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K. M. Rivat

lundi 13 avril 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 32

Résumé des précédents chapitres

Mathieu et Mia sont envoyés en camp de concentration, en Alsace annexée. Séparés, les voilà seuls, noyés parmi des milliers d’autres déportés. Et l’espoir s’égrène lentement.



Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

SURVIVRE

Cela fait longtemps.

Longtemps que je suis partie.

Longtemps, mais leur souvenir persiste.

Ma tête est un vaste journal intime, un carnet de voyage que j’ouvre chaque nuit pour vivre un peu. J’ai commencé par relire la page de la mort de maman, et ce qu’elle a entraîné. J’ai ensuite repassé ma venue à la ferme, la fuite avec Jules, le moindre moment, jusqu’ici…

Quel jour voudrais-je revivre ? Il n’est pas trop tard, il me reste quelques minutes, quelques minutes d’obscurité pour me rappeler une balade avec Simon, la douceur des étreintes de Jules, les éclats de rire de Bonus.

Quel jour voudrais-je revivre ?

J’ai déjà retracé tout ce qui m’a menée ici. De quoi puis-je me rappeler, désormais ?

Ferme tes yeux, Mia. Souviens-toi…

… allez.

Je hais l’écran de mes paupières, je déteste sa toile noire et le fait que mes souvenirs refusent d’y être projetés. Laissez-moi quitter cet endroit, par pitié, et si ce n’est pour de vrai, accordez-moi le droit de sentir la présence de ceux que j’aime durant une ou deux heures de sommeil…

Pourquoi est-ce que je n’y arrive plus ? La bande de ma vie s’arrête-t-elle donc ici ?

Ne m’abandonnez pas, pas face à cet écran sombre, donnez-moi quelque chose, n’importe quoi. Une balade avec Ray ?

Des moments partagés avec Simon, sous le fenil ?

Remontrez-moi les soirées douces auprès du feu, lorsque nous étions au complet. Je veux entendre Andy chanter et voir Pauline heureuse. Je ne les ai pas toutes revécues, ces soirées, pas vrai ? Il doit bien m’en rester quelques-unes…

Je vous en prie.

Je refuse de cesser de penser au passé, je ne veux pas déjà parler au présent. Je souhaite encore passer du temps là-bas, loin d’ici.

Et il va bientôt être cinq heures trente…

Ma voisine dort, il n’est pas trop tard : emportez-moi loin de ce mois de janvier 1944 où je suis coincée. Emportez-moi de nouveau en 1942, ou en 2010 si vous y tenez.

Éloignez-moi du Lager. S’il vous plaît. Je ne veux plus m’y réveiller.


Vendredi 21 janvier 1944, 5h27

J’ouvre les yeux.

Plus de passé. Me voilà réduite à parler au présent…

Je tâtonne à la recherche d’un morceau de couverture et le tire sur mes épaules. Encore de brèves minutes avant qu’on ne m’en prive.

Le dortoir est silencieux. Nous sommes exténuées. Le Lager est assassin, mais on s’accroche à ce qui reste de notre vie, de nos mœurs, et on s’obstine à répéter quelques habitudes sociales. Ça nous donne l’impression d’avoir encore un peu de valeur.

Mon Block est réservé aux triangles rouges. Nous n’avons droit à aucun contact avec l’extérieur. Nos familles ne savent pas où nous sommes. Cela implique aussi que nous n’avons pas la permission de nous rendre au Ravier, l’infirmerie, pour panser nos blessures dues au travail, encore moins pour être soignées.

Marche ou crève.

De la soupe, nous n’avons que le haut de la marmite ; le fond et le solide sont destinés aux kapos et aux triangles verts, qui ont droit de vie ou de mort sur nous – et ne se privent pas de le faire savoir. Les travaux les plus coriaces du Lager nous sont réservés, et si nous avons l’audace de ne pas garder nos habits en état, de nous faire voler notre assiette ou notre cuillère, nous sommes rouées de coups. Mais ils ne nous mèneront pas aux chambres à gaz pour autant ; ils veulent nous voir tomber. Ils veulent nous voir mourir, faibles, humiliées, sans plus une once de cette énergie qui nous donnait la force de les combattre.

Ça s’ébranle dehors. Il est cinq heures trente.

