4

Karole Schifferling

lundi 13 mai 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 11

POINT DE NON-RETOUR

Mardi 2 juillet 1940, 9h57

Je percutai le mur. La pierre, le choc, la nausée : je les délaissai tous et me remis à courir. Mon corps avait beau happer l’oxygène, il ne s’en nourrissait plus ; je faiblis, tanguai… frappai le sol.

Encore quelques mètres : là, le bosquet !

Je me traînai jusqu’aux premiers arbres, m’abritai, et attendis. Tâchai d’apaiser mon souffle pour percevoir les bruits, pour savoir s’ils nous avaient suivis. Je patientai de longues secondes, d’interminables minutes.

Personne. C’était fini.

L’air s’alourdit. Il pleuvait, en ce 2 juillet 1940. Je levai les yeux vers le ciel et pressai mon petit frère dans mes bras. Je cherchai les battements de son cœur, mais le mien cognait trop fort pour entendre quoi que ce fût d’autre.

Mes doigts frôlèrent sa peau : il ne réagit pas.

— Jules…

Je saisis ses mains fragiles et les amenai à mes lèvres. Des larmes célestes glissaient dans ses cheveux. Elles plaquaient des mèches sur son front, clapotaient sur ses joues, son cou, son nez, sans qu’il n’esquisse le moindre mouvement.

T’inquiète pas ; je vais nous sortir de là.

Je sortis fébrilement de notre cachette. La prudence me força à surveiller les alentours, et je discernai alors, à l’aplomb de notre versant, mon oasis en plein désert : le domaine des Durel. J’ignorai la douleur, la pluie et le poids du sac pour m’en rapprocher à grandes enjambées.

Jules avait besoin de moi.

Je passai à toute vitesse près de leur dernière vache, allongée sous un arbre, et accélérai encore jusqu’à rejoindre le chemin : je devinais des silhouettes près de l’étable. Une première, immense, et celle d’un homme brun à peine moins haute.

— Simon !

Ce dernier fit volte-face. Sur l’écran trouble de ma vision, je vis les deux ombres s’ébranler. Je foulai encore le chemin jusqu’au cœur de la ferme, là où son visage m’apparut plus clairement, avant qu’il ne se fige :

— Qu’est-ce que…

— Je vous en supplie, j’ai besoin d’aide ; c’est mon frère, et…

Pauline ouvrit la fenêtre de la maison. À la vue de Jules, elle se précipita à la porte. Charles me fit signe de rentrer.

Ça va aller, petit ange, tiens bon…

— Allonge-le sur le lit, me conseilla la jeune femme.

Je franchis le seuil. J’allai installer Jules sur la couche de fortune, au fond, près de la cheminée, et m’agenouillai à son chevet. Sa tête roula sur le côté.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Une main effleura mon épaule ; les miennes ne quittaient pas le corps inanimé. Elles serraient la manche de son pyjama détrempé, frictionnaient son petit torse et la fusée cousue sur le tissu.

Et ses pieds nus, sa peau si froide…

— Que s’est-il passé ?

Je tirai un bout de couverture jusqu’à lui. Dans mon dos, la porte d’entrée grinçait.

— Mia, qu’est-ce qui s’est passé ?

Pauline attira mon regard. Elle s’accroupit. Il m’était impossible de lâcher mon frère. De cesser d’espérer un battement de cils, un murmure.

Réveille-toi, s’il te plaît…

Simon se hissa au pied du lit, suivi de sa mère et de Mathieu. Je ne pouvais pas me tourner vers eux ; je devais me concentrer sur Jules, ne pas rater le moindre sourcillement de sa part. Il allait bouger, il le fallait. Il allait bouger…

— Il va se réveiller, bredouillai-je. Il respire, il… il est juste endormi.

Pauline agrippa mon bras. J’entendis, derrière ses frères, l’Anglais remonter de la cave. En le remarquant, elle choisit ses mots avec soin :

— Vous avez traversé ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Un souffle perdu m’échappa. Je fermai les yeux, cherchai du bout des doigts le pendentif de Ray et le pressai contre moi :

— Je ne voulais pas…

Le poids de la culpabilité était trop lourd. Je retins mes paupières closes aussi puissamment que possible.

— Mathieu, intervint la voix de Solange, emmène Andy dehors, s’il te plaît.

Le benjamin ne protesta pas. Il marmonna quelque chose à l’adresse de l’aviateur, et leurs pas s’éloignèrent. Pendant ce temps-là, Pauline s’était assise sur le lit. Solange et Charles tirèrent une chaise, tandis que leur fils aîné se plantait devant moi :

— Il faut que tu nous racontes.

