7

Chimène Peucelle

jeudi 31 mai 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 2

« – Pour maintenir intact le Secret surnaturel, les agents du Möbius agiront au péril de leur vie.

– Un être surnaturel est déclaré ennemi du Möbius s’il menace la pérennité du Secret ou attente à la vie de l’un de ses agents. »

Commandements du Möbius, extrait.



La porte du troisième étage s’ouvre et Jaspe se glisse à l’intérieur, à peine éclairée par une vieille lampe sur son bureau. Babel ne réagit pas : il reste focalisé sur Villenval qu’il observe par la fenêtre. La mairesse s’approche et lui caresse machinalement le dos en annonçant :

« L’Enquêteur porte une montre ensorcelée qui le protège de ton enchantement. J’ai essayé de la briser mais il s’est esquivé : je n’ai pu que l’abîmer un peu. Sinon, à part sourire d’un air moqueur, souffler du vent sur mon visage et faire des moulinets avec sa cigarette électronique, il n’a usé d’aucune capacité particulière… Et il s’appelle Attila Karison.

— Attila Karison ? »

Babel s’écarte brusquement de la fenêtre. Sa compagne recule pour ne pas être bousculée. Dans la pénombre, leurs yeux luisent faiblement ; ceux de Babel, d’un jaune fauve, clignent à toute vitesse.

« Attila Karison a plus d’une capacité particulière, ma belle. C’est un agent Confident, une pièce maîtresse du Möbius. Étonnant que tu aies pu lui fausser compagnie.

— Je me suis envolée pour brouiller les pistes, balbutie-t-elle. Il ne m’a pas coursée.

— Attila est une créature diurne. Ça m’étonnerait qu’il soit nyctalope.

— Il se vantait d’appartenir à l’élite mais je pensais qu’il voulait juste m’intimider. Qu’est-ce que le Möbius gagne à envoyer un agent d’élite dans un village comme Villenval, uniquement pour arrêter un hors-la-loi ?

— Uniquement, tu en es sûre ? À vrai dire, ça m’étonnerait qu’Attila soit là pour moi. Peut-être même ignore-t-il ma présence, s’il n’a pas encore compris la nature de mon enchantement. »

Jaspe se mordille la lèvre ; Babel lui adresse un regard suspicieux.

« Il sait qu’il y a une gorgone à Villenval. Comment, j’aimerais bien le savoir… Je n’ai rien dit, rien du tout, promis. Mais il l’a affirmé et ça ne ressemblait pas à du bluff. Il prétend avoir tué une gorgone par le passé…

— Méduse, en Grèce, il y a bien un millénaire. Attila n’était pas encore à la botte du Möbius à cette époque ; la Confrérie des Invisibles n’existait même pas.

— C’est difficile à tuer une gorgone, hein Babel ? »

Elle se risque à l’enlacer et cherche à l’embrasser. Il se dégage avec fermeté.

« J’ai parcouru le monde au moins autant que lui, et la résistance est chez moi une seconde nature, affirme-t-il. Le vaincre ne sera pas facile, mais c’est à notre portée. »

Formuler cette certitude lui rend sa superbe : il s’empare des doigts tachetés de la mairesse pour les porter à ses lèvres.

« Si Attila n’est pas encore dans cette chambre avec nous, c’est qu’il a décidé d’attendre un peu avant de lancer une offensive. Tu devrais te recoucher, ma belle : demain sera une longue journée. »

Jaspe préfère se couler contre lui ; sa main et sa bouche s’égarent l’une dans la chevelure, l’autre dans le cou de son amant. Mais Babel la repousse avec douceur et retourne à la fenêtre sans plus de cérémonie.

Déçue, elle se résigne et s’allonge en solitaire. Depuis l’intimité de son lit, elle l’observe : il guette l’Enquêteur comme un prédateur, son visage reptilien crispé par la concentration. Son zèle la conforte dans ses convictions : elle n’aurait pu rêver meilleur chevalier pour protéger Villenval-sur-Moselle.


