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Karole Schifferling

mercredi 13 mars 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 7

PARANOIA

Dimanche 27 juin 2010, 9h34

Cela faisait trois nuits. Trois nuits que je ne dormais plus. Trois nuits que mon sommeil se fractionnait en phases de réflexion et de confusion. Les journées, longues, inutiles, me plongeaient dans un état de morosité tel que je n’en quittais plus mon lit. Je m’allongeais, m’imprégnais de musique et fermais les yeux. Pensais. Me souvenais…

Parfois, on m’apportait le téléphone. Des gens appelaient. Ma tante, des professeurs. Des étudiants dont je connaissais à peine le nom. C’était autant de nouvelles à donner, de mensonges à perpétuer.

Parfois, on ne m’apportait pas le téléphone. Mon père ignorait qui était au bout du fil, ça l’inquiétait. Et il n’en dormait plus, lui non plus.

Il refusait que je sorte. Du moins, que je sorte seule. Alors je ne sortais plus. J’étais attirée par les ruines de la ferme comme par une oasis en plein désert, et la raison me hurlait de ne pas m’en approcher. En faire abstraction me coûtait toute mon énergie.

Je me consumais à petit feu.

En l’absence de mon père, Ray m’avait emmenée sur la tombe de maman. Il m’avait aussi autorisée à quitter la maison ; il n’y avait que la forêt pour me revigorer, qu’il disait. Ainsi, quand mon père se rendait son travail, j’avais le droit de partir. Une simple condition : envoyer à mon complice un message toutes les heures, en précisant le lieu où je me trouvais. Et rentrer avant mon père, bien sûr. Ce que je promis.

Allongée dans l’herbe, écouteurs dans les oreilles, j’ouvris les yeux. La ferme des Durel se dressait sous mon nez. Le toit n’avait pas croulé davantage. La façade effritée n’avait pas repris de couleurs, et le jardin, supposément entretenu sur la butte où je me tenais, n’avait pas repoussé.

— Tu n’as pas quitté la ville.

Ces mots me revinrent à l’esprit. Je les laissai filer avec la brise, vers l’étang. Les champs s’étendaient comme d’immenses tapis dorés.

— Notre fenil est par là-bas. Je t’ai retrouvée au sous-sol.

Je fixai la tache sombre sur la toile du paysage. Elle correspondait bien au bâtiment dont j’avais traversé le plancher. Au fenil dans lequel Simon m’avait récupérée.

Pourquoi m’a-t-il aidée ? Pour ne pas avoir de cadavre dans son bureau, certes, mais… Pourquoi est-il lié à tout ça ? À sa place, en me découvrant, j’aurais, je ne sais pas, eu un blocage. Été choquée. Mais lui, a pris les choses sans inquiétude, sans méfiance envers mon discours. Sans surprise démentielle. Et il gardait ces billes, ces orbes ; il avait de quoi me ramener chez moi.

Ces choses que ma mère détenait, il les possède lui aussi.

Je me levai. J’époussetai son pull, noué autour de ma taille, puis empoignai mes béquilles. La grange à foin n’était pas tout près : une bonne marche m’attendait encore.

Arrivée sur le seuil, je coupai ma musique. Inutile de m’immiscer à l’intérieur ; le sol pourri avait bel et bien cédé. Je passai donc derrière le fenil, là où un tas de planches dormait. Un simple coup de canne dedans mit à jour l’entrée d’un tunnel. C’était déjà ça que je n’avais pas rêvé.

Respire. Doucement.

Je lâchai mes béquilles. Et, décidée, je me coulai dans le trou.

Tout était comme dans mes souvenirs. Le bureau m’attendait. Recouvert de papiers rendus illisible par les ans, de bougies depuis longtemps éteintes, il était la fameuse oasis dans mon désert de questions. J’ouvris ses tiroirs. Dans le premier, des feuilles volantes, des croquis et une boîte d’allumettes. Dans le second… une clé.

Oui ! Je m’en rappelle.

Je balayai la paille qui parsemait la terre. Une trappe se dévoila. Grisée, je glissai mes ongles dessous, la soulevai ; elle grinça et, à l’instar des images que m’imposait ma mémoire, elle protégeait un coffre. Deux claquements de clé plus tard, il s’offrait à moi.

Je demeurai interdite. Des ombres peuplaient l’intérieur. Je les tranchai avec ma main, tapotai les bords vers le fond de la boîte, jusqu’à sentir rouler sous mes doigts des objets familiers. Je venais de trouver des grosses billes. Elles faisaient la même taille, le même poids que celles de ma mère, et y ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Mon cœur s’emballa .