***

— Tu es sûr que vous n’avez pas besoin d’aide ? m’inquiétai-je.

— Certain ! Reste auprès de ton frère, on se débrouille.

Simon sourit, puis se retira.

Il était resté plus longtemps que les autres. Après le repas, chacun était reparti, progressivement. Pauline avait enfourché son vélo, panier sous le bras, et s’était éclipsée pour la ville. Mathieu avait prévu de sarcler le jardin afin de le débarrasser de ses mauvaises herbes, et Solange comptait le rejoindre après avoir lavé la vaisselle du déjeuner.

Je n’avais pas eu faim.

Néanmoins, les avoir vus animer la pièce avait, quelques instants durant, meublé le vide effrayant qui m’habitait. Et désormais que tous vaquaient à leurs occupations, j’allais me retrouver seule… ou du moins, avec Andy. Ce qui, en toute franchise, revenait au même.

Je m’allongeai contre Jules. Je humai le parfum de ses cheveux. Bien au chaud sous la couverture, libéré des vêtements glacés, il respirait calmement.

Pauline avait raison : si les voyages temporels épuisaient quelqu’un d’habitué, ce devait être mille fois pire pour quelqu’un n’ayant jamais traversé la faille. C’était sans doute pour cela que j’avais mis plusieurs jours à me réveiller. J’ignorais quand mon frère allait revenir à lui ; je compris toutefois qu’il me fallait être patiente.

Je câlinai sa tête.

J’aimerais que l’on soit chez nous. Que je puisse te faire oublier tout ça… mais s’ils sont prêts à nous faire du mal, comment pourrais-je te ramener à notre époque et à tes jeux d’enfants ? Comment pourrions-nous vivre en sécurité ? Et que nous reste-t-il…

Je le plaquai contre moi.

Je suis tellement, tellement désolée. Pour toi, et pour papa. Et Raymond…

Prends des forces, et pardonne-moi, petit chat. Pardonne-moi pour tout ce qui t’attend.

Au cœur de la pièce, affublé d’un pull trop grand et d’un air trop sérieux, l’Anglais était attablé. Il amenait sa chaise sur deux pieds pour mieux se pencher en arrière, et ainsi contempler le plafond. Ses yeux bleu-gris, grands ouverts, se promenaient entre les paniers suspendus. Il finit par les observer de plus près. Il approcha une chaise, grimpa dessus…

— Ne touche à rien, grondai-je.

— Mh ?

Il ne m’accorda qu’un bref coup d’œil avant de faire craqueter l’osier. Il écarta une grande corbeille, tâcha de libérer soigneusement la suivante, et fit brusquement tomber la troisième. De toute évidence, ça ne sembla pas le déranger plus que ça ; il poursuivit sa fouille aérienne.

— Hé, me redressai-je, arrête, tu vas finir par casser quelque…

— Ah, there you are.

Ce qu’il empoigna ensuite n’était en rien un panier. Il manœuvra habilement jusqu’à décrocher d’une poutre un long fusil. L’arme dans les mains, paumes vers le ciel, il s’immobilisa. Dévora du regard le bois sombre qui composait la crosse, ainsi que le fût. Pointa de son nez la partie métallique :

— Ma-nu-facture d’a-rmes, san… Saint…

— Andy.

— Eu… É-ti-enne. M-L-E 1886, M…

— Andy, le coupai-je, tu ferais mieux de raccrocher ça, avant que Simon ou qui que ce soit ne te voie avec.

— Mais, pourquoi ça ici ?

Ma langue claqua. Je surveillai nerveusement la porte d’entrée.

— J’en sais rien, débitai-je alors qu’il trifouillait un levier, c’est sans aucun doute à Charles, et s’il l’a aussi bien caché je doute qu’il aimerait te voir…

Il tira la culasse en arrière et sortit une cartouche.

— Andy, bon sang, repose ça tout de suite !

Mon instinct me hurlait de bondir et de le faire moi-même ; ma peur me soufflait de rester à ma place : si quelqu’un rentrait, je ne voulais pas être mêlée à ses indiscrétions. Comment savait-il qu’une telle arme était dissimulée là-haut ? Était-elle visible, entre deux paniers ?

Le fouineur remit tout à sa place, la chaise y compris, et revint se poster sous sa trouvaille. Il plissa les yeux, tendit le bras… trop court : il lui manquait une quinzaine de centimètres pour l’atteindre.

