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Julie Nadal

samedi 23 juin 2018

Prime de Fisc

Chapitre 5

Id : Randy45 N°725354 03:32
[Cet utilisateur a été banni en raison de ce message]

Id : Flipflap N°321569 03:34
>>Randy45
va troller ailleurs

Id : ILoveUnicorns N°121121 03:35
>>Randy45
gtfo thx

>>FlipFlap
Ecoute pas les trolls rageux, elles existent

Id : FlipFlap N°321569 03:37
>>ILoveUnicorns
lol instaban
ouais je sais que c’était juste un gros troll mais il racontait pas que des conneries, son truc sur le fait qu’elles sont toujours pas sur la liste verte du SS c’est vrai

Id : ILoveUnicorns N°121121 03:38
>>FlipFlap
Tu sais que je les ai aidés à la compléter la liste ?

Id : FlipFlap N°321569 03:39
>>ILoveUnicorns
photo sinon fake

Id : ILoveUnicorns N°121121 03:40
>>FlipFlap
Pas si je veux continuer à y avoir accès

Id : ILoveUnicorns N°121121 03:51
>>FlipFlap
Sérieusement par contre, les licornes existent

Pratiquement toutes les cultures ont une variante du mythe : on a la licorne, le qilin, le shadhavar, l’indrik, le karkadann… ça serait quand même gros que tout le monde ait inventé exactement la même créature s’il n’y avait pas une base réelle tu crois pas ?

Et puis regardons la liste un instant, on y trouve presque toutes les bestioles mythiques imaginables, on va pas essayer de me faire croire qu’une des plus célèbres serait la seule exception

Je pense qu’on les a juste pas encore trouvées

Elles sont intelligentes, rares, et ne se montrent qu’à ceux qu’elles jugent purs. Pas étonnant que personne n’ait pu prouver en avoir vu

Elles ont surement la capacité de sentir les émotions

Ca leur serait alors facile de prédire la réaction de ceux qui approchent, et de savoir ce qu’ils veulent

Il leur suffit alors de se planquer de ceux qui voudraient juste les exposer au monde et se vanter de leur découverte

On pourrait presque dire que l’absence de preuve en est une !

Puis bon, on a mis des décennies à trouver un panda vivant, alors même qu’on savait que la bestiole existait et où la chercher

Et c’est quand même sacrément couillon un panda, le machin est carnivore, mais il bouffe du bambou quoi !

La, on sait ni ou chercher, ni quoi vraiment chercher, vu qu’une licorne, ça peut avoir des tas de formes différentes, toutes sublimissimes, mais différentes

Peut-être même qu’elles sont polymorphes, ça serait pas la première surnat’ a pouvoir le faire

Non en fait, j’irais même jusqu’à dire que les licornes savent qu’on les cherche, et qu’elles ont elle-même fait en sorte que la plupart des gens croient qu’elles existent pas

Après tout si elles sont polymorphes, elles sont capables de se transformer et d’utiliser un ordinateur

N’importe qui pourrait être une licorne sur internet, et répandre des rumeurs de leur propre non-existence pour brouiller les pistes

Ou peut-être qu’elles ne peuvent pas, mais qu’elles utilisent des gens en qui elles ont confiance, des gardiens du secret en quelque sorte, pour écrire à leur place

Enfin je digresse ptete un peu

Tout ça pour dire qu’un jour, quand on aura assez avancé en tant qu’espèce, et qu’on aura appris à considérer correctement le surnaturel, on trouvera une licorne qui acceptera de se montrer à nous

Pour le moment, on n’est simplement pas encore digne

Mais ça va venir. Je veux dire, si on ne s’améliore pas dans l’espoir de voir une licorne, rien ne nous fera jamais évoluer

Et on vaut mieux que ça bordel !

Id : FlipFlap N°321569 03:54
>>ILoveUnicorns
mec…

Extrait de conversation provenant d’un forum dédié au surnaturel

« Que dois-je savoir sur les ichtyans ? » interrogea Iuliana.

