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Marine Labaisse

jeudi 13 mai 2021

Quand vient le soir

Les plaines du Crâne

Les plaines du Crâne


[Avertissement de contenu]

Esprits/présence mystique, stress, bruits de coups insistants et oppressants sur les murs, mention de mort, paranoïa, dépression, description de mort violente par dévoration


Melonie Grayer avait toujours vécu dans les plaines du Crâne, comme ses parents avant elle, et ses grands-parents avant eux. Elle était née au sein de la demeure familiale et en avait hérité quelques jours auparavant, après le décès de son père. Ils y avaient vécu seuls pendant des années, mais n’avaient jamais souffert de la solitude, puisque leurs ancêtres étaient à leurs côtés. C’était une coutume qu’aucun étranger ne pouvait comprendre, et qui avait fait fuir le moindre téméraire osant s’aventurer sur les terres désolées : dans les plaines du Crâne, chaque maison conservait les ossements de ses aïeuls et les accrochait aux fenêtres comme d’innombrables carillons. Le vent qui battait la région faisait s’entrechoquer les restes en de funestes mélodies.

Melonie aimait s’installer sur le perron de sa maison, une tasse de chocolat brûlant entre les mains, et laisser ses yeux se perdre à l’horizon, bercée par la musique des os. Elle se l’autorisait à chaque fin de journée, une fois rentrée de Glasgow et lavée de la pestilence de la ville. De chez elle, il lui fallait chaque jour parcourir plusieurs kilomètres à travers les plaines afin de rejoindre la route où une collègue la récupérait le matin pour l’emporter vers une longue journée de travail. Si elle avait eu le choix, Melonie aurait préféré ne jamais quitter son domicile, mais la ville s’était présentée comme son unique option pour subvenir à ses besoins. Elle appréhendait de s’y rendre, quitter son domicile et feu son vieux père, se mêler à la foule des rues, subir les agressions lumineuses et sonores des nouvelles technologies. Il n’y avait qu’au sein de sa maison qu’elle se sentait sereine et en sécurité.

Parfois, une voisine se présentait à sa porte pour lui proposer quelques choux en échange d’un peu de denrées rapportées de la ville. Elle ne restait jamais très longtemps : les habitants des plaines étaient de grands solitaires. Il n’était guère étonnant qu’il y en ait si peu à présent.

Assise sur les marches, Melonie observait le soleil décliner au loin. Il se couchait de plus en plus tôt ; il lui faudrait quitter son emploi bientôt si elle voulait être certaine d’être chez elle avant la tombée de la nuit. L’hiver était toujours une période compliquée. Les longues nuits froides qui se profilaient ne l’enchantaient guère. Le cœur lourd à cette idée, elle se leva et rentra chez elle. Machinalement, elle verrouilla la porte, puis fit le tour des fenêtres pour en fermer les volets. Enfin, elle craqua une allumette et alluma ses bougies, les mains tremblantes. Les ombres dansaient sur les murs et le plafond de l’unique pièce à vivre. Melonie ouvrit son garde-manger, y récupéra le chou cuit la veille et s’attabla en silence. Le vent faisait tintinnabuler les os pendus aux fenêtres. Les derniers rayons du soleil filtraient par les interstices des planches de bois. Son repas terminé, Melonie éteignit toutes les bougies et rejoignit son lit, situé au milieu de la pièce, au point le plus éloigné de toutes les ouvertures. Elle se glissa sous les couvertures et serra ses jambes contre sa poitrine. Son cœur battait la chamade, son corps se tendait, sa peau frissonnait.

On frappa une première fois à la porte. Quelques coups brefs et légers. Melonie ne fit pas un bruit. Devant l’absence de réponse, les coups reprirent, doucement, semblables à ceux d’un enfant sage. Puis plus forts, plus violents. Des dizaines, des centaines de coups pleuvaient sur sa porte. Chaque volet, chaque mur, fut assailli à son tour, dans un fracas épouvantable. Melonie se recroquevillait au fond de ses draps, les mains serrées si fort sur ses oreilles qu’elle s’en faisait mal au crâne. Elle ne devait pas céder, elle le savait. Ses parents le lui avaient toujours répété lorsque, enfant, elle les suppliait de faire cesser le manège.

« Les ossements de nos ancêtres les empêcheront d’entrer, Melonie. Nous sommes à l’abri tant que nous ne leur ouvrons pas la porte », chuchotaient-ils inlassablement. Il ne fallait jamais leur ouvrir la porte. Jamais.