Charles, lui, n’a probablement pas ce problème.

Il eut le temps de se servir un verre d’eau – et même de s’asseoir un moment – avant que Solange ne reparaisse dans la maison, les bras chargés de vaisselle. Je me levai pour la délester.

— Va prendre l’air, proposa-t-elle. Je vais cuisiner un peu avant de retourner au jardin. Le petit ne risque rien.

Je vérifiai qu’il n’avait pas bougé.

— Je ne sais pas trop.

— Profites-en ; il y a une accalmie. Dieu sait pour combien de temps.

Elle me prit une pile d’assiettes des mains et la rangea avec les autres.

— Il ne se réveillera pas de sitôt, tu sais. On a attendu quatre jours que tu retrouves tes esprits, et j’ignore depuis quand tu te trouvais sous le fenil.

— Oui, mais j’étais blessée, ça a sûrement joué.

— Je n’en suis pas si sûre. Ta mère avait mis du temps elle aussi. Je dirais…

Elle inclina la tête :

— … oh, cinq ou six jours. Autant que toi. Et elle n’avait pas une égratignure.

— Vous avez recueilli ma mère ?

Solange récupéra les couverts.

— Juste le temps qu’elle se rétablisse, expliqua-t-elle en enfournant les fourchettes dans un tiroir.

Et elle referma le buffet. Ses lèvres s’étirèrent un peu :

— Elle aussi, avait peur de gêner.

— C’était quand ?

Ma question avait fusé ; des milliers d’autres me venaient :

— Il y a eu d’autres voyageurs, à part nous ?

— Mh, non. À moins que Simon ait établi un refuge dans son bureau ?

— Pas à ma connaissance.

— Ha… C’est à lui que tu devrais demander ça. J’apercevais ta mère, parfois, rien de plus. Elle se faisait discrète ; elle ne voulait pas nous impliquer là-dedans.

— Je suis désolée que vous le soyez.

Ses épaules se haussèrent. Elle prenait ça avec tant de flegme…

Je leur avais tout dit. Les coups de téléphone, transformés en menaces. La volonté de mon père de déménager au plus vite, et la carcasse fumante de sa voiture au pied de la route des mines. Tout, jusqu’à celui qui, tabassé, avait tout donné pour nous permettre de nous enfuir.

Charles avait encaissé. Il avait laissé Simon réclamer des précisions, puis nous avait quittés. Pauline, une main dans mon dos, l’autre plaquée sur sa bouche, était restée muette. Tout comme sa mère. Pas un sourcillement, pas un hoquet de surprise : Solange avait analysé mes dires et les avait digérés avec un sang-froid sans pareil. J’aurais aimé avoir sa force. À chacun de mes mots, les fantômes de nos poursuivants me prenaient à la gorge, et les pleurs de mon frère éclataient dans mon crâne au moindre silence.

— Je suis si inquiète, avouai-je.

Elle m’incita à développer.

— J’ai peur qu’ils puissent suivre nos traces, et remonter jusqu’à vous.

— Cela n’arrivera pas.

Je crus voir, rapidement, les yeux de mon interlocutrice se poser sur les paniers en hauteur. Ils redescendirent aussi sec :

— Tant que vous restez ici, vous n’avez rien à craindre.

Elle finit presque par m’en convaincre.

Un cliquètement métallique nous alerta : l’Anglais avait encore touché à tout. Il reposa le tisonnier contre la cheminée et s’en écarta, les mains en l’air et la tête baissée.

C’est qu’il en deviendrait dangereux, à remuer la moindre arme potentielle…

Solange l’ignora pour mieux récupérer une cocotte dans la partie inférieure du buffet. Elle l’abandonna sur la pierre à eau et commença à éplucher un oignon.

— Tu es la bienvenue ici, m’assura-t-elle. Pauline t’apprécie beaucoup. Elle compte te faire essayer ses vêtements, à son retour ; j’effectuerai les retouches nécessaires. Pour ce qui est de ton frère… Jules, c’est ça ?

— Oui.

— Quel âge a-t-il ?

— Quatre ans.

— Mh… Il me reste de vieux habits des garçons. Ça devrait lui aller.

Elle posa ses outils sur la pierre et ses poings sur ses hanches.