La kapo est réglée comme une horloge suisse ; c’est elle aussi une triangle vert. Une déportée de droit commun… une criminelle. Ils piochent parmi les plus violentes pour en faire nos surveillantes. Ainsi, ils s’assurent que nous les craignons assez pour leur obéir. Elle pousse la porte – je vois son brassard et son poing s’agiter – puis s’apprête à secouer celles qui bougent le moins. Elle n’a pas le temps de faire un pas qu’immédiatement, j’escalade ma voisine de couchette et me lève, sans lâcher ni mon assiette ni ma cuillère, quitte mon Block et cours vers les lavabos. Pour les cinquante-huit femmes de ma chambrée, nous ne possédons que quatorze cuvettes. Celles qui n’y ont pas accès sont molestées parce qu’elles ne sont pas assez rapides.

Je coince ma gamelle entre mes genoux et m’asperge d’eau glacée, jusqu’aux reins. Nous manquons de savon. Je n’en prends qu’un minimum, me rince et me dépêche de me rhabiller afin de me tenir devant mon bâtiment avant le début de l’appel.

Rangées par taille, nous sommes comptées deux fois par jour à l’entrée du Block, quelle que soit la météo. Ce rituel dure environ trois quarts d’heure. Davantage s’ils désirent nous punir.

Nous nous alignons, comblons les trous, et comprenons : il manque deux femmes. Elles ont succombé à la dysenterie pendant la nuit. L’odeur atroce – nous ne nous en rendons compte qu’à la réouverture de la porte – imprègne l’intérieur.

Ces deux femmes, je ne les connaissais pas bien, et c’est peut-être mieux qu’elles soient mortes ; dans le cas contraire, elles auraient été aspergées d’eau glacée. C’est l’un des sévices qui attend celles qui salissent le bois du lit. Deux Häftlinge seront contraintes de porter leur corps vers les Blocks inférieurs : les fours tournent à plein régime pendant l’hiver. Après cela, on nous donne un demi-litre de semblant de thé, puis on nous envoie au travail.

— SCHNELL !

Nous marchons par lignes de cinq, suivies de près par les chiens des Totenkopfs. À mes côtés, Agnès, une jeune trentenaire. Elle est ici depuis une semaine et ses pieds sont déjà en sang. On a parlé, un peu : elle dit avoir été infirmière dans le Vercors. Elle ravitaillait le maquis.

Tout ce qu’on lui donne, Agnès l’avale immédiatement, sans même réfléchir. Elle ne croque pas son pain au-dessus de sa gamelle, toutefois elle commence à racler son assiette. Les bonnes habitudes la gagnent.

Je suis heureuse qu’elle soit là. Non pas heureuse qu’elle ait été déportée, mais plutôt qu’elle ne me lâche pas d’une semelle. La barrière de la langue gêne la plupart d’entre nous, même si nous tâchons de communiquer autrement. Là, par le biais de la parole, je comprends Agnès sans forcer. Je me vois en elle. Je m’identifie à sa douce naïveté, et je fais le vœu que nous puissions nous soutenir jusqu’à la fin.

Nous sommes des milliers, et pourtant je me sens tellement seule…

Je guide un instant mes yeux vers le ciel. Le jour n’est pas levé, l’air glacial nous transperce… mais je n’y songe pas. Je pense à Jules. J’espère qu’il est bien au chaud, dans les bras de Pauline, qu’il mange bien et qu’il ne s’inquiète pas pour moi. C’est lui qui m’aide à supporter mes maux : quand j’imagine l’odeur de ses cheveux, toute ma peur disparaît au profit d’une douce brise temporaire. Et le nez dans cette brise, je peux reprendre mon souffle.

Je pense beaucoup à Simon. Très souvent. Est-ce qu’il le voit aussi, ce temps nuageux ? Cette lune qui ne reste jamais bien longtemps ? Et Mathieu…

— Marie, attention où tu vas…

— RUHE !

Agnès m’éloigne du fossé juste à temps. J’ai trop mal aux lèvres pour lui sourire, néanmoins je la remercie si fort mentalement que je suis persuadée qu’elle m’entend.

Je me tâte, et admire une nouvelle fois les cieux.

J’ai osé confier à Agnès que je m’appelle Marie. C’est presque vrai. C’est du moins le mot qui me donne le plus la sensation que l’on s’adresse à moi. Dans ces lieux où l’on ne me connaît que par mon numéro et où seul un registre poussiéreux sait que j’ai été enregistrée sous le nom de Pauline, j’ai estimé que cela ferait plus de bien que de mal. Et si par malheur, quelqu’un finit par relever le problème, je n’aurais qu’à prétendre que Marie est mon prénom usuel.