La commissaire et son nouvel acolyte remontaient une rue résidentielle banale, peuplée de maisons colorées à outrance. La zone était interdite aux véhicules des non-riverains, ce qui impliquait quelques centaines de mètres à parcourir à pied pour atteindre la bonne adresse. Sous la pluie. Iuliana avait décidé de mettre ce temps à profit pour en apprendre plus sur leurs premiers contribuables. Les recherches qu’elle avait menées la veille sur internet n’avaient rapporté au mieux que des ragots, au pire… elle ne savait pas ce qui était le pire entre les théories complotistes et les images d’hommes-poissons hyper sexualisées. Le web comptait plus que son lot de détraqués libidineux.

« Oh, ce sont des ichtyans que nous allons voir ? Cool ! C’est une race pacifique et polie : ils ne devraient pas poser de problèmes. »

Dante ne quittait pas son ton enjoué. La réaction fit pourtant grincer des dents la commissaire.

« Cela signifie-t-il que vous n’avez pas lu le dossier que je vous ai envoyé ce matin ?

— Non, j’ai pas eu le temps. »

Un peu plus et il haussait les épaules. Pris en faute et si peu concerné : ce type allait vite la rendre dingue. Elle n’était guère adepte des sanctions disciplinaires, mais s’il fallait en arriver là, elle n’hésiterait pas. Ce gamin avait besoin d’un bon remontage de bretelles en règle, que ça lui plaise ou non.

« À l’avenir, je vous prierai de prendre connaissance des documents que je vous communique. Il est important que vous soyez informé de la teneur de nos missions. Je dois pouvoir vous faire confiance sur votre préparation, nous ne visiterons pas toujours des races pacifiques et polies. »

Il hocha la tête :

« Je vous prie de m’excuser. »

Les mots sonnaient faux, presque serviles. Rien à voir avec l’attitude qui se dégageait physiquement de l’inspecteur. Iuliana se promit de le lui faire regretter. À cause de lui, elle perdait son temps. Elle avait perdu son temps en l’attendant, elle perdait son temps en l’écoutant et elle perdrait probablement son temps en lui passant une soufflante. Parce qu’elle allait finir par craquer, elle le savait.

Elle préférait renvoyer l’image d’une femme sûre d’elle et de ses capacités, toujours calme en toutes circonstances, car elle avait tout sous contrôle. En théorie. Car Dante avait trouvé le bouton panique, le disjoncteur berserk. Il titillait la corde sensible, comme un horrible gosse tripote ce qu’on lui interdit de toucher : juste pour le plaisir de braver l’autorité. Vingt minutes qu’elle l’avait rencontré et elle sentait déjà ses nerfs à vif.

Elle reprit pourtant calmement :

« Connaissez-vous la famille Cavalla ?

— Ce nom me dit quelque chose, mais impossible de mettre le doigt dessus ! »

Les mots avaient jailli spontanément, mais Dante paraissait maintenant en train de réfléchir. Un peu plus et il se tiendrait le menton dans la main en plissant le front.

Avant qu’il n’ait pu trouver, ils atteignirent la maison des Cavalla. La demeure, riche et cossue, dominait une rue pentue et s’ornait même d’une tour. Qui possède une tour sur sa baraque ?

Les lieux parurent rafraîchir la mémoire de l’inspecteur.

« Mais oui, les Cavalla ! C’est l’affaire des barils de morue ! »

En réponse à l’incompréhension affichée de sa supérieure, il prit un air grave et un ton docte :

« Une sombre affaire d’injustice sociale, un épisode peu reluisant de l’humanité face au surnaturel. Vous n’imaginez pas toute l’iniquité que subissent les surnat’ au quotidien. C’est notre rôle de les protéger de la mauvaise foi humaine. »

Cette tirade ne collait pas du tout au personnage. Le petit branleur qui se trouvait une conscience professionnelle : une nouvelle donnée à ajouter au portrait du bonhomme. Dante dut s’apercevoir qu’il s’était un peu abandonné, car il replongea dans son attitude nonchalante.

« Je vous expliquerai en détail plus tard, c’est un peu long. En tout cas, Cavalla m’en doit une. J’ignore ce que vous lui reprochez, mais c’est un gars bien. »

Iuliana ne prit pas la peine de lui expliquer la raison de leur déplacement. Il n’avait qu’à lire ses mails, et, de toute manière, il devait jouer au consultant plutôt qu’à l’agent sur cette mission. Il suffisait qu’il se taise et qu’il sourie. Si sa présence pouvait apaiser le contribuable, ce n’était que du bonus.