Du calme.

Dernière vérification : j’en secouai une. Elle s’illumi…

BIP-BIP ! BIP-BIP ! BIP-BIP !

Mon téléphone… mince, il m’a fait une de ces frayeurs !

Mon portable vibrait et hurlait en tous sens. Je reposai mes trouvailles dans leur coffre le temps de désactiver l’alarme.

10 :00

Envoyer message à Raymond

Cela faisait partie du pacte. L’heure de rassurer mon complice était venue :

« Tout va bien. J’ai planté mes béquilles près de la ferme abandonnée. Prochain message à onze heures. Merci encore… »

Envoyé

Je lançai ensuite l’application Alarme de mon téléphone. Il allait falloir que j’envoie un autre SMS une heure après, à la minute près. Sans quoi il allait s’inquiéter. Et, sinon, pourquoi ne pas programmer ces messages ? Ils s’expédieraient à la bonne heure, et je serais tranquille ! Pas de stress pour Raymond, et une liberté totale de mon côté…

Je contemplai les billes. Elles m’envoûtaient.

Comme si j’étais capable de rester là, à les regarder. Comme si j’allais me retenir d’y toucher, alors qu’elles renferment tout ce qui m’obsède. Celle que j’avais agitée s’éteignait déjà.

Un ultime moment de réflexion plus tard, je paramétrais les envois :

Alors, pour celui qu’il recevra à onze heures pile…

11 :00  : « Toujours en vie, j’arpente le monde sauvage en éloignant les herbes démoniaques à coups de cannes. Sinon, là, je ne suis pas loin des mines. Je ne reçois pas de réponse de ta part, peut-être un bug ? »

Ouais, c’est bien, ça ; s’il m’écrit un SMS, ça justifiera mon silence. Ensuite… pour être plus crédible, on va envoyer le suivant à, disons, midi et six minutes.

12 :06  : « Woups, en retard mais toujours là ! J’ai pas trop faim… Je rentrerai plus tard. Si Beth est là, dis-lui que je squatte chez Sam. Et dis la même chose à Jules. À moins que tu aies préparé un autre alibi. Je suis à perpète, j’aperçois la maison brûlée au pied du col des Croix. Ça me fait du bien de marcher ! »

Pff, tu parles. Mes poignets souffrent le martyr.

13 :00  : « Ici Mia Starck, demande évacuation d’urgence, ai chuté dans le Trou de l’Enfer… ha ha ha, JE PLAISANTE, RAY. Tout va bien. Je me suis installée sur un banc pas loin de Château-Lambert. On voit la vallée, d’ici, c’est chouette. Et puis ça fait une bonne petite trotte, l’air de rien, non ? »

Là, ça suffira. Ça me laisse quatre heures. Tandis que je rangeais mon mobile, une sourde angoisse naquit dans mon ventre. Je récupérai l’un des orbes. Me levai, péniblement. Fis quelques pas sur place afin d’analyser ma marche sans les cannes.

Oui. Ça va aller. Je serrerai les dents, et tout ira bien.

Tout ira bien…

Ma paume devint moite. Je tordis mes doigts autour de la bille. La remuai, comme l’avait fait Simon. Une intense lumière en réchappa. Je m’effrayai soudain de ce qui allait réellement se produire si je l’éclatais sur le mur, face à moi ; j’en tremblais. Les choses qui m’exaltaient la veille me terrifièrent alors. Pourtant, je la lançai. Et en une fraction de seconde, une lumière m’aveugla.

Un voile s’était déployé. Un voile large, aussi brillant que les étoiles, plus clair qu’un ciel d’été. Mes yeux ne se dérobaient plus à son emprise. J’ordonnai à mes doigts de saisir mon smartphone ; il me fallait immortaliser cette chose. Toutefois, en glissant mon attention sur mon écran, je sus que ce serait impossible ; des parasites l’envahissaient. L’interface était brouillée de pixels noirs et blancs qui défilaient, chahutaient, m’empêchant d’accéder à quoi que ce fût.

— Tu ne veux pas être photographié, hein. Tu fais tout pour me rendre folle.

Le portail ne répliqua pas. Je posai mon mobile sur le sol, loin de lui, et respirai un bon coup.

— Attends. Je peux te poser une dernière question ? Hier, tu as bien dit que tu t’appelais Mia Starck ?

La lumière inondait le souterrain. Elle jaillissait à travers le trou, dans le plafond.

— Tu connais Sonia ? Sonia Starck.

