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Julie Nadal

samedi 26 mai 2018

Prime de Fisc

Chapitre 3

Le surnaturel s’est révélé voilà maintenant neuf ans. Il est apparu dans nos vies sans nous laisser le temps de nous y préparer : un jour, tous les démons, les vampires et autres métamorphes sont sortis de leur cachette et se sont imposés au reste du monde. Nous n’avons pu y échapper.

Pourquoi se dévoiler à un tel moment ? Cela faisait des siècles qu’ils vivaient dans l’ombre. Sauf que cette ombre s’est rétrécie, petit à petit. Avec le développement de nos connaissances et de nos moyens techniques, les zones laissées à leur libre domination ont peu à peu disparu. Physiquement d’abord, tandis que nous rasions les forêts et domestiquions les terres. Puis Internet est arrivé ainsi que les téléphones munis d’appareil photo ou de caméra. Les preuves se sont accumulées, elles ont fait le tour de la planète en quelques secondes.

Bientôt, nier l’évidence était devenu impossible.

Mais la cause principale de leur dévoilement fut probablement l’apparition du parasite NH-1. Ses victimes ont commencé à présenter des comportements étranges. Suspects. La population s’est emparée du phénomène en les qualifiant de zombies. À partir de ce moment, rien n’obligeait plus les autres créatures de l’imaginaire humain à rester cachées.

C’est ainsi que naquirent les « personnes en situation de normalité différente. »

Commissaire en chef O’Brian – Service Surnaturel

Son chef l’avait renvoyée chez elle avant qu’elle ne puisse protester :

« Rentrez vite et fêtez votre promotion comme il se doit. Nous gèrerons les affaires restantes en temps utiles, Nicolas a déjà repris une partie des dossiers. »

Ledit Nicolas l’avait gratifiée d’un clin d’œil. Qu’il soit au courant avant elle ne l’étonna pas vraiment, car elle savait la proximité qu’il entretenait avec Müller. Cette complicité justifiait d’ailleurs en partie son acceptation du poste : il n’y aurait qu’un seul remplaçant pour leur chef, qu’une seule opportunité pour deux candidats d’égale valeur. Si elle s’éloignait, elle accédait plus vite au statut de commissaire ; Nicolas aurait quant à lui la stabilité, car la BSR était désormais devenue indéboulonnable, mais il faudrait qu’il patiente un peu.

Elle ne tenait pas en place. À peine arrivée à l’appartement, elle jeta ses clefs de voiture sur le meuble de l’entrée et ressortit. L’excitation due à sa promotion frémissait toujours dans ses veines, à tel point qu’elle sentait son cœur battre frénétiquement, palpiter dans sa poitrine et dans ses tempes à un rythme anormal. Elle avait besoin de prendre l’air, d’évacuer le trop-plein d’une force qui bouillonnait en elle. Ses mains tremblaient tant elle avait envie de crier sa joie et son angoisse en même temps. Ce mouvement frénétique gagnait petit à petit ses bras, puis ses épaules dans un manque de contrôle qui la remplissait de honte. Impossible de calmer cet élan : la nouvelle dépassait trop les perspectives qu’elle avait soigneusement planifiées ces dernières années. Elle avait prévu de prendre du galon, mais pas aussi vite. C’était grisant. Et terrifiant.

Elle franchit les ultimes mètres hors de l’immeuble à grands pas, courut jusqu’à l’angle de la rue, dans une attitude puérile qu’elle regretta aussitôt. Pourtant, la dépense d’énergie, si futile soit-elle, l’apaisa suffisamment pour qu’elle puisse contrôler ses extrémités. Cet accès de joie lui donna envie de rire en direction du ciel indifférent qui lui crachait sa grisaille déprimante à la gueule. Commissaire. Foutu nom d’un chien de commissaire. Une occasion inatteignable, un saut en avant phénoménal. Elle devait appeler sa mère ! Ou plutôt, non, Alexander d’abord ! Ils allaient être si contents !

Mais elle ne contacta personne. Pour une raison qu’elle peinait à déterminer, elle souhaitait garder la nouvelle pour elle un peu plus longtemps. Se draper dedans et profiter de sa douceur sans interaction extérieure. Une fois officialisée, la promotion deviendrait pleinement réelle. Iuliana voulait bénéficier d’encore un peu d’onirisme, car elle avait du mal à croire qu’elle ne rêvait pas.

