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Karole Schifferling

jeudi 13 juin 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 13

ANOTHER, A LIE

Mardi 9 juillet 1940, 15h54

Les hommes de la famille furent légèrement vexés de ne pas avoir été inclus dans le plan de Pauline. Mais lorsqu’ils comprirent de quoi il s’agissait, mystérieusement, leurs regrets s’évaporèrent.

Nous avions répété, amélioré, perfectionné notre numéro. Il nous avait fallu, parmi les plus hauts obstacles, braver la réprobation vive et tranchante de Charles. Seuls les sourires et la détermination de sa fille purent en venir à bout.

Trois jours durant, malgré sa première interdiction, nous avions assisté aux défilés des Feldgendarmes. Ils quittaient leurs bâtiments chaque après-midi à quinze heures, jusqu’à ce qu’un détachement s’arrête au hasard dans un bâtiment. Officiellement, pour un contrôle. En réalité, pour l’intimidation. Ils reprenaient ensuite leur marche impeccable, patrouillaient bruyamment devant la Mairie, et finissaient par revenir à la Feldgendarmerie, l’ancienne caserne des pompiers, vers dix-sept heures trente.

C’était là, devant leurs grilles, que nous les applaudissions. Là que certains commençaient à nous repérer, pour la plus grande satisfaction de Pauline.

Car c’était là que nous devions agir.

Pour que ses frères soient rassurés, elle les avait conviés à se poster un peu plus bas dans la rue. Je suppose qu’ils seraient venus de toute manière ; leur sœur les avait simplement pris de court. Afin de garder le contrôle sur leurs agissements, peut-être ? Ou qu’ils fassent fi de son imprudence… Pauline n’avait, à aucun moment, souhaité évoquer la possibilité que les choses tournent mal. Elle refusait en bloc que Simon ou Mathieu intervienne, quoi qu’il pût arriver : ils devaient se contenter d’observer. Elle les tenait à l’écart autant que possible.

— Prête ? me demanda-t-elle.

Elle pouvait sourire autant qu’elle le voulait, je sentais la tension s’échapper du moindre de ses pores. Ni ses boucles claires, ni sa toilette particulièrement travaillée n’auraient pu me tromper. Je souffrais de la même peur.

Elle réfléchit un instant, et ôta la barrette qui retenait mon chignon : mes cheveux cascadèrent dans mon dos.

— C’est mieux comme ça. Détends-toi, tout va bien se passer. Tu as la fiole ?

Je passai une main dans ma poche, et y vérifiai la présence du minuscule flacon en question.

— Oui, déclarai-je.

— Alors allons-y.

***

L’attente.

Debout, non loin des grilles du quartier général allemand, la chaleur estivale me frappa. Je tentais de rester droite, et cela s’avérait encore moins supportable que les dernières fois.

Un soupir. La fatigue. J’allai m’appuyer contre une façade, à l’abri de son ombre. Une affiche se décollait.

AVIS

Le Pouvoir Militaire et tout le Gouvernement Civil sont entre les mains du Commandant de la Ville, en communication avec les Autorités Civiles.

La Kommandantur se trouve au château Haffner.

La population doit, tout de suite, délivrer toutes les armes de tir et munitions et toutes les armes pour frapper et pousser, à la Kommandantur.

L’emploi d’automobiles est défendu à la population. En cas d’urgence, des exceptions peuvent être permises par le Commandant de la Ville.

On introduit, tout de suite, l’heure allemande.

Après 21 heures et jusqu’à 5 heures du matin, toute circulation de la population est défendue.

Depuis ce jour même, tous les marchands doivent accepter l’argent allemand. Le mark vaut 20 francs français.

Le 23 juin 1940.
Le Commandant de la Ville.

— Ça va, Mia ?

Pauline, au bord de la route, fronçait les sourcils. Ses poings étaient serrés.

— Ça va, la rassurai-je.

— Ils ne vont pas tarder. Tiens-toi prête.

Ma joue chercha la fraîcheur de la pierre, et la vue des silhouettes de Simon et Mathieu, à une trentaine de mètres, m’apaisa. Ils avaient pris place dans la queue pour l’épicerie. Au rythme où celle-ci progressait, ils demeureraient dans la rue une grosse demi-heure de plus.

La cloche de l’église sonna. Dix-sept heures trente. Lorsque ses coups vibrants se turent, une série de pas prit le relai.

Réglés comme des horloges suisses…

Je me décollai du mur. Quelques fenêtres s’ouvrirent. Des badauds s’arrêtèrent. Alors que les soldats approchaient, Pauline osa un clin d’œil.

