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Benjamin Labbé

vendredi 28 mai 2021

Mycélium

Chapitre 2 - Arrivée

Le lendemain, des bruits de pas affolés et des quintes de toux rauques tirèrent l’Alchimiste de sa somnolence. Avant même qu’elle ne parvienne à ouvrir les yeux, des effluves doucereux d’humus et de moisissure la submergèrent. Un large sourire se dessina sur son visage encore pétri de sommeil : ils étaient enfin arrivés.

D’un bond somnambule, la jeune femme se jeta hors de sa couche et se précipita sur son bagage. Elle en extirpa sa combinaison et la revêtit. La tenue était composée d’une longue cotte de cuir huilé noir dont les pans arrivaient au niveau des genoux, de braies moulantes de même facture, d’une paire de bottes hautes et de gants qui remontaient jusqu’aux coudes. Chaque pièce était soigneusement enduite de l’onguent répulsif dont avait hérité le Mousse. L’ensemble offrait une protection contre nombre de vapeurs, poussières et pestilences, et constituait le premier achat de tout alchimiste désireux de conserver l’entièreté de ses fonctions métaboliques intactes. Enfin, un masque doublé d’une cagoule et doté d’un filtre venait surmonter le reste de l’armure. De petites visières rondes en verre cerclées de cuivre permettaient une certaine capacité visuelle, du moins jusqu’à ce que, inévitablement, celles-ci se couvrent de buée.

La plupart des alchimistes haïssaient ce genre de tenues. Si elles protégeaient leur propriétaire avec une efficacité irréprochable, elles faisaient également un travail admirable pour lui rendre la vie aussi incommodante que possible. La respiration devenait vite rauque, poussive, tandis que l’hypoxie s’installait méthodiquement. Chaque perle de transpiration séjournait dans le plus grand confort, blottie entre le cuir et la peau, bien à l’abri de tout vent. Enfin, la vision se troublait, à mesure que le souffle haletant du porteur embuait les visières, impossibles à nettoyer. Sans surprise, nombre d’alchimistes préféraient se contenter du masque, voire d’omettre toute protection, et ce au péril de leur vie.

La jeune femme, elle, adorait s’en revêtir.

Jamais elle ne se sentait aussi vivante qu’une fois pelotonnée derrière sa carapace de cuir brillante. La brûlure qui se répandait dans ses poumons la vivifiait. Éprouver son épiderme meurtri la réveillait. Et voir le monde à travers une couche de verre la rassurait. Ne pas risquer la mort par inhalation de cyanure était un petit plus fort appréciable.

Dehors, l’équipage s’agitait. Des marins passèrent devant la cabine, leurs mots distordus par les chiffes qui leur servaient de masque. L’un d’eux frappa à la porte et beugla une poignée d’avertissements que la jeune femme entendit sans écouter, avant de s’éloigner. L’Alchimiste, emmitouflée dans le cuir huilé, sentit son cœur s’accélérer. Une telle excitation ne l’avait pas envahie depuis longtemps, et la journée moribonde d’hier lui semblait un lointain passé. Elle inspira profondément et le filtre daigna lui jeter quelques bouffées d’air : elle était prête.

De sa main gantée, elle tira la porte à elle. Aussitôt, un nuage de spores verdâtres virevolta dans la pièce étriquée et se déposa sur les planches râpeuses. Quelques grains caressèrent la visière du masque avant de s’envoler, rejetés par une rafale marine. D’un pas calculé, accompagné des grincements du cuir, l’Alchimiste s’engagea dans la coursive qui menait au reste du navire. La mer se perdait dans la brume fongique, tandis que le plancher disparaissait lentement sous les spores.

Sur le pont, quelques voyageurs se terraient dans leur tente calfeutrée à la va-vite. Tuniques roulées en boule, peaux de bête, couvertures, sacs… tout ce qui pouvait servir à bloquer la poussière avait été utilisé ainsi. D’autres, paniqués, tentaient de forcer le passage vers les quartiers de l’équipage et se fracassaient mollement contre les matelots qui leur vociféraient de décamper. Enfin, deux ombres équipées de pied en cap observaient l’horizon vert-de-gris avec attention, appuyées contre le garde-corps. Le chahut arrivait assourdi, dompté, assagi, aux oreilles de la jeune femme, deux fois étouffé par le cuir et les spores. Même les moteurs semblaient désormais ronronner, leurs effluves sonores dévorés par le brouillard.