Puis le froid la rattrapa et elle accéléra l’allure pour ne pas geler sur place. Le temps maussade s’était transformé en une neige si fine qu’elle fondait avant même de toucher le sol.

Le quartier dans lequel ils avaient emménagé avec Alexander deux ans plus tôt, n’avait pas encore fini son expansion. Les prix aberrants du marché immobilier dans la capitale dissuadaient plus d’une famille de s’y installer, à tel point que la proche banlieue s’élargissait jusqu’aux confins du pays – pas très difficile pour un territoire de cinquante kilomètres par quatre-vingts.

Conséquence logique, la zone industrielle méridionale – située à moins de quinze kilomètres de la capitale – avait été partiellement désaffectée, et les hauts-fourneaux, autrefois méprisés, constituaient désormais un argument de vente. Des visites, payantes, étaient organisées régulièrement, comme si ces vieux bâtiments avaient gagné en noblesse lorsqu’ils avaient définitivement abandonné leur fonction première. La rouille érodait peu à peu la majesté conférée par leur immensité.

Iuliana s’engagea dans la promenade sous le ventre des géants. Elle déambulait le long des bassins, à l’ombre des infrastructures industrielles. Lorsque l’université nationale s’était établie à proximité, la ville avait aménagé les abords des hauts-fourneaux pour les rendre plus plaisants. Elle avait également réutilisé les installations les moins spécialisées pour créer un centre de recherche.

En conséquence, se promener sous les bâtiments vous propulsait immédiatement dans un autre univers, loin de l’activité financière du pays et de son avancée technologique. Des cuves multiples, des engrenages gigantesques et des tuyaux à foison : un retour en arrière ou une plongée post-apocalyptique. Iuliana n’aurait pas été surprise de voir apparaître un individu équipé d’un masque à gaz, d’un vieux manteau rapiécé et d’une arme d’un autre siècle. L’aurait-il attaquée ? L’aurait-il prise pour une ennemie ? Une anomalie ?

Le surnaturel devenait beaucoup plus tangible lorsqu’elle errait en ces lieux, là où il ne prenait que la forme de chiffres et de données dans la familiarité rassurante de son bureau. Ici, elle pouvait croire aux zombies et aux lutins. La science avait prouvé qu’ils existaient, mais le blocage demeurait dans son esprit, comme dans celui de tous les gens qui avaient passé la moitié de leur existence sans aucune occurrence à l’étrange. Balayer des années de certitude nécessitait un peu de temps.

Iuliana remonta son écharpe et fourra ses mains au fond de ses poches. La neige ne tenait pas au sol, mais le froid gardait ses crocs. Les minuscules flocons valsaient au gré de la brise, créaient un voile blanc qui occultait l’horizon. Toutes les distances en étaient raccourcies ; les hauts-fourneaux paraissaient la seule entité palpable en ce monde.

Impromptue, une silhouette sombre se détacha de ce décor virginal. La longue chevelure noire trahit immédiatement l’identité de l’homme que Iuliana se hâta de rejoindre. Il ne la vit pas arriver, car il contemplait la route derrière les bâtiments avec inquiétude.

« Bonjour ! Comment allez-vous ? Vous attendez encore votre épouse ? »

Il ne parut pas surpris et tourna vers elle son délicieux visage paré d’un doux sourire. Iuliana sentit des picotements fort peu avouables dans son bas-ventre, mais s’en cacha. Elle avait l’habitude désormais ; il lui faisait toujours le même effet.

« Mes hommages, miss Noctambule, vous êtes fort post-méridienne aujourd’hui, je ne croyais pas vous croiser jamais à la lumière du jour. J’attends ma douce qui tarde à me revenir. Elle exècre le froid. »

L’étrangeté du discours ne l’étonnait plus. L’homme s’exprimait constamment dans un mélange de langage soutenu, vieillot et indéfinissable. Il paraissait sans cesse jouer un personnage, comme s’il souhaitait cacher ses secrets au monde. L’amour qu’il portait à sa femme – si tant est qu’elle existe – s’avérait en revanche sans faille. Chaque fois que Iuliana l’avait rencontré, chaque nuit où, insomniaque, elle avait déambulé dans le quartier pour se changer les idées, il attendait son épouse.

