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Le Café Cobalt

mercredi 1 mai 2019

Fingers Out 2 : Les participations des Baristes

Den sandman natt - Chimène Peucelle


Cette nouvelle se base sur l’univers de L’empire des invisibles, roman publié sur le Café Cobalt. Bien qu’il soit possible de la lire sans connaître le roman, elle se place temporellement entre ses chapitres 7 et 8.



19 mars 2015.

Le soleil bascule à l’ouest d’Oslo. Ses ardents faisceaux s’enfoncent dans la mer qui borde la capitale et tracent entre ses immeubles de délicats jeux d’ombre.

Des boutons de lumière fleurissent déjà sur certaines façades et dans les rues les plus fréquentées, mais la ville s’étire encore entre chien et loup. L’air marin fouette son ossature et décoiffe les Osloïtes qui profitent du dimanche soir pour un repas au restaurant ou une balade au bord de l’eau.

Dans les rapides du vent nordique clignote une traînée de grains de sable à l’éclat féérique. Ils virent, voltent, enchaînent les zigzags et les loopings. Enfin, en perdant peu à peu de l’altitude, ils finissent par choir dans la paume ouverte qu’Otton tendait à leur intention.

Otton se rencogne contre les marches de l’escalier pour offrir moins de prise au vent et fait rouler les grains minuscules entre les ridules de sa main. Ils scintillent et lui chantent ce qu’ils ont repéré de là-haut. Une fois achevée leur mélodie, Otton les fait s’envoler d’un signe de l’index et entrouvre la bouche : ils se faufilent entre ses dents et disparaissent dans sa gorge.

Il déglutit. Sa pomme d’Adam oscille et le diamant bleu qui orne sa lèvre inférieure accroche un rayon du soleil couchant.

Les grains lui ont dit les humains fiévreux qui iront se coucher tôt ce soir, et dont le sommeil lui rendra quelque force. Ils lui ont dit le chagrin volage des enfants en bas-âge pour qui le weekend s’achève déjà. Ils lui ont dit, aussi, les dizaines de Noctes qui ont cerné la ville et dont l’étau se resserre à chaque minute dans un seul but : le coincer. L’isoler, le capturer et le tuer.

Otton s’accroupit dans l’escalier de secours, les pieds meurtris par les semelles de ses espadrilles trouées. Il plonge les mains dans la poche ventrale de son sweat et savoure l’illusion de secret qu’offre l’épaisseur de sa capuche. Il rentre la tête dans les épaules et attend.

Il arrête presque de respirer.

Le crépuscule ne va plus tarder.



Une demi-heure plus tard, Oslo a changé de visage. Piquetée de lueurs artificielles, elle transpire des effluves d’humidité et de poisson grillé. Otton se redresse et gonfle ses poumons de ces fragrances familières et de celles, plus épicées, qui n’appartiennent qu’au crépuscule. Voilà son heure venue… Celle de sa gloire, il l’espère. Rien n’est encore joué.

Il déplie ses membres fatigués et subit avec consternation les craquements qui les secouent quand il se met debout. Un souffle profond se fraie un chemin depuis le creux de son ventre et propulse à l’air libre une véritable brassée de grains guillerets qui rebondissent dans sa main. Il leur chuchote ses instructions puis les balance devant lui et les précieux s’emmêlent, cavalent, s’éparpillent et s’envolent finalement vers la noirceur du ciel.

Ses agents miniatures vont dénicher les atouts qui lui serviront à échapper aux Noctes. Otton accompagne en pensée leur progression : certains s’introduisent déjà dans une cheminée, par l’entrebâillement d’une fenêtre ou sous une porte, dans une chambre de marmot endormi. Ils utiliseront une narine ou le coin d’une paupière pour accéder aux rêves timides, encore balbutiants, que les petits composent en ronflotant. La magie dégagée par leurs songes servira à brouiller sa piste et à empêcher les Noctes de le localiser.

D’autres visitent plusieurs maisons jusqu’à tomber sur un humain qui, non content d’être un adulte et plongé dans un sommeil profond, aura conservé au fond de son cœur une étincelle d’âme d’enfant. Ceux-là, bien plus rares, lui serviront de soldats ; ils mourront pour lui, le cas échéant.

Otton estime qu’ils lui doivent bien ça. Que serait-il advenu d’eux s’il n’avait pas, par le passé, caché sous leur oreiller les idées qui font grandir ?