La commissaire remonta l’allée et sonna, Dante sur les talons. Après une brève attente, la porte s’entrouvrit pour laisser apparaître une main palmée ainsi qu’un un œil globuleux.

« C’est pour quoi ? »

La voix trop aiguë agressait l’oreille. Elle n’avait pas vocation à résonner dans l’air, ce ne pouvait être son environnement naturel. Son croassement obligeait à prêter une attention toute particulière pour saisir le sens des mots. Sans compter les bruits de déglutition qui émaillaient le discours.

Iuliana aurait aimé en voir plus de la créature. Les doigts grisâtres se terminaient par des boules, probablement des ventouses. La membrane translucide qui les reliait tendait plutôt vers le rose.

La commissaire prit son intonation la plus neutre et présenta sa carte. Sans sourire. Les sourires rendent sympathique, mais font aussi paraître faibles. Surtout lorsqu’on est une femme.

« Bonjour, Monsieur. Je suis la commissaire Richter, et voici l’inspecteur Dante. Nous souhaiterions nous entretenir avec vous. Pourrions-nous entrer ? »

L’œil la dévisagea, puis sauta par-dessus son épaule pour s’intéresser à Dante, sur lequel il s’attarda plus que nécessaire. Alors que Iuliana allait réitérer sa requête, la voix nasillarde reprit :

« Dante ? Andrea Dante ? L’inspecteur de l’affaire des barils de morue ?

— Bonjour Marco ! »

La présence familière sembla apaiser leur hôte qui ouvrit plus largement la porte pour les laisser pénétrer dans la maison.

« Heureux de vous voir, Andrea. Vous pouvez entrer, mais ne faites pas trop de bruit, les petits dorment déjà. »

La créature se dévoila dans toute sa… splendeur. Sa gorge protubérante révélait dans sa transparence tous les organes qui la composaient. Les veines sombres formaient un quadrillage mouvant à chaque battement de cœur. Plus dérangeant, son œsophage se tordait à chaque déglutition pour laisser circuler les imposants morceaux de poisson que l’être avalait sans les mâcher. Les infortunées bouchées parcouraient lentement le chemin qui les conduisait à leur fin, sans manquer l’opportunité de faire profiter à tous les observateurs de leur dernier voyage. Ils évoquaient des mulots gobés par un serpent.

Iuliana parvint à s’arracher à ce sinistre spectacle pour contempler le reste de l’individu. L’ichtyan devait toiser deux mètres une fois déplié, mais il s’écrasait tant sur ses jarrets qu’il ne dépassait pas son interlocutrice. Sa peau glauque luisait d’une mucosité qui s’accumulait tout particulièrement dans les creux d’une face trop amphibienne pour être rassurante. Ses yeux vitreux s’ornaient d’une pupille verticale que cachaient, à intervalles irréguliers, des paupières pourpres. Ses proportions générales paraissaient toutefois humaines, si l’on exceptait ses membres démesurés.

La commissaire avait vu des photos, mais aucune n’aurait pu la préparer convenablement. Il fallait vivre la rencontre pour comprendre l’aberration morphologique qui se tenait face à elle. Le sentiment de répulsion faillit l’étouffer, mais elle se reprit. Elle allait devoir s’endurcir : ces choses faisaient désormais partie de son monde.

La créature cachait ses attributs sous un short de bain à fleurs trempé. L’avaient-ils tiré de la douche ?

Iuliana comprit qu’elle s’était profondément fourvoyée lorsqu’elle pénétra dans la pièce principale : l’eau coulait partout. Elle saisit également que cette mission allait être bien plus pourrie que prévu. Rien ne pouvait se passer convenablement dans un tel environnement.

Une fresque sous-marine recouvrait chaque surface à sa portée, du sol jusqu’au plafond. Le ventre d’une tortue occupait aisément la moitié d’un mur, tandis qu’un banc de poissons multicolores semblait danser en face. Iuliana resta plantée dans l’entrée pour tenter de trouver une logique à toute la débauche de couleurs qui l’entourait. Les bleus dominaient, naturellement, mais les créatures aquatiques rivalisaient de chatoiement pour attirer l’attention, alors que le mobilier tâchait de se fondre au mieux dans cet environnement. La télé enfermée dans une boite transparente trônait au centre des lieux, le plus loin possible des cascades qui se déversaient des hauteurs. Un canapé emballé dans du plastique, une table basse de la même matière et quelques étagères recouvertes de livres sous vide complétaient le tableau.

