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Marine Labaisse

mardi 19 décembre 2017

Le Royaume d’Éna — Livre I

Prologue

Ánemos déclinait au loin, tirant dans son sillage le voile de l’obscurité pour laisser place à une nouvelle ronde. Ses derniers éclats lunaires baignaient la vallée d’une lumière blanche et tamisée, tout juste assez vive pour permettre d’en distinguer les formes sans en dévoiler les détails. La nature s’étendait à perte de vue, parsemée de quelques habitations précaires où la lueur des bougies faisait danser des ombres par les fenêtres. Les habitants du val se préparaient à une autre ronde de dur labeur, les traits tiraillés par la fatigue et le surmenage ; les temps étaient difficiles depuis le Fléau.

Une silhouette se hâtait en direction du temple dans la semi-pénombre, le souffle court. Bien que de taille modeste, le bâtiment se reconnaissait facilement. C’était son dôme, surtout, qui le différenciait des autres constructions. L’arrondi rappelait la forme des Astres en l’honneur desquels il avait été construit. Tout autour de sa couronne, on retrouvait les représentations des trois Soleils et des deux Lunes d’Ezfëm, un détail visible sur chaque temple dans des parures plus ou moins onéreuses. Celui-ci se contentait de peintures modestes mais appliquées. Il avait été voulu que chaque Astre marque une entrée du bâtiment – qui se retrouvait donc affublé de cinq ouvertures – et il était coutume d’emprunter le passage dédié à Celui ou Celle que l’on souhaitait honorer.

La silhouette s’arrêta brièvement devant la porte de Gi, le doux Soleil, et s’inclina respectueusement avant de fouler de ses pieds déchaussés le sol de bois du temple. Des sphères lumineuses parsemaient l’espace circulaire – les temples bénéficiaient d’éclairage gratuit sur décret royal – et un unique autel de pierre orbiculaire se dressait au centre. On y avait disposé des statuettes représentant chaque Astre, et des avancées s’élançaient à leurs pieds pour y déposer les offrandes. De haut, le reposoir ressemblait à s’y méprendre au rouage d’une machine quelconque, comme si, assemblé aux autres autels, il permettait au royaume de fonctionner.

La capuche qui recouvrait la tête de la pèlerine chut et dévoila un visage marqué par le temps. Sa peau sombre était abîmée par endroits, trop sèche à l’extrémité des ridules de ses yeux et de ses lèvres, en dépit de l’air marin. Ses cheveux clairs, pareils aux rayons de Neró, la désignaient bénie de l’Astre lunaire, comme tant d’autres ici. Mais ce n’était pas face à la statuette de Neró qu’elle venait s’incliner : Gi aurait ses faveurs ce matin-là. Elle se laissa tomber à genoux devant la sculpture d’un soleil enlacé par des lianes fleuries et commença sa prière :

« Gi, gardien de nos terres, veille sur nous en cette nouvelle ronde de travail ; protège nos cultures et nos semences ; apporte ton aide à nos plantes afin qu’elles puissent grandir ; baigne-nous de ta douce lumière et répand la vie dans ton halo. »

Elle déposa ensuite une pomme aux pieds de la statuette. Ce n’était qu’une maigre offrande, et pourtant sa plus grande richesse à n’en pas douter. Son estomac gronda à la vue du fruit ; elle l’enserra de ses bras pour le faire taire, honteuse, avec un regard d’excuse pour Gi.

Ses yeux dévièrent vers les autres avancées de l’autel et elle poussa un lourd soupir : aux pieds de Neró, Ánemos et Fos, la pierre croulait sous les offrandes, tandis que Fotiá était vierge de tout cadeau, à l’instar de Gi. Comment les hommes pouvaient-ils espérer de meilleures récoltes s’ils délaissaient deux de leurs Astres ? Ce n’était pas ainsi qu’ils parviendraient à sortir la tête de l’eau.

Lentement, la femme se releva. Il était temps qu’elle rejoigne les vergers à deux lieues de là. Gi devait être levé à présent. Elle prit soin de faire le tour de l’autel pour saluer chaque Astre en une prière minime qu’elle chuchota du bout des lèvres, avant de s’incliner une dernière fois devant le protecteur des terres. Son estomac grogna de nouveau face aux mets entreposés dans la pièce et elle se hâta de sortir par la porte qu’elle avait empruntée plus tôt.

Perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas tout de suite que cette ronde s’annonçait bien différente. Ce ne fut qu’en arrivant près du village qu’elle fut interpellée : tous les habitants se trouvaient au-dehors, immobiles, alors qu’ils auraient dû être aux champs. Ils semblaient captivés, hypnotisés, leurs regards lancés vers le ciel et leurs bouches entrouvertes. La femme abaissa la capuche qu’elle avait revêtue à sa sortie du temple pour lever à son tour les yeux. Son cœur manqua un battement, son sang se glaça d’effroi.