Bam, bam, bam  ; était-ce mon cœur ou le bruit des pavés sous les bottes ? L’air et mon âme tambourinaient  ; mon crâne flamba.

— Ça va marcher, promit Pauline.

Ils étaient là, tout près.

— Fais-moi confiance.

Elle serra ma main et mit un pied sur la route.

— Ce n’est qu’un jeu, et nous sommes aux commandes.

Ses doigts lâchèrent les miens. Et tout commença.

Une suite d’applaudissements accueillit les soldats. Née dans la file d’attente pour les commerces, elle trouva écho dans les mains des personnes accoudées aux fenêtres… et dans nos paumes.

Ils arrivaient ; Pauline quitta complètement le trottoir. Et elle les encourageait, s’extasiait, croisait le regard de ceux qui, désormais habitués à la voir, se réjouissaient de sa venue. Et la jeune femme avança, encore, gratta quelques mètres jusqu’à pouvoir les frôler… et s’écroula dans leurs rangs.

Un cri déchira ma gorge.

La foule de gendarmes s’écarta et je me jetai à terre :

— Pauline ! Pauline, tu m’entends ?

Poupée de chiffon sur le sol terreux, elle ne répondit pas.

— Réveille-toi !

Le chaos de la scène se répercuta dans ma voix ; la peur m’étranglait, et tous prirent cela pour des sanglots :

— Pauline, je t’en prie… mais faites quelque chose !

— Que se passe-t-il ?

L’un des soldats se fraya un chemin jusqu’à nous. Son accent m’écorcha les oreilles.

— Elle a la santé très fragile, me ressaisis-je, il lui faut ses médicaments !

— Hôpital ? proposa un autre.

— Non ; c’est trop loin, elle ne survivra pas. Oh, Pauline, je t’en prie, non, non, non…

Suffocante, je m’effondrai sur le corps de mon amie, le drapé de sa robe tordu entre mes doigts. Des larmes vinrent, et je pleurai si désespérément que de nouveaux soldats rappliquèrent.

L’un d’eux se débarrassa de ses gants. Il posa un genou au sol et deux doigts sur le cou de la jeune femme.

Tout le monde retint son souffle. Il compta.

— La caserne est proche, et les brancards sont encore là.

Sa pratique du français me surprit. On aurait dit… j’aurais juré entendre une intonation alsacienne. Ou mosellane. Il passa ses hommes en revue :

— On va l’allonger à l’intérieur.

— Oh, merci… merci, faites-vite !

Je me relevai, les lèvres tremblantes, tandis qu’il prenait Pauline dans ses bras et nous faisait passer les grilles.

Tout marchait comme prévu.

Flanquées des Allemands, nous pénétrâmes dans la Feldgendarmerie, et je découvris l’étendue des travaux : les lieux étaient sens dessus dessous. Cartons, dossiers, livres et armes, leurs bagages s’entassaient dans les couloirs, tandis que les affaires françaises soit avaient été piétinées, soit pourrissaient dans la cour.

Quelqu’un apporta un brancard ; ils y étendirent Pauline. Sa pâleur, sa bouche ouverte et ses yeux révulsés… j’y crus si fort qu’ils ne pouvaient que tomber dans le panneau. Ils l’emportèrent dans une salle.

— Où avez-vous mis les médicaments français ?

Je n’obtins pas de réponse. Ils balayèrent toutes les feuilles qui encombraient un bureau, déplacèrent une machine à écrire et installèrent mon amie à la place.

— Elle a besoin de son traitement, de toute urgence ! Vous me comprenez ?

Celui qui avait pris son pouls baragouina quelques mots ; l’instant d’après, un homme saisit mon bras. Il m’emmena dans un dédale de passages, salua des poignées d’hommes armés, poussa de nombreuses portes.

Respire, ne panique pas ; tu n’as rien fait de mal.

Leurs gestes déchiraient l’air.

Ils n’ont aucune raison de s’en prendre à toi.

Une énième porte s’ouvrit.

Ce n’est qu’un jeu, et tu es aux commandes…

On me conduisit dans une salle aux dimensions incroyables, pourvue d’une dizaine de fenêtres et de tout autant de luminaires. Et des tapis, neufs…

— Die Arzneimittel sind hier !

Je ne compris rien mais me dirigeai vers l’armoire désignée. L’homme m’accompagna : il ouvrit des battants métalliques et mit à jour des rayonnages complets de solutions désinfectantes, de bandages, de médicaments…

— Was suchen Sie denn ?

— Ich, bredouillai-je, Ich weiß nicht…

Je répondis « Je ne sais pas » dans l’allemand le plus minable, le plus chevrotant et le plus désespéré du monde ; c’était la phrase la plus prononcée de toute ma scolarité.