L’onde débordait de toute part, cavalait sur les cloisons jusqu’à éclabousser les caillebotis peints. Un astucieux système de pompe devait permettre la gestion de toute cette flotte, ou alors la facture se comptait en dizaine de milliers chaque mois.

« Vous venez, Commissaire ? »

Dante la fit sursauter. Rappelée à l’ordre, piquée dans son orgueil d’avoir baissé sa garde, Iuliana discerna le mépris de l’ichtyan dans le regard qu’il lui lança. Les deux mâles avaient poursuivi leur route vers la pièce suivante pendant son égarement. Il y avait beaucoup d’éléments à digérer d’un coup dans cet univers inouï, parfaitement étranger à tout ce qu’elle avait connu. Si le surnaturel avait dévoilé sa réalité depuis dix ans, les deux mondes ne s’étaient pas encore entièrement mélangés. Et dans le milieu de Iuliana, tout avait toujours été logique, rationnel et appréhendable.

Ici, elle était perdue. Elle se glissa dans sa peau de commissaire avec difficulté, comme dans un costume mal ajusté, trop étroit aux épaules :

« J’arrive. »

En prenant garde aux endroits où elle mettait les pieds, Iuliana rejoignit l’inspecteur et leur hôte. Une cataracte rugissante les attendait. En effet, nulle porte ne séparait les différentes salles de la maison ; au contraire, une arche offrait un passage qui eût été agréable, n’eussent été les litres d’eau qui formaient un rideau un tantinet humide entre les pièces à vivre.

Qui avait pu avoir une idée aussi indubitablement inepte ? Quel esprit dérangé, quel empaffé, quel foutu bougre de sagouin s’était réveillé un matin en se disant que les cascades domestiques manquaient au monde ?

L’ichtyan plongea dans la salle suivante sans sourciller et Dante l’imita sans la moindre hésitation. Les tonnes de liquide s’écrasèrent sur sa chevelure séchée un peu plus tôt, sur son costume au rabais et sur ses souliers pas vernis. C’était bien la peine qu’elle l’ait rendu présentable !

Un profond soupir plus tard, un parapluie s’ouvrit et Iuliana traversa l’onde bien à l’abri. Elle ne tint compte ni du regard atterré de l’homme-poisson, ni de la mine désapprobatrice de son coéquipier, ni de la déco de tout aussi mauvais goût – une bande de dauphins ricanait sur le mur le plus proche – et referma son pépin comme s’il s’agissait du comportement le plus naturel au monde.

L’ichtyan, bascula dans l’hostilité ouverte. De sa voix ridicule, il se mit à japper :

« Mais vous êtes complètement cinglée ! Ça porte malheur ! »

Les glapissements indignés durent se prolonger sur des fréquences inaudibles à l’oreille humaine, car une morue en monokini rappliqua aussi sec. Son torse glabre dessinait des muscles affûtés, mais ne présentait ni sein ni tétons, à l’instar de son compagnon. Seules les multiples breloques dont elle s’était affublée et le simulacre de maquillage dont elle s’était tartinée l’identifiaient comme femelle. En réalité, elle était plus grande, plus grosse et encore plus difforme.

D’ailleurs, elle n’évoquait pas plus que son conjoint un poisson. Celui qui avait décidé que ces êtres s’appelleraient des ichtyans devait avoir un sacré coup dans le nez : ces créatures ressemblaient plutôt à des grenouilles-garous.