Nous passons à côté de la villa du commandant – Joseph Kramer – et de sa superbe piscine. À proximité se dresse le chenil. Les SS crient pour énerver les chiens, et leurs aboiements sauvages terrorisent tout le Kommando

— SCHNELL !

On n’avance pas assez vite. On doit être à la carrière avant le lever du jour, même s’il fait froid. Même s’il grêle. Peu importe le temps, les ennemis politiques du Troisième Reich doivent extraire le granit destiné aux monuments ressassant sa gloire. Et moi, j’espère vivre pour les voir tomber.

Le camp central nous apparaît enfin. Celui des hommes.

Je transperce les grilles du regard et dévisage ses prisonniers, inlassablement, dans l’espoir d’apercevoir un minois familier. Or je ne trouve que des carcasses. Pour monter les grandes marches du Struthof, elles ramassent leur genou, le soulèvent, puis posent leur pied et recommencent avec l’autre jambe. Et cela à chacune des marches démesurées.

Je ne reconnais Mathieu nulle part. Chaque jour je viens ici, et chaque jour il m’échappe.

La route monte, elle monte toujours, et au virage suivant, nous traversons la Sablière. C’est là que sont fusillés les Häftlinge. La Gestapo amène parfois des résistants, les tue ici et les envoie dans notre four crématoire. À Noël, Nouvel an et lors d’autres jours saints, des condamnés sont pendus pour divertir Kramer et les SS. Sinon, c’est le poteau.

— Oh !

Sursaut général : quelqu’un a trébuché. C’est le numéro 3984, une ancienne, étalée de tout son long dans la neige. On me pousse et on la piétine. Moi, je m’arrête. Si je n’étais pas convaincue que le SS derrière nous allait lâcher le chien, je me serais allongée auprès d’elle pour me reposer un peu.

— Relève-toi, murmuré-je.

Je l’observe pousser sur ses mains pour se redresser, mais comme je m’y attendais, Ehrmanntraut lâche le berger allemand. Le gros animal se jette sur elle…

Son désespoir me perce le cœur. Néanmoins, je me détourne et pars rejoindre Agnès.

On approche de la carrière. Un Kommando du camp central est déjà sur place. Je le passe au peigne fin dans l’espoir de trouver Mathieu… en vain.

On me donne une pioche, un chariot et je commence le travail.

***

Des rires retentissent : Albert Fuchs a fait son entrée dans la carrière. C’est un SS du Struthof, un alsacien réputé pour sa méchanceté maladive ; les Français le surnomment « Commissaire balle dans la nuque ». Je trouve cela assez parlant.

Du haut de sa cinquantaine d’années, il nous toise, les lèvres retroussées de dégoût, puis retourne rire avec ses collègues.

— Qui est-ce ? me questionne Agnès.

— Le garde Fuchs.

Je me tais et poursuis l’extraction.

— Les triangles rouges ont peur de lui comme de la peste, insiste-t-elle. Qu’a-t-il fait de si grave ?

Ma gorge me fait mal. Je n’ai plus l’habitude de parler.

— Cela fait des années qu’il s’amuse, expliqué-je. Quand le septième convoi NN est arrivé, Fuchs a pris la casquette d’un homme et l’a jetée au-delà d’un cordon de sécurité. Il lui a dit : « Si tu ne l’as pas à l’appel de ce soir, tu sais ce qui t’attend ».

— Et alors ?

— Alors, l’homme s’est faufilé sous le cordon. Il a passé les barrières pour récupérer sa casquette. Fuchs a hurlé : « Ce salaud s’échappe ! » et il l’a transpercé à la mitrailleuse. Depuis, la scène se répète à chaque convoi.

Je fais signe à ma voisine de s’activer ; Fuchs nous surveille. On continue le travail et il marche tranquillement derrière nous. Ehrmanntraut lui indique d’un coup de tête la femme de tout à l’heure, mordue par son chien. Elle pousse un chariot à côté du ravin.

Je soupçonne son sort funeste avant qu’il ne se concrétise. Les pas précipités de Fuchs frappent la neige, et il propulse brutalement le matricule 3984 dans le ravin de la mort ; elle glisse et roule avec sa brouette…

— Évasion ! s’écrie-t-il. Évasion, tirez !

Les Totenkopfs sortent leur mitrailleuse et je me détourne. Encore. Je ravale mes frissons et l’horreur ; si je leur permettais de s’exprimer, ils me secoueraient si souvent que j’en deviendrais folle.