Je ne sais pas : je ne sais pas ce qu’il dit, ce que je cherche, j’ignore s’il va me laisser tranquille et si je vais pouvoir observer les lieux.

Mon cœur battait à tout rompre. Je plongeai maladroitement mes mains parmi les flacons fragiles, mais ils ne m’intéressaient pas. Ma conscience m’exhortait d’inspecter les murs, les plans de la ville et du pays qu’ils avaient encadrés, d’ignorer le portrait d’Hitler, d’assimiler autant d’informations que possible…

Je fis tomber une bouteille ; elle explosa au sol ; l’homme se pencha. J’en profitai pour glisser la fiole que je transportais parmi les autres. Alors qu’il hésitait à ramasser les bouts de verre, je dévalisais mentalement la pièce en répétant :

— Mais où est-elle, où est-elle…

***

Pauline Durel, allongée sur une table, écoutait. Elle était entourée d’une nuée de soldats, inquiets pour certains, amusés pour d’autres. Elle se moquait de leurs regards insistants, de ceux qui s’approchaient de trop, car elle n’était fixée que sur une chose : les discussions dans le bureau voisin.

Elle révulsa ses yeux ; ses spectateurs virent ses doigts se crisper. De l’autre côté de la cloison, des noms de villages, de rues et de cafés, ainsi que des dates, s’échangeaient ; elle s’efforçait de retenir autant de patronymes que possible et de comprendre le sens de leur débat. Il lui fallait une information, peu importait laquelle. Rien qu’une piste pour démarrer.

Et elle l’eut.

***

Tête penchée, cheveux libres, un rideau capillaire me séparait de l’Allemand ; à l’abri de sa vue, la mienne dévorait à distance le plan qu’ils avaient griffonné à l’encre rouge et placardé au-dessus d’un pupitre.

Une croix sur un bâtiment, à l’ouest de la ville. Des rails… La gare ?

— Schnell.

Je remuai plus brutalement le contenu de l’armoire, tapai les boîtes, plissai les yeux.

Entre la gare et l’usine. Un dépôt ?

Oui…

— Was haben Sie…

— Je l’ai !

Je récupérai ma fiole et la secouai devant lui comme un trésor subitement découvert ; il s’ébranla. Nous remontâmes les couloirs plus vite que nous les avions parcourus, et retrouvâmes la salle au brancard.

Pauline était blême. D’horribles râles émanaient de sa gorge nouée, et elle tremblait, tremblait…

— Tiens le coup, je suis là !

Je me précipitai à son chevet et, sans attendre, débouchai son précieux antidote, redressai sa tête et le lui versai dans la bouche.

Elle lutta tout d’abord, déglutit, et ses yeux se fermèrent. Ses muscles lâchèrent.

Elle s’immobilisa.

L’apaisement de sa respiration nous rassura, peu à peu, jusqu’à ce qu’aucun bruit ne résonne. Puis, lorsque personne n’osa plus reprendre son souffle, elle leva ses paupières.

Sereine.

Son sourire envoya valser ma peur, l’angoisse, le trac. Tout mon stress s’évacua devant sa quiétude si appréciable…

— Merci, marmonna-t-elle. Merci beaucoup.

Elle n’eut pas besoin de rajouter quoi que ce fût, pas même de crypter davantage son discours ; ses prunelles, lumineuses, me disaient tout.

Je l’aidai à s’asseoir. Elle resta un moment, visage bas, à reprendre ses esprits. C’était du moins ce que je croyais. Son attention dépouillait les dizaines de feuilles abandonnées au sol, sous mes pieds.

Relève la tête, Mia. Elle te racontera après.

Je la pressai contre moi et frictionnai son dos.

Un lieutenant nous fit déguerpir une poignée de minutes plus tard. Plusieurs Feldgendarmes nous proposèrent de nous raccompagner, mais mon amie déclina poliment. Elle osa même un Danke ; ça sembla leur plaire. Ils nous laissèrent, seules, traverser la cour afin de retrouver la rue. Tandis que je pressais le pas, Pauline ralentit.

Un homme venait d’être accepté dans l’enceinte des lieux. Petit, le corps voûté sous le poids de cinq décennies de présence sur Terre, il raffermit sa prise sur ce qu’il gardait sous le bras. Une lourde caisse.

Au passage de Pauline, il baissa doucement le chef, et reprit sa route.

— Tu le connais ? m’étonnai-je.

Elle s’arrêta. Le suivit du regard. Il s’engouffrait dans les locaux.

— Pauline ?