Au-dessus de leur tête, le soleil Gi avait commencé son ascension. Il était imposant – le deuxième Astre en termes de taille après Fotiá. Sa lumière irradiait, douce et chaleureuse. Mais là, en son centre, une tache noire avait fait son apparition. Elle n’aurait su décrire avec exactitude son apparence, les yeux embués de larmes à force de trop fixer le soleil. C’était comme une maladie, une plaie à même l’Astre, un parasite qui le rongeait.

Alentour, des murmures commençaient à s’élever, teintés de notes de panique. Gi était malade. Leur soleil était souffrant. La croyante déglutit avec peine en balayant le village du regard. Partout, elle percevait les mêmes inquiétudes.

Quand le cœur de Gi faiblira…

Ainsi débutait le vieil adage. C’était une légende qu’elle avait toujours entendue chez les aînés, un mythe qui se transmettait de père en fils. Ils avaient tous cru que ce n’était qu’un conte, une histoire pour enfants. Personne n’y avait prêté plus d’intérêt. Elle entendait pourtant réciter les vers tout autour d’elle.

Elle leva une dernière fois les yeux vers le ciel, des larmes coulant doucement de ses orbes endoloris.


Ils étaient tous perdus.

Commentaires

Si la légende est vraie, ça va pas être joyeux ! (et une sacrée aventure, je le sens !)
On plonge directement dans l'ambiance en tout cas et c'est plaisant ; curieuse de découvrir la suite !
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samedi 7 avril à 23h58
Comme tu dis, la légende n'est pas très joyeuse ! La suite arrive dans deux jours, j'espère que l'aventure te plaira ;)
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jeudi 19 juillet à 15h41
Je commence à peine mon aventure et je suis déjà entraînée ! Tu as une écriture fluide et alléchante, qui décrit avec précision l'environnement dans lequel on évolue. Les sentiments sont présents, sans être lourds, quand les villageois découvrent la maladie de Gi (très joli nom d'ailleurs !).
On peu dire que ce prologue joue son rôle à merveille car il nous conduit à nous poser des questions sur cette prophétie, sur ce qui va se passer et comment le monde va être sauver, parce que bon, un soleil malade - même s'il en a deux autres - quand il explose, ce n'est pas très beau à voir. Bref, j'ai hâte de lire la suite.
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lundi 9 avril à 18h43
Tes commentaires m'ont fait très chaud au cœur, merci ! Je suis contente de voir que ça te plait et j'ai hâte d'avoir ton avis sur la suite :D
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jeudi 19 juillet à 15h44
Voilà un prologue très intéressant, dosé juste comme il faut. Il est suffisamment court pour ne pas lasser, et juste assez long pour nous immerger dans ton imagination. J’aime beaucoup ta façon de présenter ton univers à travers ses croyances. Ce monde complexe prend vie sous ton écriture soignée. J’ai vraiment hâte de découvrir ce que l’histoire nous réserve !
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samedi 14 avril à 15h50
Le monde est basé sur ses croyances, tu ne devrais pas être déçue du voyage ;)
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jeudi 19 juillet à 15h45
Je sais pas si ça a vraiment du sens ce que j'écris xD mais je trouves que ton prologue est doux, enfin ton écriture est douce, fluide j'ai l'impression de me faire bercer c'est agréable, j'ai bien aimer ce prologue, simple et qui va à l'essentiel cependant je sais pas, j'ai l'impression qu'il y a une pièce manquante, je serais pas dire quoi comme si une information primordiale ne nous était pas donner x') (Ça a peut être pas de sens ce que je dis, j'arrives pas à mettre le doigt sur ce que je veux dire) en tout cas c'est un bon début, j'ai bien aimer aussi la façon dont la pèlerine est présenter elle a l'air d'être un personnage sensé, un peu comme la sage du village, l'aventurière celle qui sait pleins de choses et ce sera peut être elle qui va aller chercher les élus et leurs apprendre ce qu'ils doivent savoir etc...enfin c'est ce que j'imagines pour l'instant ;) Ça on verra bien en tout cas j'ai besoin de lire la suite pour en dire plus donc tu peux être sûre que je serais la pour la lire xD
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mercredi 18 avril à 12h37
Merci Yuyu ! J'espère que ce qui semble te manquer arrivera vite alors, il se peut que ce soit tout simplement voulu puisque je ne révèle pas tout ;)
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jeudi 19 juillet à 15h45
J'ai pas grand chose à ajouter que ce que je t'avais déjà dit :p
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lundi 28 mai à 17h40
Salut !
Voici mon petit commentaire :

Ánemos -> ça n'a absolument aucun rapport, mais j'ai pensé à une anémie direct. gênant x)

tout juste assez vive pour permettre d’en distinguer les formes sans en dévoiler les détails. -> je suis très pointilleuse, mais ne serais-ce pas plus joli de le formuler en parlant des ombres et du fait qu'on les distingue mal sans ajouter la partie "sans en dévoiler les détails" qui est implicite ?

s’étendait à perte de vue jusqu’à l’horizon -> redondant, c'est la même idée deux fois

par les ouvertures. -> ouvertures fait plus "trou dans le mur" que fenêtres ici, peut être trouver une autre formulation ? Je toruve aussi cette phrase moins belle que le reste du paragraphe.

une autre ronde -> quelques lignes plus haut tu utilises déjà "pour laisser place à une nouvelle ronde", un synonyme passerait mieux du coup.