« Je vais vous tenir compagnie un moment pour vous distraire. Si vous le souhaitez bien entendu ! »

Il hocha la tête en guise d’assentiment. Bel homme, très bel homme en vérité, il dégageait une aura inqualifiable. Iuliana avait du mal à détacher son regard de ses traits, car ils possédaient une étrangeté qui la fascinait. La perfection de sa peau rasée de si près qu’elle paraissait parfaitement lisse même sur sa mâchoire ? Le bleu azur de ses yeux ourlés de longs cils ? Le caractère romanesque de cet être incroyable ?

Pour se donner une contenance, Iuliana s’appuya contre le dossier d’un banc solitaire, face à son interlocuteur. La neige fondue traversa ses vêtements, mais elle n’en tint pas compte, concentrée sur l’homme qui observait toujours la route au loin. Elle se demanda si elle devait briser le silence : ils avaient pour habitude de rester ainsi, taciturnes, sans qu’aucun semble trouver à y redire. Ce calme partagé devait trancher avec le tumulte de leurs vies quotidiennes pour qu’ils y goûtent avec tant de plaisir.

En définitive, Iuliana aimait la sensation qu’il n’attende rien d’elle. Nulle pression, nul besoin de se montrer sous son plus beau jour, nulle nécessité d’être parfaite : elle pouvait jurer, dire des idioties et même se laisser aller à avouer ce qu’elle pensait. Un îlot de paix.

Le temps s’étira, elle admira la neige tomber. Puis reprit pied dans la réalité :

« Votre épouse est encore en mission ?

— En effet, elle a été appelée ce matin pour une opération urgente. Les affaires internes n’attendent pas. »

À l’en croire, sa femme travaillait pour le gouvernement, les services secrets ou toute autre entité du même type. La facilité avec laquelle il lui avait révélé cette information poussait Iuliana à penser qu’il lui mentait. Ou qu’il inventait. Cet homme avait-il toute sa tête ? Elle en avait douté à maintes reprises, mais ne s’était jamais sentie en danger néanmoins. Un simple d’esprit bienheureux qui ne faisait de mal qu’à lui-même en guettant dans la nuit ou la neige.

Iuliana avait tenté plus d’une fois de l’entraîner dans un bar, à l’abri du froid, ou même de le ramener chez lui, mais elle s’était inexorablement heurtée à un refus poli. Peut-être avait-il cru qu’elle le draguait ? L’hypothèse n’aurait pas été si surprenante, elle avouait volontiers avoir un petit faible. Cependant, cette situation ne relevait que d’un fantasme, d’une rêverie agréable après une journée de travail difficile. Sa vie se ferait auprès d’Alexander, fiable et solide, perspective toute tracée sans fausse note. Quant à le tromper, Iuliana n’y songeait même pas. La fidélité grimpait en haut du classement des vertus cardinales, aux côtés de la loyauté et du respect de l’ordre.

Soudain, l’anonyme s’anima.

« Elle est là ! Je dois vous laisser miss Noctambule, bonne fin de journée ! »

Et oubliant par la même ses expressions désuètes, il fila en direction d’un pilier duquel dépassaient une tignasse blonde, un visage pâle et un bras nu. De cette distance, Iuliana ne put en voir plus, mais elle en tira au moins une conclusion : il ne mentait pas en ce qui concernait l’existence de sa compagne. Elle sourit face à tant de dévouement, rêva un instant de rencontrer quelqu’un qui l’aimerait autant puis remit les pieds sur terre : elle avait passé l’âge des contes de fées. Pourtant, le cœur plus léger, elle rentra pour retrouver son concubin.

***

Alexander ne tarderait plus. Assise sur le canapé, Félix sur les genoux, Iuliana attendait. Officiellement, elle lisait, un pompeux ouvrage sur les secrets de la persuasion, mais les mots ne s’imprimaient pas dans son esprit. En réalité, elle se consumait d’impatience. Les ronronnements réguliers du matou ne l’apaisaient pas, pas plus que sa petite tête noire qui venait se frotter dans sa main.

