6

Chimène Peucelle

mardi 22 janvier 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 7

La magie est une énergie renouvelable dont la présence est avérée dans la quasi-intégralité des objets, animés ou non, de la Terre ; à raison d’une quantité minimale d’un centième d’once. Le cryptide est par définition un être vivant imprégné de magie : si certains se contentent d’en héberger passivement une once ou deux dans leur organisme, d’autres sont passés maîtres dans l’art de la manier et d’en faire un outil essentiel à leur survie.

[… ] La synesthésie qui caractérise la majorité des cryptides donne des interprétations très diverses des formes adoptées par la magie pure : certains parlent d’une teinte que prend l’atmosphère dans les zones de grande concentration, d’autres d’une odeur particulière exsudée par les individus fortement chargés.

[… ] Selon certains spécialistes, un déséquilibre énergétique d’origine inconnue prend le pas sur l’harmonie magique de la Terre depuis la Renaissance européenne. Ce déséquilibre serait l’une des principales causes de la disparition du Petit Peuple, qui était hautement dépendant de l’homogénéité magique de son environnement proche.

Eiréné, Nocte Confidente reliée au Foyer principal d’Athènes, De la magie et des cryptides, édition de 1948.




Attila dépose son parapluie dans le hall d’entrée, ferme la porte à clé. Un coup d’œil dans le salon : César sommeille, allongé de tout son long sur le sofa, dans une grotesque posture qui dévoile son ventre touffu et arque ses pattes arrière.

Il ôte son veston, glisse les pieds dans une paire d’espadrilles et défait le premier bouton de sa chemise. Il s’assoit à califourchon sur un accoudoir du sofa pour consulter son téléphone, vierge de toute notification. Ses doigts pianotent machinalement sur le cuir crème du dossier : César redresse une oreille, entrouvre un œil.

Dix-huit heures. Paris prend déjà ses couleurs nocturnes sous le ciel pluvieux… pourtant, le crépuscule est encore loin.

Après le départ en fanfare de Sigrid, Attila a voulu emmener Jaspe dans un quartier plus modeste avec l’idée de lui faire voir un peu de paysage urbain. Elle a préféré rentrer au Foyer de banlieue pour se reposer, prétextant l’épuisement dû à la violence sensorielle de Paris. Attila n’est pas dupe : les regards soupçonneux dont les humains gratifiaient son visage bicolore se sont avérés bien plus blessants que la pollution.

Il l’a placée dans le taxi de l’Ankou en s’assurant qu’un Nocte la réceptionne à l’arrivée. Puis il est allé lui acheter un téléphone neuf et l’a porté au Foyer de Paris. Grâce à son influence, l’appareil sera reconditionné et relié à leur réseau tellurique avant la semaine prochaine. Enfin, en guise de récompense, il s’est accordé une longue promenade digestive dans le beau Paris avant de rentrer chez lui.

Aucun appel de Sigrid.

Il se lève pour récupérer sa cigarette électronique : la première bouffée de menthe poivrée chasse les dernières notes sucrées de son dessert et lui rafraîchit l’esprit. Il pivote pour regarder par la fenêtre ; pas en bas, dans la noirceur grouillante des humains affairés, mais au-delà des toits, dans le gris changeant des nuages chargés de bruine. La pluie forcit, les gouttes grossissent. Quelques-unes explosent contre sa vitre. Attila surveille distraitement l’humide sillon que dessine leur déchéance.

Malgré ses efforts, les discussions du déjeuner ramènent inlassablement ses pensées à Otton.

Ils ne se sont pas revus depuis des décennies : trop de travail, pas assez de temps, un peu de déni sûrement… Attila se prend à regretter leur négligence. Dans quel état le laisseront Sigrid et Bastian au nom du Möbius ? Il songe tout bas que des créatures de leur acabit, qui n’ont pas fêté leur premier siècle, ne méritent pas l’honneur d’affronter un Héros de la trempe d’Otton – aussi affaibli soit-il par les rigueurs du nouveau millénaire.