Le prénom de ma mère fit vibrer mes organes. S’il la connaissait, Simon détient forcément des réponses.

En me rapprochant du halo, je me crispai sur son pull. Je songeai que la lumière n’était peut-être qu’une illusion ; qu’en voulant la traverser, j’allais probablement m’écraser contre le mur derrière elle, sans que rien ne se produise. Avant de mourir de ridicule. Ce n’était peut-être qu’une illusion, mais je voulais en avoir le cœur net. Alors, j’approchai. J’étouffai les trop puissants battements de mon cœur. Et, dans un élan crispé, je clos mes paupières et me jetai, épaule la première, dans la barrière miroitante.

***

Mon bras et mon crâne percutèrent le mur. Et le sol. Le temps que je découvre la paille ayant amorti ma chute, la lumière s’était éteinte. Ensuite, plus rien. Le néant.

J’inspirai. Je palpai mon tronc, mes cuisses – tout paraissait en ordre. Le chandail piquait encore mes doigts. Aucune différence avec les secondes précédentes.

Je n’avais ni l’impression d’avoir bougé, ni d’avoir changé d’époque… jusqu’à ce que je lève la tête. Des poutres intactes comblaient désormais le plafond. Cela expliquait la baisse de luminosité. Ou alors, le tunnel d’entrée avait été recouvert ?

Oui…

Je me redressai brutalement, vacillai ; je me sentais vaseuse. Cependant je devais sortir. Bras tendus devant moi, je traversai le souterrain jusqu’à toucher le mur menant au tunnel.

— Attention, il y a une marche.

Je la franchis. Tout se dessinait précisément dans ma tête : les parois de terre grimpantes ; le trait de soleil, haut dans la pénombre ; l’échelle. Je resserrai le pull autour de ma taille et montai jusqu’à soulever les planches.

Un courant d’air joua avec mes cheveux. À demi extirpée du boyau, je retrouvai le champ… moissonné. L’herbe avait été coupée. Partout où je posais le regard, je la voyais sécher en colonnes bombées, sillonner la terre comme le cours ondulé d’un ruisseau. Un intense bien-être remplit ma poitrine. Je me hissai dans le pré, les yeux perdus dans l’azur, secouée par un concert de tambours venu des tréfonds de mes entrailles. Il n’existait pas de musique plus magnifique, de rythme plus entraînant : quelque chose grondait en moi en déployant plus de force, de puissance et d’entrain que tout ce qui avait pu résonner en moi jusqu’alors. Le parfum de l’été encensait mon esprit. Enivrée, je m’enfuis, clopin-clopant, vers le verger et vers la ferme.

J’insufflais les effluves chaleureux, m’appropriais les couleurs, le vent chaud et ce nouveau paysage. Des arbres touffus, grandioses, remplaçaient les troncs pourris. La vase avait disparu de l’étang. Un toit trônait au-dessus de la demeure. Je repoussai une branche m’obstruant la vue et découvris, à deux pas de son seuil, une femme. Un chignon haut, une démarche vigoureuse : la mémoire m’imposa un prénom. Solange.

Tout correspondait. Son allure, le tablier par-dessus sa robe : le moindre détail me ramenait aux rêves dans lesquels elle prenait place.

— Mia ?

Ce n’était pas sa voix. Je fis volte-face.

— Au-dessus. Sur ta gauche.

Une ombre descendit d’un cerisier – celle d’un jeune homme. Il se réceptionna habilement, un seau de fruits à la main, avant d’amener une griotte à ses lèvres. Je le reconnus : Mathieu Durel. Le dernier de la fratrie. Sourcils froncés, il mâchonna un instant :

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je viens voir Simon. Il est là ?

— Nan, il est parti faire la transhumance.

— La quoi ?

Il cracha son noyau.

— Il est parti faire une balade dans les hauteurs avec les vaches. Y’a pas graillette, ici. Faut bien qu’elles mangent.

Mathieu marmonna quelque chose en lorgnant sur son seau. Il se gratta la tête – ses rares mèches de cheveux encore en ordre ne résistèrent pas – récupéra une échelle et grimpa à un deuxième arbre. Je me rapprochai :

— Ça dure longtemps, la transhumance ?

Les branches craquèrent si fort que je doutai qu’il m’ait entendue… jusqu’à ce qu’un «  comme si on pouvait pioncer dehors, avec leur couvre-feu de merde  » me prouve le contraire.

Bien. Simon devrait être de retour dans la journée.

Je baissai les yeux. Une cerise gisait à mes pieds. Je la goûtai discrètement.

— Hmm… Il revient quand, du coup ?