Iuliana mit fin à cette mascarade en se levant, sans égard pour son compagnon moustachu, ce qui lui valut un miaulement accusateur. Le regard outré dont il la gratifia disparut aussi vite que l’animal lorsqu’elle menaça de le réprimander. Les papouilles, très bien, mais seulement quand il le décidait !

La jeune femme se dirigea vers la fenêtre en s’amusant de l’arrogance féline, elle fut cependant rattrapée par l’impatience. Elle tenta de noyer son trouble dans la contemplation de la cité lumineuse, de suivre le tracé régulier des voitures pour distraire son esprit. Elle posa son front contre la vitre pour y trouver une fraîcheur réconfortante. Qui ne vint pas.

L’appartement surplombait le nouveau quartier. Coquet, pour ne pas dire cossu, il indiquait le niveau de vie élevé de ses occupants. La décoration pouvait paraître simple, mais il ne fallait pas s’y tromper. Les meubles coûtaient pour la plupart une somme rondelette et avaient été assemblés avec beaucoup de soin. Un canapé en cuir clair qu’on osait à peine toucher de peur de le tacher, quelques abat-jours sombres et des tableaux abstraits venaient renforcer le côté moderne. L’architecte d’intérieur qu’ils avaient embauché prônait la sobriété comme une vertu.

L’horloge eut l’impudence de sonner huit heures. Iuliana lâcha un juron fort peu élégant : le traiteur aurait déjà dû avoir livré le repas ! S’il tardait encore, Alexander rentrerait avant et elle aurait raté son effet. Elle grogna et s’installa dans le canapé. Le livre qu’elle avait pris pour s’occuper l’esprit se retrouva à nouveau manipulé, tourné et retourné, sans que la jeune femme en parcoure une ligne.

Elle ne parvenait pas à se concentrer sur autre chose que sa promotion, car elle trépignait de l’annoncer à son concubin désormais. Un poste d’un tel niveau n’aurait pas dû lui être accordé aussi tôt dans sa carrière, n’eussent été les centaines d’épées de Damoclès pendues au-dessus de la fonction. En outre, Iuliana possédait un tempérament un peu trop entier pour la Sacro-Sainte Administration langue de bois, ce qui aurait dû compliquer sa montée en grade. Et expliquait sa crainte de voir Nicolas choisi à sa place comme successeur de Müller.

Rien ne surpassait la loi aux yeux de la jeune femme : ni le pouvoir, ni l’argent, ni la raison. Le premier ne l’intéressait que dans la mesure où il permettait de protéger la loi, le second seulement dans le but de subvenir aux besoins du premier. La raison n’avait pour sa part pas voix au chapitre : les gens en étaient tout bonnement dépourvus.

Lorsqu’enfin la sonnette retentit, Iuliana bondit sur l’interphone en glapissant. Elle paya au livreur la commande en le sermonnant sur l’importance de la ponctualité, mais le gamin ne fit pas même mine de s’intéresser à son laïus. Il empocha l’appoint, déplora à voix haute l’absence de pourboire et disparut plus vite qu’il était venu.

Iuliana se hâta de ranger les plats réceptionnés au chaud. Elle se regarda dans le miroir le plus proche, nota la perfection de son maquillage et remit en place une mèche échappée de son chignon. L’occasion voulait qu’elle fasse un effort tout particulier. Loin de son tailleur habituel, la robe qu’elle portait ce soir-là soulignait son corps souple et élancé.

Initialement, elle avait acheté cette tenue en vue du prochain cocktail du fisc, haut lieu où il fallait être vu du gratin et placer les bons pions pour son avenir. Le morceau de tissu trop banal ne siérait désormais plus à son nouveau rang. Un commissaire se devait d’attirer les regards. Puisqu’ils allaient tous l’épier, elle se ferait un plaisir de satisfaire leur curiosité et de répondre à leurs excentriques attentes en leur présentant le personnage qu’ils imaginaient : l’implacable commissaire de la BSSR ! Hormis le nom de la brigade, ça avait une certaine classe !