Je patiente. Mes tremblements s’estompent. Mon impuissance s’envole. Peu à peu, le froid et la fatigue reprennent possession de mon corps, et il est temps de reprendre mes efforts. Agnès, elle, pleure.

— Faut pas être triste, lui dit un homme du Kommando voisin. Il ne lui fera plus de mal.

***

Des dizaines de personnes se hâtent hors du chantier : c’est l’heure du ravitaillement. Il n’y en a jamais pour tout le monde.

— Agnès, réagis-je, vite !

Je lâche mes outils et plonge dans la foule. La soupe à l’eau remplit nos estomacs pour la journée, et chacun a ses calculs pour espérer tomber sur la fin de la marmite, là où il y a quelques résidus à mâcher. Agnès se place derrière moi.

Une silhouette balaie nos rangs. Je l’observe du coin de l’œil. C’est un SS ; il porte la casquette avec la tête de mort. Sans doute un nouveau. Puisqu’à chaque « évasion » que Fuchs parvient à éviter, ce dernier obtient cinq jours de permission, ça ne m’étonne pas que Kramer doive recruter des molosses.

Je baisse la tête pour me faire discrète.

À ce que je découvre dans mon petit champ de vision, ils ont enrôlé un aryen pure souche. Cela a sans doute fait pencher la balance en sa faveur, mais les autres volontaires devaient sacrément peu coller au standard nazi, car celui-ci porte la barbe. Depuis quand un Totenkopf en a-t-il le droit ?

… d’ailleurs, en a-t-il l’interdiction ?

Peu importe. Le barbu s’en va stagner auprès de la marmite, et je prie pour qu’il ne crache pas dedans. En devinant qu’Ehrmanntraut et Fuchs l’ont rejoint à cet endroit stratégique, je change de vœu : je souhaiterais qu’il occupe ses confrères. Qu’il fasse diversion le temps qu’on obtienne de quoi manger. J’ai si peur que les mâtons cherchent à impressionner leur recrue en nous humiliant plus que de coutume…

Par bonheur, ils n’en font rien. Je tends ma gamelle ; on me la remplit pendant que les trois SS se tordent de rire. Mais le nouveau a tout de même un œil en notre direction. Je serre alors les doigts sur mon assiette et, sans attendre Agnès, file m’installer quelque part. J’ai trop faim pour rester une seule seconde de plus à leur merci.

***

Coup de pioche. Coup de pioche. Coup de pioche.

Je remue les doigts et les orteils. Le froid nous croque les phalanges : il faut bouger sans cesse pour ne pas geler. J’inspire, dégourdis mes épaules et recommence.

Coup de pioche…

Un prisonnier hurle. Il a planté sa pioche dans son pied. Je frémis à la vue du geyser rouge ; un SS accourt pour sortir l’outil de la plaie. Cela saigne plus fort. L’un de nos camarades vomit.

— Il me faut aller au Ravier, gémit le blessé, je… j’vous en supplie !

— Pas de Ravier pour les NN.

C’est tout ce qu’on lui répond. L’homme grimace mais n’abandonne pas, il comprime son pied avec ses mains. Malgré ça, le sang coule entre ses doigts.

Ehrmanntraut nous beugle de nous remettre au travail.

Je ne parviens pas à chasser l’image de mon esprit. Mes mains se sentent gourdes : j’écarte davantage les jambes. Agnès, tout près, se remet à pleurer :

— Ils l’emmènent à la Sablière…

Je volte. Le blessé est en effet traîné par Fuchs, et il laisse sur son chemin une rivière carmine.

Ce n’est qu’une minute plus tard que ses cris sont étouffés par un tir. Nous nous figeons. Ma voisine, elle, n’a plus de souffle. Ses bras tremblent. Elle les cale sur sa pioche, plantée dans la neige, et cache son visage dans ses mains. Je ne le lui reproche pas car nos bourreaux sont en train de frapper une femme à des dizaines de mètres de là ; ils ne viendront pas nous fouetter s’ils la voient tordue de chagrin. Même si elle pleure souvent.

Je la contemple. Ses sourcils sont clairs. Sans doute était-elle blonde.

Quelle tête pouvait-elle bien avoir ? Les cheveux longs, ondulés, ou raides comme des piquets ? Avait-elle un nuage de boucles souples, une coiffure plus courte ? Je n’ai point le temps d’y réfléchir ; elle chasse mes réflexions en m’imposant le chaos de sa figure et de ses mots :

— Ici, on règle tout d’un coup de revolver, hein ? C’est comme ça qu’on va finir ?