L’Alchimiste se fraya un chemin entre les tentes cendreuses et s’installa à quelques mètres des deux mystérieux observateurs. L’un d’eux la remarqua et la salua de la main avant de revenir à sa contemplation. L’autre, l’œil appuyé contre une longue-vue, ne prit même pas cette peine. L’érudite ne s’en offusqua pas : peu lui importait la froideur de ses congénères, d’autant plus en ces circonstances. Les gants en cuir de l’Alchimiste grincèrent contre les planches tandis qu’elle s’y appuyait, elle aussi. Un cyclopéen nuage sporifère dominait l’horizon de sa masse sombre, menaçant, fascinant, prêt à engloutir le navire et son équipage sans même s’apercevoir de leur existence. La Myconie, enfin ! Le voyage avait été rapide — moins d’une semaine — , mais la jeune femme avait l’impression d’y avoir passé les dernières années de sa vie.

Elle fouilla dans la sacoche de sa tenue et en tira une petite fiole vide. Une fois ouverte, elle la garda tournée vers le ciel et attendit. La poussière fongique ne tarda pas à s’y engouffrer, grain par grain. L’Alchimiste contemplait le verre, lequel devenait blafard, rouille et marécage à mesure que la semence s’y déposait. De nombreux académiciens avaient tenté d’importer des spores de Myconie et de les cultiver, mais aucun n’y était parvenu. Changer le substrat n’avait donné aucun résultat, pas plus que d’utiliser de la terre venant de la province. Tout au plus avaient-ils réussi à faire pousser quelques moisissures on ne peut plus locales. Les superstitieux criaient au démon et au surnaturel. D’autres, plus raisonnables, mettaient cela sur le compte des conditions climatiques exceptionnelles de la province. Et enfin, un troisième groupe — dont faisait partie la jeune femme — reconnaissait simplement l’avancement déplorable de la recherche en myciculture. Aucun des présumés spécialistes n’avait jusqu’ici réussi à faire pousser la moindre girolle, alors qu’y avait-il d’étonnant à échouer avec des spécimens aussi exotiques ? Qui, de tous les rats de bibliothèque qui peuplaient la guilde des alchimistes, pouvait prétendre connaître quoi que ce soit de la complexité de l’écosystème myconien ? La plupart n’y avaient même jamais foutu les pieds !

La fiole commença à vomir son contenu. D’un geste calculé, l’Alchimiste en effleura le col du doigt afin d’évacuer l’excès de spores et referma le récipient. Chacun de ses mouvements s’accompagnait d’un nuage de poussière, le moindre creux de sa tenue colonisé par les cendres. Combien de temps avait-elle attendu, le regard perdu dans cette petite bouteille ? Les deux ombres avaient disparu. Derrière, les tentes avaient cessé de s’agiter comme des animaux furieux et s’étaient désormais recroquevillées, endurantes, effrayées. L’Alchimiste se releva, la fiole toujours en main. Ses jambes grouillantes de fourmis menacèrent de se dérober et elle se rattrapa de justesse au garde-corps. Haletante de surprise, elle n’entendit pas les pas précipités arriver derrière elle et lâcha un couinement étouffé lorsque les paluches du Mousse la saisirent.

« Vous allez bien ? » demanda-t-il d’une voix dont l’inquiétude se perdait derrière des bandages de lin.

L’Alchimiste mit quelques instants à répondre silencieusement par l’affirmative, complètement prise au dépourvu. Puis, elle remarqua les mains qui la tenaient sous les épaules.

« Je vais bien, vous pouvez me lâcher », siffla-t-elle sèchement. Le Mousse s’exécuta immédiatement et s’affaissa sur lui-même en une nuée d’excuses, gêné de s’être fait rabrouer comme le gosse qu’il était.

Les remords refirent surface dans la gorge de la jeune femme et adoucirent son ton :

« Pardonnez-moi, vous m’avez juste surprise… »

Un sourire invisible — et épuisé — se dessina sur le visage de l’Alchimiste lorsqu’elle remarqua la couleur goudron des chiffes que le gamin portait.