L’homme-poisson foudroya à nouveau Iuliana en voyant l’affolement de sa compagne, puis se mit à coasser pour l’apaiser. Sa gorge gonfla et se vida au rythme des stridulations, bientôt reprises en chœur par la femelle. Le couple joignit ses mains, les serra, les agrippa, et les lieux résonnèrent d’une complainte monotone. Parfaitement insensible à leur ridicule comédie, Iuliana tira une chaise pour s’installer à la table de plastique blanc et sortit une liasse de documents des poches intérieures de son trenchcoat. Dante la rejoignit avec un sourire. À mi-voix, il lui confia :

« Ne vous inquiétez pas, ils vont finir par se calmer tout seuls. Ils ont tendance à partir au quart de tour, mais ça ne dure jamais longtemps. »

Iuliana n’était pas inquiète. Son ton aurait pu trancher une gorge laissée à sa portée :

« Je n’ai pas de temps à perdre, aussi je vous prierai de bien vouloir venir discuter. Nous avons des questions à vous poser. »

Dante soupira ostensiblement. Il n’avait qu’à gérer les grenouilles avant s’il ne souhaitait pas qu’elle intervienne. L’ère de la diplomatie était révolue depuis qu’elle avait failli prendre une douche. De leur côté, les ichtyans se figèrent dans une attitude parfaitement impossible à un être humain, se regardèrent en clignant de leurs grands yeux poisseux.

« Ce ne sera pas long, nous ne souhaitons pas vous importuner, » glissa Dante.

Voilà qu’il jouait au bon flic maintenant ! Il voulait qu’elle endosse le rôle du mauvais ? Il n’allait certainement pas être déçu. Il paradait comme un jeune premier alors qu’il ne savait même pas la raison de leur présence ici. Elle aurait aussi bien pu avoir pour projet de mettre les ichtyans en taule qu’il continuerait à arborer son sourire rassurant.

Son intervention toutefois sembla à nouveau payer, car les créatures s’installèrent de l’autre côté de la table, leur attention désormais entièrement focalisée sur la commissaire. Après un signe de tête à la femelle, Iuliana reprit les choses en main :

« Madame, Monsieur, je vous prie de nous excuser pour cette intervention tardive. Nous représentons la Brigade Spéciale Surnaturelle du Recouvrement et souhaiterions quelques explications sur votre déclaration fiscale de l’année dernière. Je comprends que vous n’êtes pas mariés, j’en ai une à chacun de vos noms. »

Iuliana leur tendit des documents qu’elle fit glisser sur la table. À ce stade, il fallait se montrer ferme. Elle avait été plus que surprise en étudiant les fichiers. Un coup de fil au service des allocations familiales l’avait convaincue qu’elle menait une enquête légitime.

L’ichtyan se saisit des papiers et les parcourut des yeux. Il cracha :

« C’est quoi le problème ?

— Vous confirmez qu’il s’agit bien des déclarations que vous avez remplies et que les informations inscrites y sont exactes ? »

Les pupilles verticales s’attardèrent sur les chiffres. Sa femme le regardait avec une anxiété qu’elle ne tentait pas de cacher. Cette attitude pouvait donner lieu à deux interprétations : soit ils avaient effectivement quelque chose à se reprocher, soit madame n’y connaissait pas grand-chose au fatras administratif. Iuliana aurait aimé être plus instruite sur cette race pour comprendre quels étaient les équilibres en jeu dans de tels couples. Elle mesurait en cet instant ce que le SS avait à lui apporter et combien elle ne pouvait s’en passer, même si elle le souhaitait. Elle regrettait d’autant plus le retard de son coéquipier, car elle sentait confusément que la situation du jour pouvait se révéler épineuse si elle ne prenait pas garde à ses déplacements. En terrain inconnu, mieux valait garder profil bas, or, elle s’en savait tout bonnement incapable.

« J’ai pas les chiffres en tête, mais c’est quelque chose comme ça ouais. Je vois pas le problème, » réagit enfin l’homme-poisson d’un ton ouvertement hostile.

La grenouille commençait à sortir les dents – si tant est qu’elle en ait. Elle ne prenait même pas la peine de cacher la haine qu’elle ressentait à l’égard de Iuliana. Celle-ci tâchait désormais de déterminer si cette antipathie lui était destinée en sa qualité d’agent du gouvernement ou parce qu’elle mettait précisément le doigt sur un sujet épineux. Ce ne serait pas la première fois qu’un bienheureux bénéficiaire cracherait dans la main de son donateur. Ces créatures ingrates, malgré leurs allocations, leurs allègements d’impôt, leurs subventions particulières pouvaient encore se plaindre de n’être pas traitées comme des citoyens normaux. Elles aspiraient à se fondre dans la masse tout en préservant leurs petits avantages bien confortables, mais elles ne pourraient jamais être parfaitement intégrées. Elles aimaient vivre dans des baignoires géantes !