— Ah, ça va nous donner un coup de jeune. J’en ai confectionnés certains moi-même, mais ça remonte à loin. Si ça ne lui convient pas, je pourrai toujours demander à Edith Chapelon ; elle a bien dû garder quelques tenues de Bonus…

Alors que je l’écoutais parler, ses mots m’emplissaient d’un sentiment étrange. Solange m’apparaissait, depuis le début, comme l’incarnation parfaite de la figure maternelle stoïque et inébranlable, auréolée d’un sérieux trop épais pour permettre à quiconque de percer sa cuirasse. Pourtant, à cet instant, j’avais l’impression… d’avoir accès à elle. Celle qu’elle était vraiment. Celle qui, en permanence, se cachait derrière la mère de famille aux innombrables préoccupations, et sa façade de dureté protectrice.

L’amour pour les siens, porté par un souvenir, venait d’abîmer son armure.

— Solange…

Sa tirade s’estompa.

— Je vous remercie. D’avoir été là pour nous, et de l’être encore. Vous n’avez rien demandé de tout cela, poursuivis-je, et j’ai conscience de la difficulté dans laquelle on vous plonge. J’admire votre patience, et votre gentillesse, et…

Elle rit.

— Je vous assure, repris-je. Je m’en veux d’allonger votre liste de problèmes. Les temps sont durs et vous aviez déjà une bouche supplémentaire à nourrir…

— Vous n’êtes pas un problème.

Elle soutint mon regard, mais je savais. La nourriture se faisait rare. Si je n’y mettais pas du mien, ils subviendraient difficilement à leurs besoins. L’exode avait fait fuir un boucher ; les épiceries peinaient à accéder au ravitaillement, et pour peu que leurs étalages proposaient quelque produit que ce fût, l’armée allemande ne tardait jamais à s’en emparer. J’ignorais où les habitants de la ville, sans jardin, trouvaient de quoi garnir leurs assiettes…

— Je ferai tout ce que je peux pour vous aider, murmurai-je.

— Alors tout ira bien. Maintenant, file. Je veille.

***

La pluie avait cessé. Je fis quelques pas parmi les flaques et, une fois dans les graviers, levai le nez. L’air était frais. Je devinai Mathieu, sur la butte, agenouillé dans le jardin. Les mauvaises herbes volaient par-dessus son épaule.

Alentour, pas une trace de Simon.

Je pris la direction du pré bordant la route des mines ; c’était là que leur dernière vache passait son temps. En effet, elle s’y trouvait encore… sans Simon.

Bon , demi-tour.

Je pris le chemin en sens inverse, et, juste avant de revenir à la hauteur de la maison, dus repasser devant l’atelier. Une douce lumière filtrait à travers ses vitres. Sans trop m’en rendre compte, j’avais ralenti pour examiner l’intérieur. Une grande table, des objets accrochés aux cloisons, de l’outillage à ne plus savoir qu’en faire… La porte baillait, alors je la poussai.

L’odeur du bois et du vernis embaumait la pièce. Je remarquai tout de suite les deux luges fixées au mur, et les skis juste à côté. Des fils louvoyaient tout près afin de pourvoir la pièce en électricité. Sur les meubles, de petites sculptures ; au sol, des coffres, un peu de sciure, des chaussures…

— Tiens, Mia.

… celles de Charles. Le père de famille referma un tiroir, puis sortit d’un recoin aussi sombre que ses yeux.

— Je peux t’aider ?

— Euh, pour tout vous dire…

Il s’appuya sur le plan de travail. Un papier rugueux en main, il plaça deux longues planches devant lui.

— … je venais justement voir si je pouvais être utile, terminai-je.

— Mh. Solange a peut-être du travail à te confier en cuisine. Moi en revanche, je m’apprête à poncer, et je doute que ça t’intéresse…

— Pourquoi ça ne m’intéresserait pas ?

Il fit une drôle de tête.

— Eh bien, s’étonna-t-il, ce n’est pas le genre de choses que les femmes aiment faire, habituellement.

— Peut-être que personne ne le leur a jamais proposé ?

Je prononçai cela aussi paisiblement que possible. Je ne souhaitais pas le brusquer. La mentalité des années quarante… Il ne pensait pas à mal, j’en avais bien conscience, aussi le soulagement réchauffa-t-il mon cœur lorsqu’il me fit un signe :

— Dans ce cas, approche.

Ça ne doit pas être très compliqué.

Bien droit devant son établi, Charles m’avoua travailler sur une nouvelle paire de skis. Tout en prenant la première planche en main, il me confia la seconde.

— Je viens de finir de dégrossir, alors on passe à l’étape suivante.