« J’apprécie votre sollicitude, j’étais simplement perdue… dans mes pensées. Est-ce que le masque vous convient ? »

La posture du Mousse se raffermit quelque peu.

« Oh oui Madame ! J’ai pas toussé une seule fois depuis que je l’ai enfilé. Mon pote Lukas, lui, il s’est mis à cracher ses poumons dès qu’on est rentré dans le nuage. Il s’occupe de la chaudière du coup, y’a pas trop de poussière en bas.

— J’en suis ravie », répondit l’Alchimiste d’une voix feutrée.

Finalement, elle avait bien agi.

« Le Capitaine m’a demandé de faire revenir tout le monde dans les cabines, mais je pense que vous savez ce que vous faites… donc je me vois pas trop vous forcer si vous voulez pas », ajouta le Mousse avec un air entendu.

La jeune femme acquiesça d’un signe de tête. Effectivement, elle n’avait aucune envie de regagner sa cabine alors que le voyage devenait, pour la première fois, véritablement appréciable. Et si le Capitaine avait un problème avec cela, il pourrait toujours venir le lui expliquer en face. Avec la somme qu’elle lui avait versée pour embarquer, elle avait bien le droit de profiter de l’air marin si cela lui chantait.

« Combien de temps avant que nous n’arrivions ? » demanda-t-elle au Mousse, les yeux rivés sur sa tignasse désormais grise et cotonneuse.

« Je suis pas sûr, mais le Capitaine disait vers le coucher du soleil. Apparemment aujourd’hui on avance bien, la neige est pas assez épaisse pour bloquer les moteurs. Y paraît que des fois, la mer devient comme de la pâte tellement ça tombe dedans ! » répondit-il, excité par la perspective d’observer un spectacle aussi exotique. La jeune femme se sentit curieusement proche de ce gosse et, pendant quelques instants, s’inquiéta même pour lui. Il allait s’en sortir. Il était solidement bâti, avait probablement la meilleure protection de l’équipage, et les escales à Myconie ne devaient pas durer bien longtemps. Elle regarda le gamin droit dans les yeux, quand bien même celui-ci ne pouvait guère voir davantage que des visières. Elle espérait en tirer l’effet le plus intimidant possible

« Essayez de ne pas agiter la poussière en enlevant le masque et lavez-vous le visage à l’eau propre. Faites-le bouillir dans un pot avant de le remettre, ça n’abîmera pas l’enduit. D’accord ? »

Le Mousse acquiesça en silence et remercia à nouveau la jeune femme. Celle-ci le salua de la main avant de refaire face à la mer. Elle se concentra sur les bruits de pas du gamin jusqu’à ce qu’ils se perdent dans le clapotement des moteurs et des eaux. Puis elle soupira longuement : l’horizon était toujours sombre, vert-de-gris.

Plusieurs heures s’écoulèrent dans le faux silence assourdi du navire. Les sons mécaniques, aqueux et humains se mêlaient dans la brume fongique jusqu’à s’y perdre. L’Alchimiste avait poliment éconduit le Capitaine, lequel était parti en haussant les épaules. Elle avait payé d’avance après tout. Un marchand s’était mis à tousser si fort que sa tente secouée de spasmes manqua de s’effondrer. Les deux ombres avaient fait une nouvelle apparition taciturne avant de replonger dans les entrailles du navire. Rien de notable.

Au loin, dressée sur les eaux, une silhouette sombre perçait l’édredon de spores dont s’étaient enveloppés les cieux.

L’Alchimiste se redressa lentement, engourdie. La cendre fongique quitta les crevasses de sa tenue et se déversa le long du cuir huilé en une avalanche silencieuse. Apercevoir les traits indistincts de la Myconie réveilla ses sens. Ses extrémités hébétées répondirent avec difficulté, et la brûlure qui s’était terrée au fond de ses poumons s’en extirpa pour se répandre avec fracas dans sa gorge et sa bouche asséchées. Depuis quand n’avait-elle pas bu ? Mangé ? S’était-elle endormie un moment, avachie contre la rambarde ? Son esprit ne parvenait pas à remettre en ordre ce qui avait pu se passer entre le départ du Mousse et maintenant. Son corps, lui, n’avait plus aucun problème à exprimer ses doléances avec l’éloquence d’un esclave révolté. Soumise, la jeune femme décrocha ses yeux de l’horizon et se dirigea vers sa cabine d’un pas mal assuré. Des mouvements dans les tentes et à la sortie de la cale lui indiquèrent qu’obéir à ses impératifs biologiques était peut-être, pour le moment, la meilleure des solutions. Elle ferma la porte de sa chambre au moment où un matelot signalait bruyamment à ses camarades l’approche de la terre.