Pourquoi sont-ce deux agents parisiens, dont un Quidam de surcroît, que les Caciques envoient à Oslo pour sanctionner le Marchand de Sable ? Alors qu’Attila lui-même se tenait tout dispo à…

Finalement, alors qu’il commençait à perdre la notion du temps, son mobile vibre.

Il laisse tomber la cigarette sur l’assise du canapé – César sursaute quand elle effleure le bout de sa queue – pour s’emparer du téléphone. Sigrid a enfin répondu à ses SMS.

«  arrête de rager. ils nous ont pris parce qu’Otton nous a jamais vus et qu’on a tous les deux un super flair pour le trouver meme de nuit

il parait que presque tous les agents de norvège sont réquisitionnés pour faire un grand cordon autour d’oslo et nous aider à le coincer, je te dis pas le bordel que ça va donner. On atterrit dans 5 min

oh attends  »

Puis plus rien. Attila patiente, les yeux rivés sur son écran.

« rapport.docx

c’est le rapport qu’on a eu avec bastian pour préparer la mission. Comme t’es confident tu peux le lire de tte façon, comme ça pas besoin d’aller demander à eunomie mdr

— Merci. Bonne chance à vous deux. »

Il ouvre fébrilement le document, augmente la luminosité du portable. Daté du dix-neuf mars à quatorze heures vingt-sept, soit d’il y a seulement quatre heures, le rapport relate les derniers hauts faits illégaux imputés à Otton et à ses prétendus alliés d’outre-Atlantique.

Trafic de son sable comme d’un produit narcotique surpuissant. Prise de contact avec les marchés noirs humains pour écouler ses stocks à prix d’or. Otton produisait, Catrina revendait et faisait les bénéfices avec l’assistance de Samedi. Un transfert d’importance était prévu à Göteborg, en Suède, et si c’était visiblement à Otton d’assurer l’opération, Samedi était venu sur les lieux de la transaction pour un motif encore inconnu.

Un agent des services secrets humains avait infiltré l’une des bandes de trafiquants pour mettre fin aux échanges, sans pouvoir se douter de leur dimension surnaturelle. Un dérapage, des coups de feu, des morts. Sur place, les services secrets ont repéré Samedi grâce à leurs caméras : l’information a circulé et le Möbius s’est penché sur l’affaire, exhumant par la même occasion les grandes lignes d’une machination vieille d’au moins une décennie.

Les deux hors-la-loi ont franchi la frontière de la Norvège durant la nuit. Le Möbius a perdu la trace de Samedi le dix-neuf mars à cinq heures du matin, sept heures après l’accident de Göteborg. Il est presque certain qu’il a réussi à quitter l’Europe pour se mettre hors de danger, abandonnant derrière lui un collaborateur qu’Attila sait bien trop attaché à ses terres d’origine pour s’en éloigner même sous une menace de mort. Otton est entré dans Oslo vers neuf heures du matin et aucun Nocte n’a été en mesure de l’arrêter avant qu’il ne se fonde dans les ombres de la capitale. Un cordon de sécurité rudimentaire a immédiatement été déployé ; le gouvernement norvégien a mis toutes les gares et les aéroports sous haute surveillance en pensant rechercher un trafiquant ordinaire pour le compte de l’ESISC[1].

Sigrid et Bastian seront les acteurs de la première offensive du Möbius, après une journée passée à renforcer les contrôles autour d’Oslo pour bloquer Otton en huis clos. Leur objectif : le retrouver et le neutraliser. Mort ou vif. Le rapport précise que bien que déconseillés, les dommages humains sont autorisés.

Attila se désaltère à grandes gorgées d’eau minérale. Il récupère sa cigarette, savoure les effluves glacés qui envahissent ses poumons. Puis il retourne au canapé et relit le fichier plus lentement, en cherchant du sens entre les lignes.