Elle ne daigna pas se retourner avant que l’homme et son colis ne disparaissent à l’intérieur.

— Qui c’était ? réitérai-je après que nous eûmes passé les grilles.

En vain. Ses dents étaient si serrées qu’elles ne laissèrent rien filtrer.

Les pas de mon amie étaient rapides, frappés ; elle semblait pressée de rejoindre ses frères. Ils n’étaient qu’à quelques mètres lorsque nous entendîmes leurs éclats de voix.

— Moins fort, leur intima-t-elle. Qu’est-ce qui se passe ?

Mathieu s’étrangla :

— T’as vu comme nous le père Mérault, non ? Il leur apporte du vin… du vin ! À ces Schleu de…

— Mais tu vas te taire, oui ? le secoua Simon.

— Y’a un putain de traître qui vit juste au-dessus de chez nous et ça te dérange pas ? C’est qu’un collabo de merde, un sale pétainiste, une…

— Ferme-la !

Pauline entraîna l’effronté dans son sillage, et aucun de nous quatre n’articula quoi que ce fût.

Un air de plomb nous asphyxiait.

***

— Ça a marché ? se lança Simon.

Il avait attendu que nous ayons quitté la ville pour briser le silence. Nous étions seuls, abattus, sur la route menant aux mines.

— Oui, répondis-je. Pour moi, en tous cas.

— Et vous avez appris quoi ?

En tête de cortège, ma complice resta muette. Je repris donc la parole :

— Il y avait des cartes dans la pièce où j’étais. Des cartes de la ville. Ils avaient marqué d’une croix un bâtiment, près de la gare.

— Où ça ? s’enquit Mathieu.

— Entre les quais et l’usine.

— L’entrepôt ?

— Je crois.

— Mais, qu’est-ce que… pourquoi ?

Je haussai les épaules. Les deux frères se consultèrent.

— S’il les intéresse tant que ça, réfléchit Simon, il faudrait y jeter un œil.

Le plus jeune opina. Devant lui, sa grande sœur traçait.

— Et toi ? lui demanda le benjamin. Des infos ?

Elle essuya son visage comme au sortir d’un mauvais rêve. Et, sans faire volte-face, elle lâcha :

— Ils ont arrêté les auteurs du journal clandestin. Rue Clémenceau, au fond d’une cave. C’est pour cela que Simon ne les a pas trouvés.

L’aîné frémit. Encaissa. La répression était sans pitié, il fallait s’y attendre. Les Nazis avaient prévenu : le moindre pas de travers entraînerait une punition sans précédent.

— Qu’est-ce qui va leur arriver ? pâlit Mathieu.

— Je ne sais pas ; je n’ai pas su traduire.

Nous avions tous les quatre la réponse. C’était inévitable.

— Ce n’est pas tout, renchérit-elle en pivotant vers Simon. Ils ont prévu de réquisitionner les postes de TSF. Ils préparent les affiches en ce moment même. On n’aura plus de radio.

— Eh bien, on en achète une petite, on la leur livre et on garde la nôtre.

— Non… non, le problème est bien plus grave que ça. Ils ont compris que l’interdiction d’écouter Radio Londres n’était pas respectée : ils risquent de brouiller toutes les ondes, de faire des contrôles dans les maisons… tu te rends compte de ce que l’on encourt ? Et s’ils tombent sur Mia et Jules, ou même sur Andy ?

— Et les armes, bondis-je.

Je me surpris moi-même.

— J’ai lu un avis, expliquai-je, placardé près de la caserne. Ça fait déjà un moment, mais ils somment la population de se débarrasser de toutes ses armes, à feu ou non, et de les leur apporter.

— Hein ?

La nervosité arracha un juron à Simon :

— Alors ça, c’est pas possible.

— Chez nous, déplora Pauline, c’est pire qu’une armurerie…

C’est ce que j’ai cru voir.

— … on ne pourra pas.

— Ça sert à rien de paniquer, les calma Mathieu. On cachera le poste, on l’allumera de temps en temps et on s’occupera des fusils. Il ne faut pas s’inquiéter. De toute manière, dès que tout le monde aura ses papiers, ils n’auront plus rien à nous reprocher… n’est-ce pas ?

La jeune femme remua tristement la tête. L’épuisement détourna son attention :

— Je l’espère.


Samedi 20 juillet 1940, 9h24

La famille fut infiniment soulagée par la réussite du plan de Pauline. Cette accalmie, toutefois, se vit rapidement troquée pour l’action : on camoufla mieux les fusils, cacha les munitions sous des lattes du parquet, et le poste de TSF se retrouva sous le fenil. Leur radio ayant coûté une fortune, il était parfaitement inconcevable de l’abandonner aux mains ennemies.