Abritée de la poussière fongique, l’Alchimiste retira soigneusement son masque pour se sustenter. À sa propre surprise, la moitié de l’outre disparut dans ses entrailles. Elle reprit son souffle puis jeta ce qu’il restait de la boisson dans la malle avant de la refermer, après quoi elle inspecta le bagage sous toutes ses coutures afin de s’assurer que celui-ci ne présentait aucune brèche où les spores pourraient pénétrer. Retrouver ses robes en soie couvertes de fourrure n’était pas le genre de surprise qu’elle désirait avoir en déballant ses affaires. Non pas qu’elle soit particulièrement attachée à ses vêtements, mais elle doutait de parvenir à en trouver d’aussi confortables en Myconie. Et surtout il y avait le cadeau pour son hôte qui, lui, en revanche, était irremplaçable.

Satisfaite de l’étanchéité de la malle, l’Alchimiste la traîna derrière elle, enfila son masque, et quitta la cabine sans daigner lui jeter un dernier regard. La couche miteuse ne lui manquerait pas. Le bagage, trop lourd pour qu’elle puisse le porter, creusait une tranchée dans la poudreuse vert-de-gris. En temps normal, elle aurait demandé de l’aide à l’équipage, mais quelque chose lui disait que les marins avaient, à ce moment, bien mieux à faire que de porter ses frusques.

La brume fongique s’était encore épaissie et il devenait difficile de distinguer l’avant du navire. Au loin, la silhouette de la côte perçait tout juste le voile vert-de-gris, laissait deviner les ombres colossales de châteaux oniriques, de tours distordues, de mains griffues et de pics effilés. Un rivage pareil à nul autre, les ébauches d’un monde jailli de fantasmes nocturnes. Chaque courbe et chaque pointe étaient une toile sur laquelle l’imagination de l’Alchimiste déversait ses huiles. Elle frissonna, à la fois envieuse d’en voir plus et fascinée par cet étal des possibles.

Sous les ombres, les humains du pont s’agitaient en tous sens. Les passagers démontaient leurs tentes, juraient en vidant la poussière de leurs sacoches et toussaient à s’en arracher les entrailles. Un marchand, à genoux dans la poudreuse, cherchait une bague à grand renfort de glapissements paniqués. Les matelots couraient de la cale aux cabines et des cabines à la cale. La jeune femme ignora autant que possible le raffut de ses congénères et alla se poster près du garde-corps, le regard perdu vers la côte. Le moteur crachota et pour la première fois depuis presque une semaine, le Naphta commença à ralentir.

Après plusieurs manœuvres sans doute plus difficiles à réaliser qu’elles n’en avaient l’air, le navire et ses passagers arrivèrent en vue des quais. Ou du moins, de ce qui en émergeait de la brume. Quelques silhouettes trahissaient d’autres galères arrêtées. Des lumières violacées et jaunâtres — les plus fortes et les plus proches — parvenaient à délivrer quelques rayons au travers du voile vert-de-gris. Sur le dock, une poignée d’ombres s’agitaient. L’une d’elle lança une corde lestée sur le pont, où elle s’écrasa en soulevant un nuage de poussière. Finalement, la passerelle claqua contre le débarcadère dans un bruit sourd.

Elle était enfin arrivée.

Plusieurs voyageurs s’engouffrèrent hâtivement le long de la planche en toussant. L’Alchimiste patienta. Contrairement à eux, elle n’était pas pressée. Elle n’avait rien à craindre des lieux et préférait se laisser accueillir plutôt que de forcer l’entrée. Ce n’est qu’une fois le troupeau crachotant loin devant qu’elle décida de s’engager à son tour sur la passerelle. Un rongeur curieux et cotonneux se jeta dans la voie tracée par la malle de la jeune femme et débarqua à sa suite, avant de détaler dans les recoins d’un tas de caisses. En contrebas, la mer clapotait contre la digue avec un bruit de marécage, l’eau devenue invisible sous une couche de spores. Le son, pourtant écœurant, fascina l’Alchimiste bien plus que n’importe quel hymne religieux. Déjà conquise par les lieux, la jeune femme remonta lentement la jetée. Un docker de plus de deux mètres de haut, couvert de voiles de pied en cap, la salua d’un petit signe de tête avant de grimper à bord du Naphta pour aider à en décharger la cargaison.