Quand elle se réveille, le jour est revenu. Babel n’a pas bougé, la lumière du soleil souligne les cernes sous ses yeux.

« Alors ? s’enquiert Jaspe en le rejoignant.

— L’Enquêteur a tourné en rond, cette nuit. Il s’est surtout familiarisé avec les lieux, à mon avis. Que des allers-retours très lents, des arrêts fréquents pour examiner je ne sais quoi par terre ou sur un mur… Il est venu devant la mairie sans chercher à s’y aventurer. Et maintenant, ça fait bien une heure qu’il est statique, sur une petite place des rues basses.

— Va te reposer, suggère-t-elle sans oser s’interposer entre lui et la vitre. Je vais faire du café, et je te remplacerai le temps que tu récupères un peu. »

Il s’exécute sans une parole et elle s’affaire dans la kitchenette qui occupe un coin de la pièce. La cafetière chauffe, siffle. Jaspe se remplit une tasse ; un coup d’œil vers le lit lui apprend que Babel contemple le plafond d’un air pensif au lieu de s’abandonner au sommeil.

Depuis son arrivée, il prenait soin de combler chaque silence par une blague, un compliment, une poésie : cette distance nouvelle accentue l’inquiétude de la mairesse. Avec agacement, elle sent des écailles pointer sur ses avant-bras, toujours plus réactives quand elle est fatiguée ou irritée. Elle enfile sa robe de chambre en allant se poster devant la fenêtre.

Malgré l’acuité de sa vision, impossible de localiser Attila. Elle s’y efforce avec vaillance, au moins pour donner le change à Babel afin qu’il relâche sa vigilance. Mais quelques minutes après qu’elle a fini son café, son compagnon se redresse :

« Approche, ma Jaspe. Je sais comment vaincre l’Enquêteur. »

Soulagée, elle s’assoit sur le lit. Babel agite les doigts et une légère onde de choc les secoue tous les deux : une infime stimulation, simple démonstration de force.

« Il a suffi d’une pichenette sur sa montre pour l’étourdir. Comment réagira-t-il à un véritable bouleversement de l’espace-temps ? Nous allons le faire courir. Et aucun de ses exploits passés ne pourra le préparer à cette épreuve.

— S’il a déjà vaincu Méduse, il doit s’y connaître en magie temporelle, contre-t-elle.

— Pas assez ! Car nous avons plus qu’une magie temporelle, à Villenval… Ce lien étroit qui existe entre toi et la vallée va sublimer nos machinations, comme le soir où j’ai posé les bases de l’enchantement. »

Souriant de nouveau, il lui tend les mains. Ses paumes rugueuses enveloppent les fragiles menottes de la mairesse, plus petites de presque une phalange à chaque doigt.

« Nous allons déterminer le kairos pour mettre l’Enquêteur en difficulté. Sans ça, nous n’arriverons jamais à bout de lui. »

Leurs mains se serrent, leurs fronts se touchent ; Jaspe ferme les yeux.

Autour d’eux, le temps se distord. Le cliquetis de l’horloge accélère jusqu’à ne plus former qu’un bourdonnement indistinct : les heures deviennent des secondes.

Le soleil monte, monte, des flashs à forme humaine traversent les rues, au vrombissement se mêlent des éclats de voix et de lointains sons de cloche en rafale. Seul un point gris, près de l’entrée du village, demeure rigoureusement immobile.

Une minute plus tard, le soleil décline. La nuit reprend ses droits.


Babel et Jaspe se séparent, haletants. L’horloge de la mairie sonne vingt heures : ils ont gagné dix heures en une minute de leur propre temps. La tête de Jaspe résonne de vilains échos, une violente nausée la saisit. Désormais, ses mains sont plus noires que blanches… Son compagnon, plus vaillant, est déjà allé réchauffer la cafetière.