Il fallait aussi, désormais, redoubler de prudence : si les Allemands ne prenaient pas toujours la peine de faire un tour par chez nous, Joseph Mérault pourrait être enclin à parler. J’appris entre deux haussements de ton qui était ce personnage qu’ils méprisaient tant. Sous leurs classiques querelles de voisinage – le dénommé père Méraut accusait Charles d’avoir détourné un ruisseau, et Charles le soupçonnait d’être l’auteur de braconnages – se cachait un problème plus profond. Et ce problème prenait racine au cœur du plus sensible des souvenirs : la guerre.

Toutefois, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Une dizaine d’années les séparait – ils n’étaient donc pas dans la même classe – et de plus, Charles s’était engagé en mentant sur son âge afin d’être mobilisé plus tôt. Comment un jeune garçon et un homme plus âgé avaient-ils pu nourrir une quelconque querelle ? Avaient-ils combattu au même endroit ? Le père Méraut avait-il seulement fait la guerre ?

Solange, discrètement, m’apprit que non.

Cette divergence politique, ajoutée à la boisson, n’avait probablement rien arrangé.

Le petit homme qui ravitaillait l’ennemi, au-dessus de chez nous, devint alors aussi pesant qu’une épée de Damoclès. Le chuchotement de sa lame sifflait contre mon crâne…

Après une éternité de procrastination, je m’étais enfin résignée, comme promis, à abandonner mes vêtements « modernes », mon téléphone, et tout ce qui n’avait rien à faire ici, dans la crypte. J’avais parcouru les mines la boule au ventre, rejoint l’abri de ma mère et, douloureusement, enfermé les dernières reliques de ma vie d’avant dans un coffre de métal. Sa froideur avait brûlé mes doigts. Simon, qui avait tenu à m’accompagner, n’avait pas pu s’empêcher de feuilleter les rapports les plus récents griffonnés par ma mère. Il les laissa là, à contrecœur, après avoir frôlé le post-it qui habillait l’un des cahiers.

— Personne n’est encore venu, s’était-il rembruni.

Sans doute cela expliquait-il pourquoi, les soirs où nous descendions sous le fenil, il préférait lire les notes scientifiques en sa possession plutôt que d’écouter Radio Londres. Tandis qu’il planchait dessus, je balayais les ondes dans l’espoir de trouver l’émission Honneur et Patrie. Entièrement dédiée aux Français sous l’Occupation, elle servait tout autant de source d’informations que de soutien moral. Les brouilleurs allemands n’étaient pas assez bien disposés pour atteindre complètement les hauteurs… alors, nous retenions les nouvelles importantes et les faisions passer à la famille, à Bonus Chapelon, et Charles se chargeait de renseigner ceux qui tendaient l’oreille.

— Marie !

Je quittai mes pensées ; Solange m’appelait. Elle se tenait devant la maison, aux côtés d’un homme que, depuis le champ, je ne reconnus pas. Mathieu prit ma faux :

— Laisse, va voir ce qu’ils veulent.

Je lâchai un gros soupir. Le soleil et l’effort nous poussaient à bout. Épuisé, tout comme son frère à quelques mètres, il chassa de son front une énième vague de sueur :

— Allez, file, j’m’en occupe.

Je jetai un œil à la gerbe de blé qu’il nous fallait ficeler et lui promis de me dépêcher.

La moisson prenait du retard. Malgré notre bonne volonté, la récolte de cinq heures du matin jusqu’au couvre-feu et les mains d’Andy et moi en renforts, il nous restait encore plusieurs jours de labeur, mais je trouvai le courage de trotter jusqu’à la ferme afin que la mère de famille ne perde point patience. Son interlocuteur écrasa une cigarette sous sa chaussure ; je l’identifiai. Celui qui était en charge de nos faux papiers. Andy quitta le jardin pour se diriger vers eux. Lorsque je les rejoignis, l’homme me salua :

— J’ai ce qu’il vous faut. Je vous laisse en juger par vous-même.

Il nous tendit nos papiers respectifs et me confia celui de Jules. Je dépliai le mien.

Le petit carton clair se lisait au format portrait. On avait agrafé notre photo en haut à gauche, et collé un pouce plus bas un timbre de treize francs, où l’on pouvait voir le dessin d’une pièce de monnaie. Nom, prénom, profession et domicile, tout avait été renseigné. On avait remplacé mon empreinte digitale par un tampon du commissaire de police, et un petit encart, tout en bas, sous le signalement, attendait ma signature.

On trouvait les mêmes dans nos livres d’Histoire… les papiers des défunts.

