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Chimène Peucelle

mercredi 1 août 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 4

Chaque agent, quelle que soit sa spécialité, est assigné à un Foyer dont il dépendra pour chacune de ses missions. Les mutations de Foyer ne dépendent que de la formation des binômes d’Enquêteurs ; des sujets d’étude des Inventeurs ; des missions à long terme des Ambassadeurs.

Commandements du Möbius, extrait.



Une première vibration ébranle la table de chevet et les notes profondément jazzy d’un morceau de Miles Davis s’immiscent dans le sommeil d’Attila.

Une longue inspiration gonfle sa poitrine ; son corps s’étire sous le drap. Il savoure la douceur de son édredon, perd sa pensée dans la musique, le temps de s’éveiller tout à fait. Les gouttes de pluie martelant ses volets battent la mesure à la trompette.

Un miaulement aigri l’aide à sortir du lit : derrière la porte de sa chambre, Aristide a entendu le réveil et manifeste un mécontentement tout félin. Peut-être a-t-il mangé toutes ses croquettes, à moins qu’il ne soit pris d’une soudaine envie de faire ses griffes sur le matelas, comme quand Attila était revenu de Villenval ?

L’ordre du jour lui revient brutalement à l’esprit. Ce matin, il doit aller dans la périphérie parisienne pour transmettre le rapport écrit de sa dernière mission. Et retrouver Jaspe, sortie des soins intensifs la veille après deux jours d’opérations… La perspective de s’aventurer hors de son appartement par mauvais temps arrache à Attila un soupir ennuyé et il passe une main dans ses cheveux.

Il faut que ses doigts frissonnent en effleurant leur masse informe pour qu’il se décide enfin à mettre sa journée en marche.

Un peu de lumière filtre de chaque côté des rideaux. Attila les écarte d’un coup sec et, d’une pression sur un bouton mural, ouvre les volets. Sous l’assaut de la pluie, les tuiles de la capitale ont viré au noir pétrole. Le ciel, encore assombri par sa nuit, transforme Paris en une photo de noir et blanc.

Quelques coups de pouce sur le téléphone coupent le réveil et lancent un morceau de classique plus reposant. En ignorant Aristide qui va et vient dans le couloir, l’Enquêteur ouvre son dressing. Quatre costumes d’un gris très clair, rigoureusement identiques et parfaitement repassés, se partagent une barre de penderie juste à côté de ses cintres à cravates. Il les écarte précautionneusement pour accéder aux habits civils, tous achetés chez les meilleurs créateurs de Paris. Hors de sa vue, un large carton accueille des oripeaux qui ne sont plus à la mode du siècle : des pantalons trop petits, des gilets séparés de leur ensemble d’origine, et même un béret. Attila n’y touche plus depuis des années, sans se résoudre à s’en débarrasser.

Il choisit un jean bleu marine et un pull de cachemire crème, dont la coupe moulante met en valeur la finesse de son torse. Une seconde d’hésitation, puis il plie un blazer blanc sur son bras : ce dessus fera office de costume.

Avant de quitter la chambre, il prend sa médaille d’Enquêteur sur la table de chevet et la glisse dans la poche de son pantalon.

Attila ouvre la porte d’un coup en espérant cogner le chat, qu’une seule menace physique suffirait à faire s’aplatir sous le canapé, mais il le rate de plusieurs centimètres et doit claquer le battant à toute vitesse pour bloquer l’accès au matelas. La bête tournoie entre ses jambes en geignant de désespoir, esquive un coup de pied avec une insolente vivacité et finit par s’avachir devant sa gamelle vide avec un air de reproche. Plutôt que de satisfaire son appétit démesuré, Attila préfère s’occuper du sien et sort du frigo une bouteille de lait entier. Il en remplit un bol breton qui traînait sur l’égouttoir, orné de son prénom – il ne le sort jamais quand il reçoit.

Une boîte de muesli rejoint le bol sur la table ; Attila ajoute les céréales après le lait, évidemment. Quand Aristide monte sur une chaise, dangereusement près de sa préparation, il consent enfin à lui verser une ration de croquettes.

La symphonie diffusée par le mobile adoucit leur mastication : mesurée pour Attila, sèche et empressée pour Aristide. Le petit-déjeuner terminé, le chat va s’étendre sur le canapé et y étale son ventre touffu pendant que son maître ouvre les volets du salon.