Iuliana ne cachait plus son antipathie :

« Vous déclarez, monsieur Cavalla, avoir cent-douze enfants à votre charge. Outre le caractère aberrant d’une telle affirmation, nous avons été surpris par votre capacité à les héberger dans un domicile de quatre-vingt-quinze mètres carrés. Pourriez-vous nous éclairer ? »

L’ichtyan regarda sa compagne un temps plus long que nécessaire, puis Dante, avant de se reconcentrer sur Iuliana. Son expression indiquait le mépris qu’il lui portait :

« Vous connaissez vraiment rien à rien en dehors de votre petit milieu de bourge, hein ? On est que de la vermine bonne à exterminer pour vous, c’est ça ? »

Dans le mille, Émile !

« Je ne vois pas ce que cette affirmation apporte au débat, monsieur Cavalla. »

Elle n’aurait pu être plus cassante désormais. Touchée en plein cœur de sa conscience professionnelle, prise en faute, elle se hérissa. Elle ne s’était pas renseignée autant que nécessaire, n’avait pas pu le faire. Elle aurait dû s’excuser, elle aurait pu se calmer et trouver une issue pacifique à cette confrontation.

Elle n’en avait pas envie. Cet abruti la menait en bateau pour ne pas répondre à ses questions, et son crétin de collègue regardait la scène les bras ballants. Elle jalousa en cet instant les créatures surnaturelles pour leur potentiel à désarçonner leurs interlocuteurs. Quelques effets spéciaux auraient pu agrémenter joliment sa colère. Elle les appela de ses vœux.

Comme le voulait la froide réalité, elle resta juste normale en apparence, mais l’ichtyan ne s’y trompa pas. Avec un léger geste de recul, il releva les mains en signe d’apaisement – ou pour tenter de se protéger ? – et débita :

« Ok ok, nous avions bien cent-douze petits l’année dernière. On en a perdu deux au début de cette année, mais ça reste un très bon taux de survie. Je peux vous les montrer si vous voulez, vous pouvez même les compter si ça vous amuse, mais ne les dérangez pas s’il-vous-plait, ils dorment. »

Iuliana acquiesça en silence et se leva. L’équilibre s’était rétabli, la grenouille avait compris quelle était sa place. Pour empêcher que la commissaire soit à nouveau prise au dépourvu, il fallait qu’elle obtienne de nouvelles sources d’information – elle ne faisait nullement confiance à Dante. Elle soupçonnait que toutes les réponses à ses interrogations devaient pouvoir se trouver au SS, mais elle n’avait pas encore reçu les accréditations nécessaires pour s’y rendre. Il faudrait qu’elle convainque son coéquipier de lui donner les accès, ou au moins d’intercéder en sa faveur. Il devait bien y avoir une bibliothèque, une base de données ou un quelconque bazar magique qui recenserait toutes les connaissances du Service. La liste verte devait avoir des fondements, des preuves. Les leçons sur les bestioles surnaturelles allaient devoir arriver à grands pas.

L’ichtyan conduisit la commissaire vers une autre sortie de la salle à manger. Comme par magie, la cascade d’eau sous l’arche fut suspendue en pressant l’interrupteur approprié, ce qui évita d’avoir à ouvrir à nouveau le parapluie. Trop superstitieuses, ces grenouilles. Ou parfaitement conscientes qu’il n’était vraiment, mais alors vraiment pas malin d’agacer un peu plus l’agent du fisc présent en leur demeure.

Ils se dirigèrent vers une porte – la première que Iuliana croisait dans la maison – qui tourna silencieusement sur ses gonds malgré l’humidité ambiante. L’obscurité les happa.

L’ichtyan referma le battant derrière un Dante étonnamment discret. Iuliana ne l’avait même pas entendu les suivre malgré les couinements de ses chaussures trempées. Le bruit omniprésent de l’eau ne devait pas aider.

La pièce arborait pour unique lumière la phosphorescence des nymphéas peints au plafond. Sous chaque feuille de nénuphar, une longue liane secouée par un courant d’air d’origine inconnue évoquait une racine aquatique. Sur toute la longueur du mur, un immense aquarium. L’homme-grenouille alluma une veilleuse qui dessina sur toutes les surfaces des reflets bleutés.