— J’ai tenu ma part du marché, poursuivit-il.

Je devais faire de même. Je descendis à la cave, rangeai nos papiers, et remontai avec son dû. Le fumeur recompta les mille francs, puis d’un air entendu, fit demi-tour sans même un au revoir.

Andy demeurait sur le seuil, contemplatif. Il ne quittait plus sa carte du regard.

— Tu devrais la ranger, lui conseillai-je.

Le tutoiement, désormais naturel, ne le choquait pas. Il revint doucement à la réalité. Je repris :

— Ça t’évitera de la perdre.

— Erm, c’est peut-être mieux de l’avoir avec moi, ce matin. Je vais faire des achats avec Pauline.

— Ah oui ?

— Pour porter les paniers, sourit-il, et apprendre le français. J’ai… j’ai répété beaucoup bonjour et merci. Pour bien les prononcer. Elle a dit que c’était bien.

C’était mieux, en effet.

Autoriser l’Anglais à déambuler seul en ville, avec Pauline, me laissait encore un peu perplexe, même si sa maîtrise de la langue s’avérait plutôt bonne. L’idée qu’on puisse leur tomber dessus et démasquer l’aviateur m’effrayait. Par-dessus le tout, la ville n’étant pas de taille exceptionnelle, il était certain qu’ils allaient croiser des connaissances des Durel : comment réagiraient-elles face à Andy ?

— Je parle seulement quand il n’y a pas trop de monde, me rassura-t-il.

— Je te fais confiance. Mais, tu devrais aller te changer ; Pauline part rarement après dix heures.

— Je sais !

Et il alla se préparer, les yeux pétillants. Les miens clignèrent de fatigue, avant de se lever vers les champs. J’ai fort à faire moi aussi. J’hésitai à m’accorder un instant à l’intérieur pour boire un verre, mais choisis de regagner au plus vite mon poste. Je me dépêchai de frôler la maison, passai entre l’étable et l’étang…

Profites-en !

plongeai la main dans l’eau et en versai dans mon cou.

Pouah, glacée !

J’étais prête, fin prête à reprendre, vivifiée. Je me retournai une simple seconde pour vérifier que Jules jouait bel et bien avec les poules, et partis récupérer ma faux.

— Alors ? souffla Mathieu. C’était qui ?

— L’homme des faux papiers. C’est bon, on est tous en règle.

Les deux frères parurent soulagés. Puis, quelques instants après, nous nous remîmes au boulot. Plus vite nous avions fini, plus vite nous pouvions nous consacrer à autre chose.

***

À midi, Pauline et Andy remontèrent : nous les repérâmes alors qu’ils étaient encore sur le chemin des mines. S’ils portaient un cabas chacun, nous distinguions, dans la seconde main du grand blond, un tout autre objet.

— Qu’est-ce qu’il nous ramène ? appréhenda déjà Simon.

Il se posta devant la porte, les bras croisés, et attendit qu’ils se rapprochent. Je décidai à mon tour de lutter contre la bonne odeur qui émanait de la cuisine : ce qu’il baladait me semblait bien encombrant. L’Anglais, visiblement gêné, essayait de dissimuler ça contre son flanc… en vain.

Une guitare folk ?

— Si je m’attendais à ça, murmurai-je.

— Eh bien, Andy, le sollicita Simon une fois qu’il fut assez près, tu l’as trouvée où, ta machine ?

C’était un bel instrument : il arborait la couleur naturelle de son bois. Toutefois, des traces d’usure s’y étaient ancrées au fil du temps, et le manque d’entretien de ses six cordes en acier me rendit perplexe. Son propriétaire, confus, la passa devant lui :

— Je…

— Vide-grenier, le sauva Pauline. Sois sans crainte ; on n’en a pas eu pour très cher.

Mathieu fourra nerveusement ses mains dans ses poches :

— Tu sais en jouer, au moins ?

— Oui… Pour les soirs sans radio, c’est bien, non ?

Pour toute réponse, le ronchon s’engouffra dans la maison. Il dut ruminer assez fort puisque sa mère sortit. Elle haussa les sourcils :

— Une guitare. Mh…

Solange examinait nos réactions respectives. Andy semblait prêt à s’enfuir avec son achat…

— Ça mettra un peu d’ambiance, assura-t-elle afin de calmer le jeu.

Charles, lui, ne cacha pas son agacement : il n’acceptait pas qu’en de telles situations, on dépense de l’argent dans des appareils idiots, alors qu’on commençait à manquer de tout. Les cartes de rationnement pointaient le bout de leur nez, et le fait que trois bouches supplémentaires n’avaient pas été déclarées nous forcerait à nous serrer la ceinture.

