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Chimène Peucelle

mercredi 1 août 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 4

Les objectifs de la Confrérie sont restés mitigés. Étendue hors de l’Europe à l’occasion des colonisations américaines du XVIe siècle, qui menaçaient le secret de l’existence surnaturelle après des siècles de silence, elle n’a rencontré outremer que dédain et mépris. Si elle est parvenue à contenir l’éventement de nos secrets, elle n’a jamais gagné de véritable légitimité aux yeux de ses protégés. Contrainte d’agir dans l’ombre pour sauvegarder l’équilibre, elle s’est contentée, pendant quatre cents autres années, d’une poignée de Noctes qualifiés d’idéalistes.

La Première Guerre mondiale a changé la donne. La Confrérie a resurgi de l’oubli, en sauveteuse inespérée, pour rassurer les cryptides sidérés par les progrès technologiques de l’humanité. Depuis, le nombre de ses recrues n’a cessé de grimper. Cette résurrection a poussé les Caciques à une catharsis idéologique. Pour marquer le coup et marcher avec son temps, notre Confrérie est devenue le Möbius qui sert désormais d’égide aux cryptides du monde entier.

Eunomie, Nocte affiliée au Foyer de Paris, La génétique cryptide au service de la magie, 1911.



Quand elle franchit enfin la porte du Gabriel au bras d’Attila, Jaspe se sent d’humeur à mordre le prochain humain qui regardera son visage de travers.

Elle aurait dû se méfier davantage. Tout à sa joie de découvrir Paris, c’est la tête pleine de rêves qu’elle s’est installée dans le taxi de l’Ankou. Elle s’est imaginé une ville dix fois plus grande qu’Épinal, des avenues longues comme des vallées, des gratte-ciels plus hauts que des montagnes. Beaucoup de cryptides, des milliers certainement, Parisiens eux aussi… Les senteurs du fleuve, des pierres chargées d’Histoire, et tout ce qu’elle ne pouvait pas encore imaginer. Quand ils sont entrés dans le centre, elle a refusé de regarder par la fenêtre pour que sa première impression soit la plus forte. L’Ankou les a déposés près du pont Alexandre III. Mais en bondissant hors du taxi, Jaspe a subi une désillusion à la hauteur de ses fantasmes.

« À ton rythme, demoiselle, s’est moqué Attila en sortant à son tour, cigarette à la main. Le Gabriel est à dix minutes d’ici. Je me suis dit que tu voudrais faire un bout de chemin à pied pour profiter de Paris. »

Elle s’est accrochée à son bras comme à une bouée de sauvetage. À sa faiblesse généralisée se sont superposés ses sens saturés, égarés dans un chaos d’images, d’odeurs et de sons. Elle a aperçu la tour Eiffel au loin entre les immeubles, comme un pic solitaire entre deux monts acérés – elle l’imaginait plus cuivrée.

De cette première balade, elle conservera le vrombissement des voitures, la puanteur des moteurs noyée dans celle de la Seine et de ses péniches, les cadenas gravés de niaiseries sur les grillages, une blague d’Attila sur l’heure de pointe aux Enfers pendant qu’ils traversaient les Champs Élysées. Elle a pris la pleine mesure de ce qu’est réellement Paris. Une capitale grandiose, mais pas de la grandeur sereine de ses montagnes. À Villenval, elle se sentait comme une déesse. Ici, elle n’est qu’une vouivre inadaptée, perdue dans un monde qui n’a que faire de la ménager.

Elle a dû laisser ses cheveux recouvrir ses temps dans l’espoir de dissimuler son visage entaché. La marche a réveillé dans son ventre une douleur sourde, qu’elle a tue par vaillance jusqu’à ce qu’une hôtesse leur ouvre la porte vitrée du Gabriel et les salue dans le hall d’entrée. Les sons feutrés du restaurant l’apaisent dès qu’ils pénètrent dans la salle. Combien vaut la nourriture dans un endroit pareil ? Un serveur salue Attila qui lui répond en l’appelant par son prénom ; son sourire trahit un orgueil qui n’échappe pas à Jaspe.

