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Le Café Cobalt

jeudi 2 mai 2019

Fingers Out 2 : Les participations des Baristes

Observation - Karole Schifferling

Un voile de brume se pose sur les toits. Haut perché sur le balcon, dans la fraîcheur hivernale, tu le regardes descendre, s’étirer, scintiller dans la nuit. La lune le pare de blancheur. Elle lui dispense ses rayons comme on embellit une toilette avec des perles d’argent. Tu admires ce spectacle, mais tu le sais. Il va être temps de rentrer.

Tu te détournes pour tâter les biscuits que tu venais faire refroidir. Ni la chaleur, ni la mollesse conférées par la cuisson n’ont résisté à la brise. Te voilà armé d’un bataillon de sapins et de bonhommes dorés prêts à être dégustés. Il te suffit de quelques pas, d’une poussée sur la porte-fenêtre, et te voilà à l’intérieur : tu retrouves la cuisine et l’odeur du repas.

Ton cœur est chatouillé par des éclats de rire. Un instant, tu te postes sur le seuil du salon pour mieux les entendre. Pour voir celles et ceux qui les libèrent.

Bientôt minuit.

Tu ne briserais pour rien au monde leur harmonie. Ils forment un tout, un univers en perpétuel progrès, un havre dont les dalles de marbre vibrent tant de bienveillance que tu t’y cloîtrerais volontiers durant deux éternités. Que le vent souffle, que l’horloge tourne ; rien ne saurait venir à bout de leurs murs. Ils sont comme les atomes, pluriels et pourtant insécables ; éloignés mais inséparables.

Tu retournes aux fourneaux en songeant que cette vision de l’amitié te plaît bien. Sa puissance incoercible vous ramènera toujours les uns auprès des autres. Tu en es certain, désormais. Et aucun spectre du passé n’est plus à craindre.

Ton portable sonne – minuit approche – et tu le ranges. Le temps qui passe n’a pas sa place ici. Ce moment n’appartient qu’à vous, loin de la danse macabre des aiguilles et de cette voix qui te rappelle, encore, qu’il va falloir rentrer. Écoute-les chanter. Profite de leur présence. Savoure le frémissement de l’alcool dans les coupes et les tendres morsures au cœur des canelés.

Rejoins-les.

Tu te contentes de passer la tête dans l’encadrement de la porte.

Rejoins-les.

Ils te manquent en permanence, et maintenant qu’ils sont là, tu vas rester caché ?

Rejoins-les.

Une caresse féline ; le chat te frôle et se faufile au salon, comme pour te dire : rejoins-les.

Tu les rejoins. Une assiette de délices dans les mains, ta place est avec eux, autour de leur table. On t’accueille avec un verre et tu trouves sans mal un endroit pour t’asseoir. Tout est si simple que la pression quitte ton esprit. Piocher dans les biscuits que vous avez faits ensemble, avec les outils que vous aviez sous la main, ravive votre âme d’enfant. Nul besoin de choses compliquées pour passer du bon temps. Auprès d’eux, tout va bien.

Et il est bientôt minuit.

Tu ignores si tu as peur ou hâte de le fêter. Tu es là pour ça, et quand ce sera terminé, il sera temps de rentrer.

Tu ne veux plus. Tu souhaites regagner la cuisine, recommencer les préparatifs avec eux. Tu souhaites que le jour revienne et que la nuit parte, que la lune se couche, que le soleil brille ; tu souhaites que le voile de brume s’épaississe et vous contraigne à jouer, manger et rire pendant des siècles. Tu souhaites que personne ne parte et que vous restiez ensemble.

Tu ne veux plus. Tu aimerais t’éloigner un peu pour photographier ce moment dans ta mémoire et te le repasser mille fois les jours où tu manqueras de courage. Mais, est-seulement nécessaire ?

Profite.

Est-ce nécessaire quand tu sais que vos séparations sont temporaires ? Qu’ils ne te quittent jamais vraiment quand vous vous éloignez ? Est-ce prioritaire d’enregistrer l’instant alors que tu peux choyer tes amis qui sont là, juste à côté de toi ?

Ils sont et seront omniprésents.

Ne regarde pas l’horloge.

Sois avec eux.

Pour de vrai.

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