En fin de journée, le retour d’Henri mit bien entendu de l’huile sur le feu, mais Andy ne s’en formalisa pas. C’est qu’il doit avoir l’habitude… Ni lui ni moi ne faisions plus attention aux remarques piquantes du cadet de la fratrie. Il fallait voir le bon côté des choses : nous n’avions pas à le supporter en journée. Du moins, pas lorsqu’il travaillait. Ça nous laissait le temps de remonter nos stocks de patience et de sang-froid.

Je profitai des ultimes rayons du jour pour aller me laver. Dans le petit établi, près de la maison, j’allai poser une cuvette remplie d’eau chaude devant la glace.

Courage. Bientôt, le sommeil.

Je fixai mon reflet. Surmené, rougi. Était-ce l’éclat de la lampe, récemment installée, ou les coups de soleil ? La réponse me vint lorsque je grattai l’une de mes joues.

Coup de soleil.

Je me demandai comment sa lumière avait pu m’atteindre. Il y avait tant de saletés, tant de fatigue qui ruisselait sur ma peau, et j’avais moi-même tant de mal à me voir… Les valises sous mes yeux, les vêtements : était-ce… moi ? Je me ressemblais si peu.

Troublée, je me libérai des habits comme d’un costume et enduisis mes mains de savon. Je dus premièrement m’occuper d’elles, des échardes enfoncées dans leurs paumes, ainsi que des ampoules. Les muscles de mon cou saillaient : je les recouvris de mousse. Je recouvris aussi mes épaules, mes bras ; mon corps tout entier, en rêvant d’un bon bain. D’eau chaude dans laquelle me prélasser.

— Mia, t’as bientôt fini ?

Simon frappait à la porte. Je n’eus pas la force de répondre.

— On mange dans cinq minutes.

Cinq minutes…

Lourde, ma tête roula vers l’arrière, et je lui permis de bouger à sa guise dans l’espoir qu’elle se détende. Quelles étaient toutes ces coupures, cette torpeur, ces douleurs, toutes ces choses qu’ils supportaient tous si facilement et qui pourtant m’éreintaient ? Ça me changeait d’avant. Des salles de bains carrelées, des soirées devant les films… Tout était si différent.

À la merci d’un courant d’air, je frissonnai ; je devais me rincer. Une serviette et d’autres vêtements me tendaient les bras.

Et le repas, aussi.

***

Vingt-et-une heures. On ferma les volets, accrocha les tissus opaques aux fenêtres, alluma les bougies. Le vent qui passait sous la porte nous effleurait de temps à autre : il ancrait en nous un doux sentiment de tranquillité. Toute la famille avait pris une chaise et s’était installée autour de la table, hormis Pauline, en tailleur sur le lit de fortune. Andy prit place auprès d’elle, sa guitare sous le bras. Il se positionna correctement, les pieds au sol, le dos droit, son coude calé, afin que sa mélodie puisse naître dans les meilleures conditions.

— On t’écoute, l’encouragea sa voisine.

Il inspira… et son poignet partit.

À la lueur des petites flammes, sa tête dodelinait et rythmait nos songes. Porté par les arpèges et le rythme lent, Jules somnolait déjà. Je vis les lèvres d’Andy, peu à peu, remuer. Fredonner. Puis, il chanta enfin :

I’ve found a mask in the Middle of Nowhere
I’ve put it on my face and seen
There’ll be an end to this nightmare
If we don’t let you win

Ses ongles trouvèrent les cordes, et il monta la voix :

You blind us with your sun
With fire, bombs and guns
But in the mask, I’ve seen
It won’t end right here, no

We won’t let you win

One day, the truth
Another, a lie
You once lived
And then you died

Mathieu sortit un jeu de cartes du buffet. Il s’assit pour distribuer ; les notes se firent plus douces :

Your primacy doesn’t matter
Fear and worry do not either
Your sun goes down and so you go
While we all raise and always grow

One day, the truth
Another, a lie
You once lived
And then you died

Look, where is your light now ?
Where is your light ?
Do never forget, when we pass away
That we chose to die, to reject your way

À cet instant, le rythme ralentit. L’attention de chacun était offerte au chanteur, qui modifia le refrain :

One day, the truth
Another, a lie
We once lived
And struggled hard

Today, the truth
And no more lies
We once lived
And then we died

Alors qu’il répétait le dernier vers, une infinie tristesse m’irradia. Les paupières d’Andy chutèrent ; il asséna, presque en chuchotant :

I’ve found a mask in the Middle of Nowhere
I’ve put it on my face and seen
There was an end to this nightmare
I didn’t let you win, no
I didn’t let you win.