Rien n’y fait. Impossible de retrouver, dans ce profil de criminel machiavélique, la figure du Marchand de Sable qu’il connaît depuis tant d’années.

Il songe, la rage au cœur, à cette Catrina ensorceleuse dont les belles paroles pervertissent tous ceux osant croire à ses rêves de grandeur. À Samedi qui, aveuglé par le chagrin, a sacrifié sa puissance entre les mains fleuries de sa nouvelle conquête. Lui vient une réflexion obscure sur les cryptides du dernier siècle, tout droit sortis du ventre de l’Amérique fougueuse, qui ont perdu tout respect pour leurs anciens… Il la repousse avec une sorte de crainte et éteint sa cigarette. Une douche froide lui fera le plus grand bien.



Attila s’oublie plus longtemps que prévu sous l’eau glacée.

Une heure a passé quand il reprend ses esprits et s’enveloppe enfin dans une serviette. La pluie continue de tomber ; César s’est roulé en boule contre le radiateur, qui chauffe toute l’année rien que pour lui.

Hésitation devant sa penderie. Il essaie plusieurs ensembles citadins avec ses chemises colorées et ses cravates. Alors qu’il s’interroge sur la pertinence de marier le vert d’eau au bleu marine, un sms le fait sursauter : Eunomie l’informe qu’elle lui a envoyé par mail le compte-rendu de Jaspe. Elle aimerait avoir son avis dessus pour vérifier la pertinence de son témoignage. Voilà qui aura le mérite de distraire Attila, puisque Sigrid ne lui donne plus de nouvelles…

Il allume son ordinateur, peine un instant à coordonner ses doigts sur le clavier dernier cri et s’adonne à l’ouvrage. C’est sans surprise qu’il découvre que Jaspe passe plus de temps à décrire la météo que le déroulé de leurs affrontements. Ses phrases sont confuses, basées sur des ressentis plutôt que sur des faits concrets. Une sensibilité de vouivre, un défaut personnel ou l’influence de la Décadence sur sa faible psyché ? Il s’intéresse plus particulièrement aux passages qui concernent Babel et son arrivée à Villenval. La naïveté de Jaspe le désole ; plus encore, la rapidité avec laquelle elle a laissé la gorgone réchauffer son lit. Normal que les vouivres se fassent décimer par les chasseurs de trésor avec pareil… sens de l’accueil.

Il suggère quelques précisions spatiales et temporelles, questionne des formulations trop floues. S’offusque : lui, “un sens du spectacle approximatif” ? César ondule du dos sur le carrelage et miaule dans son sommeil. La nuit est en train de tomber. Sa correction terminée, Attila enregistre le fichier et le renvoie à Eunomie.

Soudain, un signal magique déchire ses pensées comme une balle briserait un os en deux.

Son cœur rate un battement, sa respiration s’accélère et une sueur mauvaise cascade le long de son échine. Il abandonne l’ordinateur pour se servir un verre d’eau en tremblant. Inutile de prendre ce message en compte : ce n’est qu’une bouteille à la mer, un réflexe idiot de son expéditeur. Une vieille dette qu’Attila n’a plus l’intention d’honorer depuis des décennies.

Tandis que l’eau dévale son œsophage, son cerveau fatigué ose s’essayer à de dangereux calculs : l’heure qu’il est, les effectifs du Möbius mentionnés dans le rapport, la distance en avion d’Oslo… Une bouffée de colère le fait tousser quand il s’aperçoit qu’il est réduit à l’impuissance, dans son appartement de bourgeois parisien, alors que l’un des plus vieux Héros du monde l’appelle à l’aide.

Il ne peut trahir le Möbius, même dans ce cas de force majeure. Pas alors que la Décadence rôde et que tout l’empire cryptide vacille sur ses fondements millénaires.