Dans la salle de bains, son monde se réduit soudain à son crâne hérissé de mèches rebelles, qu’il s’efforce de domestiquer par touches de cire stratégiques. Deux minutes de pure concentration se soldent sur un succès : ses cheveux d’un blond pur sont coiffés sur le côté, sans un seul trait de peigne trop appuyé, sans une seule irrégularité. Il se brosse les dents, passe un peu d’eau sur son visage, couvre ses joues rosies d’une poudre légère et dépose une goutte de parfum dans le creux de son cou.

Dans sa poche de pantalon : portable, portefeuille, clés, nouvelle cigarette électronique déjà remplie d’e-liquide. Dans le revers de sa veste : sa médaille. Ouvrir la porte sans attirer l’attention d’Aristide, ne pas oublier le parapluie au pied du porte-manteau.

Le rapport pour Eiréné ! Il s’empare de la serviette de cuir, préparée la veille au soir, qui l’attendait dans l’entrée.

Tour de clé dans la serrure.



Dix heures tapantes. Très peu d’attente à l’entrée de l’immeuble, dans le 16e arrondissement, avant l’arrivée de son chauffeur. Attila traverse le trottoir ruisselant au pas de course sous son parapluie ; il parvient à s’installer sur un siège arrière sans que ses cheveux n’aient souffert de la moindre goutte. La voiture grince quand il ajuste sa position – les essieux ont toujours été capricieux.

Le chauffeur porte un vieux chapeau de feutre sur ses longs cheveux blancs. Quand il se tourne vers l’Enquêteur pour le saluer, les flammèches bleutées qui flottent dans ses orbites crépitent en signe de bienvenue.

« Bonjour, Attila. »

Sa voix crisse comme une lame mal aiguisée ; son absence de nez rend sa respiration aussi sifflante que celle d’un mourant.

« Bonjour, Ankou. Le Foyer en périphérie, s’il te plaît.

— C’est la petite vouivre que tu vas voir ? Elle a intérêt à guérir correctement, après la pléthore d’Inventeurs qui se sont bousculés à son chevet. Ça nous a bien intrigués à la 3C…

— Je peux fumer ?

— Bien sûr, toujours. Elle suscite beaucoup d’émois, ta copine… Ça me décevrait presque qu’elle s’en tire aussi facilement après la gravité de sa blessure. Quelques siècles plus tôt et à une centaine de kilomètres près, c’était moi qui venais la chercher pour son dernier voyage. Si j’avais encore ma faux… »

Il éclate d’un rire aux notes métalliques. Attila claque de la langue mais l’audace d’Ankou l’amuse. Alors que le Möbius mène une chasse acharnée aux cryptides psychopompes et autres divinités de l’au-delà, le faucheur breton s’en est tiré avec quelques génuflexions et l’abandon consenti – quoique regretté – de sa précieuse faux aux Caciques, pour assurer sa bonne foi. L’Ankou, chauffeur de taxi ? Attila refuse de s’en attrister. N’est-ce pas là un autre miracle de la modernité ?

Bien qu’il s’agisse d'une entreprise privée, la Compagnie des Chauffeurs Cryptides est officieusement sous le strict contrôle du Möbius. Ses véhicules, présents dans toutes les grandes villes du monde et jusque dans certaines campagnes au fort potentiel magique, sont presque exclusivement réservés aux agents en service. Avec les décennies, Ankou a pris la tête de l’antenne parisienne de la CCC, et sa voiture grinçante sert désormais de transport d’élite pour les cryptides de marque.

Le brave chauffeur agrippe le volant de ses mains osseuses et s’engage dans le trafic. Une fois inséré dans la file de voitures dégoulinantes, il sort un paquet de cigarettes de sa boîte à gants.

« Une envie musicale, Monsieur Karison ?

— Dégote-nous du classique. Tu as du Wagner en réserve ? »



Sous les yeux ennuyés d’Attila défilent de moins en moins d’immeubles, de plus en plus de forêts maigres. Ils traversent des villes-dortoirs, des routes presque désertes – le gros des travailleurs parisiens les a empruntées bien plus tôt dans la journée.

Attila commençait à somnoler, bercé par la pluie contre la vitre, lorsque le bref arrêt du taxi devant le portail du Foyer le tire de ses pensées oisives.

