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Aloyse Taupier

lundi 25 mars 2019

Papier, violette, filante

Vingt-quatrième papier

24.


Au commencement, tout est noir. Il n’y a pas un filet de lumière, pas même l’ombre d’une ombre. Rien à quoi nos yeux pourraient s’habituer, puisqu’il faut qu’un rayon s’y reflète. C’est l’absence. Le froid.

Puis soudain, les étoiles apparaissent : elles éclairent tout de leur halo, elles illuminent la scène. Et c’est une toile marquetée de milliers de points sur laquelle elles lèvent le voile. Comme un soir d’été empli de lucioles. Magnifique. Pourtant, au milieu des orbes, un cercle parfait reste complètement noir. Noir et vide de tout. Un frisson parcourt ma nuque. C’est le néant. Le vrai Rien. La lumière y est attirée, mais elle ne pourra plus jamais en sortir. De même que tout ce qui s’en approchera. Est-ce qu’on continue d’exister si on tombe dedans ? Est-ce qu’il y a de la vie à l’intérieur ? À quel point est-ce vaste ? Combien de milliers d’années d’éléments ont été attirés ? Est-ce qu’il y a un fond ? Est-ce que tout a été détruit ? Sinon que reste-t-il ? Est-ce que tout s’est amalgamé ? Est-ce que certains objets ont fusionné ? Je pense que tout est mort et gelé à l’intérieur. Si rien ne se dégage de ce trou, c’est que tout est fini. Il n’y a que la mort qui ne dégage rien.

Les étoiles se multiplient encore, se rassemblent et se mettent à tourbillonner. De nouvelles teintes émergent, des dégradés de rouge, d’orange, quelques violets. De longues traînées de lumière serpentent et forment une spirale, infinie. En son sein repose une sphère chaude et chatoyante ; elle chasse le froid qui gelait mon cœur. Je veux profiter de cette vue, encore un peu plus.

Parfois, il arrive qu’un astre, ou plusieurs, quittent la gravité rassurante du cercle de leurs congénères. La faute en revient toujours à l’interaction de l’astre avec un autre cercle qui l’attire, ou à la rencontre malchanceuse de cet astre avec le vrai Rien. Il n’est pas difficile de deviner quelle situation renferme l’issue la plus heureuse. Dans les deux cas, la séparation est douloureuse et triste : pas étonnant que l’astre accélère après être sorti de son cocon. Il plonge de toutes ses forces vers l’inconnu pour y perdre son chagrin, pour s’y perdre aussi. On suit ce bout de nacre encore un moment, alors qu’il traverse l’espace et dépasse ceux qui sont plus lents que lui. Petit à petit, son éclat faiblit et on ne le voit bientôt plus. Ça y est : il a disparu. À l’endroit où il était ne reste que le vide. Un moment passe, triste. Brusquement, une gigantesque explosion débute, puis se propage jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre qu’une onde brillante et intensément lumineuse. Un dernier adieu, fulgurant. Tout devient noir. C’était une belle fin. Elle atténue un peu la mélancolie que je ressens.

La scène se modifie, et deux spirales étincelantes entrent en collision. Puis elles se séparent, et recommencent, se tournent autour et serpentent, jouent ensemble comme deux feux d’artifice, semant des étoiles un peu partout. Les dorés explosent, les vermeils et les bleus aussi, semblables à des vagues qui s’écrasent sur les rochers. Au fur et à mesure, le ressac se fait moins puissant, les jeux plus doux, les séparations moins fréquentes, et à la fin il ne reste plus qu’un grand tourbillon. Calmement, ce dernier tournoie, et ses couleurs chatoyantes circulent comme de vastes courants placides. Je voudrais m’y perdre, m’y noyer, m’entourer de ces couleurs à jamais.

On s’éloigne progressivement de cette vue envoûtante, à reculons. Un bout de terre bleu apparaît sur la droite, et c’est une sphère entière de glace qui émerge. Est-ce qu’il y avait de l’eau à l’état liquide avant ? Si oui, que s’est-il passé ? Est-ce qu’il peut arriver la même chose à notre planète ? Est-ce qu’il existe des extraterrestres des glaces qui vivent dans ce genre de climat et qui creusent des galeries, par exemple ? Ont-ils des animaux de compagnie ? Un jardin ? Ou est-ce que la vie est tout simplement impossible ? Je n’aurais pas envie d’aller là-bas, mais j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il s’y passe. Un autre morceau de roche apparaît à gauche, rougeoyant. La planète brille comme un énorme rubis et brûle intensément. Je me demande s’il y a des espèces qui peuvent vivre dans les flammes ; on dit que la salamandre en est capable, mais je ne sais pas si c’est vrai. Est-ce que, s’il y a des habitants, ils ressemblent tous à de grosses salamandres ? Des salamandres avec des pouces opposables pour pouvoir faire plus de choses ? Est-ce qu’ils sont capables de se nourrir d’énergie vu que rien ne pousse ?