La porte d’entrée l’arracha à ses pensées lorsqu’elle s’ouvrit sur un géant aux cheveux sombres. Il extirpa sa carcasse dégingandée du couloir, posa ses clefs sur le meuble du téléphone et entreprit de pendre son manteau. Iuliana tressaillit d’une attente enfin satisfaite et s’installa dans une attitude aguicheuse pour que son concubin la découvrît dès qu’il se retournerait.

Alexander sursauta :

« Tu es déjà rentrée ? Tu m’as fichu une frousse bleue ! »

Son visage austère ne se dérida pas au spectacle de sa tenue. Les cernes qu’il arborait creusaient des joues naturellement émaciées. Le sourire qu’il lui offrit pour adoucir ses paroles sembla lui réclamer une énergie qu’il ne possédait plus. Désireuse de le sortir de son apathie, Iuliana lui répondit avec enthousiasme :

« Oui, mon patron m’a laissée partir plus tôt pour fêter une occasion spéciale ! »

Elle put voir l’information faire son chemin sur les traits d’Alexander. Il ne réagit tout d’abord pas, puis ses yeux se posèrent sur elle, s’écarquillèrent. La vie retrouva un peu de place dans sa physionomie et transforma un homme fatigué en amant séduisant. Il remonta ses lunettes sur son nez.

« Et que se passe-t-il pour que tu te mettes tant en beauté pour moi ? »

Elle fit mine de s’offusquer sous le reproche, mais brûlait trop d’annoncer la nouvelle pour se lancer dans le guet-apens évident qu’il lui tendait. Nulle envie de débattre ce soir. Elle lui déballa son bonheur :

« Ma promotion ! Tu as devant toi la nouvelle commissaire de la BSSR ! Je signe demain ! »

Alexander s’approcha pour l’embrasser, une lueur de délectation dans le regard. Elle se lova dans l’étreinte qu’il lui offrait avec satisfaction, ravie de sentir combien la nouvelle le réjouissait. Il avait toujours aimé les femmes de pouvoir et ne cachait pas son admiration chaque fois que Iuliana faisait preuve d’autorité. À condition qu’elle aille dans son sens.

Alexander n’appréciait pas qu’on le contrarie, il avait des idées bien arrêtées sur ce qu’il voulait et comment sa vie devait se dérouler.

« Comment ça se fait que tu remplaces déjà le vieux ? Je croyais qu’il en avait pour encore au moins dix ans. »

Elle inspira, quelque peu douchée par la question. Qu’il ne remarque pas la lettre de différence ne la surprit pas réellement, mais comment lui faire vraiment comprendre la crainte et l’excitation qui se mêlaient en elle ? Alexander n’avait jamais été très intéressé par la nature même de son travail. Il savait qu’elle avait du pouvoir et un pistolet : en somme, bien assez pour contenter son fantasme.

Iuliana l’acceptait volontiers, le recouvrement devait paraître bien aride d’un point de vue extérieur. Elle décida de ne pas se perdre dans les détails de l’explication. Seule l’annonce de la promotion lui importait vraiment, elle ne souhaitait pas nécessairement discuter travail avec lui.

« La Brigade Spéciale Surnaturelle de Recouvrement – elle mima des guillemets pour souligner la pompe du nom – est une nouvelle brigade créée par le gouvernement pour lutter contre la morosité ambiante et le sentiment d’impunité qui règne autour du surnaturel. Avec la grève des zombies, tout ça… En clair, je suis la cheffe et j’ai le champ libre pour mener l’équipe comme je le souhaite.

— Oh ! c’est une nouvelle brigade ? Ma chère et tendre va devenir une célébrité ! »

Elle grimaça intérieurement, un peu déçue qu’il ne retienne que cet aspect de la chose. Responsabilités inédites propices à son épanouissement professionnel, risques immenses et plongée dans l’inconnu venaient s’ajouter à cette prétendue célébrité qui lui tenait tant à cœur. Mais Iuliana se morigéna : Alexander avait juste interprété ses paroles selon son propre angle de valeur, selon les mots qu’elle avait elle-même choisis. Elle n’avait mis l’accent ni sur ses pouvoirs ni sur sa joie, seulement sur l’importance qu’y accordait le gouvernement.