Il vide son verre pour faire passer sa toux. Une idée plus raisonnable finit par s’imposer à lui ; une façon de suivre les événements d’Oslo sans mettre en péril ni sa loyauté, ni sa vie.

Il éteint l’ordinateur et va dans sa chambre.

L’encens de lys pour l’énergie ; celui de myrrhe pour la spiritualité. Il met les deux bâtonnets à brûler dans une coupole puis ferme les volets, se déshabille prestement et s’assoit en tailleur sur son lit refait à la hâte. Une véritable méditation nécessiterait davantage de préparatifs, mais le temps lui manque. L’appel magique résonne toujours contre ses tempes.

Voilà des mois qu’il n’a pas pratiqué. Cette expérience est trop gourmande en énergie pour qu’il y ait recours à chaque obstacle rencontré. Ce soir, les circonstances sont exceptionnelles… La fraîcheur ambiante et les entêtantes senteurs parviennent à détendre ses muscles noués par l’angoisse. Il relègue sa respiration au plus profond de son ventre pour ralentir les battements de son cœur, ferme les yeux. Derrière ses paupières closes, des jeux de lumière commencent à apparaître. Voici venu le moment décisif.

Attila compte les secondes, laisse la lancinante pulsation du signal de détresse monopoliser sa peau et ses tympans. Puis il précipite toute sa force mentale contre la piste psychique pour la remonter dans un éclair de lucidité.

Un vent violent, des sons citadins. Moins de voitures qu’à Paris, plus de voix, dont les sonorités chantantes sont indéniablement nordiques.

La Norvège. Oslo.

Le prince du crépuscule a fait sienne la capitale enfiévrée.



où est-il exactement ? Le centre-ville

certainement

les nuages masquent la lune et

il fait déjà noir

un drame se prépare.

L’esprit d’Attila navigue au fil de ressentis fugaces, aiguillé par l’encens, cramponné aux résidus de l’appel psychique. Peu d’images s’offrent à ses prunelles immatérielles : l’essentiel d’Oslo lui parvient en odeurs, en sons. Il cherche une sensation en particulier, celle qui lui permettra de retrouver la piste d’Otton…

l’âcreté du poisson grillé

les chatoiements d’un rire anglais

un vent salé qui traverse la rue Møllergata

un juron en danois.

Il frôle l’aura belliqueuse d’une valkyrie et celle de son acolyte – à peine moins bestiale. D’eux Otton se cache. Il ne peut pas être dans la Møllergata en ce moment. Attila s’arrête, hésite, bringuebalé par un océan de chemins sensitifs qu’il peine à démêler. Il inspire plus profondément, chasse les réminiscences trompeuses de son corps resté à Paris ; l’encens prend une ampleur nouvelle dans ses narines et l’attire irrésistiblement vers une ruelle adjacente.

Enfin. Un sentier scintillant, de grains de sable esquissé, se dessine et serpente dans l’obscurité. Il le goûte : l’épicé parfum du crépuscule lui procure un frisson d’adrénaline. Confiant, il s’enfonce dans les méandres de la capitale.

Les frémissements humains s’éloignent. Les Osloïtes dînant au chaud dans les immeubles ne produisent que d’infimes vibrations. Attila se concentre sur le sable ; les grains tintent sur le pavé et crépitent comme de minuscules fragments d’étoile. Leur mélodie est empreinte d’une frénésie qu’il n’avait jamais remarquée auparavant.

Bientôt se coucheront les jeunes enfants. Quel impact aura leur sommeil sur les ressources d’Otton ?

Un grondement étouffé et des cliquetis de griffes l’alertent : il n’est pas seul sur la piste du Marchand. Sigrid et Bastian semblent remonter les mêmes indices que lui grâce à leur odorat de compétition.

Attila accélère. S’il trouve Otton avant eux, peut-être sera-t-il encore temps de…

rattraper le temps perdu ?

