souvent, je me demande ce qui le rend si sûr de lui, alors que je suis bien paumé. Avec espoir, je cherche sous le dessin. Rien. Je dresse ma lampe et scrute. Je ne vois que la roche humide, dégoulinée depuis des centaines de cycles. Et sous cette bosse-là ?

Je farfouille dans ma sacoche et en sors mon piolet. J’attaque les « racines » de la colonne, qui sautent facilement. La pierre est tendre. Enfin, dessous commencent à se dessiner des formes plus anguleuses. Mes coups finissent par résonner, par sonner métalliques. Avec efforts, j’exhume petit à petit un coffre de fer cabossé. Je le tire de toutes mes forces pour l’extirper de sa gangue…

Soudain, un grognement. Et ça n’était pas le mien.

Je tourne la tête. Dans l’une des cavités brillent deux pupilles. Puis des pointes en émail émergent des ténèbres, avec un filet de bave. La pierre crisse sous des griffes arquées. Enfin, des poils drus et luisants, sur une musculature puissante, et une crête osseuse qui court le long de l’échine saillante. Le tout dessine un quadrupède massif, dont le grognement ne traduit qu’une envie : tuer.

Un groc, ici ?

Pas le temps de disserter : le carnassier se jette sur moi. J’ai tout juste le temps de brandir le coffre, entre sa mâchoire et ma gorge. Notre rencontre me met sur le cul. Je profite de mon nouvel appui pour lui envoyer un pied dans le poitrail, suivi d’un coup de coffret. Celui-ci, rongé par la rouille et percé par les crocs, se brise sous le choc. Le groc, lui, patine et percute les pieds du squelette en bure.

La corde lâche, le cadavre s’effondre sur la bête. Tandis qu’elle s’ébroue sous ses entraves d’os et de textile moisi, je brandis mon piolet. Sa pointe scintille sous les feux de ma lampe, tout comme les yeux du groc : c’est lui ou moi. Je vise la trachée, je pique de toutes mes forces. Et je recommence, je mords et je transperce frénétiquement, jusqu’à ce que jaillisse un sang poisseux. Les glapissements de douleur laissent place à des borborygmes d’agonie.

Enfin, plus rien.

J’ai les doigts à ma ceinture, sur la poignée de mon pistolet, prêt à contrattaquer. Mais la gueule du groc s’effondre, la langue pendante. C’est fini.

Je m’assois, haletant.

« Alors, tu trouves quelque chose ? », s’enquiert la Vigie.

Je ne prends pas la peine de répondre. Je délaisse mon piolet, maculé d’ichor, pour inspecter le contenu du coffre, dont les débris gisent au pied de la colonne de pierre. Il n’y a qu’un seul objet, un rectangle enveloppé dans du tissu pourpre. Dessus, en fils d’or, le même motif que sur le pilier : Ocrit, avec l’œil dans la dragée. Je dévoile l’objet. C’est un boitier de bois sombre, plat et laqué. Il est fermé par une serrure qui semble abriter un mécanisme complexe : une rangée de cinq roues, gravées de caractères inconnus. Sûrement un code à entrer.

« J’ai quelque chose.

— Tu es sûr que c’est ce qu’on cherche ?

— Il y a le même symbole : Ocrit et son œil au-dessus.

— Parfait. »

Des bruits de course parviennent du haut du boyau. Je glisse ma trouvaille et mon piolet dans mon sac.

« Là ! », j’entends désigner.

Ma lampe-main. Je l’éteins, mais le mal est fait. Trois Hydres arrivent sur moi, menées par un sergent de l’Obscurie ; un putain de Novarien perverti, crinière rasée, le crâne engoncé dans sa pompeuse casquette de sous-officier. En me voyant, sa peau bleuie se plisse autour des yeux, tandis qu’il lance, de sa voix déformée par son masque respiratoire :

« Par l’ordre de la sainte Obscurie, levez les mains en l’air ! »

Pour toute réponse, je dégaine et j’arme mon pistolet – mon cher Oblitorion. Il émet un grondement statique l’espace d’une seconde, le temps d’accumuler son énergie.

« Tirez, tirez ! », ordonne le sergent.

Ma première décharge explose la tête d’une Hydre. Je me place aussitôt à couvert derrière la colonne, alors que fusent des rafales en réponse. Ils sont équipés de Devarïm, des fusils automatiques cracheurs de plasma. Entre les tirs, j’entends le sous-officier beugler dans sa radio :

« Suspect repéré dans le périmètre 15, envoyez-nous des renforts ! »

Et moi qui suis toujours dans ce cul-de-sac…

Merde.

 

***

 



[1] Les halos sont des « jours » à la surface d’Ocrit, quand la lumière jaillit d’entre les terres-plaques. Les halos sont divisés en trente-six unités de temps, appelées degrés. Les révolutions sont un groupement administratif de dix halos, qui correspondent au temps nécessaire à une terre-plaque pour faire le tour de la planète. Et il faut soixante-six révolutions pour boucler un cycle. Simple, non ? [retour]

 

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