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Marine Labaisse

dimanche 1 septembre 2019

Pêle-Mêle

Juste une journée

Il faisait froid ce matin-là, d’un froid comme on n’en avait pas connu depuis longtemps dans la mégapole que le flux continu des véhicules suffisait habituellement à réchauffer. Pas aujourd’hui. La pollution, bien qu’enserrant toujours les poumons des habitants, ne rivalisait guère avec le vent glacé qui soufflait sur Paris. La nuit avait laissé en souvenir des perles de givre sur chaque parcelle à sa portée – le sol, les murs, les bancs, les arbres ; tous se paraient de blanc. Malgré le sel jeté inégalement sur les trottoirs, les médias appelaient à la prudence et les hôpitaux déploraient déjà quelques entorses et de minimes fractures.

Dans son ridicule appartement parisien, un étudiant se préparait à affronter l’extérieur et la journée de cours qui l’attendait. En ouvrant sa vieille fenêtre pour juger de la température, il décida de troquer son polo contre un pull bien plus épais. Les partiels approchaient, il s’agirait de ne pas tomber malade. Quoique la tentative de se faire dorloter par sa petite-amie soit des plus réjouissantes, il préférait tout de même jouer la sécurité et s’arma de la panoplie du parfait frileux : bonnet, écharpe, gants ; rien n’y échappa. Ce fut avec un cri de guerre intérieur qu’il se lança à l’assaut du froid, bien déterminé à ne pas claquer des dents face à l’envahisseur. Demain, se persuada-t-il, il ferait chaud sur Paris.

La rue était déjà une petite victoire. Les corps se frôlaient, se serraient, et de ces contacts brefs se dégageait une chaleur unique qui réchauffait le cœur plus qu’elle n’était utile au corps. De temps en temps, une interjection surprise s’échappait de la bouche d’un passant que les couches de tissus avaient trop aveuglé et qui n’avait pas su éviter la collision avec un confrère. L’étudiant se faufilait dans la masse plus qu’il ne marchait, désireux d’arriver au plus vite dans les bâtiments de l’université. Peut-être seraient-ils chauffés. Il aurait dû prendre le métro, déroger de sa petite routine pour aller se coller à d’autres corps jusqu’à en suffoquer et supplier pour le froid mordant de la rue. Peut-être pas.

Puis un contact. Il aurait pu être anodin, venir et repartir comme tous les autres. Mais pour une raison inconnue, ce bras frôlant le sien déclencha un sentiment différent chez le jeune homme. Palpitations. Ce fut son tour d’échapper une exclamation alors que son cou se tordait déjà pour apercevoir le coupable d’un tel chamboulement. Il eut tout juste le temps de croiser un regard surpris que déjà l’inconnu disparaissait, noyé par la foule parisienne. De ce contact ne restait qu’un doux picotement sur sa peau et le souvenir de deux prunelles dont l’intensité coupait le souffle.

Déboussolé par cet inconnu – peut-être même était-ce une inconnue –, il arriva enfin à destination. Devant la porte de sa salle de cours, sa petite-amie l’attendait, son sourire visible au-dessus d’une épaisse écharpe carmin. Quand sa bouche maquillée se posa sur ses lèvres gercées, le jeune homme réalisa qu’elle ne fit pas chavirer son cœur comme il en avait l’habitude. Il frissonna, de froid. Elle lui parlait d’une voix enjouée, mais il ne l’entendait pas, malgré ses efforts pour lui prêter toute son attention. Quoi qu’il fasse, il ne pouvait s’empêcher de voir encore et toujours ces yeux légèrement écarquillés pointés sur lui. À quoi bon lutter ? Demain il ferait beau et chaud, se dit-il. Demain, il aurait oublié cette rencontre incongrue. Alors, juste pour aujourd’hui, il laisserait le souvenir d’un inconnu hanter ses pensées.

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