Elle me dévisage. Elle me déteste. Je crois que je représente ce qu’elle ne veut pas devenir. Ça m’attriste, mais je la comprends : elle est plus proche de l’Agnès qui soigne et nourrit les maquisards que du matricule 7911 réduit à un tas d’os. Elle n’a pas encore atterri. Et je sais que c’est une dure journée pour elle.

Je choisis donc de me taire. Elle ne supporterait pas ma réponse.

***

Il est bientôt six heures. Le brouillard tombe, et la nuit a pris possession des lieux depuis des lustres. On rend nos outils, on se met en rangs puis on reprend la route.

En longeant le camp central, une musique glauque retient notre attention. Les Häftlinge sont debout devant leur Block respectif, et un déporté, la corde au cou, est attaché dans un chariot poussé par des SS. Tambours et chants sonnent ensemble.

C’est la cérémonie de la honte pour ceux qui ont tenté de s’échapper. On les fait défiler pour montrer l’exemple, avant de leur prendre la vie.

Faites que ce ne soit pas Mathieu…

Je ne distingue pas le visage du condamné, toutefois Mathieu n’aurait pas échoué. Je ne veux pas que ce soit lui. Ça ne saurait être lui, pas dans ce chariot ; il n’aurait pas brisé sa promesse de rentrer chez nous aussi bêtement. Je le tiens probablement en trop haute estime, je le sais… mais j’ai si peur.

Ça ne peut pas être lui…

Je dois trouver un moyen de m’en convaincre. Malheureusement, il me faut d’abord dévaler la route sans me blesser sur le verglas. Les gardes marchent sur l’herbe ; nous n’en avons pas le droit. Alors, ils nous regardent glisser, se gaussent, et nous crachent des jurons au visage au premier sursaut de lucidité.

Je fais attention : celle qui se tord la cheville ne pourra plus travailler. Elle ne pourra pas être soignée, ne sera donc pas efficace et, par conséquent, sera privée de soupe pour cause de mauvais travail. Avant de finir morte de faim dans le four crématoire.

Agnès et moi, main dans la main, usons de nos forces pour garder l’équilibre.

Nous débarquons au camp annexe avec vingt minutes de retard – trop tard pour la soupe. Il fallait s’y attendre. Pourtant, exténuées, nous nous rangeons sagement devant notre Block, demeurons immobiles pendant le comptage dans le vent, la neige et le froid, l’estomac douloureux, pour qu’on nous octroie le droit d’aller nous coucher.

Agnès va s’asseoir sur sa couchette, seule. Sa voisine est l’une des femmes décédées cette nuit. Toutefois, une des travailleuses qui partageait un sommier pour trois se presse pour la rejoindre, et mon amie ne prend pas même la peine de regarder de qui il s’agit.

Mon amie… se considère-t-elle seulement comme telle ?

Je décide d’aller à son chevet. Elle observe ses doigts. Frictionne son annulaire comme pour y faire apparaître un bijou perdu :

— Je reverrai les miens un jour, tu penses ?

Je hausse les épaules. J’ignore si elle m’a vue faire… peut-être aurais-je dû réagir autrement. Je me dépêche de me rattraper :

— Il faut y croire ; c’est possible.

Son ventre gargouille. Pour qu’il cesse de geindre, elle l’entoure de ses bras.

Le premier soir, Agnès m’a parlé de son époux. Édouard. Professeur de français à qui elle n’a jamais osé confier sa volonté d’aider la rébellion. Chez eux, le portrait du Maréchal trônait au-dessus de la cheminée, et pendant qu’Agnès priait pour qu’il se décroche, pour que les flammes le rongent, Édouard, lui, le fixait avec intensité. Il corrigeait l’inclinaison de son cadre, multipliait les louanges à son égard, invitait les têtes de la milice à dîner. Sa femme, durant les repas, sentait l’attention de Pétain peser sur elle, et face à l’admiration que son mari vouait au vieil homme, elle ne faisait pas le poids. C’est du moins ce qu’elle a cru jusqu’à son arrestation. Jusqu’à ce qu’elle croise, au détour d’une salle d’interrogatoire, le visage tuméfié du fameux Balzac. Lui aussi pris dans les filets de la Gestapo. Et lorsque l’homme au nom de code littéraire l’a reconnue à son tour, elle s’est demandée s’il gardait le silence à table par peur de sa réaction, ou pour la protéger. Son unique certitude fut que si elle n’avait pas enchaîné trois fausses couches, il y aurait eu de nouveaux orphelins au village.