Un froid surnaturel engourdit ses pensées. Des éclats de voix centenaires bousculent les balises de sable et l’empêchent d’avancer. Une partie de lui se souvient d’à quel point il peut être facile d’égarer un esprit sans ancrage matériel, mais il la repousse et s’acharne à progresser sur la piste évanescente.

La mélodie du sable s’accélère. Attila persévère ; les lumières se brouillent, la nuit sent le gel. Les halètements des bêtes dégoulinent contre son dos.

Il prend conscience d’avoir trop joué avec ses limites quand des confettis de givre commencent à recouvrir les grains devant lui. Mais le lien qui le rattache encore à son corps est trop fragile pour l’aider à reprendre pied.

Des lueurs jumelles clignotent dans la tourmente. Leur éclat céleste se reflète dans les facettes d’une pierre précieuse accrochée à une lèvre inférieure.

Attila se projette en avant dans un sursaut désespéré, se cramponne à l’image qu’il vient d’apercevoir : un visage de vieillard fatigué, aux rides profondes comme les crevasses d’un désert, dont les yeux et le diamant sont les derniers soupirs d’une magie qui a lié ses propres poings.

Il est déjà trop tard.

j’aimerais

j’aurais aimé…

Une violente douleur et une explosion de rouge l’arrachent à la détresse d’Otton. Submergé par une chaleur curatrice, son esprit est rejeté en arrière et reprend brusquement la place qui lui revient dans son enveloppe charnelle.



Attila ouvre les yeux. À grandes goulées maladroites, il réapprend à respirer. Trois griffures sanglantes ornent sa cuisse.

César feule en continu, ramassé contre la porte entrouverte, poil hérissé et canines apparentes. Attila croit se souvenir d’avoir sommairement fermé la porte ; il ne peut que louer cette négligence…

La tête lui tourne à cause de l’encens. Il boitille jusqu’à la salle de bain pour désinfecter sa plaie et la bander avant de se rhabiller. Un coup d’œil à son portable : vingt heures trente.

Aucun décalage horaire avec Oslo. En ce moment même Bastian et Sigrid…

Ses dents craquent quand il ferme la bouche. Un grain de sable roule sous sa langue. Un reniflement appliqué lui confirme que sous les restes d’encens, l’inimitable senteur du crépuscule a voyagé avec lui depuis la Norvège.

César s’est réfugié dans la cuisine. Attila s’allonge avec précaution sur le canapé, encore secoué par son expérience. La pluie qui martèle les vitres parvient à recouvrir le vrombissement des voitures dans la rue.

Son angoisse a laissé place à un apaisement mélancolique. Ce qu’il a lu dans les yeux d’Otton a achevé de le convaincre qu’il n’y a plus rien à espérer. L’appel à l’aide a libéré ses pensées ; ne reste qu’un calme étrange, celui qu’aucune tempête ne saurait troubler. L’attente est la seule option qu’il lui reste.

Alors Attila attend, les mains croisées sur son ventre, un picotement léger dans sa jambe blessée. Les lumières de Paris chatoient sur les murs et distraient son œil fatigué.


À vingt heures quarante-huit, une déferlante de chagrin empoigne son cœur jusqu’à lui soutirer une larme pudique, qu’il s’empresse d’essuyer d’un revers de la main. Il ressent dans sa chair la magie qui s’étiole et la lumière vacillante, brutalement mouchée, quelque part dans le nord de l’Europe.


Il aurait aimé meilleurs adieux.

La mort d’un Héros a plus d’impact que celle d’une divinité. Quelquefois, elle suscite des malheurs passagers dans les sociétés : des catastrophes naturelles, des dissensions sociales. Comme la grande peste de Londres, déclenchée par l’assassinat du joueur de flûte d’Hamelin.