« Tu as de nouvelles taches dans le cou, remarque-t-il en leur servant des tasses fumantes. Puiser dans les réserves de la vallée t’a rendue plus vulnérable. Vivement que Villenval soit purgée et que tu retrouves ta pureté ! »

Il boit son café cul sec. En serrant le sien entre ses doigts glacés, la mairesse tressaille.

« Et mes humains ? balbutie-t-elle. Comment ont-ils supporté le bond dans le temps ?

— Ne t’en fais pas pour eux, ma belle. Ils appartiennent à la dimension exclusive de Villenval : leur corps et leur esprit s’adaptent tout seuls à chaque changement que nous opérons, comme pour mon enchantement. Ils doivent roupiller dans leurs lits de paysan en ce moment même… »

Jaspe porte la tasse à ses lèvres pour noyer ses angoisses. Si elle doit retourner dans les petites rues ce soir, elle ne manquera pas de jeter un œil derrière un volet, juste au cas où…

« Il fait trop noir pour que je voie où s’est réfugié l’Enquêteur, regrette Babel depuis la fenêtre. Après ce saut temporel, il doit être dans un piètre état. Tu vas descendre en ville, ma belle. Trouve-le et règle-lui son compte.

— Je ne suis pas sûre de le vaincre, même affaibli. Il suffirait d’un saut temporel pour détruire l’élite du Möbius ?

— Il aura suffi d’une puissance comme la nôtre, Jaspe. Réduis sa pauvre montre en miettes, ma magie terminera le travail. Arrête de douter et fais ce que je te dis. »

Vexée mais fière, Jaspe s’habille en vitesse et dépose un baiser sur les lèvres de Babel. Son contact la rassérène.

Tandis qu’elle dévale l’escalier, les écailles pointent à nouveau sous sa peau.



Quand Jaspe s’était envolée à tire-d’aile, vive comme une voleuse, Attila n’avait pas cherché à la poursuivre. La lueur vacillante de son escarboucle avait filé quelques instants vers les hautes rues de Villenval, avant de disparaître.

Il s’agissait moins d’une fuite que d’une prise de recul, Attila n’en avait point douté. Lui aussi aimait gagner en distance quand une relation devenait trop houleuse à son goût.

Au lever du soleil, il s’était arrêté sur la petite place où il avait rencontré Jaspe.

La mairie servait de centre énergétique au village : toute la magie qui pulsait dans les rues en émanait directement. Le sceau conservant l’enchantement d’espace-temps s’y trouvait à coup sûr.

En parcourant Villenval de long en large pour mieux en appréhender l’équilibre, il avait profité de l’air campagnard qui le changeait bien de la pollution parisienne, sans pouvoir se défaire de la sensation d’être constamment surveillé. Jaspe avait-elle réussi à dormir sur ses deux oreilles pointues ? La gorgone, dont l’odeur imprégnait indécemment son corps, lui avait-elle tenu compagnie ?

Une fontaine devant la mairie lui avait permis de se désaltérer. Excepté cette ressource rafraîchissante – l’eau devait provenir d’une source de montagne – et une poignée de résidus magiques indignes d’intérêt, aucune véritable trouvaille n’avait égayé sa nuit. Néanmoins, il se réjouissait de pouvoir étudier l’effet de l’enchantement sur le développement de la Décadence : peut-être certaines de ses observations s’avéreraient-elles utiles pour les Inventeurs.

Il avait précautionneusement détaché sa montre pour la dissimuler au-dessus de sa cheville, sous l’ourlet de son pantalon. Ainsi, Jaspe ne pourrait plus le menacer d’une impudente pression du pouce. L’opération ne lui avait valu qu’un léger saignement de nez, quand le cadran avait quitté une seconde la peau de ses doigts.

Il s’apprêtait à rejoindre la mairie pour se confronter aux maîtres de Villenval, las de tourner en rond, quand était survenu le bond temporel.