— J’aimerais retourner en arrière, chuchote-t-elle. Quand Édouard était auprès de moi, je rêvais de m’épanouir sans lui, d’être libre de mes faits et gestes sans jamais craindre de décevoir quiconque. Et plus le temps passe, plus je comprends que… qu’il n’était pas le geôlier que j’imaginais. Il était toujours le garçon réfléchi, réservé et cultivé que j’aimais. Il demeurait fidèle à nos idéaux de liberté et de justice, c’était… c’était l’homme que j’avais voulu épouser.

Je me détourne pour respecter sa tristesse. Néanmoins elle prend ma main :

— Tu ne m’as pas dit, pour toi. Tu es mariée ?

Mon froncement de sourcils ne lui échappe pas. Je presse mon estomac :

— Non.

— L’idée semble davantage te déplaire qu’autre chose. Mais tu n’en as pas l’âge, c’est vrai. Je n’avais pas réfléchi.

Elle reformule alors :

— Il n’y a personne avec qui tu aurais aimé partager ta vie ?

La kapo cogne la porte : elle hurle que nous devrons être couchées dans dix minutes. Je me focalise sur elle, me lève, m’éloigne…

— Marie ?

Agnès tient mon poignet. Elle ne me lâche pas et m’invite à m’asseoir au bord de son lit. La traction exercée sur mon bras ne me laisse pas le choix.

Mes pensées sont floues, remuées par la voix de la kapo. Agnès insiste. Mes mots sont gourds :

— Je ne me suis jamais… permise de penser à ça.

— Pour de vrai ?

Sa tête tombe d’un côté. Elle finit par la secouer :

— Pourquoi ?

— C’est compliqué.

Je me doute toutefois que cette réponse ne suffira pas. Je me concentre sur un groupe qui termine sa partie de cartes et me lance :

— Je suis… j’étais entourée de personnes formidables, pour qui j’aurais donné tout ce que j’avais. Ils étaient pour moi ma famille, mes amis, mes frères et mes sœurs, les meilleurs compagnons d’infortune que la vie aurait pu m’offrir.

Et je les ai perdus.

Ma vue se trouble. Je poursuis en élevant quelque peu mes épaules :

— Je les aime toutes et tous à leur façon, mais je ne peux pas… les aimer comme ça. Tu comprends ?

— Non.

Agnès mord ses lèvres et se rapproche :

— De quoi as-tu peur ?

Peur. Je ne crois pas avoir peur. Je ne peux juste pas me défaire des soixante-dix ans d’écart, de la morale et des paradoxes. Comment lui expliquer cela ?

— Tu n’as pas confiance en toi ? s’enquit-elle.

— Ce n’est pas ça. Disons que… que je ne fais pas partie de leur monde. Je dois garder les pieds sur Terre ; je n’aurais pas dû rester auprès d’eux, je ne suis même pas censée les connaître, ils…

pourraient être mes grands-parents ?

— Je n’aurais pas dû les rencontrer, les entraîner dans ma misère, vivre avec eux ce que j’ai vécu ces trois dernières années. Ni la morale, ni la raison ne m’autoriseraient à aller plus loin.

— Mais tu as quand même ressenti des choses ?

Bon sang…

— Agnès, ces choses, il faut que je les tue, que je les fasse taire, parce que je ne dois pas influer sur leurs décisions, sur les projets qu’ils auraient eus si je n’avais pas été là.

— Tu as pourtant changé leur vie.

Son ton est doux. Maternel. J’ose la consulter, et elle reprend :

— Si vous êtes aussi différents que ce que tu prétends, et que vous avez vécu toutes ces choses ensemble, comment voudrais-tu qu’ils reprennent le cours de leur existence comme si tu n’en avais jamais fait partie ? Vous avez forcément appris les uns des autres, changé. Et vos différences, qu’elles soient de richesse, religieuses ou qu’en sais-je, n’ont pas été assez importantes pour vous empêcher de vous côtoyer. Pourquoi seraient-elles donc assez fortes face à l’amour ?

Ce mot me bouffe de l’intérieur et je dois serrer les dents, me couvrir le visage, retrouver la réalité. De l’amour, ici, il n’y en a nulle part. Je puise l’énergie suffisante pour faire céder l’emprise qu’Agnès avait sur moi et m’installe à l’autre bout du Block, sur ma couchette. Je me mets sur le flanc, plaque ma gamelle vide contre moi, et je repense à Jules. Aux Durel. À celles et ceux qui me sont chers, qui me manquent, et que je ne reverrai probablement jamais.