Il mit un coup de chiffon humide sur toute la longueur du matériau.

— Vas-y voir, prends un abrasif ; maintenant que les poussières sont décollées, on va pouvoir s’y mettre. Il faut que ce soit parfaitement lisse, dit-il en articulant chaque syllabe, sinon ils glisseront mal.

— D’accord.

— Bon. On procède en plusieurs passages.

Armé du papier à poncer, il se plaça à la naissance du bois, puis le parcourut jusqu’au bout.

— Voilà, comme ceci, et on recommence, encore, bien dans le sens des fibres. C’est important, sinon on les coupe et on arrache tout.

Il prit garde à travailler la surface entière en soufflant régulièrement sur les saletés accumulées. J’aperçus alors, à son auriculaire gauche, une chevalière. Dorée. Le chaton arborait ce qui devaient être des initiales, dévorées par la terre jusque dans leurs moindres interstices. Cette bague quitta bien vite mon champ de vision :

— Tu essayes ?

Il me céda sa place ; j’hésitai. Je ne savais pas trop comment saisir l’abrasif sans qu’il ne m’effrite les doigts. Charles le repositionna lui-même dans ma paume afin d’éviter la catastrophe. Je ne souhaitais clairement pas passer pour une malhabile : je voulais lui montrer à quel point je leur étais reconnaissante, lui prouver que je pouvais m’adapter et les aider, faire des efforts et remplir les tâches qui nécessiteraient un coup de main. Ainsi, prête à leur rendre la pareille, je repliai mes phalanges et me lançai. Je ponçai le bois tendre jusqu’à ce qu’il commence à être lisse et que Charles m’interrompe :

— Voyons ça… Oui, c’est plutôt pas mal. Insiste encore sur les bords.

Et il m’autorisa à continuer seule. Il me confia un abrasif à grains plus fins, et s’occupa de son propre ski pendant ce temps. Je l’épiai de temps à autre, en luttant de tout mon cœur pour reproduire ses gestes si efficaces.

— Charles, je peux vous poser une question ?

Sans s’interrompre dans son ouvrage, il accepta.

— Quel est votre vrai métier ? Je veux dire… vous êtes agriculteur ? Menuisier ?

Le père de famille retint un rire, et j’en fus gênée. Cette question était peut-être bête, après tout, néanmoins la présence d’un tel atelier à côté de la maison semait le doute dans mon esprit.

— Je suis agriculteur, répondit-il, puisque mon père et mon grand-père l’étaient avant moi. À la mort de mes parents et en tant que fils unique, je n’ai pas eu d’autre choix. J’ai dû abandonner ma carrière militaire pour conserver nos terres.

Il carra la mâchoire.

— Simon m’a dit que vous aviez combattu durant la guerre, murmurai-je. Cependant, j’ignorais que vous comptiez rester dans l’armée par la suite.

— J’étais tireur d’élite, m’informa-t-il. Ils m’ont incité à poursuivre dans cette voie… mais, c’est terminé. Il m’arrive d’entraîner des jeunes au biathlon, lors des épreuves de tir, rien de plus. À ce propos, sais-tu skier ?

Il désigna ma planche d’un coup de menton.

Oulah !

— Pas le moins du monde…

— Quand il y aura de la neige, mes enfants te montreront, si tu le souhaites. Il y a moins de travail l’hiver, vous aurez le temps.

Mon sourire fana. Lentement. Tandis qu’il s’affairait toujours, je n’eus plus l’énergie de l’imiter. L’idée que je puisse rester aussi longtemps, peu à peu, me ramena à la réalité. Et je n’avais pas la force de l’affronter.

***

— Celle-ci, peut-être ?

Pauline dénicha une troisième robe dans l’armoire.

Les yeux rivés sur la fenêtre, je profitai de la pièce la plus haute de la maison pour me perdre dans le domaine.

— Essaye-la, me pria-t-elle. Elle est un poil plus longue.

Je revins à moi, et à la chambre commune qu’abritait l’étage. Quatre lits la meublaient modestement : ceux des garçons d’un côté, et celui de Pauline au plus près de l’armoire. Je me servais des portes de cette dernière comme d’un paravent, et mon amie me confia le vêtement par-dessus.

La douceur de son tissu, pourtant épais, m’intrigua. Était-ce du bleu… ou de l’ivoire ? Non, c’était bien du bleu. Il se voulait aussi clair que l’eau des monts, pastel, apaisant…

— Elle est belle, non ?