Alexander possédait également un poste à responsabilité en tant qu’inspecteur du travail, qui lui attirait son lot d’attention médiatique à l’occasion. Elle balaya donc ses reproches et préféra rabattre la conversation sur lui. Le terrain serait moins propice à toucher ses points sensibles.

Iuliana l’entraîna à table pour qu’il s’installe et s’assit en face. Une mine soucieuse entachait son attitude lorsqu’elle l’interrogea :

« Tu as l’air encore plus épuisé que d’habitude, Alexander. Que s’est-il passé, toujours cette histoire de zombies ? »

Alexander se renfrogna à cette simple question. Il enleva ses lunettes pour se frotter les yeux. Ses cernes créaient des ombres artificielles qui renforçaient le caractère aquilin de ses traits. Il évoquait plus que jamais un oiseau de proie.

Ses binocles replacés lui rendirent son air de hibou.

« La grève des zombies s’enlise et nous ne sommes pas à l’abri d’une généralisation. L’inspection du travail et des mines est sur le pied de guerre depuis un mois. Nous avons multiplié les visites sur le terrain pour essayer d’apaiser les tensions, mais il n’en est ressorti que des rapports à rallonge et des plaintes refusées devant le tribunal du travail. »

Sa tirade l’avait vidé de ses forces. Il s’affaissa sur sa chaise et se voûta vers la table. Sa grande taille le handicapait bien plus souvent qu’elle ne le mettait en valeur.

Il reprit son explication en jouant avec la fourchette posée devant lui :

« Ils n’ont toujours pas réformé le Code du travail… Alors toujours pas de procès possible pour la défense des droits des zombies. Toute l’industrie du bâtiment fait lobby contre un tel amendement : ils ne veulent évidemment pas perdre leur main-d’œuvre bon marché et insensible à la douleur. Et l’opinion publique s’en moque ! Tout ce que les gens trouvent à reprocher, c’est que les zombies leur volent leur travail. Dire qu’il y a dix ans, le BTP peinait à recruter dans notre pays… »

Le Code civil et la loi concernant l’impôt sur le revenu avaient été les premiers amendés, respectivement cinq et quatre ans plus tôt, pour introduire les « personnes en situation de normalité différente » dans la législation. Les créatures de tous poils pouvaient désormais bénéficier – mais surtout se voir appliquer – leurs articles, notamment ceux relatifs à la responsabilité civile et à l’imposabilité. Ainsi, tout citoyen pouvait poursuivre tout autre – en situation de normalité normale ou de normalité différente – pour obtenir réparation des dommages subis de leur fait. Et l’administration des contributions directes pouvait réclamer tous les impôts nécessaires à qui de droit, à savoir l’ensemble de la population.

En revanche, l’adaptation des règles du Code du travail pataugeait depuis des mois. Les discussions entre les syndicats et les parlementaires aboutissaient bien trop souvent à des joutes stériles. En outre, l’opinion publique se montrait hostile à des régimes dérogatoires et, attisée par les lobbys intéressés, menaçait d’une grève générale toute création de règles spéciales pour le surnaturel. En clair, on acceptait de pigeonner les nouveaux arrivants, mais on ne voyait nulle raison de s’adapter à leurs spécificités.

Dans une telle poudrière, nul doute que les missions de l’Inspection du travail devenaient un calvaire, pas étonnant qu’Alexander soit au bord de la rupture.

Il la tira de ses pensées avec une mine soucieuse :

« Au fait, tu n’as pas oublié le gala de charité tenu après-demain soir ? Il faut absolument que tu viennes, surtout maintenant que tu disposes d’un pouvoir notable dans ce pays !

— Non, bien sûr que non. Je serai là. Vingt heures devant l’Hôtel de Ville, c’est bien ça ?

— Je savais que je pouvais compter sur ma petite commissaire ! »

Ce dernier commentaire la fit culpabiliser : cet événement lui était complètement sorti de la tête. Entre les récents développements sur le plan professionnel et le peu d’intérêt qu’elle accordait à cette soirée, elle l’avait reléguée en dernière position de ses préoccupations. Heureusement qu’il le lui avait rappelé, elle imaginait sans peine le fiasco qu’un oubli aurait pu causer. Il comptait tellement sur sa présence… Elle aurait eu le cœur brisé de lui faire faux bond ainsi.