« Nous y voilà, déclare Ankou en arrêtant la musique, juste avant un éternuement orchestral qu’Attila sait pourtant de toute beauté. La course ira sur le compte du Möbius, je suppose ?

— Comme d’habitude. Repasse dans une heure, veux-tu ? Et si je ne suis pas encore revenu, montre-toi patient. Il se pourrait que tu aies l’occasion de voir la petite vouivre de plus près. »

Le rire du chauffeur lui écorche les oreilles malgré la portière refermée. Il ne pleut plus ; Attila secoue son parapluie sur le gravier avant de quitter le parking.

La tristesse du ciel s’accorde avec la morne façade du Foyer. Le bâtiment tient davantage de l’immeuble administratif que du chef-d’œuvre architectural, à l’opposé de presque tous ses homologues orientaux. Pour les humains, le complexe abrite une filière bureaucratique indigne d’attention ; pour les cryptides, il s’agit d’un campus qui accueille la majorité des archives surnaturelles françaises, mais aussi des appartements destinés aux agents en déplacement et aux Pupilles du Möbius.

C’est vers la partie résidentielle du Foyer qu’Attila se dirige. Il se surprend à presser le pas ; par hâte de revoir Jaspe, ou pour en finir au plus vite avec ce qu’il considère déjà comme une corvée ? Il pénètre dans le hall commun aux deux immeubles, salue le standardiste à l’accueil d’un léger hochement de tête – encore un satyre, ils sont bons à tout faire… Le logo du Möbius est incrusté dans le quartz du comptoir.

Quelques créatures attendent que le temps passe sur les banquettes d’un bleu pâli. Un cyclope qui peine à maintenir son postérieur sur le siège vieilli, une harpie en tailleur… et une vouivre sous forme humaine, recroquevillée sur elle-même, qui cache son visage derrière ses cheveux d’ébène. Un œil vert apparaît entre les mèches, s’ouvre davantage en reconnaissant Attila. L’Enquêteur fait signe à Jaspe d’approcher, le menton haut et le regard froid : ici, il a une image à tenir.

Alors qu’ils faisaient presque la même taille à Villenval, la posture courbée de la demoiselle lui enlève plusieurs centimètres. Son œil a retrouvé de l’éclat mais elle reste tristement chétive, trop pour faire honneur à la dangereuse créature qu’il a affrontée au fin fond des Vosges.

Son visage est toujours cassé en deux, divisé par la noirceur des sortilèges de Babel.

« Nous allons aux archives, déclare Attila sans se fendre d’un bonjour.

— Moi aussi, je suis ennuyée de te retrouver. Si tu ne fais aucun effort de politesse, ça veut dire que je n’ai pas à en faire non plus ? »

Il lui tend galamment le bras, comme au siècle dernier ; elle l’ignore et redresse la tête dans un sursaut de fierté.

« Nous allons passer par l’extérieur, demoiselle. Ça te fera prendre l’air, tu as la pâleur d’une banshee. »



"Eiréné – Direction", indique la porte à laquelle Attila vient de toquer. Jaspe peine à masquer son essoufflement après le dédale de couloirs parcourus. Pour sa part, l’Enquêteur se sent déjà oppressé par l’atmosphère déprimante du bâtiment.

Quand elle leur ouvre, Attila s’étonne des cheveux détachés de l’archiviste. Il l’a toujours connue avec une tresse très stricte qui dégringolait jusqu’à ses genoux.

C’est bien la moindre amélioration qu’elle puisse apporter à sa mise : il constate avec dédain qu’à l’exception de ce changement de coiffure, elle s’habille encore avec un mauvais goût à faire pâlir les stylistes parisiens.

L’impressionnant jabot de sa chemise gonfle sa poitrine déjà généreuse ; les épaulettes de sa veste en velours disproportionnent son port de tête ; sa jupe fendue laisse entrevoir une bottine trop courte qui boudine sa jambe potelée. L’austérité de son visage parachève le désastre de son allure, aux antipodes de ce qu’elle semble vouloir renvoyer.

« Tu dois être Jaspe ? Quelle sale mine. »

La vouivre pince les lèvres, trop polie pour répliquer. Attila se reconcentre : pas question d’oser une remontrance vestimentaire avant même le début de l’entretien.

« J’imagine que tu t’en es bien sortie… C’est déjà exceptionnel qu’Attila ramène quelqu’un en vie de ses missions. Entrez, entrez. Tu as amené ton rapport, j’espère ?