« Certains Noctes de passage séjournent à l’hôtel du Gabriel pour échapper aux chambrettes proposées par le Foyer, explique-t-il en la guidant vers leur table. Sigrid et moi sommes des habitués : même en saison haute, nous pouvons réserver moins de deux jours à l’avance. »

Là, dos au mur entre deux fenêtres, la susnommée les attend. Elle délaisse son téléphone pour se lever et leur serrer la main.

« Enchantée, mademoiselle ! »

Jaspe s’efforce de ne pas trahir sa douleur : elle a la poigne qui va avec sa carrure.

« Sigrid Sørensen, valkyrie, Nocte et Norvégienne d’origine – mais les lumières de Paris m’ont attirée dans le sud. Il faut voir ce qu’ils cuisinent ici, rien à voir avec notre poiscaille. »

Un véritable cliché de valkyrie. Sa crinière blonde est difficilement contenue dans une tresse irrégulière, dont l’extrémité effleure parfois le parquet du restaurant dans un paresseux balancier. Sa silhouette carrée, tout en épaules et en biceps, tend les coutures d’une chemise à pois et d’un court manteau de fourrure. Un rouge martien recouvre ses ongles et ses lèvres ; le bleu de ses yeux est d’une rare intensité. Jaspe croit identifier un soupçon d’accent nordique dans sa voix de stentor, noyé dans son langage argotique. Une amie d’Attila ? Pourtant, ils sont aussi différents qu’une licorne l’est d’un kelpie.

Ils ôtent leurs dessus respectifs, on leur apporte des cartes. Jaspe fronce le nez devant les prix, dont plusieurs atteignent les trois chiffres. Une sensation d’inconfort lui fait relever la tête : Sigrid fixe les taches de ses mains.

« C’est magnifique, ce truc. Dommage que ça soit pas très naturel comme phénomène. Je peux toucher ? »

Elle accepte après une seconde d’hésitation, trop polie pour refuser. La sensation de la valkyrie caressant sa peau lui est infiniment désagréable. Sa curiosité satisfaite, Sigrid se tourne vers Attila :

« Elle était pas censée rester au Foyer ?

— Elle y retournera sitôt le repas fini. Rien d’illégal du moment qu’elle ne me quitte pas d’une semelle. »

Jaspe met un instant à comprendre qu’ils parlent d’elle.

« Après une existence passée à se contenter de vaches et de va savoir quelles plantes pour combler son appétit, tu comprends que j’aie eu envie de lui faire découvrir le Gabriel à tes frais.

— Espèce d’hypocrite, ricane Sigrid en tendant sa carte au serveur venu quérir leur commande. Je sais déjà que tu vas faire chauffer mon compte en banque avec tes goûts d’altesse.

— Un pari est un pari ! Il n’y a pas beaucoup de choix, mais chacun de leurs plats est une bénédiction, continue-t-il à l’attention de Jaspe. Quoi que tu choisisses, tu ne risques pas de regretter. »

Elle préfère rester prudente et calque son menu sur celui de Sigrid : du saumon de Norvège confit en entrée – elle ne prétendait pas avoir quitté son pays par lassitude du poisson ? –, un cochon de lait au Kimchi en plat de résistance. Attila commande du caviar et des langoustines de Bretagne.

« T’as choisi les plats les plus chers !

— À charge de revanche… »

Jaspe sert de l’eau à la tablée pour atténuer sa gêne, jusqu’à ce qu’un serveur lui prenne la carafe des mains pour s’en occuper à sa place. Leurs peaux se frôlent et l’humain a un infime mouvement de recul après avoir vu ses taches.

« Vous êtes Nocte, vous aussi ?

— Pas de vouvoiement entre nous !

— Sigrid fera partie de l’équipe chargée de ta surveillance, annonce Attila en replaçant son verre pile au-dessus de son assiette. Ils seront trois à se relayer pour t’emmener à tes examens et répondre à tes besoins… dans la mesure du raisonnable. »

La valkyrie exhibe avec fierté la médaille rangée dans une poche de son jean. Son ruban de Möbius arbore un violet profond.