Personne n’avait su lui dire qui ils étaient, ni même ce qu’ils voulaient. On n’en parlait pas dans les plaines du Crâne, c’était tabou. Deux choses étaient certaines : les carillons macabres vous protégeaient, et quiconque ouvrait sa porte ne laissait derrière lui qu’un tas d’os propres. Il fallait rester silencieux et attendre qu’ils se lassent. Alors, on était sauvé pour une nuit de plus.

Quand le silence se fit autour d’elle, Melonie laissa échapper un sanglot qu’elle retenait au fond de sa gorge. Elle tremblait de peur et de froid, sa chemise de nuit collée à sa peau. Lentement, elle sortit de la protection de ses draps, et alluma le gaz pour faire chauffer un peu d’eau. Elle se servit une tisane afin de calmer ses nerfs, et versa le reste de l’eau brûlante dans une bouillotte qu’elle glissa sous les couvertures. Le lit lui semblait si froid et vide maintenant qu’elle y dormait seule. Elle avait appris à ne plus craindre la nuit, à l’abri entre ses parents, puis aux côtés de son vieux père ; la solitude la renvoyait en enfance, avec ses angoisses et ses larmes.

Pour la cinquième nuit consécutive, Melonie eut du mal à trouver le sommeil.


*


« Je ne peux plus vivre ici. »

Les mots sortirent de sa bouche au petit matin, et la projetèrent dans un souvenir lointain. Elle se trouvait au même endroit, un bol de chocolat à la place du café qu’elle tenait entre les mains, jeune, bien plus jeune. Les mots n’étaient pas les siens alors, mais ceux de son frère aîné, assis à sa droite. Il fixait leur père en les prononçant, le dos droit, le visage déterminé. Celui-ci posa lentement sa cuillère de porridge sur la table avant de fixer son fils.

« Que veux-tu dire par là, Landon ? »

Melonie fixa sa mère, puis son frère.

« Je vais partir. Je ne peux plus vivre dans cette maison maudite, avec ses os, ses fantômes, et loin du monde. Je ne le supporte plus.

– Tu sais bien que c’est impossible, répondit calmement leur père.

– Tu n’en sais rien. Personne n’a jamais quitté les plaines. Ce ne sont que des légendes. »

La discussion s’était révélée stérile. Leur mère l’avait supplié, en dernier recours, d’emporter sa part de l’héritage pour le protéger, mais Landon avait ri :

« Et accrocher des os en ville ? Je veux une nouvelle vie maman, pas être considéré comme un paria et alerter la police ! »

Le jeune homme avait promis à Melonie de revenir la voir très vite, puis il était parti. Ce fut la dernière fois qu’on vit Landon Grayer. Le chagrin avait emporté leur mère peu de temps après.

« Tu ne dois jamais quitter les plaines, Melonie. Sans les os, tu ne survivras pas. »

Une larme coula le long de sa joue, qu’elle essuya du dos de la main. L’image de son frère la hantait toujours, presque trente ans plus tard. Elle se rappelait à elle lorsque l’écossaise fantasmait l’idée de s’enfuir des plaines du Crâne, comme une mise en garde de ce qui l’attendait si elle sautait le pas. Des années après le départ de Landon, le jour où elle avait débarqué en ville pour la première fois, elle avait entrepris de le chercher. Elle ne l’avait jamais trouvé. Ses parents avaient raison : il avait disparu avant même d’avoir pu s’offrir la vie qu’il désirait.

Oui, si elle avait eu le choix, Melonie aurait préféré ne jamais avoir à quitter son domicile. Pas car elle s’y plaisait, mais parce qu’il était son unique rempart, sa muraille, et sa prison. S’en éloigner l’exposait au danger de revenir trop tard, de ne pas être en sécurité quand le soleil se coucherait.

Alors, chaque matin, elle traversait les plaines la boule au ventre, et la peur ne la quittait pas de la journée. Ce n’était qu’une fois derrière sa porte qu’elle pouvait de nouveau respirer. Elle était à sa place, et rien ne pouvait lui arriver.