La vision de ces deux mondes est agréable, le froid et le chaud ; je sens une douce quiétude s’écouler dans mes veines. La mélancolie n’est plus là, et c’est l’apaisement qui la remplace progressivement. Je me demande si les habitants des deux planètes ont conscience d’avoir des voisins, et s’ils s’entendent bien. Avec des climats si différents, peut-être qu’ils ne peuvent pas se rencontrer en vrai mais qu’ils s’envoient des messages ? Peut-être qu’ils se connaissent depuis des centaines d’années sans jamais avoir pu se voir face à face ? Peut-être que ce n’est pas quelque chose d’important dans leur culture et qu’ils sont heureux comme ça. C’est tout ce qui compte, vraiment.

On prend encore de la distance, toujours, jusqu’à ce que la toile devienne plus bleue, et qu’on ne voit plus que les étoiles, lointaines, dispersées un peu partout. La constellation de la Baleine apparaît et flotte un moment. Bientôt, elle est suivie par d’autres, comme celle du Dragon, ou de la Boussole. Selon les siècles et selon les pays, les descriptions du ciel diffèrent beaucoup. En Chine, des « maisons lunaires » rassemblent les ensembles de constellations et représentent des palais, ainsi que les personnes qui y vivent. Chaque société a vu ce qui lui ressemblait dans les étoiles, ce qui lui faisait écho, et les a cartographiées de cette manière. Je me demande si je peux faire ma propre carte, moi aussi. Je garderai peut-être quelques noms qui existent déjà, comme la constellation du Caméléon que j’aime bien et qui vient de passer, ou celle des Voiles que j’ai vue juste avant. Peut-être qu’on pourra comparer nos cartes à plusieurs.

Les dernières constellations s’estompent, et on peut maintenant contempler le ciel comme si on était allongé dans l’herbe. Cette vision reste un moment pour qu’on puisse en profiter largement, puis tout s’éteint. La séance est terminée, le planétarium ferme ; comme d’habitude, c’est avec la tête envahie de plénitude que j’en ressors. Je me sens bien, et mon cœur a été rassasié devant tant de beauté.

Je ne connais rien qui m’émerveille plus que l’univers.

Commentaires

Oooh, mais cette fin !
Aloyse, sans rire, j'ai l'impression de te lire décrire la vérité qui sommeille au fond de moi à chaque Papier, principalement les plus contemplatifs comme celui-ci. Et déplier ce dernier après avoir tout juste relu le dernier chapitre d'Ocrit m'a fait... un drôle d'effet, vraiment. Comme si, quelque part, la galaxie de Lumière s'était retrouvée dans le kaléidoscope de tes contemplations. Une fois de plus, et sûrement pas la dernière, merci :)
P.S. : "Avant, il n’y avait rien : ni espace, ni temps."
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lundi 25 mars à 11h41
Oh, ça me fait super chaud au cœur d'entendre ça :3 Je suis très très fan de tes descriptions dans Ocrit et dans L'Immortelle, surtout les moments très contemplatifs que je trouve extrêmement bien gérés, alors la boucle est bouclée ! On a la même façon d'approcher nos mondes, je crois bien :p Lire le dernier chapitre d'Ocrit aura une saveur toute particulière, je n'ai pas de doutes là-dessus ; j'ai hâte :3 Merci beaucoup à toi !
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jeudi 28 mars à 11h52
Oui, je pense que nos contemplations doivent se ressembler. En fait ça ne m'étonne pas, vu comment je me retrouve dans tes Papiers. Merci pour ces jolis compliments :3
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dimanche 31 mars à 22h15
Jamais l'espace n'a été aussi sexy.
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lundi 25 mars à 20h39
Wow...
En effet, après la lecture du dernier chapitre d'Ocrit, ça fait tout drôle. Vous évoquez les mêmes thèmes avec une sensibilité toute particulière.

Ce papier est touchant. Sa lecture est comparable à une marée montante qui nous berce et nous apporte son lot de surprises, de découvertes. On s'y noie et on s'y plait. Et puis, les derniers mots arrivent, la mer se retire, et on se sent... étrange. Apaisé. Quelque chose s'est passé en nous. Tu nous laisses des paillettes de sel dans le cœur.

Je ne m'attendais pas à cette fin, d'ailleurs ^^ On se sent tellement bien dans cette contemplation que le coup du plantétarium, c'est un peu comme la lumière dans la tronche à la fin de la séance de cinoch. Retour à la réalité. "Oh nooon c'est fini" haha.

Très sympa :)
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jeudi 28 mars à 17h48