Jaspe n’a pas le temps d’en demander davantage : on apporte leurs entrées. Le silence envahit leur coin de salle tandis qu’ils les entament. Si elle identifie du radis et de la prune dans l’accompagnement, la note goût acide reste un mystère. Manger autre chose que les plats industriels du Foyer lui fait un bien fou. Elle est la première à finir son assiette.

« La voilà, la vouivre qui sommeille dans tes entrailles ! se réjouit Sigrid. Tu fais honneur au Gabriel.  »

Attila déguste son caviar serviette à la main, le petit doigt levé. Jaspe s’amuse de le voir manœuvrer chaque bouchée pour ne perdre aucun œuf au coin des lèvres ; Sigrid glousse ouvertement et un peu trop fort, ce qui leur attire des regards courroucés.

« Je sais, soupire-t-elle devant la mine outrée d’Attila. Y a pas plus bourrin que moi dans un restaurant gastronomique. Pour voir un spécimen de valkyrie plus original, petite vouivre, c’est ma jumelle qu’il faut consulter. Elle s’est expatriée aux USA pour emmerder le Walhalla.

— Que c’est réducteur », s’indigne son collègue.

— Elle travaille en tandem avec une célébrité locale, un Trickster. Ils font un sacré bon boulot.

— Je ne savais pas que des valkyries pouvaient être jumelles.

— Tarja et moi, on a une ascendance à part. On n’est pas exactement comme le commun des valkyries. Par exemple, ce qu’on est jeunes ! Même pas cent ans, en fait. Des bébés. Tarja a toujours eu des relations compliquées avec notre paternel. Alors elle a fui en Amérique dès qu’elle est devenue Nocte. Elle revient parfois en Europe pour nous voir, mais je te dis pas l’ambiance…

— Tarja n’apprécierait pas que tu déballes votre vie de famille à une vouivre qu’elle ne rencontrera sans doute jamais, la coupe Attila en reposant ses couverts.

— Ne mords pas la main qui te nourrit. Jaspe attire la confidence.

— C’est sa chétivité qui attendrit. Hein, ma belle ? »

Malgré sa gorge nouée, Jaspe refuse de baisser les yeux. Attila n’insiste pas.

« Ils ont sorti un article sur Villenval dans l’Hébraïque, finit par murmurer Sigrid, mais aucune mention de la Décadence. Ils racontent juste qu’un chasseur de trésors s’est frité avec Jaspe et qu’elle est en rémission à Paris suite à ses blessures… T’aurais pas une meilleure version pour ta valkyrie préférée ?

— Secret défense. Je ne peux en discuter qu’avec des rubans blancs ou des Caciques.

— T’es pas drôle. C’était pire qu’en Pologne ?

— Pire, je ne pense pas. Au moins aussi alarmant. La Décadence s’est manifestée dans une ville polonaise il y a un mois, développe-t-il pour Jaspe. Dégâts monstrueux, même résultat que chez toi. Il me semble qu’une colonie de vouivres vivait dans les environs – aucune victime à déplorer parmi elles, fort heureusement. Tu pourrais en connaître certaines.

— Je ne pense pas. En dehors de mon propre clan, je n’en fréquentais pas beaucoup, et presque tous se sont claquemurés dans les Alpes pour se protéger des chasseurs.

— Triste situation que celle des vouivres, compatit Attila. Ce ne sont pas les seules à plaindre, cependant. Sais-tu quelle proportion de la diversité cryptide s’est éteinte depuis les premières heures de l’Antiquité ? »

Jaspe secoue la tête et il articule, d’un air conspirateur :

« Quarante pourcent. »

Sigrid marmonne quelque chose en danois et consulte son téléphone.

« Presque la moitié des cryptides a déjà disparu de la surface du globe, demoiselle, chuchote-t-il. Des individus censés vivre des siècles, voire à jamais pour les plus chanceux d’entre nous. Au moins dix pourcent de ces pertes datent des vingt dernières années et les chiffres sont en croissance constante. La société humaine pousse la nôtre à la ruine, comme deux plateaux d’une balance qui ont définitivement perdu leur équilibre.