— Qui ? grogna la voix dans l’arbre.

— Eh bien, Simon. J’ai quelque chose à lui dire.

Le cueilleur dépouilla les ramures, en silence. Son seau rempli à ras-bord, il dévala l’échelle et s’éloigna.

— Mais, tu vas où ?

Incrédule, j’emboîtai le pas, légèrement en retard, au grand bavard qui m’échappait.

***

Mathieu Durel avait dix-sept ans. Un nez trop long, des iris aussi bruns que ses cheveux, et un goût pour les relations humaines quelque peu instable. La génétique lui avait permis d’hériter du gigantisme familial – il dépassait mon mètre soixante-treize d’une bonne dizaine de centimètres – mais elle avait omis de lui transmettre l’amabilité, l’empathie, ainsi que deux ou trois règles indispensables à la vie en communauté. J’avais beau le héler, il ne m’attendait pas.

Il s’engouffra dans la maisonnée. Depuis l’extérieur, je le vis verser sa récolte sur un grand torchon, près de la pierre à eau. Il l’étala soigneusement, puis ressortit, en m’ignorant le plus royalement du monde.

— Quoi, ânonnai-je, j’ai fait quelque chose de mal ?

Il filait en direction du verger, les pieds traînants et une main dans sa poche.

— Mathieu ?

Est-ce qu’il le fait exprès ?

— Dis un truc, s’il te plaît, j’ai l’impression de devenir folle…

— Tu crois qu’on n’a pas assez d’emmerdes ?

Le suivre aurait été inutile. Impossible, aussi ; ses mots me clouaient au sol. Ma bouche s’ouvrit. À défaut de prononcer quoi que ce soit, elle goûta l’air, comme si ça me permettrait de m’accrocher à ce… à ce monde, cette dimension, ce je-ne-savais-quoi d’improbable et de si concret à la fois. Cet univers que j’avais espéré éperdument et dont on tentait de me repousser.

Je n’étais quand même pas venue pour rien. Je n’allais pas repartir bredouille après avoir cheminé jusqu’ici ! Après m’être posée tant de questions ! L’une de mes paumes épongea mon front. Je fis glisser l’autre le long de la façade : poussière et micro-griffures recouvrirent mes doigts. C’est. Complètement. Réel.

J’ai besoin de réponses. Je n’ai qu’à patienter là, sagement. Je me plante devant la porte et j’attends. Je le peux ; j’ai jusqu’à quatorze heures.

Je me retournai et tombai sur Solange. À quelques mètres. Les mains et les joues barbouillées de terre, elle me toisait sans retenue, du bas de mon pantalon jusqu’au sommet de mon crâne. Je n’osais pas quitter ses yeux.

— Bien, commença-t-elle. Tu es de retour.

— Pas pour longtemps, assurai-je, juste…

Elle souffla pour éloigner ses cheveux indociles – ce simple geste ébranla mes pensées. Cela ne lui échappa point :

— Tu prendras le temps d’entrer une minute ?

***

Solange m’invita à m’asseoir. Ses sabots couvrirent le bruit de ma chaise. Elle ne s’arrêta que devant une sorte de cuve, de bassin intérieur dans lequel un goulot déversait un filet d’eau continu. Elle y abreuva la carafe.

— Nous n’avons plus de café. Un godet te conviendra ?

Un… quoi ?

Elle amena deux verres sur la table. J’acquiesçai lorsqu’elle m’en tendit un et, sans pouvoir retenir les gouttes qui souhaitaient arroser les alentours, elle me le remplit.

J’inspectai le bois sous mes mains. Il s’agissait de vieux chêne, à première vue, sombre et craquelé par le temps. Je pouvais glisser mes doigts dans ses rainures, les remonter sur toute leur longueur en attrapant de petites miettes sur le trajet. Ce que j’aimais parcourir les meubles vernis, apprécier leurs rides et leurs caresses !

Sous le regard intrigué de Solange, je finis par attraper mon godet.

— L’eau est fraîche, me prévint-elle. Bois-la doucement.

J’y trempai donc mes lèvres et attendis un peu. La mère de famille s’installa près de moi. Elle avait déjà englouti sa part. Ses joues, pourtant, demeuraient pourpres sous les traces de terre. Elle en frotta une avant de se reservir.

— Qu’est-ce qui t’amène ici ?

Le liquide fredonnait en quittant la cruche.

— À vrai dire, je voulais vous remercier. De m’avoir accueillie, d’avoir veillé sur moi. J’ai eu beaucoup de chance que vous soyez là.