— Bien sûr, douce Eiréné. »

Il agite sa serviette de cuir en suivant Jaspe à l’intérieur.

La pièce est empesée d’armoires métalliques qui croulent sous les feuillets colorés. Eiréné prend place derrière son bureau de bois sombre. Les visiteurs se contentent de chaises rembourrées ; Attila laisse tomber le contenu de sa serviette devant la maîtresse des lieux avant de s’installer sur la sienne.

Il voit Jaspe se pencher, ses yeux alertes déchiffrer les premières lignes à l’envers. La main lourdement baguée d’Eiréné s’abat sur le document et le fait glisser jusqu’à elle.

« Tout d’abord, la mission Villenval. »

Elle s’empare d’un autre dossier, beaucoup plus mince, qui reposait dans un tiroir.

« Vous m’avez tous les deux fourni un compte-rendu écrit, individuel, des événements auxquels vous avez assisté dans les Vosges. Je vais les lire, les analyser et les synthétiser dans un seul rapport objectif, qui intégrera vos témoignages sans aucune modification. Si des informations divergent ou me paraissent trop imprécises, je vous convoquerais une seconde fois pour les clarifier. Est-ce clair ? »

Ils acquiescent. Elle attrape une chemise cartonnée, l’ouvre avec lenteur. Son regard d’acier remonte jusqu’au visage de Jaspe.

« Jaspe Montemont. Dernière mairesse de Villenval-sur-Moselle, code postal 88740, de janvier 1987 à mars 2015. Affirmatif ?

— Oui Madame, confirme l’ex-mairesse d’une voix timide.

— Papiers identitaires, humains et cryptides, perdus dans la destruction de Villenval : complétion imparfaite du dossier déjà constitué dans nos archives. Naissance en 1949, lieu inconnu. Un lieu et une date plus précis à renseigner ? »

La demoiselle bredouille qu’elle n’a jamais connu son lieu de naissance, mais indique que son anniversaire se fête le vingt-huit octobre. Elle a choisi la date au hasard avec ses camarades vouivres : la précarité de l’information fait froncer les sourcils d’Eiréné.

« Vous n’êtes pas née à Villenval ?

— Je ne crois pas, non. J’y ai rejoint cette communauté de vouivres en 1969 et je n’ai aucun souvenir antérieur à mes vingt ans. »

Voilà qui intrigue autant Eiréné qu’Attila : ils échangent un regard suspicieux.

« Une fable à laquelle j’ai bien du mal à croire, grogne l’archiviste. En quarante-six ans, vous n’avez jamais jugé adéquat de questionner vos compagnes quant à vos origines ?

— Elles m’ont trouvée au bord d’une rivière, balbutie la vosgienne en laissant ses cheveux couler sur ses tempes. J’étais encore une enfant, Madame.

— Une vouivre atteint la maturité sexuelle dès ses quinze ans, Jaspe. Ne pensez pas m’embrouiller avec vos airs de victime. »

Un mélange d’incompréhension et d’impuissance ternit le visage de la demoiselle. Attila la trouve étrangement sincère.

« De telles lacunes mémorielles ne sauraient se résoudre en un seul rendez-vous, intervient-il avant qu’Eiréné n’attaque de plus belle. Elle consultera un psychologue plus tard pour clarifier tout ça.

— J’espère que tu y veilleras personnellement, conclue l’archiviste d’un air mauvais. Je n’aime pas qu’on se moque de moi. »

Elle reporte son attention sur le dossier.

« Forme humaine : un mètre soixante-sept, cinquante-huit kilos. Forme reptilienne : informations non renseignées. Il faudra s’en occuper le plus tôt possible, entendu ? Nous récoltons ce genre de données pour établir des normes biologiques. Forme humaine : cheveux noirs, raides, yeux vert clair en amande, visage en cœur, bouche charnue. Épiderme hybride, carnation très claire additionnée de zones noircies, résultant vraisemblablement d’un enchantement à foyer trop nocif.

— Vraisemblablement ? relève Attila. Je pensais que c’était avéré.

— Les Inventeurs n’ont pas encore tranché, répond Jaspe en suivant du doigt le contour d’une tache sur son poignet. Ils se sont surtout occupés de mon escarboucle.