***

— Bonsoir !

L’homme presse le pas au cœur de la forêt vosgienne. Il slalome entre les guetteurs, coupe parmi ceux qui sont en train de souper, n’entend pas lorsqu’on le salue. Les mains se lèvent et les mentons tombent sur son passage, mais ses esprits sont troublés : il ne parvient pas à répondre. Il sait qu’il le doit, pourtant.

— B-Bon-Bonsoir, m’sieur Charles.

— Bonsoir, tremble-t-il enfin.

Et, hagard, Charles Durel s’engouffre dans une tente de commandement du maquis. Attablé à la lueur d’une lampe à huile, l’agent du renseignement anglais, surpris, sort le nez de ses feuillets :

— Ah, vous ici ! Quelle heureuse surprise…

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Klimt ?

Le dénommé Klimt pose ses paumes sur son pupitre. L’ameublement de l’endroit s’avère sommaire : la bâche souffre d’une fuite, le sol régurgite boue et eau, toutefois le bureau est impeccable, et une chaise vacante propose à l’invité de s’asseoir un moment. Il s’y refuse :

— Qui m’a fait remettre ça ?

Klimt fronce les sourcils avant que Charles abatte deux documents par-dessus les autres.

— Ce n’est pas moi qui gère le service postal français, Charlie…

L’espion ravale sur-le-champ ses tentatives d’humour. En comprenant à quel point son ami est sérieux, il pousse de l’index ses petites lunettes au plus près de ses yeux, et se penche sur les papiers.

Le silence se fait.

Au bout d’interminables instants, le tireur d’élite s’installe sur la chaise. Son allié se gratte la tête :

— Ça ne vous était visiblement pas destiné. Où avez-vous trouvé cela ?

— Sur mon propre bureau. Le nom de mes enfants apparaît à l’intérieur.

Son visage s’assombrit lorsqu’il se penche :

— Depuis quand savez-vous où ils sont retenus ?

— Charles, voyons, je prends connaissance de ces informations en même temps que vous.

— Ne me mentez pas.

Klimt se redresse. Son attention s’écrase sur les reflets de la lumière, au-dessus d’eux. Il frictionne ses paumes l’une contre l’autre, et soupire :

— Un agent m’a rapporté cela la semaine passée. Ce n’étaient alors que des suppositions ; il nous fallait prouver l’authenticité des rapports.

— Et quand comptiez-vous me mettre dans la confidence ?

— Très bientôt, assure-t-il.

Cela ne convainc pas son camarade : amer, le maquisard tourne la tête. Ses yeux brillent.

— Charlie, écoutez : je me voyais mal vous gorger d’un espoir incertain. À l’heure actuelle, nous recevons des informations de Natzweiler. Nous nous efforçons d’analyser la situation. Je voulais être sûr de ces renseignements avant de vous les partager…

— Natzweiler, rumine Charles. Qu’est-ce que c’est ?

Klimt soutient son regard. Il inspire lentement avant d’avouer :

— Dachau et Natzweiler sont les villes où nous avons localisé vos enfants.

Il reprend ensuite la parole, en tâchant d’être le plus clair possible :

— Simon se trouve dans la première, en Allemagne, dans un camp. Mathieu, lui, est détenu en Alsace. Tout comme la femme enlevée sous le nom de Pauline Durel.

— Et ils sont en vie. N’est-ce pas ?

— Oui. Ils sont en vie.

Une montagne de frayeurs échappe alors au père de famille. Sa tête choit dans ses mains. Il semble avoir tant de questions à poser, tant de joie à contenir :

— Seigneur. Et, qu’entendez-vous par camp ? Camp de réfugiés ?

— Non.

— Ils ont été récupérés par les rebelles locaux et mis en sûreté dans des bivouacs similaires au nôtre ?

— Non, s’excuse l’homme, les camps font partie intégrante de la machine nazie.

Il s’explique à mi-voix :

— Ce sont des lieux tenus secrets. Les prisonniers y sont envoyés pour participer à des travaux forcés… quand on se contente de les faire travailler. Moore m’a confié que les Américains avaient survolé certaines zones, et ce qui s’y passe est très préoccupant.

— Comment ça ?

Klimt baisse la tête.

— On leur fait du mal ? s’impatiente Charles. On les enferme ?

— On les massacre, Charlie. On les torture et ils disparaissent par centaines.