Arrivée au bout du quai, l’Alchimiste regarda autour d’elle. Comment allait-elle trouver la demeure de son hôte ? Elle savait que son manoir était juché sur les hauteurs de la cité… et cette information lui était parfaitement inutile étant donné qu’elle ne pouvait guère voir plus loin que son bras tendu. Des ombres émergeaient parfois de la brume vert-de-gris pour quelques instants, avant d’y replonger en silence. Des raclements étouffés se détachaient de la sourde cacophonie ambiante, accompagnés de quelques beuglements murmurés. Ses pas bruissaient délicatement dans le tapis de spores, trop épais pour que ses semelles approchent les pavés. Les bâtiments qui se hissaient sur sa gauche remplissaient des fonctions indéfinissables : entrepôts, capitainerie, taverne à marins… tous avaient la même façade fermée, austère, de pierres calfeutrées et de fenêtres troubles. Elle passa sous un lampadaire où se balançait une grinçante lanterne à mycènes. L’Alchimiste s’arrêta dans la vomissure brillante qui s’en écoulait — verte, maladive — et contempla la cage de verre avec un large sourire. À l’intérieur, de fins champignons luminescents s’épanouissaient sur une couche de compost, ravis de faire profiter le monde de leur éclat depuis le sommet de leur tour. La jeune femme se dirigea vers le prochain phare fongique — améthyste celui-ci — d’un pas redoublé.

Dès que l’Alchimiste eut quitté le port, les voies planes se changèrent en escaliers escarpés et ruelles torturées. Le poids du bagage commençait à se faire véritablement ressentir et le bras de l’érudite tirait douloureusement. Chaque respiration, haletante, bruyante, raclait ses poumons affamés d’air. Où était-elle ? Le labyrinthe urbain l’avait dévorée au moment où elle y avait pénétré. Aucun panneau, aucune indication. Les rares silhouettes humanoïdes susceptibles de la renseigner avaient glissé dans les ombres avant même qu’elle n’envisage de les accoster. Elle passa devant une taverne, dont l’entrée était décorée de lampions fongiques bariolés. Les bribes d’une gigue accompagnée d’un chœur de poivrots filtraient au travers des épaisses vitres. Au moins, la ville n’était-elle pas abandonnée.

Tant que la jeune femme grimpait, elle ne pouvait que se rapprocher de son objectif. Cela ne l’empêcha pas de pester à haute voix contre ses jambes malhabiles, contre sa malle bien trop lourde et contre son hôte. La buée envahissait peu à peu son champ de vision, tandis que des perles de transpiration lui brûlaient les yeux. Le soleil, englouti par les collines, se faisait désormais cruellement désirer. La brume, jusqu’ici couleur de marais, virait au noir d’encre, et même l’éclat des lanternes peinait à percer un tel manteau. À contrecœur, l’Alchimiste s’accorda une pause avant de se laisser glisser contre la façade d’une maison. Juste quelques instants, pour reprendre son souffle, permettre à ses tempes de cesser de pulser.

Par chance, un homme emmitouflé croisa son chemin et s’arrêta à sa hauteur. Dans un sifflement anoxique, la jeune femme lui demanda où vivait le Doyen. Pour toute réponse, le bûcheron — du moins, il semblait l’être au vu de la hache qui battait à sa cuisse — ramassa la lourde malle et lui fit signe de le suivre. L’Alchimiste s’exécuta en silence, trop épuisée pour protester.

Après plusieurs crochets et détours, elle se félicita de sa décision. Jamais elle ne serait parvenue à trouver le chemin qui menait vers la corniche où résidait son hôte. L’homme prouva qu’il n’était pas muet lorsqu’il lui demanda qui elle était et ce qu’elle venait faire ici.

« Je suis une alchimiste… de la capitale… et je suis en voyage d’études. Le Doyen a accepté de m’héberger », chuinta la jeune femme entre deux respirations rauques.