— Nous y venons. Escarboucle d’émeraude, caractéristique très rare chez une vouivre – les rubis et les saphirs sont les plus répandus. On ignore encore comment est définie la couleur d’une escarboucle d’un individu à l’autre…

— Je suis probablement une descendante de la fée Mélusine, précise la demoiselle avec un orgueil certain. Il paraît qu’on les reconnaît à leur émeraude, c’est pour ça qu’elles sont si peu nombreuses. »

Eiréné ne réplique rien, mais Attila voit ses yeux briller d’une lueur avide tandis qu’elle griffonne l’information dans un coin de la feuille.

« Escarboucle fracturée, presque rompue en deux ; blessure grave. Accueillie au Foyer secondaire de Paris le quinze mars 2015, en convalescence jusqu’à ce jour. Résultats en attente, évolution encourageante. Pas d’antécédent notable avec le Möbius, sinon quelques contrôles de routine qui se sont systématiquement conclus sur un bilan positif ou neutre. Nationalité française depuis 1971. Un seul idiome déclaré : le français métropolitain. »

Elle vrille son regard dans celui de la vouivre.

« Jaspe Montemont, nos instances vous ont déclarée non-coupable des infractions commises à Villenval-sur-Moselle. Circonstances atténuantes, victime de manipulation psychologique et sauvetage décisif d’un agent à la fin de l’affaire : ces éléments ont grandement joué en votre faveur. De plus, vous avez déclaré vouloir rejoindre le Möbius en tant que Pupille pour une durée indéterminée. Potentielle évolution en tant qu’agente Quidam réclamée, spécialisation non précisée. »

Elle referme le dossier, au soulagement manifeste de Jaspe qui semble se détendre sur sa chaise. Ses bras se relâchent et Attila entraperçoit les bandages qui recouvrent son ventre à travers sa chemise de soie.

« Votre requête a été examinée par un Cacique et acceptée avec sa bénédiction. En tant qu’archiviste européenne en chef, j’ai le plaisir de vous déclarer, en ce dix-huit mars 2015, Pupille du Möbius, reliée au Foyer de Paris. »

Jaspe sourit ; son enthousiasme attendrit Attila.

« En raison des circonstances particulières de votre recrutement, vous êtes placée sous la tutelle d’Attila Karison, Enquêteur Confident, pour une durée indéterminée. »

Il ravale illico les félicitations qu’il était sur le point de prononcer.

« Néanmoins, je me dois de préciser qu’au vu des faiblesses psychologiques que vous présentez, votre évolution de future agente est très incertaine. Le statut de Pupille vous place en membre passif du Möbius, sous la protection de ses membres confirmés. Vous serez examinée par une cellule psychologique spéciale pour juger de vos aptitudes à progresser dans notre hiérarchie. Pour finaliser votre candidature au poste de Quidam, je dois vous prescrire des cours de langue intensifs : tout agent doit maîtriser au moins deux idiomes, dont l’anglais international. Nos professeurs du Foyer se feront un plaisir de vous former. Désirez-vous étudier une langue supplémentaire ou préférez-vous vous concentrer sur l’anglais dans un premier temps ? »

Jaspe préfère se concentrer sur l’anglais. Tandis qu’elles règlent les détails nécessaires à la création de ses nouveaux papiers cryptides, Attila consulte discrètement son téléphone : deux messages de Sigrid, toujours rédigés dans une ponctuation déplorable. Il la rappellera après l’entretien.

« Est-ce que les Pupilles ont une médaille à l’effigie du Möbius, elles aussi ?

« Ce privilège est réservé aux agents. Vous en aurez une si vous devenez Quidam, accompagné d’un ruban de möbius rouge. Lui serait ajoutée une bande d’or, d’argent ou de cuivre selon la spécialisation que vous choisiriez. »

Les agents les plus ambitieux voient le bordeaux Quidam de leur ruban adopter le violet Altier… et très rarement le noir Confident, pour l’élite de l’élite. Le ruban d’Eiréné arbore la bande cuivrée des Inventeurs, encadrée de deux bandes noires. En tant que très ancienne recrue et connaissance des Caciques, Attila s’est vu attribuer le noir tant convoité sans passer par les étapes officielles.

« Quelque chose à ajouter avant la conclusion de cet entretien, Jaspe ? »

La demoiselle paraît hésiter ; ses yeux se posent brièvement sur Attila.

« Je peux sortir, si tu as quelque chose d’inavouable à déclarer…

— Malgré la guérison de mon escarboucle, je n’arrive plus à prendre ma forme reptilienne », murmure-t-elle.