Le chef du maquis perd ses couleurs. Ses lèvres demeurent entrouvertes, prêtes à demander de répéter, à exhaler l’incompréhension dont il déborde ou à se tordre de peur :

— Que proposez-vous ?

— Nous y réfléchissons. Néanmoins, je ne vous cache pas que le plus aisé serait d’intervenir à Natzweiler…

— Comment ça, « le plus aisé » ?

Un mur de gêne grandit.

— Vous voulez dire que… que vous êtes en train de choisir entre…

— Charles, nous ne « choisissons » pas ; nous évaluons notre marge de manœuvre. Dachau, en plus d’être excessivement lointain, est un camp très surveillé : si l’on tente quoi que ce soit, nos chances de réussite sont ténues, pour ne pas dire nulles. De plus votre aîné est faible ; les rapports le disent éreinté et… « atteint d’une affection pulmonaire ».

— Non.

Charles bondit, poings serrés :

— Trouvez un moyen, il… il doit bien y avoir un moyen !

Sa voix résonne et crève la tente ; ça s’active au dehors. Des jeunes s’amassent sur le seuil alors que leur meneur fait les cent pas :

— Et rapatrier Simon vers Natzweiler, s’illumine-t-il, puis intervenir pour les sauver tous les trois, ce serait possible, non ?

— Je suis désolé. Nous n’avons pas une telle influence, et j’ignore si votre fils survivrait au trajet.

— Alors il est de notre devoir d’avertir les populations. Klimt : nous devons agir sur tous les fronts, mobiliser les civils des régions concernées pour leur apprendre ce qui s’y passe et monter un réseau sur place ; ils ne pourront pas fermer les yeux.

— Écoutez…

— J’irai moi-même ; on a besoin de leur aide.

— Charlie.

Klimt se lève. Lentement. Il contourne la table et, sans quitter son ami des yeux, empaume son bras.

— Charlie, la population locale sait.

Tout se tait. Charles ne cille même plus :

— Ce n’est pas vrai. Elle ne doit pas tout savoir. Pourquoi n’agit-elle pas, alors ? Pourquoi elle ne se révolte pas, comment se fait-il qu’elle n’aide pas ces gens !

— Du calme…

— Non, c’est de ma faute s’ils sont là-bas et je ne les y laisserai jamais mourir, jamais !

L’écho de cette promesse s’éteint avec la brise. Celui qui l’a formulée s’effondre. Il s’écroule sur sa chaise, et l’autre s’accroupit :

— On ne peut plus attendre, Charlie ; la victoire se dessine. Quand les Allemands seront cernés, ils les tueront tous. Il faut agir là où c’est possible, dès maintenant. J’ai peut-être un contact en Alsace : il pourrait nous aider, nous aurions une chance.

Il s’écoule une minute durant laquelle les deux hommes se consultent.

Du bout des doigts, Charles frôle sa chevalière. Il se perd dans ses gravures. Dans ses pensées. Puis, il s’éloigne.

Klimt, fatigué, le regarde pousser la bâche et disparaître.

Commentaires

C'est peut-être celui-là, le chapitre le plus terrible. L'histoire d'Agnès et Édouard est on ne peut plus tragique, et ce quotidien glauque à en mourir... Agnès à raison sur un point : Mia a déjà changé la vie des Durel. Et j'espère qu'elle ira vers le meilleur.
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lundi 20 avril à 00h15
Croisons les doigts pour que ce soit le cas, alors !
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mardi 21 avril à 21h56
Chaque chapitre est pire que le précédent. La résignation de Mia est terrible, la révolte de Charles... J'approche de la fin du tome 1 et je sais pas si j'ai envie de savoir comment ça se termine
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lundi 1 juin à 14h45
C'est une descente aux Enfers, oui. Mais promis, tout ce qui descend finit par remonter !
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lundi 1 juin à 16h50
J'admire le pragmatisme de Mia. Je comprends que la journée elle ne veuille pas penser à tout ce qui aurait été possible si elle n'avait pas été arrêté. J'ai peur pour Simon, c'est toujours les plus faibles physiquement qui meurent, mais je suis déjà contente qu'il ait tenu jusque-là. J'espère qu'ils tiendront tous encore.
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samedi 13 juin à 21h02
Tu as bien résumé la situation. Plus qu'à croiser les doigts...
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dimanche 14 juin à 01h16
J'ai l'impression de prendre des coups de marteau sur la tête, encore et encore... Quel courage, cette Mia. Je croise les doigts pour que les maquisards réussissent !
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mercredi 28 avril à 17h15