*


Melonie s’installa en fredonnant, une tasse de thé à la main, un livre dans l’autre. Les dimanches ensoleillés se faisaient rares à l’approche de l’hiver, et elle comptait bien profiter de celui-ci. D’ici peu, les plaines seraient battues par les pluies et le vent, voire même la neige, et elle devrait se contenter de l’intérieur de sa petite maison. Elle avait terminé son contrat de travail le vendredi même, et avait profité de son dernier chèque pour faire le plein pour la saison. Si elle se débrouillait bien, elle aurait de quoi tenir jusqu’au retour des longues journées et d’un nouvel emploi. Mais aujourd’hui, elle se refusait à penser aux tracas : elle chassa ces considérations et se plongea dans son roman. Elle était libre et en sécurité.

Les douces caresses du soleil la firent bientôt somnoler ; elle délaissa sa lecture pour s’enrouler un peu plus dans son long châle et s’appuyer contre la rambarde de bois, les yeux fermés.

Ce fut le froid qui la réveilla. Puis l’effroi, lorsqu’elle réalisa que les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière la ligne d’horizon. La tasse et le livre furent oubliés sur le perron alors que Melonie se précipitait à l’intérieur de sa maison. Fébrile, le souffle coupé, elle saisit la clé de sa porte et tenta de l’introduire dans la serrure. Elle tremblait trop, la clé refusait d’entrer, et sa vue se brouillait à mesure que les larmes gagnaient ses yeux. Enfin, elle put l’insérer et verrouiller la porte.

Elle devait se dépêcher. Chaque seconde comptait à présent. Elle se jeta sur la fenêtre la plus proche, l’ouvrit : une bourrasque de vent lui envoya les os au visage tandis qu’elle s’évertuait à tirer les volets pour les fermer. Un premier coup contre le mur lui arracha un hurlement. Elle tomba au sol, tétanisée. Son sang se glaça dans ses veines : il était trop tard. Ils étaient là, et elle n’était pas en sécurité.

Un second coup.

Melonie rampa jusqu’à son lit, ses bras s’enroulèrent autour d’un des pieds. Elle savait qu’elle n’avait aucune chance.

Un troisième coup.

Son cœur battait dans ses tempes et lui donnait pourtant la sensation de s’être arrêté. Elle chercha l’origine des coups du regard : d’où viendraient-ils la chercher ? Elle n’osait plus respirer.

Un quatrième coup.

Un sanglot étranglé s’extirpa de sa gorge. C’était le volet qui venait de claquer sous l’assaut du vent. Un soulagement tel la gagna qu’elle bondit sur ses jambes pour aller le fermer. Ils n’étaient pas encore là. Si elle fermait ses trois fenêtres à temps, elle avait une chance.

Melonie riait presque en enclenchant le dernier loquet. Elle dut étouffer son hystérie dans l’oreiller pour taire tout bruit. Les yeux fermés, elle écoutait le silence.

On frappa à la porte.


*


Les semaines suivantes, Melonie n’osa sortir de sa maison. Si elle passait le pas de la porte, ce n’était que pour rentrer aussitôt. La peur de revivre ce soir-là lui tenaillait l’estomac, elle était prise de sueurs froides dès qu’elle y repensait. Ses yeux s’abîmaient à fixer le soleil jour après jour, à le supplier en silence de ne pas l’abandonner.

Un après-midi durant lequel elle se surprit à somnoler devant sa fenêtre, elle sursauta avec un hoquet d’horreur et verrouilla la maisonnée alors que la nuit n’arriverait pas avant plusieurs heures. Depuis, Melonie ne se faisait plus confiance ; elle vivait dans le noir, éclairée parfois d’une bougie. Le jour, la nuit, tout se mélangeait dans son quotidien. Elle restait terrée dans son lit. Seuls les coups sur les murs la sortaient de sa torpeur, lui arrachaient des gémissements et la laissaient un peu plus vide à chaque fois.

Elle grignotait un morceau de pain rance, cachée sous ses couvertures, lorsque l’on frappa à la porte. Quelques miettes vinrent irriter sa gorge et elle masqua sa toux du mieux qu’elle put. Les coups reprirent. Puis une voix :

« Melonie, je sais que tu es là. C’est Martha. Laisse-moi entrer s’il te plaît. »

Martha. Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver ses esprits et mettre un visage sur le nom. Martha était une habitante des plaines, elles jouaient parfois ensemble lorsqu’elles étaient plus jeunes. La mort de Landon avait mis un terme à leur camaraderie, le père de Melonie refusant que celle-ci s’éloigne de chez eux après ce qu’il était advenu de son fils. Les deux femmes s’étaient recroisées depuis, chaque fois brièvement. Martha était une personne douce et joyeuse.