Je la laissai prendre une gorgée d’eau avant de poursuivre :

— J’ignore si je vous ai causé des problèmes, j’espère que non…

— Non, fit-elle en haussant les épaules.

— D’accord. Tant mieux. Je ne voudrais ni vous attirer des ennuis, ni vous déranger ; je ne resterai pas. J’aurais simplement besoin de voir Simon.

— Il n’est pas là. Il reviendra ce soir.

— Ce soir ?

Elle opina. Je baissai les yeux. Le chandail de son fils se tordit sous mes doigts. Bon sang…

— Je n’avais pas prévu de rester aussi tard, expliquai-je.

— C’est urgent ?

— Non… Enfin, si. Pour moi c’est important, et je ne suis pas sûre de revenir.

— On peut lui passer un message.

— Ce serait trop compliqué, j’avais…

Cring, cring !

Un carillon aigu. L’air vibra, jusqu’à ce qu’une bicyclette s’arrête devant la fenêtre. Nous nous tournâmes vers la vitre. Un soleil blond y apparut. De dos, je ne le reconnus pas tout de suite.

— Maman, tu es là ?

Je ne pus cacher ma joie en entendant la voix de Pauline Durel. Solange alla se poster sur le seuil :

— Ça a été ? demanda-t-elle.

— Pfou ! J’ai encore croisé la vieille Denise, et devine quoi ? Elle m’a prise à partie !

La sonnette du vélo cliqueta, sans doute écrasée contre la façade.

— Devant tout le monde, elle s’est mise à geindre car je n’étais pas chaperonnée, que c’était une honte qu’à mon âge, mon indigne mère ne m’accompagne pas au marché. Tu te rends compte : c’est terrible, je pourrais y frôler de jeunes hommes ! Oh, et elle ne s’est pas privée d’ajouter que mes frères…

Sa mère s’écarta pour la laisser rentrer. Panier en main, révoltée, Pauline s’engouffra dans la pièce, puis s’immobilisa. Net. Ses prunelles brunes me dévisageaient. Elle abandonna ses trouvailles au plancher :

— Mia ? C’est pas vrai, tu es revenue !

Et ses bras m’enlacèrent. Je n’étais pas familière de ce genre d’effusions amicales… Il fallait toutefois avouer que sa joie de vivre et ses sourires n’étaient pas déplaisants. Elle amplifia son étreinte.

— Tu vas mieux ? s’enquit-elle.

— Ça va, oui. Merci.

Elle me libéra vite et s’en retourna à ses emplettes :

— Que fais-tu ici ? Tu manges avec nous ?

— Elle voulait parler à ton frère, intervint Solange.

— Lequel ?

— Simon.

Pauline marqua un temps d’arrêt. Elle hocha la tête :

— Il ne doit pas être bien loin. Il comptait emmener le cheptel sous Notre-Dame des Neiges, je crois.

Elle écarta le torchon de cerises et déposa du pain à la place :

— On pourrait le rejoindre dans l’après-midi.

— C’est très gentil, Pauline. Je te remercie, mais je ne peux pas rester très longtemps. J’essayerai de repasser.

— Inutile, me coupa Solange. On va s’arranger…

Elle marmonnait cela au moment où Mathieu et ses griottes nous rejoignaient. Le jeune homme courba l’échine – avec raison.

— Tiens, lança sa mère, au lieu de batifoler dans les arbres, aide-voir Mia à retrouver Simon.

— Moi ?

— Oui, toi. Tu cueilleras les cerises plus tard.

Ses sourcils bondirent. Il écarta les bras :

— Je n’sais même pas où…

— Sous la vierge des neiges, souffla sa sœur.

Le regard qu’il lui adressa se voulut assez explicite. Il posa les yeux sur sa mère, comprit qu’il ne pouvait négocier, et partit en tournant le dos à son seau.

— Je vais laver du linge, me confia la jeune fille. Ne pars pas sans m’avoir dit au revoir !

Et tandis que je promettais, je me demandai si j’allais seulement revenir : Mathieu avait, étrangement, pris beaucoup d’avance.

***

— Mathieu ! Hé !

Je pressai le pas. Mon guide semblait en pleine forme : il me distançait. Racines, trous et ronces jonchaient la pente qu’il me fallait gravir. Et tous ces arbres, toutes ces branches ! J’allais finir par m’en prendre une dans la figure.

— Désolée, mais j’avance pas aussi vite que toi, insistai-je, j’ai mal à la jambe !