— Les humains ont leur rôle à jouer mais ça serait une grave erreur de leur faire porter le chapeau, siffle la valkyrie en tapotant son écran. On s’esquinte très bien tous seuls, entre nous, comme des grands. La Guerre de la Trentaine il y a même pas cent ans, qui a provoqué la quasi-extinction de deux espèces cryptides, c’était à cause des humains peut-être ? Et le Möbius a sa part de responsabilité. Tu m’étonnes que certains prennent la poudre d’escampette au moindre reflet de médaille.

— Ne profite pas de notre camaraderie pour cracher dans le dos des Caciques. Ceux qui prennent la poudre d’escampette, comme tu dis, ont souvent quelque chose à se reprocher. Du point de vue du Möbius, en tout cas… »

Ils passent si vite de la taquinerie à la menace que Jaspe ne sait quel parti prendre.

« Je pourrais lire l’article sur Villenval ? » réclame-t-elle pour changer de sujet.

L’Hébraïque, unique gazette internationale dédiée à l’actualité cryptide, n’est consultable qu’en numérique sur une pâle copie de l’Internet humain. Sigrid lui prête son téléphone, dont Jaspe s’empare sous l’œil vigilant d’Attila. Qu’est-ce qu’il redoute ? Qu’elle compose un numéro sans qu’il s’en aperçoive ?

L’article brille par sa brièveté : dix lignes à peine, illustrées par une photo de montagne qui n’a rien à voir avec les Vosges. Nulle mention de la Décadence, et pour cause… Les Caciques ont rapidement chapeauté la direction de l’Hébraïque et en manipulent la parole – un secret de Polichinelle dont même Jaspe a connaissance. Une boule gonfle sa gorge quand elle se rend compte que c’est avec l’Hébraïque que son clan apprendra la destruction de Villenval, et que même si des Noctes ont déjà contacté ses consœurs, on ne leur aura rien dit de la Décadence qui gangrène Jaspe.

« Joli téléphone, commente-t-elle en le rendant à Sigrid. Facture cryptide ?

— Basé sur un modèle humain, comme souvent. Mais oui, il fonctionne avec les Ley. »

Voici une trentaine d’années, des Noctes en mal de modernité ont créé un système téléphonique exclusif aux cryptides – quoique très inspiré de la technologie humaine. Leurs modèles carburent à l’énergie magique, qui utilise les lignes de Ley en guise de canaux ; une innovation sur laquelle le Möbius a rapidement fait main basse. Le réseau est sous-terrain : des dryades localisent les lignes, les manipulent pour couvrir un maximum de surface, puis les gremlins et ce qui reste du Petit Peuple les exploitent et fabriquent le matériel qui s’y relie. Une avancée sociétale phénoménale, aux dires de l’Hébraïque.

Il y avait une ligne de Ley sous Villenval, que le clan de Jaspe utilisait surtout pour ses besoins magiques. Aura-t-elle survécu à la Décadence ?

« Plusieurs agents refusent d’employer cette technologie en-dehors de leurs missions. Ils trouvent qu’en usant de leurs outils, nous nous confondons avec les humains. Comme si une résistance aussi dérisoire pouvait suffire à endiguer le mouvement… L’ordre surnaturel regorge de fiertés mises à mal par leur règne. »

Sigrid lève les yeux au ciel avec une moue goguenarde. Jaspe trouve l’expression d’Attila trop sérieuse pour un trait d’ironie.

Alors arrivent les plats de résistance. Sigrid pianote des ongles sur le bord de la table – le sourire qui étire ses lèvres écarlates rappelle la voracité d’un animal.

« Pourquoi parler de ce qui fâche au milieu d’un si bon repas ? se désole Attila en s’armant d’une fourchette pour dépecer ses langoustines. Bon appétit, mesdames.

— Attila critique tout ce qui bouge, tu en as sûrement fait les frais, petite vouivre. À deux exceptions près : les Caciques et leurs pires ennemis ! Beaucoup de bêtes noires du Möbius sont d’anciens amis à lui.

— Beaucoup ? s’offusque l’intéressé. Quelques-uns des plus en vue, certes… Mais ils sont si nombreux, les détracteurs des Caciques. Et si dangereux, pour certains. Greta, Catrina, Claure…

— Surtout Claure, souligne la valkyrie.