Dans la semi-pénombre -> surement une question de préférence, mais vu que c'est une action j'aurais plus vu "une silhouette se hâtait en direction du temple dans la semi-pénombre, le souffle court"

le bâtiment -> c'est un peu lâché comme ça avec le "le" sans que tu parles du bâtiment avant. Plutôt soit dire que c'est son objectif, soit le faire venir d'une autre façon.

des parures plus ou moins onéreuses -> j'adore cette formulation

–, -> je ne suis pas certaine qu'on mette une virgule après des - - . Tu ne le fais d'ailleurs pas juste après pour leur utilisation.

représentant chaque Astre, et des -> cette virgule est elle indispensable ?

était tiraillée -> c'est un petit mot que tu aimes bien non :p ? On l'utilise rarement alors il sort un peu du lot, et ici c'est la deuxièeme fois.

La façon dont tu fais venir les noms des astres est bien faite, on a pas trop d'informatios d'un coup et en plus tu les répètes comme il faut pour qu'on s'imprègnent.

Elle les entendait pourtant réciter les vers tout autour d’elle. -> je n'ai plus rien eu à dire pendant une sacrée partie de texte ! mais ici j'aurais bien vu ta phrase sans le "les" ^^

ses orbes endoloris. -> ses orbites, non ?


Petit bilan :
- Je pense qu'il y a un travail à faire au niveau des virgules car il y en a vraiment énormément et certaines ne me semblent pas utiles, elles coupent un peu la lecture.
- ça me semble être un très bon début de fantasy comme je les aime ! C'est captivant, bien emmené, j'adore. Mes félicitations :)
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lundi 4 juin à 11h04
Merci pour ce retour détaillé ! Je vais me pencher sur tout ça ♥
Trouver un synonyme à "ronde" va être compliqué puisque c'est l'équivalent de "jour" dans mon monde :/ mais je vais y réfléchir aussi !
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jeudi 19 juillet à 15h44
Helloooo :D Alors, on va commencer par 2-3 petites choses que j'ai relevées, avant que je ne les oublie !

- "La capuche qui recouvrait la tête de la pèlerine TOMBA [...] Elle se laissa TOMBER à genoux devant la sculpture d’un soleil enlacé par des lianes fleuries et commença sa prière" > Petite répétition ;)
- "La lumière irradiait tout autour de lui" et au paragraphe suivant : "Autour d'elle", et encore un peu après : "Elle les entendait pourtant réciter les vers tout autour d’elle. "
- Autre petite répétition (moins importante) avec "Doux". On a "Le doux Soleil", une lumière "douce et chaleureuse", et à la fin, "des larmes coulant doucement". (et dans la prière, il y a "douce lumière").
- La peau de la jeune femme est "tiraillée", tout comme les traits "tiraillés par la fatigue" des personnes décrites dans le premier paragraphe.


J'aime beaucoup, beaucoup tes descriptions, et particulièrement celle de la sculpture de Gi :) On sent vraiment que la femme a tous ses espoirs posés sur lui, sur les Astres, et ça nous permet de nous imprégner directement des croyances de ton univers. Le temple est très chouette, aussi !

C'est triste, je me demande à cause de quoi est arrivé le Fléau, depuis quand il est abattu sur eux, etc. Et pourquoi Gi est malade ? :(

On est servis en mystères, les coutumes sont super intéressantes (rentrer par la porte de l'Astre qu'on veut honorer *-*) et ça se lit facilement ! Je file (re)lire la suite ♥
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mercredi 20 juin à 15h03
Merci beaucoup pour ce commentaire très détaillé ! J'ai retravaillé tout ça :D
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mercredi 27 juin à 21h23
Je me lance enfin dans ton roman et ma première impression c'est... Que c'est vraiment très bien écrit !! Et tu arrives à reprendre un trop "commun" de la SFF en y insufflant une poésie et une douceur qui lui redonne de l'élan ! Et ce n'est que le prologue ;) Bien joué !
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dimanche 24 juin à 12h35
Merci ! Je suis vraiment contente que ça te plaise !
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mercredi 27 juin à 21h21
Ah on peut dire que ce prologue nous met dans le bain direct, ce qui fait que la découverte du monde se fait sans heurts. Un bon point !
Par contre (je suis chiante) la description du temple au début me fait tiquer : je trouve qu’au lieu de mettre des points, il aurait fallut mettre des points virgules. Cela aurait évité ces impressions de « cassures «  :)
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mercredi 1 août à 08h02
Les "cassures" sont un peu ma marque de fabrique on va dire ^^ j'écris beaucoup dans ce style. Mais je vais en reparler avec la meute pour avoir leur avis sur la question. Merci !
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mardi 7 août à 21h29
Et bien,le prologue est fort intéressant.La légende est intrigante.Vous nous transportez dans un univers qui à l'air intéressant assez tumultueux.
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mardi 28 août à 12h51
Merci ! J'espère que la suite ne te décevra pas alors ;)
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mardi 28 août à 12h53