La légende du Marchand de Sable a connu un déclin progressif depuis le vingtième siècle. Peut-être Otton s’est-il laissé tenter par les manigances de Catrina pour compenser cette faiblesse. Ou est-ce la perversion de son sable qui a entraîné sa déchéance ? Sa fin empêchera-t-elle les enfants de fermer l’œil ce soir, ou mettront-ils juste un peu plus de temps à s’endormir, sans qu’une entité au visage étincelant ne vienne veiller sur leurs cauchemars ?

Attila rumine. Il s’en veut. D’avoir laissé la tragédie se jouer, d’avoir tourné le dos à une si vieille amitié, de ne pas réussir à comprendre pourquoi Otton en est arrivé à de telles extrémités.

Les Noctes osloïtes doivent être en train de fêter leur victoire. Attila ne doute pas que les plus grands cryptides du monde soient, à son instar, en train de pleurer leur frère à jamais disparu.

« Adjö… »

Il fixe son plafond et se sent incroyablement seul. Dans un état second, il fait défiler les contacts de son téléphone. Son pouce s’arrête puis sélectionne un numéro qui résonne en lui comme une évidence. Un rapide calcul pendant la sonnerie : il est seize heures aux États-Unis.

La tonalité s’arrête, le vent souffle en bruit de fond. Pas une parole.

« Tarja ?

— Attends. »

Une phrase aboyée qu’il ne comprend pas, des bruits de pas. Il inspire plus fort par réflexe, mais même les téléphones cryptides sont encore incapables de transporter les odeurs par un simple combiné.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Il ne pensait pas qu’entendre sa voix lui ferait autant de bien. L’espace d’un instant, il se voit comme un amant idiot qui appelle sa maîtresse juste pour le plaisir de renouveler sa flamme.

« Otton est mort tout à l’heure. »

Un ange passe sans qu’il s’en offusque. Il ferme les yeux et imagine les épaules de Tarja qui se tendent, ses sourcils qui se froncent. Un très discret frottement lui indique qu’elle a posé sa deuxième main sur son téléphone.

« Je suis désolée. Je ne pense pas que Sigrid ait mesuré la portée de ses actes.

— Il devait être dans un sale état pour qu’un loup-garou et une valkyrie suffisent à l’achever… Sans vouloir t’offenser.

— Ça ne m’offense pas. C’est un fait. Pourquoi tu m’as appelée ?

— Je ne sais pas. J’avais besoin d’en parler. »

Le silence, à nouveau. Il l’écoute respirer.

« Ça tombe bien, finalement. J’hésitais à le faire.

— À m’appeler ? s’étonne Attila en se redressant. Pour une raison en particulier ?

— Je me doute que tu n’as pas la tête à travailler, mais tu dois être mis au courant. Ça m’étonne que personne ne t’ait averti avant moi. Otton a dû monopoliser les communications d’urgence, ce soir…

— Comment ça ?

— Ce midi encore, j’étais dans une réserve du Montana avec Chulyen. Mais on a été appelés en Californie, à San José. Mission d’urgence, nous aussi. Tu connais la Mystérieuse Maison Winchester ?

— De nom. Une attraction touristique ?

— C’est un peu plus compliqué que ça. Tu iras voir sur Internet. Pour faire bref, une communauté de cryptides vivait dans les zones fermées au public. Le Möbius les tolérait et surveillait de loin. Hier soir, une grande quantité de magie s’est échappée des pièces qu’ils occupaient et des agents ont été envoyés sur les lieux par sécurité. Non seulement tout contact avec eux a été perdu … »

Des éclats de voix dans le lointain, auxquels Tarja répond avec agressivité. Un mauvais pressentiment creuse à nouveau la poitrine d’Attila.

« … mais on a détecté la présence de la Décadence dans la Maison. Excuse-moi, on me demande là-bas. Je vais devoir te laisser.

— La Décadence en Amérique ? C’est une plaisanterie ? L’affaire Villenval date de même pas dix jours !