— … autant de figures célèbres redoutées par les Noctes, et dans la société cryptide au sens plus large. Ceci dit, j’imagine qu’aucun de ces noms n’est parvenu jusqu’au fond de tes montagnes, demoiselle.

— Les anciennes de mon clan racontaient que du temps de Mélusine, Claure visitait parfois nos montagnes. Des rumeurs plus que des faits vérifiables. Il paraît qu’il fréquente davantage les humains imprudents que les êtres surnaturels de nos jours. »

Attila la dévisage étrangement et pour mettre un terme à son malaise, Jaspe enfourne une première bouchée de viande. Aussi exquise que le saumon.

« Les habitudes de Claure ont changé, répond-il en baissant d’un ton. Il est devenu plus discret encore qu’auparavant, excessivement prudent. Un danger de grande ampleur, la fomentation d’un crime d’envergure ? Je pencherais plutôt pour… une simple lassitude. Un être aussi vieux que lui doit connaître d’importantes phases de doute. Et il ne figure pas dans mon carnet d’adresses, malgré ce qu’essaie de sous-entendre Sigrid. Catrina non plus, Samedi encore moins. Sacrés fanfarons que ces deux-là. Quant à Greta, c’est un cas particulier.

— Et on aura le bon goût de pas s’attarder dessus… Elle embête suffisamment les Caciques sans que des cryptides lambda comme Jaspe et moi y mettions le nez. »

Ils poursuivent leur déjeuner en silence. Si sa vouivre était encore là, chaque éclat de voix, de couvert ou de mastication serait décortiqué sous forme vibratoire par l’oreille interne de Jaspe. Elle se distraie de ses douleurs en observant les autres clients, de fiers humains en tenue des grands jours. Elle s’abîme dans la contemplation de leurs visages, soudain nostalgique des traits familiers des Villenvalois, jusqu’à ce que certains lui rendent son regard et lui rappellent sans ménagement ce qui la défigure. Ces humains qui les entourent sont si différents de ses Villenvalois. Pourtant, le simple fait de les comparer amène au bord de ses yeux des larmes qu’elle s’empresse de ravaler.

À côté d’elle, Attila se tamponne les lèvres d’un air absent avec sa serviette ; il ne reste qu’une demi-langoustine dans son assiette.

« Délicieux, comme toujours. Du fromage, un dessert ? »

Jaspe décline. Les deux Noctes commandent des douceurs aux noms mystérieux : une « texture chocolatée et son soufflé » pour l’une, une « fine feuille Mekonga, ganache gingembre et citron vert » pour l’autre.

« Une photo pour Tarja !

— C’est ce genre de comportement que les cryptides puristes répudient », râle Attila en avançant sa chaise pour apparaître dans le champ.

Sigrid prend cinq clichés et les trie avec minutie. Jaspe songe qu’elle aimerait bien recevoir la photo, elle aussi, en souvenir. Les rares clichés qu’elle possédait ont disparu avec Villenval.

« Sigrid ? J’aimerais te confier une petite mission qui rendrait un fier service à Jaspe.

— Pas d’objection. C’est urgent ?

— Bien sûr que non, quand tu auras du temps libre, promet Jaspe en comprenant où il veut en venir.

— Faute de pouvoir se déplacer librement, elle aimerait que tu fasses ses emplettes de magie instrumentale à sa place. Tu connais les bonnes adresses, j’imagine. »

Sigrid s’empare de la liste et la parcourt avant de faire claquer sa langue avec satisfaction.

« Ultra-facile. Je vais dans ce genre d’endroits pour mes runes et les sigils de Tarja. Je t’amène tout ça dans une semaine maximum ! »

Jaspe se confond en remerciements. Soudain, l’écran du téléphone s’anime. Sigrid perd son sourire et se lève avec précipitation.

« C’est Thor », glisse-t-elle à Attila avant de s’éloigner.

Un nom que Jaspe a appris à redouter sans jamais l’avoir rencontré. Qu’il contacte une valkyrie par téléphone lui semble aussi drôle qu’absurde. Sigrid fait les cent pas dans l’entrée. Elle s’arrête net, les traits défaits, puis éloigne le téléphone de son oreille et rentre au pas de course.