Et, une volée de notes plus tard, tout s’éteignit.

Nous n’osions plus rien dire. La majorité, soit surprise, soit subjuguée, avait ravalé toute perplexité. La rapidité et la beauté des sons qui s’étaient succédés à nos oreilles ne pouvaient laisser de marbre.

Je ne l’oublierai jamais.

Lorsque l’Anglais nous chercha du regard, nous n’en revenions toujours pas. Sur chaque visage, un incroyable sourire. Je secouai la tête lorsqu’il me consulta.

— Je crois, supposa-t-il, que tu es la seule à avoir compris les paroles.

Et il se mit à traduire.

***

La soirée entière se déroula autour de la chanson. Son auteur nous confia qu’il la travaillait depuis plusieurs mois, avant même son arrivée ici. Il espérait désormais que, dans les mauvais moments, elle nous revienne et nous remplisse d’énergie. D’envie de lutter jusqu’au bout. Et ce fut avec l’air et les paroles en tête que nous partîmes nous coucher.

J’allongeai Jules sur un tas de pommes de terre et m’installai sur celui d’à côté. Andy, lui, posa prudemment sa guitare pour se laisser tomber sur son tas, un livre dans les mains : Pauline avait eu la chouette idée de lui céder ses cahiers de français.

Après avoir ardemment révisé ses phrases et ses structures, il me les lut à haute et intelligible voix :

— L’orage gronde et Ariette tremble… ça va, la prononciation ?

— Roule un peu moins tes r. Fais-les durement, presque comme si tu t’arrachais la gorge.

— Trembler, c’est bien quand…

Il secoua sa main par à-coups, en m’interrogeant du regard. On aurait cru un imbécile qui venait d’enfoncer ses doigts dans une prise de courant.

— Oui, ris-je, trembler, c’est ça.

Andy se gratta la tête et répéta encore. Plus il tentait de s’approprier la consonne problématique, et plus cela devenait drôle. Il m’assura que même son professeur à l’université ne les appuyait pas autant, mais quand il articula de nouveau, je fus surprise du changement :

— Là, c’est très bien !

La fierté égaya ses traits. Il passa ensuite à la phrase suivante, et étudia les liaisons ainsi que les lettres muettes. Il ne souffla sur la bougie qu’une longue heure plus tard : la lumière provenant de la pièce voisine, où Solange salait le fromage, perça dès lors l’obscurité.

Tandis que je m’endormais paisiblement, un son nouveau me parvint. Un son tellement lointain que je ne l’analysai point. Mais lorsque Charles ouvrit brusquement la trappe et poussa ses enfants dans la cave, je compris.

Pauline se précipita vers nous, bougie en main, puis j’aperçus Mathieu, Simon et Henri nous rejoindre en catastrophe. L’inquiétante alarme nous transperça.

— Des bombardements, haleta Charles.

Andy se redressa ; je m’élançai vers la porte de la pièce à fromages, mais Solange en sortit en même temps. Lorsque la terre vibra, Jules se réveilla.

— Faut pas te faire de souci, le rassura Simon.

L’aîné s’accroupit sous son nez.

— On vient te tenir compagnie, tu vois ? On est tous ensemble.

Mon frère se frotta un œil et lui rendit son sourire.

Non, Jules ne s’inquiétait pas ; j’ignorais s’il avait compris la situation. Il inspectait calmement la cave.

Charles verrouillait la trappe. Henri déblatérait des injures. Andy s’était empressé de rejoindre Pauline, sous le regard désapprobateur de Mathieu. Simon, lui, demeurait auprès de nous.

Tout le monde s’assit. Nous n’avions plus qu’à attendre. Et prier…

— S’il arrive quoi que ce soit, au moins, on n’mourra pas de faim, remarqua Mathieu en jonglant avec une pomme de terre.

— Et il y a du fromage, du sel et de l’eau à côté, compléta sa mère.

— On ne…

Les murs bougèrent.

Je me glaçai. À chaque secousse, j’avais l’impression qu’une bombe venait de s’écraser juste au-dessus de nous, mais la suivante était toujours pire. Alors, comme s’il pouvait couvrir le bruit des bombes qui s’abattaient non loin, comme pour ne pas compter le nombre de vies qui s’envolaient à chaque vibration, Andy empoigna sa guitare et se remit à chanter.

I’ve found a mask in the Middle of Nowhere
I’ve put it on my face and seen
There is an end to this nightmare…



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Guitare et chant : Julien Willig.

Un énorme merci à lui et à Marine Labaisse pour leur aide concernant cette chanson.

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