« Le soleil s’est levé il y a un peu plus d’une heure. Tu ne crains rien, je te le promets. »

Melonie repoussa ses couvertures et se traîna jusqu’à la porte. Sa main trembla au-dessus de la poignée et sa respiration se fit plus courte. Elle ferma les yeux et inspira profondément à plusieurs reprises pour se calmer, puis tourna la clé et ouvrit.

Martha n’avait pas changé. Son visage avait mûri avec l’approche de la quarantaine, et quelques fils d’argent venaient agrémenter sa chevelure brune, mais elle avait toujours cette lueur dans les yeux, ses fossettes sur les joues et une énergie communicative. Sa présence revigora Melonie qui osa un sourire faible, mais sincère. Martha lui saisit les mains et embrassa ses joues.

« Je suis si heureuse de te voir. La vieille MacCormick a remarqué que tu restais cloîtrée, et tu sais comme elle aime pérorer en allant troquer ses choux. J’étais terriblement inquiète de te savoir seule comme ça. Je suis venue dès qu’une accalmie m’en a laissé l’occasion. »

Martha prit les choses en main : elle la fit rentrer dans la maison et s’attela à ouvrir les volets sans commenter les tremblements et sursauts de Melonie. Elle fit ensuite chauffer de l’eau pour préparer un thé, raviva le feu de cheminée, et tira de son panier des œufs frais, des champignons et du pain. En quelques minutes, la maison reprit vie. Assise sur son lit défait, Melonie l’observait faire sans un mot. L’odeur de l’omelette réveilla son estomac : depuis quand n’avait-elle pas pris un repas digne de ce nom ?

Martha lui fit signe de prendre place à table et leur servit deux généreuses assiettes. La théière se délesta d’une partie de son contenu. Le silence du repas n’était entrecoupé que par le tintement des couverts. Melonie sentait les couleurs regagner son visage et la tension de son corps se dissiper à mesure que son estomac se remplissait.

« Merci », souffla-t-elle lorsque son assiette fut vide.

Son amie lui répondit d’un sourire et tapota sa main. Melonie fondit en larmes. Les bras et la chaleur de Martha ne parvinrent pas à la calmer : elle déversa les flots d’angoisse et de terreur qui s’étaient accumulés dans son petit corps jusqu’à la noyer. Ses mots ne faisaient pas toujours sens, mais Martha les comprit. Elle lui caressait les cheveux en silence, puis la berça lorsque le torrent commença à faiblir.

« Je suis là. Je ne te quitterai pas, d’accord ? Je viendrai te voir tous les jours, et tu pourras retrouver ta vie, petit à petit. »

Elle tint sa promesse. Tous les matins, Martha sifflait devant sa porte — Melonie lui était reconnaissante de ne pas frapper. Quelle que soit la météo, elle demeurait fidèle au poste. Elle lui préparait son petit déjeuner, elle discutait de tout et rien. Si le temps le leur permettait, elles sortaient ensemble sur le perron. Un jour, alors que le printemps pointait le bout de son nez, Martha trouva la porte ouverte à son arrivée, et l’odeur d’un ragoût l’accueillit. Ce jour-là, Melonie accepta même de s’éloigner de chez elle pour une courte balade. Elle était rayonnante : les cernes qui creusaient son visage avaient disparus, ses yeux verts brillaient d’un regard plus vif, ses joues se couvraient de rose sous le froid de mars, et un sourire étirait en permanence ses lèvres. Elle n’était plus seule. Même lorsque Martha prenait congé pour rentrer chez elle, Melonie conservait sa joie de vivre. Elle s’était mise à la broderie avec l’aide de son amie, et elle se plongeait dans ses motifs à la tombée de la nuit pour occulter les coups sur ses murs. Ceux-ci lui semblaient s’affaiblir à mesure qu’elle s’améliorait à l’exercice du fil et de l’aiguille. Ses nuits n’avaient jamais été aussi sereines.


*


« Tu devrais venir vivre avec moi. »

Elle l’avait dit. Des mois que cette idée lui tournait en tête sans qu’elle n’ose la formuler. Mais les choses avaient changé à présent : Martha était allongée sur son lit, à moitié endormie, à apprécier les caresses de Melonie sur son corps. Il était peut-être temps de franchir une étape de plus.

Martha ouvrit les yeux, chercha les iris verts de Melonie pour les accrocher aux siens. Un sourire béat ornait encore ses lèvres rougies.