« Tarja. »

Attila se redresse sur sa chaise.

« Ils ont trouvé de la Décadence en Californie. Elle est missionnée dans la zone pour mener l’enquête. »

Sigrid saisit son sac à main, y jette la liste de magie, son téléphone et sort son porte-monnaie. Une épine de douleur réveille l’escarboucle de Jaspe : un sentiment de danger a ranimé son instinct. Sigrid compte plusieurs billets de cinquante euros et les fourre dans la main d’Attila.

« Tu me rendras la différence si t’es assez honnête pour ça.

— Où tu vas ? demande-t-il avec une sécheresse qui fait se retourner plusieurs humains.

— Orly. Papa me rapatrie en Norvège jusqu’à ce qu’on en sache plus, j’ai un avion dans deux heures. On sera prêts à aller aux États-Unis si jamais… »

Elle ne finit pas sa phrase, esquisse un salut de la main et s’éclipse entre les tables. Jaspe ravale ses adieux et se tourne vers Attila qui achève de recompter les billets avant de les fourrer dans sa poche.

« Je vais te ramener au Foyer, déclare-t-il en se levant à son tour. De toute façon, j’ai un autre rendez-vous dans l’après-midi. Navré que ta sortie soit écourtée. »

Il se recoiffe en allant payer. Elle ne trouve rien à lui répondre ; la simple perspective de savoir la Décadence active ailleurs dans le monde lui retourne le ventre.



Commentaires

J'ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé ce chapitre. Il est simple en apparence, avec principalement des descriptions du quotidien au début qui m'ont pourtant paru fort bien tournées. Pour la seconde partie avec Jaspe, c'était super intéressant d'en découvrir un peu plus sur elle, de rencontrer la dame archiviste, et de connaître un peu mieux cet univers des cryptides.

Attila fait une vanne sur une haleine de brûlé... Son mystérieux visiteur nocturne serait-il donc une victime de la Décadence ? Ou au contraire le responsable de la Décadence ? Hum voilà qui m'intrigue beaucoup.

Bref, j'ai passé un très agréable moment, j'aime l'univers que tu esquisses et j'ai hâte de lire la suite. Beau boulot m'dame !
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mercredi 1 août à 21h31
La morning routine d'Attila risque de devenir importante par la suite malgré les apparences ! Même Aristide deviendra important... Une faveur pour un chat aussi mal léché.
Pour l'haleine de brûlé, Attila pensait surtout à l'odeur typique qui avait envahi Villenval avant la fin de sa mission... Il semble bien qu'il ait tout oublié de sa rencontre nocturne :p
Merci beaucoup, et j'espère que la suite te plaira tout autant !
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mercredi 1 août à 21h45
Ohoh oh, ce chapiiiiitre! J’ai aimé le lire.
C’est fluide, plaisant.
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jeudi 2 août à 08h43
Merci ! Vous avez l'air de le préférer à l'action du début ahah
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jeudi 2 août à 14h12
"Bien qu’il s’agisse une entreprise privée", le " d' " n'a pas dû consentir à s'écrire ^^

La situation du personnage d'Ankou est assez cocasse... Chauffeur de taxis pour guider et accompagner les gens dans leurs déplacements professionnels, je trouve ça bien drôle... C'est un peu comme si le travail était devenu la mort moderne ! X)
Mais pourquoi le Möbius chasse-t-il les psychopompes ? Ce ne sont pas eux qui tuent, si ? '-'
Dans le dialogue entre Attila et Ankou, je trouve ça étrange que ce dernier appelle l'agent par son prénom, le tutoie et lui parle comme à un bon camarade (ou plutôt comme une concierge croisant la jeune locataire du 3e trop polie pour lui faire comprendre que ses commérages ne l'intéressent pas) , avant de l'appeler "Monsieur Karison" ensuite... On s'attend presque à ce qu'il le vouvoie, comme Alfred avec Batman :'D