Mon cœur se serra. Sur un lit, loin de moi, mon jeans et mon t-shirt étaient abandonnés. J’aurais voulu lâcher la robe et les attraper, les renfiler, revêtir avec eux l’apparence d’une fille banale de mon époque ainsi que ses bêtes préoccupations.

— Mia ?

— Elle est… elle est très belle, oui.

Je clos une seconde mes paupières, puis me forçai à déboutonner le corsage. Je passai mes jambes, glissai mes bras dans les courtes manches, serrai la ceinture. L’étoffe couvrait mes genoux. Enfin, je rassemblai mon courage et poussai la porte. La jeune femme, tout d’abord ravie, se faufila ensuite dans mon dos. Elle remua le drapé de la jupe :

— Oublions la précédente ; celle-là, je te la donne. Pas trop à l’étroit au niveau des hanches ?

— Non…

— C’est chic, vraiment ; pas même besoin d’une retouche ! Oh, je vais t’en faire essayer une autre, tu vas voir.

Et elle repartit dans la garde-robe. Ses doigts jouaient avec les cintres : je ne sus comment les arrêter.

— Pauline ?

— Tu préfères quoi, du rouge ou du blanc ? Le blanc est salissant, ce serait dommage si…

— Pauline, répétai-je, je… j’aimerais…

— Alors, vous vous en sortez ?

La voix de Simon surgissait depuis l’extérieur de la chambre. Pauline alla ouvrir :

— On avance, l’informa-t-elle.

Son frère nous rejoignit timidement. Il secoua la tête en voyant les essais infructueux, en vrac sur les matelas, et examina ce que je portais.

— Bon. Ça fera l’affaire, non ?

Je ne pris pas la peine de me tourner vers le miroir.

Je ne veux pas voir ça. Je refuse de valider les conséquences de cette journée. Ça ne peut pas se terminer ainsi…

Je me sentis faillir. Ma main se dépêcha d’atteindre ma nuque pour me rafraîchir… et se crispa. Elle la refrôla, grimpa jusqu’à mes cheveux et redescendis vers mes épaules.

Je la plaquai sur ma poitrine ; elle ne toucha que ma peau.

Mon âme flamba.

Le collier de Raymond !

Je mis genou au sol et balayai le parquet, secouai les robes et les blouses qui avaient pu le piéger, retournai la pièce du regard… Non, non, non, où est-il ?

— Qu’est-ce que tu cherches ? s’inquiéta Pauline.

— Un collier, j’ai… je le portais, j’en suis sûre, son médaillon est en argent, rectangulaire.

L’air me manquait. Je me rappelai de la fois où Chloé l’avait retrouvé par terre, avec le fermoir abîmé. Raymond l’avait déjà perdu. Je le savais ! Pourquoi n’ai-je pas fait plus attention ?

— Eh, m’arrêta Simon, ne panique pas, on va remettre la main dessus.

Il me suivit alors que je dévalais les escaliers en direction du rez-de-chaussée. Je n’eus pas la politesse de répondre à Solange qui redécouvrait la robe de sa fille ; il me fallait revoir mon bijou ; les larmes de Ray inondaient ma mémoire… Non ! J’écartai Andy qui s’était installé aux pieds de Jules pour secouer les couvertures, devenais complètement folle. Pitié, faites que ce soit un cauchemar…

— C’est quoi, ça ?

Simon s’adressait à l’Anglais. Au moment où je m’allongeais au sol pour passer mon bras sous la couchette, il me rattrapa. Mes yeux s’élevèrent jusqu’à la chaîne qu’Andy, penaud, tenait entre ses doigts. Je la lui arrachai aussi vite et brutalement que j’en étais capable, écartelée entre mes relents de peur, de soulagement et de colère :

— Qu’est-ce que tu fais avec ça, bon sang ?

— C’est…

Son air d’innocent maltraité me vrilla l’estomac. Il n’était en rien le coupable recherché… Je me contentais, une fois de plus, de récolter les fruits de ma propre négligence. De mes propres choix. De mes propres erreurs.

Les mots d’excuse ne franchirent pas mes lèvres. Je serrai mon poing autour du médaillon et, incapable de soutenir le regard confus de l’aviateur, m’échappai de la maison.

***

Au beau milieu du pré, je me perchai sur une roche : les flaques ne m’importunèrent plus. Les galoches lacées à la va-vite tenaient mes pieds au sec. Pauline m’avait confié cette vieille paire de bottines aux semelles de bois clouté. Le reste des souliers était essentiellement constitué de cuir, et renforcé par du métal au niveau des orteils.