« Tu en es sûre ? »

Melonie hocha la tête. Elle ne pouvait en être plus sûre.

« Je veux passer mes nuits avec toi, m’endormir dans tes bras et me réveiller à la vue de ton visage endormi. Les journées ne me suffisent plus. »

Son amante se redressa pour l’embrasser tendrement.

« Moi aussi, je veux tout ça. »

Hélas, le soleil débutait son déclin et elles ne purent en discuter plus longtemps : il fallait presque une heure de marche à Martha pour rentrer chez elle. Tout comme Melonie, il n’y avait que là-bas qu’elle serait en sécurité pour la nuit ; les ossements de ses ancêtres la protégeraient.

Melonie la regarda partir avec un espoir nouveau fiché au cœur. Bientôt, son amante reviendrait avec ses macabres carillons qu’elles accrocheraient ensemble tout autour de sa maison — de leur maison. Et tout serait parfait.


*


Les jours suivants, les deux femmes planifièrent le déménagement, et l’organisation de leur nouveau foyer. Elles commencèrent par ranger et dégager de l’espace afin de pouvoir accueillir les affaires de Martha. Puis les allers-retours s’enchaînèrent entre les deux maisons, lentement mais sûrement. En une semaine, la maison de Martha fut complètement vide, à l’exception des quelques meubles qui resteraient sur place et des os.

« Dernière nuit ici, murmura la concernée.

– Tu es triste ?

– Non. C’est étrange parce que j’ai toujours vécu là, mais je suis trop excitée à l’idée de vivre avec toi pour être triste. »

Serrées l’une contre l’autre, elles observèrent en silence la pièce vide un long moment. Melonie se détacha de son amante.

« Je dois rentrer. Je serai là demain dès que possible pour commencer le transfert des os. »

Elle sortit de son lit aux premières lueurs de l’aube le lendemain ; elle n’avait pas dormi de la nuit tant l’attente l’avait tenue éveillée. Mais lorsqu’elle tenta d’ouvrir ses volets, elle comprit que le vent qui avait soufflé toute la nuit n’était pas venu seul : le ciel était lourd de nuages d’un noir profond. Une tempête s’annonçait. Le visage de Melonie s’affaissa. Les orages des plaines étaient connus pour leur dangerosité, personne ne s’aventurait à l’extérieur lorsqu’ils frappaient. Malgré son impatience, Melonie savait qu’il était imprudent de rejoindre Martha maintenant. Elle ne pouvait qu’espérer qu’il ne dure pas trop longtemps.


*


Trois jours. Trois interminables journées. Le vent fouettait les murs de la maison, la pluie cinglait le bois et s’infiltrait parfois par les interstices, et le tonnerre faisait trembler le sol. Melonie ne parvenait plus à distinguer le jour de la nuit : le ciel restait obstinément sombre et l’orage noyait le bruit des esprits. Les volets demeuraient clos, par sécurité autant que par impossibilité de les ouvrir sous les bourrasques. Melonie n’était pas même certaine que trois jours se soient écoulés : c’était seulement ce que lui dictait son corps en imposant les repas et les heures de sommeil comme un métronome. Son cœur, lui, susurrait qu’une éternité s’étendait entre la dernière visite de Martha et aujourd’hui. Melonie se sentait seule.

Ainsi enfermée dans le noir, l’écossaise plongea petit à petit dans un état second. Elle revenait des mois en arrière, isolée et traumatisée. Avant Martha. Avait-elle rêvé Martha ? Tous ces magnifiques souvenirs n’étaient-ils qu’un songe dont elle se réveillait enfin pour retrouver sa prison ? Le doute s’insinua sous sa peau, la fit frissonner. Non, les affaires de Martha étaient là. Martha était réelle. Tout était réel.

Est-ce que son amante allait bien ? Se sentait-elle seule, elle aussi, à l’abri de sa maison ? Et s’il lui arrivait quelque chose ? C’était insensé. Martha était en sécurité.

« Elle est en sécurité », murmura-t-elle en fermant les yeux. Sa voix tremblait d’incertitude.

Le quatrième jour, Melonie se perdit dans les affaires laissées par son aimée. Elle respira son parfum sur ses vêtements, s’enveloppa dans la douceur de ses châles et s’émerveilla de ses broderies, rassérénée de l’y retrouver un peu. Il y avait là des trésors qu’elle n’avait encore jamais découverts, des bouts de Martha qui venaient parfaire le puzzle de sa personnalité. Une boîte attira son attention. Elle en sorti de rares photographies de famille, jaunies par le temps. Les visages étaient tous familiers, mais aucun n’était celui de Martha : il y avait ses yeux ici, ses pommettes là, ses formes généreuses sur cette femme. En fouillant un peu, Melonie découvrit quelques lettres et une boîte à bijou. Elle l’ouvrit.