"Villenval"... Comme dit l'autre jour, j'ai regardé si le nom du patelin existait et ce n'est pas le cas. Je dois te féliciter pour la composition qui est vraiment très crédible ! Par contre, je ne comprends pas l'ancien "préfixe canonique" que tu dis retiré par les cryptides... Je ne connais personne s'appelant Villenval ! Existe-t-il un saint nommé Villenval pour servir de patron au village ? À mon avis, le plus judicieux serait de considérer qu'en diachronie, il s'agissait de "Sainte-Ville-en-Val (s/ Moselle)", l'adjectif s'accordant au nom, ce qui aura été opacifié par la suite en un "Sainte-Villenval-sur-Moselle". Et là, je comprendrais mieux l'évolution... Mais peut-être as-tu une explication pour l'usage du masculin ? (Oui je sais, je ne suis pas sur le bon chapitre mais je fais d'un post plusieurs commentaires ^^')

Alors comme ça, Aristide aurait fait ses griffes sur le matelas ? Ce ne serait pas plutôt (ou du moins en lien avec) cette créature, Décadence personnifiée, venue visiter Attila pendant son sommeil ? '-'
Ton choix de reprendre Jack Frost pour ton personnage principal n'est pas tout à fait anodin, à mon avis... Si la Décadence est associée au brûlé, je suppose que tu dois te servir du côté glaçon d'Attila :3
J'aime beaucoup l'anecdote du bol breton avec son nom dessus btw, ça a un côté un peu enfantin qui fait penser au tout début... Le jeune garçon qui se choisit un nouveau nom, une nouvelle identité ! ^^

Oh ! Mélusine ! C'est très intéressant de la faire intervenir... Personnellement, j'adore les références que tu peux glisser dans ton texte, comme ça... Je le prends comme un défi ! Reconnaîtrais-je le prochain cryptide ? Ce nom m'est-il connu ? J'adore ! **
Alors les vouivres ont plus tendance à porter un rubis ou un saphir ? Est-ce pour ça que ta vouivre-émeraude s'appelle Jaspe ? Pour tromper le Möbius quant à la "couleur" de son escarboucle ? Mais pourquoi Jacynthe alors ? Ça n'a absolument rien à voir x)
Bref, beaucoup de mystères pointent leur nez (sans parler d'Euryale !)... Rendez-vous au chapitre suivant, donc ! ^^
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dimanche 5 août à 17h28
Hello ! Merci pour ce retour détaillé ahah
Attila et l'Ankou se connaissent depuis... longtemps ;) le "Monsieur Karison", c'est une blague entre eux. Mais on y reviendra !
Par "préfixe canonique", j'entendais surtout que "Saint-Villenval-sur-Moselle" est devenu "Villenval-sur-Moselle" tout court^^ le préfixe canonique, c'est ce "Saint" chrétien. Et concernant l'accord, je trouve ce nom tellement moche que j'avoue ne pas avoir fait attention à ce genre de détails xD
Tu tombes juste sur certains points, complètement à côté sur d'autres ahah, mais bravo d'autant réfléchir sur les éléments du texte ! Evidemment, je ne te dis pas ce qui est juste et ce qui est faux... tu le découvriras par toi-même et ça ne spoilera pas le reste :p Mais tu es sur de bonnes pistes !
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dimanche 5 août à 17h59
Hahaha, oui, je réfléchis beaucoup et j'aime émettre des hypothèses... x)
Et je ne te demande pas de me dire ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, je te partage seulement mes réflexions, je pense bien que "tout" sera révélé en temps et en heure ^^ (maintenant à j'y pense, cette expression me paraît stupide... En temps et en heure... '-')
Hum, en fait, pour le "préfixe canonique", j'avais mis des guillemets car ce sont tes mots... Mais ça a rendu ma phrase ambiguës je crois : je ne comprenais pas l'usage du masculin sur ledit préfixe x)
Et excuse-moi si je t'ai fait mal à la tête avec mes analyses (pseudo)-linguistiques ^^'
J'ai hâte de voir lesquelles de mes hypothèses se confirment pour le coup ! :3
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lundi 6 août à 01h10
Pour le coup je ne vois pas ce que je peux dire de plus haha. Je viens tout juste de finir le chapitre et, comme toujours, je m'en vais lire les commentaires et, au final, je me rends compte que tout ce que je voulais écrire, tu le dis ici avec justesse haha.