Je les remuai dans le vide avant de m’immobiliser : quelqu’un s’installait à côté de moi.

— Tu boudes ?

Simon n’avait décidément peur de rien. J’inspirai profondément :

— Non.

— Alors pourquoi tu ne reviens pas à l’intérieur ?

— Parce que je suis exécrable. J’ai envie… j’ai l’impression que quelque chose en moi est sur le point d’exploser. Plus je lutte, plus je perds le contrôle et vous… vous êtes tellement gentils avec moi…

Il pencha la tête pour que je poursuive :

— Je refuse de passer mes nerfs sur vous.

— Tu n’as passé tes nerfs sur personne.

— Je n’en étais pas loin…

Il soupira. Le paysage, brumeux, ne l’intéressa pas, aussi se mit-il à fixer ce que je comprimais dans mes mains.

— Il est chouette, ce pendentif. Je comprends que tu aies eu peur de le perdre.

— Ça n’a rien à voir avec sa beauté ; si j’y tiens tant, c’est parce que c’est Raymond qui me l’a donné.

Je détaillai le médaillon… son ange gardien caché derrière l’oxydation.

— Raymond, commença Simon, c’est…

— C’est celui qui nous a permis de nous enfuir. Celui dont je vous ai parlé tout à l’heure.

Je reniflai. Sous les assauts de mon cœur, mes poumons ne savaient plus où se mettre.

— J’ai passé toute ma vie à ses côtés, depuis ma plus petite enfance. Il était pour moi… comme un grand-père. Mieux qu’un grand-père. Quand il m’arrivait quelque chose à l’école, c’était à lui que je voulais le raconter. C’était à lui que je parlais lorsque j’allais mal, à qui je faisais des dessins, lui que j’aimais taquiner et que je rêvais de rendre fier de moi. C’était la dernière personne que je voulais abandonner…

J’ouvris le vase de mes paumes.

— … et c’est la seule chose qu’il me reste de lui.

Je me détournai avant que ma vue ne se trouble. Un tas de vêtements patientait sous le bras de Simon. Du denim… mon jeans ?

— Pourquoi est-ce que tu as amené ça ?

Le jeune homme suivit mon regard, et déposa le tout sur ses genoux. Mon téléphone mobile manqua de lui échapper :

— Prends voir ça ; c’est tombé d’une poche lorsque j’ai récupéré tes affaires. Je devine que ce genre d’objet n’a rien à faire ici, donc j’y ai pas touché.

Il l’emmitoufla dans le t-shirt.

— Il faudrait les enterrer pour que personne ne les trouve.

— Les enterrer ?

— Oui, ou les brûler si tu préfères.

— Quoi ? Non, une minute, s’il te plaît…

J’étouffai. Ma main retint sa manche sans trop savoir quoi faire.

— J’amènerai mes affaires dans la crypte où travaillait ma mère. En attendant, je les cacherai et il n’y aura pas de souci, vous ne tomberez pas dessus, je te le promets. Ne me demande pas d’y mettre le feu.

— Non… non, d’accord.

Il frictionna le dos de ma robe. Sa paume était glacée. Je me redressai :

— On pourra peut-être rentrer un jour, Jules et moi. Chez nous. Quand tout sera rentré dans l’ordre.

— Rentré dans l’ordre ? Mia, qu’est-ce que tu espères ? Ils veulent vous tuer.

— Non ; ils sont à la recherche de papiers, de documents qui appartenaient à ma mère.

— Et tu crois qu’ils te laisseraient vivre une fois en leur possession ? Ils auraient pu simplement les faucher à Sonia ; ils l’ont condamnée. Maintenant qu’ils te savent mêlée à ça, tu penses qu’ils vont te faire une faveur ? Est-ce qu’ils ont opté pour la manière douce, aujourd’hui, afin de t’atteindre ? Ces gens, ni toi, ni personne ne peut les arrêter.

— Et si je préviens la police, ou bien la gendarmerie, chez moi ? Il y avait une enquête en cours pour le meurtre de ma mère, tu sais, ils… ils essayaient de…

De l’accuser de trafic de drogues ? D’enterrer l’affaire avec toutes les facilités possibles ?