L’expérience n’avait duré qu’une longue, longue minute. Autour de lui, chaque brique des maisons, chaque pavé de la place s’était gorgé d’une énergie monstrueuse ; le cadran s’était davantage fracturé sur sa jambe.

Il avait senti le village évoluer autour de lui à une vitesse insensée. Le contraste avec sa propre essence, complètement décalée et étrangère à l’opération, l’avait rendu malade. Quand l’espace-temps s’était à nouveau stabilisé, il avait rendu toute l’eau ingurgitée à la fontaine derrière son banc.

La nuit est de retour. Si le phénomène a laissé l’Enquêteur pantelant et atrocement vexé, il lui a surtout fourni les dernières clés permettant d’élucider les mystères de Villenval. Jaspe n’est pas assez dangereuse pour mériter de finir en dommage collatéral. La sortir de ce guêpier et faire d’elle une victime sauvée par le Möbius plairait certainement aux Caciques. Le cas de la gorgone reste à déterminer, en fonction de ses liens avec la Décadence. En jouant à la divinité avec ses pouvoirs, elle a fourni à Attila un prétexte idéal pour écourter son aventure et rentrer rapidement à Paris – il aura alors un repas chez Gabriel pour son pari victorieux…

Il avait pu observer la Décadence sous l’effet de l’enchantement et le timing devenait serré : sa mission touchait à sa fin. Quand il avait pris cette décision, l’horloge de la mairie indiquait vingt heures passées de peu. Il lui restait alors quatre heures pour régler leur compte à Jaspe et à son mystérieux allié.

Même s’il n’ose l’admettre, Attila désire aussi assurer sa propre sécurité. Villenval n’est plus sûre. Depuis le retour de la nuit, tout pue le brûlé.


Attila marche vers la mairie à pas mesurés – il ne s’abaissera pas à courir, la sudation lui fait horreur et la soif le taraude à nouveau. Ce faisant, il tire leçon des derniers événements.

Maintenant, c’est sûr : la gorgone utilise l’aiôn et le kairos, deux des trois énergies qui composent le temps à échelle universelle. Elles ne peuvent être combinées que par une seule entité sur Terre : leur intensité réduirait n’importe qui d’autre en poussière. Deux, c’est déjà beaucoup pour un seul cryptide… Kairos est l’instant précis entre le présent et l’avenir, le moment clé sans cesse changeant que les êtres vivants pressentent comme essentiel et font porteur de leurs désirs ; Aiôn désigne les périodes temporelles cycliques. Chronos représente la forme la plus linéaire du temps, la seule qui puisse se mesurer.

Vers la fin de l’Antiquité, l’assassinat des allégories grecques éponymes a dispersé leurs capacités dans les gènes d’une poignée de cryptides qui, depuis, sont considérés comme hors-la-loi et traqués sans relâche par le Möbius. Méduse a péri de la main d’Attila, Sthéno coule une éternité morose dans les prisons des Caciques. De leur sororité, seule Euryale cavale encore à ce jour. Des années que les Enquêteurs n’avaient plus entendu parler d’elle. Tout ce qu’Attila espère, c’est qu’Euryale – s’il s’agit bien d’elle –, n’a pas été attirée ici par la Décadence.

Il sait comment fonctionne l’aiôn : entre les mains impies de ses voleurs, il reprend toujours les bases d’un enchantement à foyer. L’utilisateur déclenche ses propriétés tout en déversant leur contrecoup dans un tiers objet pour optimiser sa durée. Le kairos, la gorgone l’utilise pour accélérer le cours du temps au gré de ses envies, comme elle vient de le faire en réduisant dix heures classiques à dix secondes.

Elle a fini par lui dévoiler, volontairement ou pas, la teneur de ses capacités. L’Enquêteur brûle de lui mettre ses erreurs sous le nez avant de l’annihiler.