Elle ne sut jamais si le grognement que son guide émit en réponse signifiait qu’il approuvait, le contraire, ou s’il ne s’agissait que d’un accusé de réception. La fatigue — et une pointe d’appréhension — dissuada l’érudite de creuser la question.

Finalement, après ce qui sembla à l’Alchimiste une éternité passée à escalader une montagne invisible, le duo parvint devant un manoir aussi ancien qu’opulent, du moins selon les critères de la province. Chaque pierre avait été colonisée par des générations de lichen et nombre de chapeaux pointaient de la moindre crevasse. Le bûcheron déposa la malle dans la poudreuse avec une surprenante délicatesse, puis, d’un de ses énormes battoirs, frappa trois fois avant de se tourner vers l’Alchimiste.

« Bon séjour », grogna-t-il de sa voix ursine.

Après quoi, sans un autre mot, il s’engagea dans les ténèbres pour rejoindre la cité.

La jeune femme, aussi épuisée que confuse, poussa la porte ; la tira ; la poussa de nouveau ; agita la poignée ; tenta de regarder par une fenêtre ; retint un appel ; et enfin, implora silencieusement les planches impassibles avec un air dépité. Elle s’apprêtait à faire le tour de la maison lorsque la porte coulissa en grinçant.

« Elle résiste un peu. Entrez vite, Mademoiselle ! » annonça le faciès masqué qui dépassait de l’embrasure.

La voix, ancienne et teintée de bonhomie, n’avait pas une once de moquerie. L’Alchimiste ramassa sa malle et minauda un « merci » tandis qu’elle pénétrait dans la demeure.

Ou plutôt, dans le sas qui y menait. Dès qu’elle passa le seuil, son hôte lui tendit une brosse d’une main et lui désigna une bassine d’eau savonneuse de l’autre, après quoi il claqua la porte d’entrée avec vigueur.

« Nettoyez bien votre superbe tenue et rentrez dès que vous serez prête. Je vous prépare une infusion et de quoi manger ! » lui dit-il avec un sourire audible.

Puis il gagna l’intérieur de la maison et laissa l’érudite seule avec sa brosse, sa bassine et sa cotte de cuir.

L’exercice, bien que commun pour l’Alchimiste, lui sembla désespérément long et tortueux. Chaque mouvement éveillait dans ses bras de nouvelles douleurs. Ses muscles faisaient bloc face au moindre effort, et frotter sa malle lui donna l’impression de récurer le palais impérial. Néanmoins, la vue de l’eau souillée s’écoulant vers l’évacuation lui procura une intense sensation de satisfaction. Chaque bulle entraînait avec elle quantité de spores, chacune capable d’infecter un homme jusqu’à le rendre impotent. Garder la corruption du monde extérieur à l’extérieur était, pour les Myconiens, bien plus qu’une question philosophique. Contaminer sa demeure, c’était se tuer à petit feu, soi-même et tous ceux qui y seraient invités. Les coups de brosse redoublèrent d’intensité.

Ce n’est qu’une fois sa tenue redevenue luisante que l’Alchimiste commença à la retirer. Du haut du corps vers le bas, en gardant le masque pour la fin. Un torrent gelé frappait chaque étendue de peau libérée de sa pièce de cuir. La cotte, encore dégoulinante, termina pendue à un crochet. Enfin, la jeune femme dénoua les lanières de sa protection. Sa poitrine se gonfla avidement lorsque l’air vicié du sas y pénétra. Ses cheveux vomissaient des perles de transpiration glacée le long de sa nuque. L’Alchimiste se délectait de cette liberté retrouvée.

Elle s’accroupit, insensible aux protestations de ses jambes endolories, et vérifia que la malle était suffisamment propre pour être amenée à l’intérieur. Satisfaite, elle s’efforça de soulever le bagage jusqu’à la porte, laquelle glissa sans la moindre difficulté.

Surchargé, pensa l’Alchimiste dès son premier pas dans la demeure. Une colonie de livres dévorait la bibliothèque qui couvrait le mur du fond. Des essaims de tableaux prenaient d’assaut chaque espace encore vierge. Des bataillons de bibelots fortifiaient les hauteurs. Le sol, quant à lui, était le domaine des tapis, où courts et longs poils se battaient pour la domination du terrain. Les pieds meurtris de la jeune femme se laissèrent charmer par les avances des seconds. L’Alchimiste déposa sa malle près de la porte intérieure du sas, trop épuisée pour la traîner plus loin. Elle en tira cependant le cadeau pour son hôte — un imposant coffret qui avait monopolisé la moitié du bagage à lui seul — avant de suivre les effluves du repas en train de cuire.