Il descend prudemment l’escalier – les marches glissent – et s’engage dans la ruelle qui lui a servi de refuge. Malgré les précautions qu’il a prises, il juge meilleur de se déplacer jusqu’au nord de la ville, plus dense que la partie maritime, et plus difficile à quadriller. Il tire davantage l’ourlet de sa capuche et s’engage dans une artère fréquentée.

Qu’Oslo est belle une fois la nuit tombée.

Il se fond au cœur du troupeau d’humains qui grouille encore dans les rues, bien réveillés – trop pour le remarquer. Il calque sur leur pas sa démarche un peu raide, encrassée par sa longue cavalcade au-devant des Noctes. Devant ses yeux centenaires se balance parfois une mèche à la blondeur ternie de sueur ; il la ramène machinalement derrière son oreille, mais elle revient toujours à la charge.

À force de pérégrinations, il finit par entrer dans la Møllergata, l’une des rues piétonnes les plus fréquentées de la capitale. De part et d’autre de la voie se chevauchent grandes enseignes, bars, étals ; nombre de touristes se bousculent devant les marchandises, bien que la saison ne s’y prête pas particulièrement. Une odeur de crêpe à la gelée caramélisée vient chatouiller le nez d’Otton ; il résiste à la faim qui lui tord soudain le ventre. Ni temps ni argent pour ce genre de plaisir.

Soudain, un grain de sable vient tintinnabuler à son oreille : il y a un couple de Noctes à dix mètres devant lui.

Pourquoi ne les a-t-il pas sentis ?

Trop tard pour reculer. Il se déporte sur la droite de la Møllergata et s’enfonce dans une rue perpendiculaire, plein nord. S’il s’agit d’un couple, peut-être sont-ce des agents de terrain, et pas juste des pions disposés sur sa route pour l’empêcher de s’enfuir. Si cette paire de Noctes se lance à sa poursuite, il n’est pas sûr de parvenir à leur échapper sans mettre ses propres soldats en danger.

Il mordille nerveusement le diamant de son piercing et allonge la foulée. Les lampadaires s’espacent et au fil de sa progression, la nuit tombante reprend ses droits. Du revers de la main, il chasse les grains qui veulent s’accrocher à son sweat et leur intime d’aller se faire oublier dans les recoins les plus sombres de la ville. Il y a trop de prédateurs pour qu’il prenne le risque de se faire repérer par leur faute.

Les immeubles se rapprochent et Otton manœuvre pour trouver où se cacher sans arriver jusqu’aux quartiers résidentiels. Il y a une poignée de dormeurs alentour, qui pourront le soutenir en cas de pépin ; quel est le meilleur comportement à adopter ? Tenter le tout pour le tout en se rapprochant des limites d’Oslo, ou continuer de se terrer dans ses entrailles en attendant que l’orage passe ?

Une part de lui n’y croit déjà plus. Il ne laisse pas le défaitisme ombrager son esprit et choisit de poursuivre sa quête d’un abri.

Pas question de contacter ses alliés d’autrefois, dont certains doivent pourtant vivre non loin d’ici. Impossible de savoir qui le soutient encore, qui a vendu son âme aux Noctes. Et si sa fuite éperdue mettait en danger ses derniers amis fidèles ? Un seul pourrait véritablement lui venir en aide. Dommage qu’il s’agisse désormais du moins stable de ses appuis…

Otton lève les yeux, se perd un instant dans les esquisses d’étoiles qui résistent tant bien que mal à la pollution lumineuse, et ses lèvres articulent un appel silencieux dont même lui ne sait que penser. À quoi bon s’attacher aux fantômes du passé qui lui ont déjà tourné le dos ? Toujours est-il qu’un grain de sable, mu par sa prière, volette devant lui et s’évanouit dans les airs.

Du gâchis, sans doute. Il recommence à marcher.

Alors une sensation de danger souffle sa psyché. Les Noctes de tout à l’heure sont là, derrière lui. Et la magie qu’ils exhalent laisse présager du pire.

Otton résiste à l’envie de se mettre à courir : ça ne ferait que renforcer la piste qu’ils doivent être en train de suivre, et ils sentiraient sa peur. Contre des bêtes de ce genre, mieux vaut la jouer fine. Sans plus hésiter, il appelle à lui les adultes à l’âme d’enfant qui patientent sagement dans leur lit trop grand.