Dans le ciel, la lune forme un croissant étonnamment crochu ; la nuit est dense, un bourdonnement désagréable persiste dans l’air. Attila croit comprendre que le temps continue d’avancer plus rapidement que d’ordinaire, en réduisant petit à petit son champ d’action. La gorgone ne lésine pas sur les moyens pour assurer sa victoire.

Attila pèse le pour, le contre, s’autorise un léger sourire et cède à la tentation : finalement, il va bel et bien se lâcher un peu.

Finies, les gamineries.



Quand Jaspe ouvre les portes de la mairie, une bouffée d’air vicié s’engouffre dans ses poumons. L’odeur désagréable agresse son nez sensible et chaque inspiration lui fait l’effet d’une brûlure suffocante.

La lumière des réverbères se réduit à un faible halo autour de leur ampoule, insuffisant pour éclairer la place. Il règne un froid saisissant ; la chair de poule accentue l’esquisse d’écailles sur les bras de la mairesse. Hésitante, du bout de la langue, elle laisse échapper une série de claquements. Au lieu de rebondir alentour pour lui rapporter des informations auditives, ils disparaissent sitôt éloignés d’elle, comme dissous dans un brouillard sonore dont elle ignore la composition. Impuissante, seule face à la nuit, Jaspe hésite à poursuivre sa route. Attila est-il également aux prises avec les énergies néfastes qui se sont emparées de Villenval ?

Jamais elle ne s’est sentie autant menacée dans l’enceinte de son propre village.

Elle se remémore, nostalgique, le charme passé de sa commune perdue dans les montagnes, ses grillons plein les jardins, ses nuits tranquilles et son immuable quotidien. Quand ses consœurs n’avaient pas encore fui la vallée, effrayées par un péril que Jaspe ne pouvait se résoudre à fuir sans l’affronter. Quand Babel ne partageait pas encore sa vie. Quand Attila le pédant œuvrait loin d’ici, dans quelque domaine du surnaturel qui nécessitait que le Möbius s’y intéresse, elle ne sait où – loin de Villenval en tout cas.

Un mouvement sur la place attire son attention, un bruit d’eau parvient à ses oreilles. Quelqu’un est en train de boire à la fontaine. Une forme humanoïde se redresse et deux éclats d’un bleu vif traversent l’obscurité.

Quand Attila vient à sa rencontre, Jaspe contient de justesse un mouvement de recul. Elle a beau être une prédatrice, le regard de l’Enquêteur la rabaisse sans équivoque au rang de proie.

Face à face, ils se dévisagent avec gravité. La mairesse remarque avec surprise qu’il n’y a plus trace de la montre à son poignet…

Les pas d’Attila crissent sur les pavés : de minuscules cristaux de givre se forment sous ses semelles, pour fondre l’instant d’après. Son costume est passé du gris perle à un blanc éclatant ; trois taches de sang maculent encore son col, vestige de leur première altercation. Sa peau brille, couverte de gel, des gouttes durcissent sur son menton. Ses cheveux se sont complètement éclaircis et sous la cire qui les enduit, des mèches commencent à se dresser comme des épis mal taillés. Ses iris ont doublé de volume et empiètent sur sa sclérotique.

Le vent soulève la chevelure de Jaspe dans une caresse malvenue ; elle secoue la tête pour libérer ses mèches de son emprise.

« Tu auras beau faire, ton petit air insolent te discréditera toujours à mes yeux, Enquêteur.

— Tu n’es descendue de ta mairie que pour me narguer, demoiselle ? Tu te pavanes toujours, pourtant tes mains tremblent de peur ; ou de froid, ce qui revient au même pour moi. »

Elle pourrait jurer que sa voix est plus aigüe que la nuit précédente.

« Quel style tu t’es bricolé, répond-elle avec dédain. Tes atours princiers seront-ils suffisants pour me mettre en déroute ?