Si la cuisine se trouvait également envahie par sa propre division de bric-à-brac, le plan de travail était quant à lui parfaitement ordonné. Penché dessus, le Doyen découpait un chapeau de bolet avec des gestes aussi vifs que précis. Il leva son visage encadré de cheveux hirsutes vers la jeune femme avant de rayonner d’un large sourire.

« Mademoiselle, prenez donc place ! Laissez-moi vous préparer un bon ragoût. »

L’Alchimiste acquiesça silencieusement et déposa le présent sur la table. Elle avait espéré faire une meilleure première impression que celle d’une harpie échevelée et crasseuse, mais la fatigue cumulée du voyage et de la montée l’empêcha de s’attarder sur de tels détails. Elle puisa néanmoins dans ses derniers trésors de bienséance pour présenter le cadeau à son hôte. Celui-ci, aussi intrigué que ravi, déposa son couteau et s’essuya les mains avant de venir le déballer. Les clapets du coffret s’ouvrirent sur fond de « vous n’auriez pas dû » et le couvercle se leva. Le faciès ridé s’illumina, tandis qu’il sortait une fraise — parfaitement intacte, mais d’un noir de jais — de la boîte tapissée de lin.

« C’est une vraie ? » interrogea le Doyen, observant le fruit comme un orfèvre un joyau.

« Oui, affirma l’Alchimiste avec une pointe de fierté, ce sont toutes des vraies. Cueillies il a un mois, mais aussi fraîches que si elles venaient de quitter leurs vrilles. Pardonnez la couleur, je n’ai pas eu le temps de perfectionner le processus. »

Pour toute réponse, le vieillard porta la fraise à sa bouche. Ses yeux s’embuèrent lorsque les sucs se répandirent sur sa langue, accompagnés de saveurs oubliées depuis des décennies. Il contourna la table en silence et enserra la jeune femme, qui se raidit immédiatement de gêne et de surprise quand la tunique en soie poisseuse se colla contre sa peau. Le Doyen la lâcha après quelques secondes interminables et recula d’un pas, visiblement ému.

« Mademoiselle, vous savez comment rendre une personne heureuse, déclara-t-il en regardant l’Alchimiste droit dans les yeux. La dernière fois que j’ai goûté une fraise, j’avais encore un plumage de corbeau sur le crâne. »

Il referma le coffret avec un air entendu et poursuivit :

« Je vais vous aider à monter vos affaires dans vos appartements. Délassez-vous donc jusqu’à l’heure du repas, je vous appellerai. »

La jeune femme le suivit, rouge jusqu’aux oreilles, plus que jamais consciente de la pellicule de déchets physiologiques qui la recouvrait.

La chambre dans laquelle le Doyen l’invita à entrer était dénuée d’une bonne partie des excroissances du reste de la maisonnée et sentait quelque peu la poussière. Mais elle n’en demeurait pas moins accueillante, et le lit couvert d’édredons exerçait sur l’Alchimiste une attraction toute particulière. Son hôte posa le bagage à terre dans un coin, pas le moins du monde affecté par son poids. Était-elle si frêle ?… Elle préféra ne pas songer à la réponse.

« Considérez cette chambre comme la vôtre, Mademoiselle. Il y a une baignoire dans la pièce en face. Nous discuterons de votre séjour autour du repas si vous le voulez bien », conclut le Doyen avant de s’en retourner à son plan de travail.

La jeune femme extirpa une robe propre de sa malle et rejoignit la salle d’eau, avec un dernier regard hésitant vers le lit.

L’Alchimiste y resta clouée pendant les deux jours que la brume fongique prit à se dissiper.

Commentaires

Eh bah, ça fait pas rêver la Myconie ! Et en même temps, c'est très intrigant. Vraiment hâte de découvrir quelles aventures attendent l'Alchimiste.
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samedi 29 mai à 11h38
C'est fascinant, bravo !
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lundi 31 mai à 21h10