Il ne s’y attendait pas, et l’information le gêne autant qu’elle l’attriste. Finies les écailles, la bestialité au fond du regard, ces ailes qui l’ont porté loin du carnage décadent pour sauver sa vie ?

— Vous n’avez pas à avoir honte de cette faiblesse, la rassure Eiréné avec une surprenante douceur. Ce sont des choses qui arrivent quand un organisme cryptide est bouleversé. Vous avez réussi à vous transformer juste après la fracture de votre escarboucle, n’est-ce pas ? Je suis certaine que votre corps récupérera suffisamment pour recouvrer toutes ses capacités. »

Néanmoins, elle note l’information dans le dossier de Jaspe avant de se lever ; ses invités l’imitent.

« Merci pour cet entretien. »

Elle leur serre la main avec sérieux ; la vouivre se masse discrètement les doigts en sortant du bureau, mais l’Enquêteur fait mine de n’avoir rien remarqué.

« Une seconde, Attila. J’aimerais m’entretenir avec toi de quelques bricoles…

— Ça tombe bien, moi aussi. Attends-moi là, demoiselle ».

Bon gré mal gré, Jaspe s’adosse au mur et se perd dans la contemplation des plafonniers. Eiréné referme soigneusement la porte.

« Nous pensons que Jaspe a été durablement affectée par la Décadence, annonce-t-elle de but en blanc. Et que les marques noires qui la recouvrent sont un symptôme de cette dégradation. »

Attila agrippe nerveusement sa serviette.

« Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Mes collègues Inventeurs sont perplexes. Première fois qu’ils voient ce genre de gangrène sur un sujet victime d’un enchantement à sceau. Vu les conséquences de la Décadence à Villenval, ils préfèrent ne pas prendre de risque : des analyses sont en cours sur un échantillon de sa peau. J’ignorais qu’elle ne pouvait plus quitter sa forme humaine. De là à y voir une autre conséquence de son exposition à la Décadence…

— Dans ce cas, j’imagine que nous allons devoir la surveiller de très près. Bilan psychologique ?

— À part cette troublante histoire d’amnésie, qu’elle n’a jamais évoquée avec nos spécialistes, aucune inquiétude. Elle devrait se remettre rapidement du choc si elle reste bien entourée. Je vais investiguer sur cette histoire d’escarboucle émeraude, ça intéressera mes collègues cruptologues. Fort potentiel magique, indépendamment de sa qualité de vouivre ; potentiellement lié à son ascendance, alors. De quoi voulais-tu me parler ?

— J’aimerais m’entretenir avec Maumoon. À propos du lien entre l’enchantement d’espace-temps et l’avancement de la Décadence. »

Eiréné croise les bras, mal à l’aise.

« On ne requiert pas une rencontre avec un Cacique comme ça, même si nous sommes tous deux Confidents. Je n’ai pas à te servir d’intermédiaire pour ce genre de demande. Passe par Wem’yaless, peut-être ?

— Elle ne répond plus à mes appels depuis Villenval. Elle doit traverser une période instable… J’espérais que tu pourrais m’aider à accélérer la procédure ?

— Si tu n’as pas de nouvelles de Wem dans une semaine, recontacte-moi. Pour le moment, je suis au regret de devoir rejeter ta requête. Ne tire pas cette tête, bon sang, comme si le monde entier devait t’accorder des privilèges pour tes beaux yeux !

— Sinon… Je vais me coltiner Jaspe jusqu’à ce qu’elle soit Quidam ? »

Eiréné ne ménage pas son soupir en ordonnant les papiers qui jonchent son bureau.

« Tu vas la surveiller à chaque fois qu’elle quittera ce Foyer, ce qui ne devrait pas arriver très souvent vu son état de santé, sauf si le Möbius requiert ta présence pour une mission de terrain. Ce n’est pas du babysitting, mais un procédé pour la garder sous surveillance où qu’elle soit… histoire que la Décadence ne la parasite pas davantage sans qu’on s’en rende compte.

— Pas de souci. Je vous préviendrai dès qu’elle aura une haleine de brûlé. Et au passage… Essaie de mettre un collant avec ces bottines, je t’en supplie. »

Il quitte la pièce de mauvaise humeur ; Jaspe n’a pas bougé. En consultant la montre à son poignet – un modèle neuf et hors de prix – il constate qu’il lui reste un quart d’heure avant de retrouver l’Ankou.