Il ne manquerait plus que j’aie trop mal pour faire le chemin de retour. Je n’aurais pas dû me séparer de mes béquilles ; elles m’auraient facilité l’ascension !

Nous continuâmes de gagner en altitude. Le terrain devenait plus abrupt.

— Attends-moi, s’il te plaît…

À ma grande surprise, en levant les yeux, je remarquai qu’il s’était arrêté. Il patientait, une dizaine de mètres plus haut. Je pris une dernière respiration et me dépêchai de le rattraper : il pouvait repartir d’une seconde à l’autre. Du moins, c’était ce que je croyais. Ses doigts jonglaient avec une brindille. Il m’octroya même une seconde de battement après que je fus remontée à sa hauteur.

— Écoute, haletai-je. Je sais que tu étais occupé, alors je te remercie de prendre le temps de m’accompagner. C’est sympa.

— J’avais pas le choix.

Il balança la brindille et grommela :

— Dépêche. J’ai du boulot.

Puis, il reprit sa vitesse de croisière. Je tâchai de ne pas accumuler de retard et de pester en silence.

Lorsque nous atteignîmes le sommet, mon soulagement fut proportionnel au calvaire que je venais d’affronter ; je soupirai si fort que je ne m’entendis plus penser. Les lèvres de Mathieu s’étirèrent. Je compris, toutefois, que ce rictus ne reflétait pas de la joie. Il se moquait.

Le calvaire n’était pas terminé ; Notre-Dame-des-Neiges avait été construite sur le ballon d’en face. Après avoir escaladé le nôtre, il fallait le descendre, puis gravir le sien. Nous la distinguions enfin, elle et sa grande silhouette blanche, main tendue vers le ciel, parée de mysticisme pour régner sur la vallée. Nous la voyions enfin, et elle paraissait si loin ! Un deuxième soupir m’échappa. Bien vite camouflé par un bruit sourd. Un grondement. Impossible d’en deviner la provenance ; l’air tremblait tout entier.

— Des avions, maugréa le jeune brun.

Il baissa la tête et s’enfonça parmi les feuillages. Moi, j’approchai d’un trou dans l’ombrage. Tout un escadron nous survolait. Sous leurs ailes figurait une cocarde, ainsi que des lettres et des chiffres peints en blanc.

K, 9, 1…

Mon guide me harponna l’épaule.

— Reste pas là. On ne sait jamais, avec cette bande de connards.

Bande de… hein ?

— C’était des avions français, non ?

— Nan, anglais.

Le vrombissement ne se taisait plus. Il nous déchirait les tympans. Mathieu reprit sa marche, et je dus presser le pas pour lui hurler aux oreilles :

— J’ai vu des cocardes tricolores sur leurs ailes !

— Ouais, mais c’est des Anglais. Les couleurs sont dans l’autre sens par rapport à nous. Rouge, blanc, bleu, et pas l’inverse !

Rouge, blanc, bleu… De quel sens parle-t-il ?

Je n’avais pas la foi de me tordre les neurones sous ce bruit infernal : je me contentai de le suivre. Dévaler la pente demandait, contrairement à ce que j’espérais, davantage de maîtrise que son ascension. Par moments, des bribes de phrases se détachaient du brouhaha ; Mathieu jurait. Il s’arrêtait parfois, fusillait le ciel du regard, et repartait en serrant les poings. Jusqu’au moment où, le tohu-bohu retombé, ce fut moi qu’il foudroya :

— J’espère que t’as une putain de bonne excuse.

— Pour quoi ?

— Ta manie, là, de débarquer ici. Tu vois, poursuivit-il en secouant les bras, au lieu de chercher mon frère qui se trimballe à droite à gauche dans les hautes herbes, je pourrais être en train de travailler. Mais non, puisque…

— Travailler ? Tu récoltais les cerises !

— Elles vont se cueillir toutes seules, peut-être ?

Il accéléra à tel point l’allure que je dus trotter pour ne pas le perdre.

La prochaine fois, tu te tais, Mia. Tu le laisses grogner, provoquer, mais tu te tais !

Je dérapai sur un caillou. Je ne pus me rattraper ; des racines griffèrent mon dos. Je restai affalée, sonnée, lasse de devoir me précipiter à sa suite. Il ne manquait plus que je me pète une cheville !

Je dus me faire violence pour reprendre la route. Plusieurs mètres devant, Mathieu grondait toujours :

— Ça pouvait pas attendre ?

Mais quand va-t-il se taire ?

Quand il fit volte-face, je me focalisai sur mes appuis pour ne pas l’avoir dans mon champ de vision. Nous attaquions enfin l’ultime montée vers la Dame.