Lui seront-ils vraiment utiles ? Ou l’aideront-ils seulement à se sentir moins seul face à la bête à deux têtes qui lui mord les talons ?

Alors qu’il vire au dernier moment pour s’engouffrer dans une ruelle particulièrement obscure, un vent glacé se glisse dans sa capuche et chuchote son prénom. Il s’arrête en dérapant, fait volte-face et scrute la pénombre, saisi de surprise. Il n’a pas rêvé ? C’était…

Des volutes de fumée ondulent jusqu’à lui et forment dans le vide un visage douloureusement familier. Otton contemple avec consternation la blancheur caractéristique de sa peau et de ses cheveux, le bleu de ses yeux sévères, sans trouver la force de lui parler. À peine celle de secouer la tête avec lenteur, sans savoir s’il cherche à signifier sa déception ou son refus de lutter.

Attila n’est pas venu. Il a préféré lui envoyer un revenant, une ombre de lui-même, comme pour déplorer une dernière fois une déchéance qu’il n’aura pas cherché à empêcher.

Ils se fixent et les secondes s’étirent. Ils n’ont jamais été très doués en communication. Otton tente de sonder les traits évanescents, mais finit par renoncer. Il fait un pas en arrière.

Le visage ouvre la bouche, ferme les yeux et disparaît dans un semblant de cri déformé par la distance.

Otton se met à courir.

Quelle perte de temps. Et les Noctes en ont profité pour rattraper leur retard.

Il sent les dormeurs s’affairer dans leurs maisons respectives. Une volée de grains de sable s’en vont leur donner des instructions supplémentaires et il poursuit sa route erratique, dans l’espoir de dénicher un terrain à peu près à son avantage pour l’affrontement qu’il ne pourra plus éviter.

Quand enfin la ruelle qu’il parcourt s’ouvre sur un espace plus dégagé, il découvre face à lui trois murs infranchissables et hérissés d’affiches en norvégien.

Les dormeurs sont en route. Vite, vite, qu’ils le rejoignent et fassent front avec lui contre la mort en marche… Otton se coule entre une poubelle et une pyramide de caisses en bois pour reprendre son souffle. Son corps perclus de vieilles douleurs crie son épuisement. Les dormeurs devraient défaire au moins l’un de ses poursuivants. Sûrement pourra-t-il, avec la magie qui lui reste, s’occuper du second.

Les Noctes déboulent dans l’impasse.

Un homme et une femme, bâtis comme des lutteurs. Des grains de sable embusqués identifient un lycanthrope ; la femme, c’est plus compliqué. Sa signature magique est trop trouble pour être catégorisée. Otton les voit tendre le nez et humer l’air comme des chiens de chasse ; la femme se tourne vers lui. Une valkyrie.

Elle fait un geste dans sa direction et Otton sent son sang se glacer ; alors son compagnon se raidit et se retourne. Les dormeurs ne sont plus qu’à quelques mètres d’eux.

« Occupe-t’en, Bastian. »

Quel mépris dans sa voix.

« On a droit à un pourcentage de perte ?

— Ouais, répond-elle. Cent pour cent. »

Le lycanthrope ôte son blouson, le jette par terre et s’élance. Otton prend son courage à deux mains et plonge dans la tête des dormeurs.

« Angrep », ordonne-t-il à voix basse.

C’est du suédois, mais il s’est parfaitement fait comprendre. Ses pantins attaquent.

Ils ne sont que quatre, quatre pauvres hères tirés de leur logis pour se battre au nom d’un Héros auquel ils n’ont jamais vraiment cessé de croire. Leurs yeux entrouverts sont blanchis par le somnambulisme qui les meut. Otton voulait en réquisitionner davantage, mais les esprits arrimés au bout de ses ficelles mentales ne répondent plus à ses stimulations. Comme au soir de Göteborg – avant-hier seulement ? –, quand tout a dérapé et que les conséquences de ses erreurs ont jeté les Noctes sur ses traces. Il se raccroche à ses guerriers d’un soir comme aux vestiges d’une magie qui, elle, a déjà cessé de croire en lui.

Ça ne suffit pas. Bastian les réduit en charpie.

Otton s’arrache aux boules de souffrance pure qui seront bientôt de nouveaux cadavres jetés sur sa route, atterré par la vitesse à laquelle ses derniers espoirs se sont effilochés sous les assauts du Nocte. Juste à temps pour sentir sur son cou les doigts musclés de la valkyrie qui l’agrippent, le tirent hors de sa cachette et le jettent contre le pavé.