En poursuivant ses réflexions sur la question, elle réalisa qu’elle n’avait rien à se mettre puisqu’elle avait défloré sa nouvelle robe un peu trop tôt. Puis elle conclut qu’elle n’aurait qu’à passer acheter une tenue le lendemain en sortant du boulot pour remédier à ce problème.

Félix décida qu’il en avait assez d’attendre et miaula bruyamment. Iuliana offrit un minois charmeur à Alexander et prononça d’une voix excessivement suave :

« Je reviens, je dois gérer une urgence. J’ai peur qu’il fasse une crise d’hypoglycémie si je ne le nourris pas à son heure habituelle. Tu peux nous servir le vin ? Il est sur la desserte. »

Et elle disparut dans la cuisine après cette tirade beaucoup trop longue, pour reprendre ses esprits. Indifférent à l’incident diplomatique majeur qui venait d’être évité de peu, le chat sauta sur le plan de travail et s’assit près de ses gamelles vides. Sa queue touffue fouettait l’air d’une impatience qu’il souligna par un nouveau cri.

« Oui, ça vient, ça vient, vilaine boule de poils ! »

Iuliana le nourrit en se demandant comment dérider Alexander.

Lorsqu’elle revint chargée des plats commandés, le coup d’œil intéressé dont il la gratifia lui fournit un élément de réponse. Il n’y avait que deux moyens de garder les hommes, par le ventre… et par le bas-ventre.

Commentaires

J'ai l'impression que Iuliana est une grande amie donc je suis super contente pour sa promotion :')

Je sais pas pourquoi mais je ne le sens pas trop son mec.. ce n'est sûrement pas grand chose mais J'ai un peu de mal.. à voir dans les prochains chapitres.

Ça promet pas mal de chose pour la suite et je suis curieuse de découvrir tout ça!
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samedi 26 mai à 20h07
Un chat qui s'appelle Félix, quelle imagination Iuliana x)
Attention Alexander, t'as intérêt à regarder ta copine autrement que comme un fantasme sur pattes à l'avenir ! Elle mérite BEAUCOUP mieux que ça nanmého.
Il est intrigant le mec qui attend son épouse... Un vampire ? Une autre créature moins connue ? J'espère qu'on en saura plus sur lui !
 2
samedi 26 mai à 20h41
@Ama : Je suis vraiment très heureuse que tu considères Iuliana comme une amie !
J'ai cru comprendre que tu voulais lui mettre des coups de pelle à ce brave homme qu'est son copain... Je sens que le monsieur va devenir allergique aux pelles.

@Chimène : Iuliana est vraiment très douée pour trouver des noms aux animaux (ce n'est pas du tout moi qui n'était pas inspirée pour ce gentil minou).
Et tu auras effectivement plus d'infos sur l'inconnu mystère... Mais pas de suite ! :D
 1
samedi 26 mai à 23h02
J'aime bien cette ouverture sur la vie personnelle de Iuliana ! Même si c'est pas spécialement tout rose, voire un peu amer. (j'aime xD)
En plus on en apprend encore sur le système, c'est bien amené et ça nourrit ma curiosité sur l'univers !
"parasite NH-1" ça fait très H1N1 je sais pas si c'est voulu ^^'
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dimanche 27 mai à 10h43
Comme @Calisla, j'aime cet aspect personnel, et ça se mêle super bien avec la narration bien typée de Iuliana. Et bravo pour les « personnes en situation de normalité différente », c'est parfait^^
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dimanche 27 mai à 13h58
Merci Calisla et Juien !

Le nom du parasite est effectivement assez proche. NH sont les initiales du parasite (vous aurez plus d'infos au prochain chapitre ! :D)
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dimanche 27 mai à 21h23
Alors l'inconnu mystérieux à développer,
Son mec oulala...insupportable Je comprends pas qu'une femme qui semble aussi forte et intransigeante puisse accepté de se faire réduire à une image de "fantasme d'Alexander pour vous servir"
Je vais lire la suite x)
 1
jeudi 12 juillet à 19h42
L'inconnu mystérieux reviendra :D

Quant à Alexander... Les relations humaines sont parfois compliquées...
 1
dimanche 15 juillet à 11h37