— Il rentrait ce soir, appuya-t-il. Il y avait juste à patienter quelques heures !

— Je ne pouvais pas. Sinon, crois-moi, j’aurais patienté…

— Qu’est-ce qui t’en empêchait ?

— Ma famille. Si je ne rentre pas en milieu d’après-midi, elle va s’inquiéter et je ne pourrai plus revenir.

— Parce que tu comptes revenir ?

Ma conscience se glaça. M’interrogea. La chaleur gagna mes joues.

— Le mot juste… Le mot juste, me repris-je, c’était sortir  : je ne pourrai plus sortir. C’était un mauvais lapsus.

Mathieu scruta le sol. Sa voix s’adoucit :

— Pourquoi tu reviens, en fait ?

Empêtrée dans mon brouillard mental, je haussai les épaules.

— Je ne sais pas. Je suppose que je voulais vous poser des questions, et… Je ne sais pas.

— T’as rien d’autre à faire de tes journées ?

Ok, là, c’est moi qui manque d’être vexée, même si la question semble davantage curieuse que méprisante.

— Normalement, j’ai cours. Là, c’est les vacances.

Il secoua la tête comme s’il comprenait. Je me jetai dans la brèche :

— Tu as fait des études, toi ?

— Pour quoi faire ?

— Eh bien… justement. Tu veux faire quoi, plus tard ?

— Comme si j’avais le choix… Soit je continue à la ferme, soit je travaille à l’usine. Tu veux que je fasse quoi, infirmière ? Nourrice ?

— Pardon, c’est vrai. C’était bête comme question.

Un « en effet » me parvint aux oreilles. Je ne renchéris pas ; cela m’apprendrait à tendre le bâton pour me faire battre…

— Il n’y a que Pauline qui pourrait continuer d’étudier, de toute façon.

Mathieu avait enfourné ses mains dans ses poches. Il tapa dans une souche.

— Elle rêve d’être institutrice. Mais bon, elle a passé le certificat d’études bien avant moi, et elle a beau se rendre à la bibliothèque de temps en temps, c’est pas ça qui va bouleverser les choses.

— Elle est beaucoup plus âgée que toi ?

— Juste d’un an. On a tous plus ou moins un an de différence, au final. Simon est de 1920, Henri de 1921. Pauline est née l’été d’après, et moi dans la foulée, pratiquement pile un an après aussi.

— C’est marrant, ça.

Il opina.

— Moi, j’ai un frère. Mais on a beaucoup d’écart ; il a seulement quatre ans.

— C’est pas plus mal. Au moins, vous n’êtes pas mis en concurrence.

— Pourquoi on le serait ?

Il préféra se taire, afin que retentissent plus clairement les tintements ambiants. Nous tendîmes l’oreille. Des cloches. Le troupeau. Il indiqua les hauteurs sur notre gauche :

— Par là.

Rapidement, nous aperçûmes quelques silhouettes noires et blanches. Leurs cloches nous accueillirent dans un concert vibrant, plus joli même que la vue que l’altitude nous offrait sur la ville. Les vaches broutaient paisiblement, sans même prêter attention à nous tandis que nous nous approchions de leur pâtre, au cœur de leur rassemblement. Le jeune homme patientait sur une roche.

— Simon ! appela Mathieu.

Son aîné ne répondit pas. Nous fîmes une courte pause, puis reprîmes notre ascension.

— Simon !

Il ne se tourna pas même vers nous. Il ramena ses jambes à lui, comme si la quiétude du lieu l’avait rendu sourd et qu’il ne souhaitait pour rien au monde revenir à la réalité. Sa tête ploya.

— Simon ? héla encore Mathieu.

— C’est bon, assurai-je. Tu peux y aller, je vais…

Mon guide bondit. Il s’élança, gravit la pente plus vite encore que lorsqu’il tentait de me semer, comme si la fatigue n’avait eu aucune emprise sur lui. Il hurla une fois de plus le nom de son frère et l’empoigna.

Je vis Mathieu s’agenouiller auprès de Simon. Le redresser. L’empêcher de s’effondrer.

Un frisson dévala ma nuque.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Mes mots chevrotèrent. Ils ne savaient pas s’ils devaient remonter ma gorge ou s’y cacher, j’ignorais si je devais les prononcer ou les garder. Rien de la scène qui se déroulait devant moi ne m’était clair, rationnel, tolérable. La peur me catapulta vers eux.

— Mathieu ! Qu’est-ce qu’il y a ?