« Retourne dans ta chambre enfiler quelque chose d’imperméable.

— Les médecins m’ont déconseillé de sortir avant la fin de la semaine…

— J’en prends l’entière responsabilité. Tu as passé plus de cinquante ans cloîtrée dans les Vosges ; ça m’étonne que tu aies tenu trois jours aussi près de Paris sans avoir tenté une escapade.

— On va à Paris ? »

L’expression émerveillée de Jaspe arracherait presque un sourire à Attila.

« Tout à fait, demoiselle. Veille à changer tes bandages avant de partir. Nous allons manger en ville : Sigrid me doit un repas. Elle consentira bien à t’en payer un aussi. La cuisine parisienne relèguera les pâtisseries vosgiennes dans les oubliettes de ta mémoire, à côté de ta véritable date d’anniversaire… »

Commentaires

J'ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé ce chapitre. Il est simple en apparence, avec principalement des descriptions du quotidien au début qui m'ont pourtant paru fort bien tournées. Pour la seconde partie avec Jaspe, c'était super intéressant d'en découvrir un peu plus sur elle, de rencontrer la dame archiviste, et de connaître un peu mieux cet univers des cryptides.

Attila fait une vanne sur une haleine de brûlé... Son mystérieux visiteur nocturne serait-il donc une victime de la Décadence ? Ou au contraire le responsable de la Décadence ? Hum voilà qui m'intrigue beaucoup.

Bref, j'ai passé un très agréable moment, j'aime l'univers que tu esquisses et j'ai hâte de lire la suite. Beau boulot m'dame !
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mercredi 1 août à 21h31
La morning routine d'Attila risque de devenir importante par la suite malgré les apparences ! Même Aristide deviendra important... Une faveur pour un chat aussi mal léché.
Pour l'haleine de brûlé, Attila pensait surtout à l'odeur typique qui avait envahi Villenval avant la fin de sa mission... Il semble bien qu'il ait tout oublié de sa rencontre nocturne :p
Merci beaucoup, et j'espère que la suite te plaira tout autant !
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mercredi 1 août à 21h45
Ohoh oh, ce chapiiiiitre! J’ai aimé le lire.
C’est fluide, plaisant.
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jeudi 2 août à 08h43
Merci ! Vous avez l'air de le préférer à l'action du début ahah
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jeudi 2 août à 14h12
"Bien qu’il s’agisse une entreprise privée", le " d' " n'a pas dû consentir à s'écrire ^^

La situation du personnage d'Ankou est assez cocasse... Chauffeur de taxis pour guider et accompagner les gens dans leurs déplacements professionnels, je trouve ça bien drôle... C'est un peu comme si le travail était devenu la mort moderne ! X)
Mais pourquoi le Möbius chasse-t-il les psychopompes ? Ce ne sont pas eux qui tuent, si ? '-'
Dans le dialogue entre Attila et Ankou, je trouve ça étrange que ce dernier appelle l'agent par son prénom, le tutoie et lui parle comme à un bon camarade (ou plutôt comme une concierge croisant la jeune locataire du 3e trop polie pour lui faire comprendre que ses commérages ne l'intéressent pas) , avant de l'appeler "Monsieur Karison" ensuite... On s'attend presque à ce qu'il le vouvoie, comme Alfred avec Batman :'D

"Villenval"... Comme dit l'autre jour, j'ai regardé si le nom du patelin existait et ce n'est pas le cas. Je dois te féliciter pour la composition qui est vraiment très crédible ! Par contre, je ne comprends pas l'ancien "préfixe canonique" que tu dis retiré par les cryptides... Je ne connais personne s'appelant Villenval ! Existe-t-il un saint nommé Villenval pour servir de patron au village ? À mon avis, le plus judicieux serait de considérer qu'en diachronie, il s'agissait de "Sainte-Ville-en-Val (s/ Moselle)", l'adjectif s'accordant au nom, ce qui aura été opacifié par la suite en un "Sainte-Villenval-sur-Moselle". Et là, je comprendrais mieux l'évolution... Mais peut-être as-tu une explication pour l'usage du masculin ? (Oui je sais, je ne suis pas sur le bon chapitre mais je fais d'un post plusieurs commentaires ^^')