— Ça inquiète le Möbius autant que toi. Des Quidams font des repérages et établissent des rondes ce soir ; on entre dans la maison demain matin…

— C’est hors de question. Excuse-moi, mais vous n’avez pas la carrure pour ça. Ce n’est pas un travail pour des Altiers ! Il faut des Confidents pour ce genre de mission, rien de moins ! Odin est au courant ?

— Attila !

— S’il savait que le Möbius t’envoie dans une zone décadente, il serait aussi énervé que moi. Ridill elle-même ne pourrait te permettre de…

— Le Möbius va exceptionnellement me prêter Durandal. Ils l’acheminent depuis l’Europe cette nuit.

— Bien sûr. Ils acheminent une vulgaire épée par avion mais ils envoient une valkyrie et un Trickster à l’assaut de la Décadence ? Il n’y a que moi que ça choque ?

— Tu es de mauvaise foi. Chulyen n’est pas n’importe quel Trickster. Et que je le veuille ou non… je ne suis pas n’importe quelle valkyrie…

— Tarja. Écoute-moi bien. »

Il s’interrompt un instant, avec au bord des lèvres un torrent de colère et d’appréhension.

« Si la situation devient trop dangereuse, il va falloir faire fi de ton sens de l’honneur. La Décadence n’est pas quelque chose qu’on peut affronter la tête haute, quelle que soit notre puissance physique ou magique. Tu m’entends ? Il n’y a aucun mérite à t’acharner si ta vie est en péril. Tu ne te sépares pas de Chulyen. Et… tu m’appelles dès que tu ressors.

— Marché conclu.

— Dès que tu ressors. À la minute près. À demain ?

— À demain. »

C’est elle qui raccroche. Attila se recoiffe à plusieurs reprises, le regard dans le vague. Il aimerait faire taire ce sentiment détestable que le Möbius s’évertue à éliminer tous ceux qui lui sont chers.

Son téléphone sonne à nouveau. Il regarde l’écran, jure, soupire, jure à nouveau, et finit par décrocher.

« Quoi ? C’est à propos d’Otton ou de la Décadence aux USA ?

— Je vois que d’autres m’ont devancée, déplore Eunomie au bout du fil. Pardon de ne pas t’avoir contacté plus tôt, les scandales s’accumulent et tous les Noctes bureaucrates de France sont au bout du rouleau, moi la première. Qu’est-ce que tu as comme informations, exactement ?

— Otton est mort. La Décadence visite la Californie et c’est l’équipe de Tarja Sørensen qui va lui servir d’amuse-bouche.

— Je n’aurais pas mieux dit. On s’attardera sur les détails plus tard, si tu veux bien : j’ai besoin de toi pour un troisième sujet d’actualité. Comme tu as pu le voir, j’ai compulsé vos rapports respectifs, à Jaspe et toi, tout l’après-midi. J’ai bien reçu ta correction mais je n’ai pas encore eu le temps de la lire, alors j’aimerais vérifier un détail très important maintenant…

— Mais quelle importance peut avoir cette imbécile de vouivre alors qu’on vient de perdre le Marchand de Sable et que la Décadence a déjà récidivé ?

— Une importance cruciale, vitale peut-être. Les analyses de son épiderme sont arrivées tout à l’heure et elles sont pour le moins préoccupantes. Je n’en ai pas encore parlé avec elle mais ça pourrait menacer son statut de Pupille, pour rétention d’informations.

— Mais encore ? »

Ça ne s’arrêtera donc jamais ?

« Les taches de sa peau proviennent bel et bien de la Décadence. Et surtout… il semblerait qu’elle nous ait menti sur son espèce et qu’elle ne soit pas véritablement une vouivre. »

Attila n’a plus de mots. Juste la force d’écarquiller les yeux dans l’obscurité de son appartement.