Si l’impression ne fonctionnait pas dans le reste de la maison, bien trop humaine et normale malgré ses bizarreries, l’effet sous-marin se révélait pleinement dans cet étrange lieu. Une sensation de vertige engloutit Iuliana tant la luminosité perturbait ses repères. Les esquisses irisées agressaient ses pupilles. Elle faillit tituber, se reprit, s’approcha de l’aquarium en espérant que son trouble était passé inaperçu. Dans l’eau, la vraie cette fois, des dizaines de créatures paraissaient dériver. Portées par les mouvements de l’onde, elles se laissaient entraîner sans réelle volonté. Des têtards. Les gosses de la grenouille et sa morue s’avéraient être des foutus têtards ! À peine plus longues qu’un pouce, les bestioles, qui devaient pourtant avoir atteint plusieurs années vue les déclarations fiscales, barbotaient paisiblement. Un peu de nourriture à poissons trois fois par jour devait suffire à leur bonheur.

Et pour ça, pour ces minuscules créatures, on accordait des allocations sociales d’un montant faramineux. Pour acheter de la bouffe à poiscaille et entretenir un aquarium. Ainsi, monsieur et madame les grenouilles pouvaient vivre dans une superbe villa parfaitement aménagée en piscine avec pour seule tâche d’empêcher leurs larves de canner. Dans un pays où l’immobilier s’était affolé depuis vingt ans et n’était plus redescendu depuis, il fallait être soit héritier, soit riche pour pouvoir s’offrir une telle demeure. La famille grenouille avait immigré voilà cinq ans, donc la première option était de facto exclue. Lui bossait comme manutentionnaire, elle était éducatrice dans un orphelinat… Pas de quoi se payer un manoir. Encore moins avec une tour.

« Il est temps de partir, messieurs dame du fisc. On est fatigués. »

La tentative de politesse tomba à l’eau, mais la grenouille ne se démonta pas. La commissaire lui offrit un dernier regard glacial :

« Bonne soirée. Je connais le chemin. »

Elle quitta la maison avec toute la dignité dont elle disposait encore, Dante sur les talons. La pluie les accueillit à bras humides lorsqu’ils sortirent. À l’abri de son parapluie, Iuliana descendait la rue à grands pas :

« Une race polie, hein ? Un peu plus et il nous crachait à la gueule à la fin ! s’indigna-t-elle.

— La politesse se doit d’être mutuelle pour fonctionner…  »

Elle n’avait vraiment aucune envie de l’écouter jouer les moralisateurs. S’il avait fait son boulot, la situation aurait pu se résoudre de manière beaucoup plus intelligente, et Iuliana n’aurait pas été prise en défaut. Elle sauta sur un autre sujet :

« Vous faites quelque chose demain ?

— Demain ? Non, rien, je suis pleinement affecté à votre service à partir de demain.

— Parfait, nous allons faire un tour au Service Surnaturel alors ! Rendez-vous à 8 h 30 au bureau ! »

Et sans plus de considération, elle sortit son téléphone portable. Sa tâche ici n’était pas terminée, elle souhaitait encore apporter une dernière petite touche, un petit cadeau d’adieu pour Cavalla. Dante la regarda faire avec curiosité, satisfait de n’avoir pas à se planquer sous le parapluie cette fois-ci.

« Service de révision de l’Administration des contributions directes ?

— …

— Oui, parfait. Je suis le Commissaire Richter de la Brigade Spéciale Surnaturelle du Recouvrement. J’aurais besoin que vous meniez quelques vérifications sur un couple de contribuables. Je vous enverrai les informations dès que j’arrive au bureau.

— …

— Merci, bonne soirée ! »

D’une humeur plus légère désormais, Iuliana trottinait vers sa voiture. Elle allait retourner au boulot, envoyer ce dossier, puis bouclerait deux ou trois recherches avant la soirée d’Alexander.