La poitrine de Simon se gonflait et s’écrasait sans qu’autre chose qu’un sifflement ne quitte violemment ses poumons. L’écarlate brûlait ses joues ; la fatigue secouait son corps ; je parvins à leur hauteur :

— Mathieu !

— Ne crie pas, il nous refait une crise d’asthme.

Une crise d’asthme, provoquer un chaos pareil ? Je tanguai. Mes pensées s’entrechoquèrent.

— Mais, ça… ça lui arrive souvent ?

— Bah oui ; il est asthmatique.

Il se cala plus près encore de Simon et planta ses yeux dans les siens. J’eus, soudain, l’impression d’être éloignée de la scène. Une bulle venait d’entourer les deux frères, de les couper du monde et de la peur. Seuls, ils se regardaient. S’appuyaient l’un sur l’autre. Se synchronisaient.

— Doucement, murmura Mathieu. Calme-toi, pince tes lèvres et souffle…

Il passa l’une de ses mains dans le poing esseulé du suffoquant.

— Souffle bien. Inspire… maintenant, voilà, comme ça.

Simon luttait pour imiter les mouvements thoraciques qu’on lui mimait. Trop lourde, sa tête partit sur le côté, mais fut rattrapée par la paume bienveillante que son cadet gardait libre.

— C’est bon. Ça va aller.

Et il avait raison. Seconde après seconde, le sifflement perdit en intensité. Le visage de Simon se décrispa. Mathieu s’installa prudemment dans son dos, et l’amena contre lui.

Je finis par m’asseoir sur la roche qu’ils occupaient. Plus que jamais, je me sentais inutile et dépassée, mais me placer à leurs côtés me permis de puiser dans la sérénité qui les entourait. Ils préservèrent le silence. Le tintement des cloches, lointain, se hissait jusqu’à eux pour les bercer.

— Tu…

Simon s’interrompit. Il chercha le bras de son frère, en parade contre son flanc :

— Merci, Mathieu.

Puis, il sourit. Il engloutit l’air comme s’il goûtait ses saveurs pour la première fois. Il pivota ensuite, dans ma direction. Un petit peu. Davantage lors de l’effort suivant. Je devinai sa grande fatigue ; il passa un moment avant qu’il se tourne suffisamment vers moi. Cela lui arracha un gros soupir.

— Salut, bredouillai-je.

Ça l’amusa :

— Désolé, ahana-t-il. Je t’ai fichu… une sacrée trouille, à ce que je vois.

— Ne t’en fais pas.

Je portai mon attention sur mon genou. La peur avait neutralisé ma douleur. Elle revenait, certes, mais je massais ma rotule dans l’espoir de retarder son tourment. Cela m’attira un ricanement. Nul besoin de réfléchir : je savais d’où il provenait. Mathieu avait beau fouiller le lieu du regard, il me toisait encore l’instant précédent.

Il se leva. Ses grognements resurgirent :

— Des vaches en ont profité pour s’ensauver. J’vais les rattraper.

Il s’empara d’un bâton gisant à nos pieds, et le brandit comme une canne.

— Attendez-moi ici, les empotés, je reviens.

— Les empotés ? m’indignai-je.

— À moins que tu préfères estropiés, ou gourde dans ton cas.

L’incrédulité m’empêcha de réagir. Du moins, instantanément. Mon attention dériva vers Simon, en quête d’une réplique défensive de sa part. Rien ne quitta ses lèvres. Il me fit signe de laisser tomber, toutefois il m’était insupportable de laisser le dernier mot à celui qui avait royalement pourri ma journée :

— Rassure-moi, t’es toujours aussi agréable ?

Pour toute réponse, Mathieu sourit faussement et s’éclipsa dans les hautes herbes.

Commentaires

Mia, si ce pauvre Raymond veille sur toi, tu ferais mieux de le prendre au sérieux ! M'enfin, c'est quoi ces jeunes ><'
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mercredi 13 mars à 10h08
Après faut pas s'étonner s'ils s'attirent des ennuis !
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mercredi 13 mars à 12h45
Bah oui ! Je suis sûr qu'elle risque de s'attirer des bricoles à force...
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mercredi 13 mars à 13h36
Mia, tu prétends vraiment aller à Château-Lambert à canne ?!

Sinon, question : Mia a l'air de bien tenir à sa musique et à ses livres. Malgré les risques de paradoxe, elle n'aurait pas été tentée de les faire découvrir à ses hôtes ? C'est probablement la première chose que je ferais^^

« Travailler ? Tu récoltais les cerises ! » >> prends ça ! X)
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mardi 7 mai à 10h59