Sa capuche est renversée. Il s’assoit avec lenteur, observe le lycanthrope barbouillé de rouge qui crache par terre et récupère son blouson à l’entrée de l’impasse. La valkyrie le dévisage et il lit dans ses yeux un mélange de respect et de pitié. Il sait quel pitoyable spectacle il offre désormais : celui d’un vieillard qui n’a plus rien de la légende qu’on lui attache, ridé et émacié, aussi pâle qu’un spectre, les iris gris comme un jour maussade. Le doré qui habitait son regard a disparu depuis des décennies ; la seule touche colorée qui anime encore son pauvre corps, c’est le piercing à sa lèvre.

« Quand on m’a dit que j’allais devoir vaincre le Marchand de Sable et le ramener mort ou vif aux Caciques, je me suis dit qu’ils s’étaient peut-être trompés de profil et que Bastian et moi, on risquait pas de faire le poids. »

Elle sourit.

« Mais finalement, on s’en est pas trop mal sortis. Hein, mon loup ?

— Ta gueule.

— Le problème, c’est la partie "mort ou vif". Si ça tenait qu’à moi, on te ligoterait comme un saucisson, puis on appellerait tous les autres Noctes qui rôdent dans Oslo pour qu’ils débarquent ici et qu’on t’emmène chez les Caciques en fanfare. Mais ça, c’est la partie officielle de notre ordre de mission. Officieusement… c’est "plus mort que vif" que les Caciques te veulent. Désolée. »

Elle rejette la tête en arrière et de sa gorge monte un chant puissant, rauque et belliqueux, en vieille langue viking. Une partie d’Otton, ravivée par les lointains souvenirs que lui ramènent le dialecte, s’efforce d’en déchiffrer les paroles ; une autre a déjà réuni entre ses doigts ses ultimes grains de sable encore opérationnels.

Bastian s’avance, menaçant, du sang plein les babines. La valkyrie a tendu le bras devant elle et dans sa main se matérialise une lance ouvragée qu’Otton reconnaît au premier coup d’œil : Gungnir, l’arme d’Odin.

Gungnir ne rate jamais sa cible et revient toujours dans la main de son lanceur. Sa pointe est parcourue d’éclairs bleus qui se reflètent dans la dentition dévoilée de celle qui l’a invoquée.

Otton imagine déjà le métal divin déchirer les mailles de son sweat, puis le grain de sa peau, l’émail de ses os, et aller fouiller ses entrailles. À moins qu’elle ne vise sa tête et que la pointe ne fasse éclater son front avant de transpercer toute la matière infiniment commune et organique qui fait de lui un être vivant et pensant.

Aucun cryptide, aussi héroïque soit-il, ne peut résister à ce genre de traitement.

Les grains s’échappent de sous ses ongles et s’enfoncent dans les interstices des pavés mal scellés. Otton ignore d’où lui vient cet instinct de préservation ridicule. Dès qu’il aura quitté ce monde, ces précieuses réminiscences de son sable se disperseront en poussière. Mais c’est plus fort que lui…

« Bon. Je sais pas quoi te dire », soupire la valkyrie.

Il ne peut s’empêcher d’espérer qu’un soupçon de son essence survivra.

« J’ai pas envie de t’achever comme on égorge les bœufs pour les banquets du Walhalla. D’un autre côté, comment on pourrait procéder ? »

Des siècles d’aventure, des milliers de cryptides rencontrés, aimés et haïs, des pays ébranlés par la seule force de sa renommée.

« Alors ? Une dernière parole ? »

Des millions de rêves d’enfants qui sont devenus grands et ont effacé de leur esprit sa douce mélodie. Et tous ces amis qui l’ont abandonné quand la chance a tourné.

« Sûr ? Rien ? »

Est-ce que le monde mérite de garder une trace de son passage ?

« Alea jacta est, comme disait l’autre. Alors… adieu ? »

Il la regarde dans les yeux. Ce qu’il y lit lui donne envie de pleurer.

Voilà une adulte que son sable n’a jamais réussi à bercer.

« Adjö », conclut-il en savourant la sereine saveur du suédois sur sa langue.

La valkyrie arme son bras, prend son élan et

Otton s’endort.

Les grains dorés, sous les pavés, expirent son dernier souffle et retournent à la terre dans un ultime scintillement.

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