J'ai plus qu'à réfléchir à tout ça d'ici le prochaine chapitre.
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dimanche 19 août à 13h04
Ah... Désolée de t'avoir coupé l'herbe sous les pieds x)
Mais nés suis contente de voir que quelqu'un est autant d'accord avec moi ^^
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samedi 1 septembre à 10h04
Haha pas grave t'inquiète pas ^^ j'avais pas spécialement eu le temps de le lire avant donc un peu logique ^^
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mardi 4 septembre à 17h28
C'EST TROP CHOU.
J'ai rien de plus à dire C'EST TROP CHOU.
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dimanche 5 août à 21h24
Contente que ça te fasse cet effet xD mais j'arrive pas à voir quel élément précisément tu trouves chou ahah
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lundi 6 août à 11h45
JSP.
Attila qui care bien plus qu'il ne voudrait l'admettre, c'est chou. :3
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jeudi 9 août à 00h54
Cette histoire de céréales... ahlala, une véritable tragédie.

J'ai vraiment beaucoup aimé ta manière de rédiger le passage où Attila quitte son appartement, le style marche bien, le rythme est super.

On commence à rentrer dans le vif du sujet, et je suis encore étourdie par la masse d'infos mais ça se tasse petit à petit et on entre bien dans l'univers.
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vendredi 22 mars à 22h04
Le lynchage systématique des gens mettant leurs céréales après le lait est une triste réalité de notre monde contemporain. Attila a bien du courage de s'affirmer et d'affronter ces visions étriquées.
Oui, les chapitres 4 et 5 posent énormément d'infos de lore, ils sont assez denses^^ c'était nécessaire de poser tout ça mais j'ai préféré le faire après Villenval pour ne pas perdre les lecteurs dès le début !
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samedi 23 mars à 09h07
Quelques trucs qui m'ont interpellée d'abord : "un éternuement orchestral" ? C'est particulier comme formulation, ça ne me paraît pas flatteur, mais ce n'est peut-être que moi ! Potentielle petite erreur aussi, "cruptologues" c'est cryptologues non ? (Sinon j'ai hâte de voir ce que ça veut dire)
Je vois que les satyres n'ont pas l'air très bien considérés, les pauvres ! Est-ce Attila qui est dédaigneux ou est-ce qu'il y a une sorte de hiérarchie pas très sympa dans le monde surnaturel ?
"Jaspe sourit ; son enthousiasme attendrit Attila." Attila, attendrit ? Qui l'eut crû ah ah, mais il est trop mignooon ! Il l'emmène manger et tout, il est beaucoup trop chou, je veux l'épouser. Et qu'il m'invite à manger aussi.
Youpi, on a bientôt la description du repas ! J'ai hâte !
Je sais pas si c'est moi, mais en relisant j'ai l'impression que ton écriture s'améliore à chaque chapitre, courage pour la suite de tes efforts !
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dimanche 7 avril à 00h12
Un éternuement orchestral, c'est un terme que j'ai vu en cours de solfège pour parler de l'espèce de bouquet final qu'il y a à la fin d'un morceau classique ! Personne ne connaissait autour de moi mais j'adore cette expression^^
Cruptologue est un néologisme tiré de la racine grecque de cryptide : les cryptologues étudient... les cryptes ! J'ai prévu de mettre une note explicative dans la prochaine màj du chapitre
Y a clairement une hiérarchie surnaturelle, et Attila étant dans les hauts échelons, il n'a que très peu de respect pour les "petits" cryptides... l'épouser, t'es sûre ? Tu tiens tant que ça à devenir sa domestique humaine personnelle ? :p déjà qu'il aime pas les petits cryptides, les humains...
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lundi 8 avril à 07h56
Merci pour ces précisions ! Je comprends mieux ! C'est dommage qu'il y ait une hiérarchie, mais bon en même temps un univers sans hiérarchie ça s'appelle une utopie à ce compte-là, pas de la fantasy urbaine x) Erf' c'est vrai que vu comme ça, j'ai beaucoup moins envie de l'épouser, déjà qu'avec son chat il n'est aimable, alors avec une humaine >.<
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mardi 23 avril à 23h30