« Quand elle t’a sauvé en s’envolant hors de Villenval, comment est-ce qu’elle te portait ? Avec ses pattes antérieures ou supérieures ? C’est essentiel, sapristi. Sa forme reptilienne possédait deux ou quatre pattes ? Ce n’est jamais clair dans vos rapports et son ADN n’est pas conforme à celui d’une vouivre standard, malgré l’indéniable présence de son escarboucle. Attila ? Tu es toujours là ? »




Une version alternative de ce chapitre, narrée du point de vue d’Otton, est disponible [à cette adresse]



[1] European Strategic Intelligence and Security Center [retour]


Commentaires

Wow wow wow wow wow. Mais QUEL CHAPITRE ! Bon sang, c'est une pure réussite.
J'ai aimé la description de la magie au début, qui met bien dans l'ambiance.
J'ai eu un cafard de fou avec Attila pour la mort d'Otton, cette partie est poignante. Son petit voyage hors de son corps est vachement bien décrit aussi.
Et maintenant je veux savoir qu'est-ce que Jaspe est réellement, ce qu'il va se passer dans la maison Winchester et puis tout en fait !

Amusant de voir que Liam est un loup-garou, et j'aime bien cette classification des cryptides en fonction de leur âge, genre les vieux qui ont les bonnes manières et les plus jeunes qui soi disant ne comprennent rien à la vie. C'est une mentalité qu'on sent bien ancré chez les "vieux" et qui marche très bien.

Je viens aussi de me renseigner sur Chulyen et sur les Tricksters, et j'en apprends énormément avec ça. Je ne connaissais pas non plus l'épée nordique, mais wow, si Tarja a Durandal, ça change tout !

Et finalement, je trouve que ton style s'est sacrément étoffé. On sent que tu es lancée dans l'histoire et que tu prends ton pied à nous la raconter, c'est vraiment top, continue comme ça !

Moi je vole jusqu'au prochain chapitre parce que je veux savoir la suite. A très vite !
 1
samedi 30 mars à 21h57
Je me ratatine au fond de mon fauteuil en lisant ça, merci beaucoup beaucoup ! Je suis heureuse que le chagrin d'Attila se sente, c'est pas un personnage dont les émotions sont faciles à décrire^^

Oh les vieux tu sais, c'est pas typique des humains : ils râlent sur les jeunes et marmottent que c'était mieux avant !

Ouais, ce kiff de m'intéresser au folklore amérindien, il y a tellement de choses à explorer ! Et ce sont des légendes très peu connues en Europe, à part les grands classiques de Grand Manitou et caetera : il y a un gros potentiel pour aider le lecteur à découvrir de nouvelles choses.
 1
samedi 30 mars à 22h21
Sable ToT
Je flippe pour Tarja là quand même, l'inquiétude d'Attila est communicative.
Et qui est donc Jaspe, humm.
 1
samedi 30 mars à 22h38
RIP Sable x,(
Hm ? Moi aussi, je flippe pour Tarja...
 0
samedi 30 mars à 22h56
Tiens, tiens, tiens. Attila a donc des émotions ? Qui l'eut crû ? En lisant le passage, alors que c'est un perso que j'aime pas plus que ça, je pensais "oh mais choupinounet le pauvre T-T c'est trop triste" donc je dirais que c'est une belle réussite. Il y a vraiment de la tristesse, du remord et de la mélancolie dans ce passage.
Et puis que de révélations ! Un lien entre Attila et Tarja ? Fort, même ? Jaspe nous aurait menti ? Ou alors elle-même ne sait pas qu'elle n'est pas une vouivre ? Et César, il est bien mystérieux, quel est vraiment son rôle ? Tant de questiooooons !
 1
lundi 15 juillet à 20h05
Eh oui, il en a ! Mais il les cache bien... Je suis à la fois contente et désolée que ce passage t'ait attristée^^
Beaucoup de ces questions trouveront réponse dans les chapitres à venir ! Sauf pour César... mais sa seule présence empâtée ne suffit-elle pas à son utilité ? :p
 1
mardi 16 juillet à 16h55