Dante n’avait visiblement pas tout compris, puisqu’il lui demanda :

« C’était pour quoi le coup de fil ? »

Ce fut dans un sourire qu’elle lui répondit :

« Un contrôle fiscal ! »

Commentaires

On découvre les mauvais côtés de Iuliana ! T'as l'air d'avoir fait un sacré boulot sur le lore surnat', c'est génial !
Et la petite discussion du début, c'est presque trop logique en fait... Inquiétant x) on se souviendra de PdF quand on découvrira véritablement la première licorne ahah - ou quand elle se révélera à nous plutôt !
 2
samedi 23 juin à 10h47
Merci Chimène, je suis très heureuse que les ichtyans t'aient plu. Iuliana peut en effet être quelque peu revêche sur les bords, même si je crois que ça fait beaucoup trop longtemps que ça couve en fait.

Et c'est cool que tu soutiennes ILoveUnicorns, je suis sûre que ça lui ferait plaisir de savoir que son avis est partagé :D
 1
lundi 25 juin à 18h42
Bien d'accord avec Chimène, c'est super bien pensé et très réaliste. Et voir le mauvais caractère de Iuliana s'exprimer au fur et à mesure est bien marrant, j'ai l'impression de suivre les pensées de Thalie obligée de bosser avec Abriel ; chacun son boulet, donc x)
 3
lundi 25 juin à 16h34
Chacun son boulet, comme tu dis :D Lequel va réussir à se débarrasser du sien en premier, là est la question !
 0
lundi 25 juin à 18h42
On en viendrait à devenir paranos quand on lit tout çà surtout quand vous intégrez des éléments de notre mode de vie -que l'on trouve barbant mais si normal- dans ce mode de fous où les êtres surnaturels ont des droits. Si ca se trouve...Ils sont partouuut !J'en suis deja à imaginer des romances entre Iuliana et notre cher Dante.D'ailleurs je suis en crush total sur ce pitre au fond tendre et toujours posé
 2
mercredi 27 juin à 21h21
Bienvenue dans la section commentaire de Prime de Fisc, YumeiroFlower !

Je suis désolée de rendre les gens paranos ahahah. Mais ça veut dire que le monde que je décris fonctionne plutôt bien donc je prends ça comme un joli compliment. Et oui, peut être sont-ils encore cachés, comme les licornes qui refusent de se montrer parce que nous ne somme pas assez évolués en tant qu'espèce...

Et je suis vraiment ravie que cet imbécile de Dante vous plaise ! Quant à sa relation avec Iuliana... L'avenir nous le dira.

Au plaisir de vous revoir sous un prochain chapitre ! :D
 1
mercredi 27 juin à 23h21
Voir le mauvais caractère de Iuliana est vraiment pas mal mais je pense qu'elle a plutôt intérêt à se renseigner sur toutes les créatures et ça au plus vite.
Pour le coup, première créature particulière et très intéressante. Je suis vraiment curieuse de voir les autres au fur et à mesure.
 1
dimanche 1 juillet à 16h29
Yup je pense qu'elle en a tout intérêt ! Sauf que ça fait un sacré bestiaire à intégrer d'un coup, elle a du boulot !
A très vite pour de prochaines créatures étranges :D
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dimanche 1 juillet à 19h35
En effet !
J'ai hâte! :D
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mardi 3 juillet à 15h37
Woaaah pour le coup Iuliana est légèrement peau de vache :O
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jeudi 12 juillet à 20h02
Elle peut être quelque peu garce lorsqu'elle est très contrariée et qu'elle sent qu'il y a un truc louche.
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dimanche 15 juillet à 11h38
Ah.ah d'accord !
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dimanche 15 juillet à 21h52
Mwhahaha. Iuliana remise à sa place, légèrement. J'adore comment elle se fait avoir sur le surnaturel. Et Dante ne l'aide pas du tout. XD J'adore XD Elle trouve le moyen de se rattraper, fidèle à elle-même. Et la dernière phrase le prouve.

Les descriptions des Ichtyans sont super, tout comme la maison. Je pouvais vraiment m'imaginer l'intérieur "ringard" et aquatique ~
Je continue ma lecture pour en apprendre plus ~
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lundi 24 septembre à 15h59
Yup, elle a un peu sous-estimé le monde dans lequel elle mettait les pieds, ça lui a coûté un peu de sa crédibilité, mais comme tu dis, elle se rattrape vite. Madame n'aime pas avoir tord !

Contente que tu aies pu patauger avec les ichtyans !
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mardi 2 octobre à 13h17