— Écoute, reprit-il, je sais que c’est pas aisé pour toi, et j’imagine pas quel bouleversement ce sera pour ton frère. On peut se laisser du temps pour y réfléchir, concéda-t-il, toutefois ça me paraît très, très compromis. S’ils ont pu remonter jusqu’à ta mère, c’est sûrement parce qu’ils détectent le moindre passage à travers la faille. Sonia craignait que ça arrive. Elle était la personne la plus prudente que je connaissais ; ils n’auraient pas pu l’avoir autrement.

Doucement, Simon écarta sa paume réconfortante, et la laissa choir devant moi. Il effleura le pendentif :

— Ton vieil ami, Raymond, a tout donné pour que vous soyez sains et saufs. Toi, et ton frère. Pour que vous veniez ici et que vous soyez à l’abri. S’il existait une autre solution, il l’aurait choisie.

D’une propulsion, il quitta notre perchoir et atterrit souplement dans la terre molle. Il plaça mes affaires dans mes mains :

— À toi de voir s’il a fait ça en vain.

Élisabeth Hägler dut presser la pédale de frein ; un embouteillage l’empêchait d’accéder aux hauteurs de la ville. C’était bien la première fois qu’elle voyait autant de voitures à cet endroit. Les forces de l’ordre limitaient les passages ; elle alla se présenter, et ils l’autorisèrent à rejoindre son lieu de travail.

Plus elle avançait sur la route des mines, plus son ventre se nouait. Elle vit tout d’abord, encastrée contre un tronc, une berline familière. Des mots quittèrent précipitamment sa bouche ; elle sortit tout aussi vite de l’habitacle pour se ruer sur la carcasse. Son cœur battait la chamade. Elle ouvrit la première portière : à l’intérieur, un lapin en peluche.

La nourrice courut vers la maison de ses employeurs sans voir le sang qui maculait le macadam. Elle se jeta entre les grilles béantes, traversa l’allée jusqu’au garage ; ses jambes y flagellèrent. Malgré les bûches qui entravaient la pièce, elle se traîna jusqu’aux étages.

Lorsqu’elle comprit, la peur roula sur ses joues.

*

Coup de crosse : Raymond Gauthier se plia en deux. Il peina à ouvrir les yeux comme à reprendre son souffle. La douleur résonnait dans tout son corps.

— Dis-nous où ils sont.

Il protégea sa poitrine de ses bras, et leva la tête. La lumière l’aveuglait.

— Où sont-ils !

Ses paupières tombèrent avant les violences suivantes. Le vieil homme, contre le sol, entendit ses côtes se briser. Sentit la terreur lui perforer le ventre. Perçut l’ordre d’arrêter. Il cligna des yeux ; ses tortionnaires s’en allaient. Deux nouvelles silhouettes se détachaient de la lumière brûlante.

— C’est inutile de le frapper. Il ne dira rien.

Raymond Gauthier frémit à l’écoute de ce timbre. Un second prit le relais :

— Donc, tu abandonnes ? Tu craches sur tout ce qu’on a fait pour toi, pour nous tous, pour en arriver là ?

— Non.

Un silence. Un index inquisiteur fut brandi :

— Ce vieillard sait tout. Il pourrait nous guider vers Beckett, te donner des réponses… nous aider ! Est-ce que tu t’en rends compte ? Nous sommes tout près du but…

— Je le sais.

— Alors quoi, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

La lumière mourut lorsque l’inconnu, indécis, se pencha sur le captif. Il frôla le visage tuméfié ; Raymond se défendit.

— Donnez-moi du temps.

— Du tempsricana-t-on derrière-lui.

— J’aurai besoin de temps, insista l’inconnu, et lui de soins.

Il se releva ; les rayons crus frappèrent à nouveau le supplicié. L’autre prit la parole :

— J’espère que tu sais ce que tu fais, Ian. Ne nous amène pas à regretter ta présence parmi nous.

Tout en s’éloignant, il rappela :

— Si tu ne le convaincs pas de parler, nous nous en chargerons.

— Notre priorité est de le garder en vie…

— Oh, n’aie crainte ; il le restera.

La porte grinça avant qu’il n’ajoute :

— Je veillerai personnellement à ce qu’il assiste au spectacle.

Commentaires

Andy qui touche à tout xD
 1
mardi 14 mai à 21h36
Dangereux malgré lui, ha ha !
 1
mercredi 15 mai à 00h08
« Sous les assauts de mon cœur, mes poumons ne savaient plus où se mettre. » : il y a, comme toujours, de très jolies phrases. Pauvre famille Starck...
 1
mercredi 15 mai à 10h39
Merci Julien :)
 1
mercredi 15 mai à 10h44