Dans l’écrin reposait une phalange sur laquelle avait été glissée une bague. Le bijou était magnifique, certainement la bague de fiançailles de sa mère. Elle l’admira un moment, caressa même la phalange qu’il ornait. Une partie de l’héritage de Martha se trouvait déjà sous son toit.

Sa respiration se coupa.

« Non… »

Un os. Un os censé la protéger reposait depuis plusieurs jours loin d’elle.

« Non, non, non… »

Et si… et si la protection avait été brisée ? Et si cet os, à lui seul, avait condamné son aimée ? Non, un os absent ne pouvait pas tout faire basculer ainsi. Oui, mais… Martha était peut-être en danger. Melonie serra la phalange à en faire blanchir les siennes.

« Martha va bien… » répéta-t-elle comme un mantra.

Mais plus elle le disait, plus son instinct lui soufflait que non, Martha n’allait pas bien. Quelque chose clochait. Cette tempête inattendue, l’os oublié, ce n’était pas normal. Esprits, fantômes, malédiction — ce qui les guettait dehors avait encore frappé. Ils s’en étaient pris à Martha. Elle en était persuadée. Comment expliquer sinon l’horrible sensation glacée qui lui tenaillait l’estomac depuis le départ ?

Elle devait vérifier, elle devait s’assurer que Martha allait bien, qu’elle s’imaginait des choses. Que c’étaient l’enfermement et la solitude qui la faisaient dérailler. Qu’importait l’orage, il fallait qu’elle sorte et retrouve son amante.

Melonie se leva précipitamment, déverrouilla la porte et l’ouvrit. Elle se figea sur le porche, les yeux écarquillés. Un éclair zébra l’obscurité de la nuit, illumina les visages. Il était là. Ils étaient tous là. Toutes les légendes, toute cette terreur, c’était donc eux ? Le soulagement lui fit échapper quelques larmes. Avec un sourire triste, son père lui ouvrit les bras ; elle s’y précipita sans réfléchir. Il essayait de lui parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Derrière lui, d’autres les observaient. Elle reconnut ses grands-parents, sa mère. Quelques connaissances des plaines aussi. Tous se mirent à parler sans bruit. Ils s’approchèrent d’elle, touchèrent ses bras, ses épaules, son visage.

« Je ne comprends pas… » s’excusa-t-elle.

Ils s’agitèrent. Certains se tournèrent vers la maison et s’attaquèrent aux murs ; les coups résonnaient dans les plaines soudain silencieuses. D’autres s’accrochèrent à elle. Leurs doigts s’enfonçaient dans sa chair.

« Arrêtez… vous me faites mal… »

Sa mère se pencha pour l’embrasser. D’un coup de dents, elle lui arracha la joue. Melonie cria de douleur. C’était le signal. Tous se jetèrent sur elle, déchirèrent sa peau, écartelèrent son corps. Elle hurlait à s’en rendre sourde. Le nom de Martha fut son dernier appel.

Sur le perron reposait un tas d’os finement nettoyés.


*


Ouvrez la porte.

Ouvrez-moi.

Je vous en prie.

Il faut que vous m’aidiez.

Mes os.

Mes os, rendez-moi mes os.

Vous devez les enterrer.

Laissez-moi partir.

Je ne veux plus être prisonnière.

Rendez-moi mes os.

Mes os.

Mes os !

MES OS !

Commentaires

Fiou ! Et bé, ça me laisse sur le carreau ! Je trouve cette nouvelle plus personnelle que la première, plus organique mais toujours aussi efficace à prendre le lecteur entre ses filets, un grand bravo ! Quelque part, tu remets au goût du jour les contes pour enfants, quand ils ne cherchaient pas adoucir la réalités de ce qu’ils mettaient en histoire. C’est pas (vraiment) trash ou gore, mais ça prend aux tripes, autant par l’imagerie que pour le style et l’univers. Une vraie maîtrise du matériau, c’est un grand plaisir !
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dimanche 23 mai à 20h18
Merci pour ton commentaire ! J'espère que la suivante te plaira tout autant :D
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dimanche 23 mai à 21h57