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Le Café Cobalt

mardi 30 avril 2019

Fingers Out 2 : Les participations des Baristes

Les souvenirs satinés d'une cité séculaire - Julie Nadal

À l’aube de mes soixante ans, à l’heure du bilan de ma vie, lorsque je voulus faire le compte de mes actions positives et de mes péchés, je retournai à la ville. Je l’avais quittée quarante ans plus tôt, armé d’un cœur vaillant mais pas d’un sou, à la découverte d’une campagne qui me semblait, en ce temps, le but de toutes mes espérances. Je croyais y trouver la douce indolence que les citadins prêtent aux vastes étendues tranquilles ; j’y vécus la frénésie des champs, la dépendance des bêtes et l’amertume de la solitude à plus de reprises que je le méritais. Pourtant, pas une seule fois, je ne songeais à rentrer à la capitale. J’en avais fait mon deuil, notre union consumée m’interdisait tout retour en arrière.

Ce qui me fit changer d’avis à ce moment de mon existence ? Je l’ignore encore. Peut-être l’âge avait-il effacé les dernières mauvaises excuses auxquelles je m’étais accroché tout ce temps pour m’empêcher de revenir. Peut-être l’expérience avait-elle apaisé cet orgueil immature qui me bloquait la route, qui m’avait attaché à la terre que j’avais choisie dans le but de cacher la possibilité que je me sois lourdement trompé. Les années en tout cas avaient fait disparaître tous les souvenirs amers et la ville ne m’évoquait plus que la douceur de l’enfance et le charme serein d’un lieu familier.

Sur le trajet pourtant, j’hésitais plus d’une fois : que ferais-je, sur place, si je me perdais ? Qu’est-ce qui pouvait me promettre que je reconnaîtrais l’endroit, que je goûterais à sa nostalgie ? J’avançais avec pour compagnon la peur viscérale d’être déçu. Le ciel semblait vouloir faire écho à mon trouble, car il avait peu à peu transformé ses larmes en flocons épais qui recouvraient le paysage jusqu’à le rendre méconnaissable. Je me demandai plus d’une fois s’il m’incitait à faire marche arrière, mais porté par la sagesse citadine qui me revenait peu à peu, je repoussai les superstitions paysannes et me convainquis de poursuivre mon aventure jusqu’au bout.

Les premières tours apparurent dans le lointain, si immenses qu’elles me donnèrent l’explication à ce climat : leurs pointes déchiraient le ventre gonflé des nuages et répandaient leur douceur cotonneuse sur le monde. Il n’en était pas ainsi, à l’époque lointaine où j’étais parti, mais au spectacle de ces morceaux de zénith déposés à notre portée, je ne pus plus concevoir qu’il en ait jamais été autrement. Ce manteau immaculé me permettrait probablement de plonger dans les entrailles de la cité sans me sentir écrasé par son immensité, sans craindre le rythme effréné de ses habitants ni le vacarme de son cœur battant. La neige assourdirait le monde, masquerait les imperfections et me garantirait la ville pure.

Lorsque je parvins enfin à destination, mon vœu était exaucé. Le frimas avait cloîtré les gens chez eux, enfermé leurs engins hurlants au fond de leurs garages et les rues, à moi seul offertes, étalaient leur perfection givrée sous mes pieds. Je fis un premier pas hésitant, un second qui parut de géant, un troisième… Au bout de dix, la ville m’appartenait et jamais je ne l’avais quittée. Les immenses immeubles enflammèrent mon imaginaire : je cherchais dans mes souvenirs la forme des venelles de mon enfance mais aucun élément ne semblait à sa place. Le quartier ne m’évoquait rien, aussi mis-je cette inconnaissance sur le compte de l’expansion naturelle des lieux humains et sur la neige de plus en plus épaisse. Les traces que laissaient mes lourdes bottes se comblaient en quelques secondes sous les averses et le blizzard s’engouffrait sous les pans de mon manteau avec voracité. Pourtant, le froid ne me gênait nullement, il stimulait au contraire la sensation d’être vivant que j’éprouvais avec plus d’acuité que jamais depuis que j’étais entré. La capitale me semblait un asile délicieux. Comme la campagne en son temps, c’était désormais la cité qui pouvait répondre à mes attentes, à mes rêves. Ce pèlerinage me ferait rentrer parmi les miens.