Alors comme ça, Aristide aurait fait ses griffes sur le matelas ? Ce ne serait pas plutôt (ou du moins en lien avec) cette créature, Décadence personnifiée, venue visiter Attila pendant son sommeil ? '-'
Ton choix de reprendre Jack Frost pour ton personnage principal n'est pas tout à fait anodin, à mon avis... Si la Décadence est associée au brûlé, je suppose que tu dois te servir du côté glaçon d'Attila :3
J'aime beaucoup l'anecdote du bol breton avec son nom dessus btw, ça a un côté un peu enfantin qui fait penser au tout début... Le jeune garçon qui se choisit un nouveau nom, une nouvelle identité ! ^^

Oh ! Mélusine ! C'est très intéressant de la faire intervenir... Personnellement, j'adore les références que tu peux glisser dans ton texte, comme ça... Je le prends comme un défi ! Reconnaîtrais-je le prochain cryptide ? Ce nom m'est-il connu ? J'adore ! **
Alors les vouivres ont plus tendance à porter un rubis ou un saphir ? Est-ce pour ça que ta vouivre-émeraude s'appelle Jaspe ? Pour tromper le Möbius quant à la "couleur" de son escarboucle ? Mais pourquoi Jacynthe alors ? Ça n'a absolument rien à voir x)
Bref, beaucoup de mystères pointent leur nez (sans parler d'Euryale !)... Rendez-vous au chapitre suivant, donc ! ^^
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dimanche 5 août à 17h28
Hello ! Merci pour ce retour détaillé ahah
Attila et l'Ankou se connaissent depuis... longtemps ;) le "Monsieur Karison", c'est une blague entre eux. Mais on y reviendra !
Par "préfixe canonique", j'entendais surtout que "Saint-Villenval-sur-Moselle" est devenu "Villenval-sur-Moselle" tout court^^ le préfixe canonique, c'est ce "Saint" chrétien. Et concernant l'accord, je trouve ce nom tellement moche que j'avoue ne pas avoir fait attention à ce genre de détails xD
Tu tombes juste sur certains points, complètement à côté sur d'autres ahah, mais bravo d'autant réfléchir sur les éléments du texte ! Evidemment, je ne te dis pas ce qui est juste et ce qui est faux... tu le découvriras par toi-même et ça ne spoilera pas le reste :p Mais tu es sur de bonnes pistes !
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dimanche 5 août à 17h59
Hahaha, oui, je réfléchis beaucoup et j'aime émettre des hypothèses... x)
Et je ne te demande pas de me dire ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, je te partage seulement mes réflexions, je pense bien que "tout" sera révélé en temps et en heure ^^ (maintenant à j'y pense, cette expression me paraît stupide... En temps et en heure... '-')
Hum, en fait, pour le "préfixe canonique", j'avais mis des guillemets car ce sont tes mots... Mais ça a rendu ma phrase ambiguës je crois : je ne comprenais pas l'usage du masculin sur ledit préfixe x)
Et excuse-moi si je t'ai fait mal à la tête avec mes analyses (pseudo)-linguistiques ^^'
J'ai hâte de voir lesquelles de mes hypothèses se confirment pour le coup ! :3
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lundi 6 août à 01h10
Pour le coup je ne vois pas ce que je peux dire de plus haha. Je viens tout juste de finir le chapitre et, comme toujours, je m'en vais lire les commentaires et, au final, je me rends compte que tout ce que je voulais écrire, tu le dis ici avec justesse haha.

J'ai plus qu'à réfléchir à tout ça d'ici le prochaine chapitre.
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dimanche 19 août à 13h04
Ah... Désolée de t'avoir coupé l'herbe sous les pieds x)
Mais nés suis contente de voir que quelqu'un est autant d'accord avec moi ^^
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samedi 1 septembre à 10h04
Haha pas grave t'inquiète pas ^^ j'avais pas spécialement eu le temps de le lire avant donc un peu logique ^^
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mardi 4 septembre à 17h28
C'EST TROP CHOU.
J'ai rien de plus à dire C'EST TROP CHOU.
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dimanche 5 août à 21h24
Contente que ça te fasse cet effet xD mais j'arrive pas à voir quel élément précisément tu trouves chou ahah
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lundi 6 août à 11h45
JSP.
Attila qui care bien plus qu'il ne voudrait l'admettre, c'est chou. :3
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jeudi 9 août à 00h54