Les bâtiments de verre avaient remplacé le béton de mon enfance. Ils étiraient partout leurs squelettes de métal vers de vertigineuses hauteurs qui me coupaient le souffle et me ramenaient à mon insignifiance. Les affaires s’étaient installées dans le quartier, les banques, les assurances, les sociétés désincarnées attirées par le profit. Je ne pouvais pourtant pas m’empêcher d’admirer l’esthétique moderne de ces tours et l’ordre de leur implantation. Les rues rectilignes se croisaient à des angles bien droits qui satisfaisaient mon amour de la symétrie. Les vitres quant à elles reflétaient le ciel et offraient ainsi une sensation d’espace infini par de savants jeux de miroirs. Cet univers inconnu me plaisait. Je l’appréciais d’autant plus qu’il semblait n’appartenir qu’à moi. Je n’avais encore croisé personne malgré les lumières aux fenêtres et les signes de vie.

Après ma longue traversée de ce nouveau quartier, je parvins à un pont élancé qui m’emmènerait vers la vieille ville. Là-bas, je récupèrerai sans nul doute les souvenirs de mon enfance ! Mes jambes flageolantes retrouvèrent un second souffle et me portèrent sans faillir jusqu’à la falaise qui abritait une rivière gelée et une abbaye dans un écrin de blancheur. Le panorama me serra le cœur : rien n’avait changé. Je me revis, jeune homme, accoudé à la barrière, me questionnant sur mon avenir. L’histoire se terminait au même point, quarante ans plus tard, me rappelant mon passé. Une émotion intense me saisit la gorge et mes yeux s’embuèrent. Il est des choses immuables que le temps ne peut altérer, j’en admirais l’exemple le plus marquant. Je dus me retenir à la rambarde pour ne pas m’effondrer sous le poids de cette affliction soudaine, jusqu’à ce que mon pouls cesse de blesser mes oreilles et que mes tremblements s’apaisent. Les années que j’avais jusqu’à présent considérées comme des alliées me faisaient sentir toute leur gravité.

Saisi d’une impulsion, je descendis au creux du ravin. Les escaliers glissants faillirent me mettre à terre plusieurs fois mais je parvins en bas sans heurts, pour découvrir la beauté majestueuse que me réservaient les lieux. L’abbaye silencieuse dominait les alentours de toute sa magistrale prestance de bâtiment de culte. Les pierres centenaires lui conféraient un charme qui manquait au verre. Je m’approchais jusqu’à pouvoir la toucher. Sous mes doigts gourds, la roche claire était glaciale. Et grâce à elle, je me souvins.

Les souvenirs satinés d’une cité séculaire envahissent son esprit.

Je me souvins des jours de soleil qui réchauffent le granit jusqu’à plonger l’abbaye dans la somnolence d’un gros chat engourdi.

Je me souvins du vent téméraire qui fait s’envoler les feuilles, dérange les grands-mères et entraîne dans sa course folle les secrets de ce monde.

Je me souvins de la terre qui dort sous mes pieds, qui parfois se réveille et s’agite un peu, juste pour montrer qu’elle est en vie.

Je me souvins des agiles écureuils qui bondissent dans les chênes et viennent souvent escalader la bâtisse à la recherche de pitance.

Je me souvins de chaque personne qui a un jour foulé ce sol, de chaque peine qu’elle a murmurée, en tremblant, à ces murs, de chaque joie, immense, irrépressible, qu’elle a offerte à ce ciel.

Je me souvins des arbres qui ont poussé, des fleurs qui ont fané, des insectes éphémères qui ont rendu ce lieu vivant.

Je me souvins des fantômes de chaque et unique être qui a contribué à ce que je suis.

Je me souvins des premiers hommes, des bâtisseurs, qui un jour trouvèrent ma source et décidèrent de s’y installer.

Les souvenirs satinés d’une cité séculaire envahissent son esprit.

Je me souvins que je suis ville. Que je ne vis que par ceux qui m’habitent. Que je meurs loin de leurs regards.

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