— Ils m’apportent des améliorations considérables. Tu le constateras bien assez tôt. »

Un sourire de mauvais augure dévoile les dents nacrées de l’Enquêteur.

« Je n’ai malheureusement aucun contrôle sur les mauvaises énergies qui occupent Villenval. En revanche, le froid polaire qui te fait frissonner est entièrement de mon cru. »

Jaspe sent que ses yeux changent, que les écailles percent la peau de ses bras dans une douleur cathartique.

« Je crains, jolie Jaspe, que nous soyons victimes d’un malheureux quiproquo : tu réagis face à moi comme si j’étais un ennemi. Si le Möbius m’a dépêché à Villenval, c’est dans l’unique but de vous secourir, ton village et toi, face au péril qui vous menace…

— Te dépêcher ? La situation ne cesse d’empirer depuis trois semaines. Sans l’intervention de Babel, Villenval n’existerait déjà plus. Je ne veux pas dépendre d’un organisme aussi égoïste que le Möbius, alors j’ai appris à me débrouiller sans son aval pour survivre. »

Sa voix baisse d’une quinte à chaque phrase, jusqu’à adopter un timbre profond qui résonne désagréablement dans sa cage thoracique. Des picotements la parcourent et une sensation de brûlure gagne ses tempes.

« Ta gorgone s’appelle Babel ? Curieux comme sobriquet. Elle n’a pas été sincère avec toi, ta soupirante… J’imagine que tu les idolâtres trop, elle et ses pouvoirs temporels, pour remettre sa franchise en question. »

Jaspe songe confusément qu’il est là, leur quiproquo, que les déductions d’Attila et ses propres certitudes comportent bien trop de dissonances pour correspondre à la même réalité. Mais avant que cette réflexion ne s’achève, sa conscience s’éteint pour céder la place à son instinct.

Elle se jette sur Attila ; dans l’intervalle de son saut, ses os craquent avec violence et son corps se déforme. Il l’esquive d’une impeccable volte-face et le givre sur les pavés se referme autour des bottines de la mairesse comme un piège à loup. Elle bondit de plus belle hors des chaussures, laminées par sa transformation. Les doigts d’Attila glissent sous son costume et en tirent un revolver noir. Stimulée par la vision de l’arme à feu, la mairesse est fouettée par une montée d’adrénaline.

L’instant d’après, elle enserre la gorge de l’Enquêteur et le maintient une trentaine de centimètres au-dessus du sol à la seule vaillance de sa poigne ; sa patte fait la taille de sa tête. Il ne sourit plus, il s’étouffe. Ses pieds qui battent le vide ont quelque chose de burlesque. D’un coup de griffe, elle envoie le revolver glisser sur les pavés.

« Ton enquête piétine, je le crains… »

La voix de la mairesse se réduit à un murmure caverneux.

« Dans deux jours, il ne restera plus rien de ces impuretés à Villenval. Grâce à Babel, pas au Möbius ! Tes supérieurs peineront à digérer la nouvelle, je suppose. Malheureusement, tu ne seras plus là pour justifier ton incompétence.

— J’aurais aimé qu’on discute sans en venir aux mains, articule-t-il avec difficulté. Pardon, demoiselle… »

Il pose ses doigts pâles sur la patte de Jaspe. Leur pulpe devient si froide qu’elle se transforme en glace. Aussitôt, des crevasses de givre fracturent les écailles, creusent des failles blanches et rouges dans la chair pourtant coriace.

La douleur est insoutenable : Jaspe hurle et projette le corps d’Attila contre les portes de la mairie. Sous la puissance du jet, le vieux bois s’éventre et l’Enquêteur disparaît dans l’obscurité du hall.

Une grande lassitude envahit la mairesse et elle sent sa carrure se rétracter, retrouver proportion humaine. Elle sert contre sa poitrine son articulation sanguinolente, déchiquetée ; sous sa peau bicolore, les os du poignet se confondent entre eux, déboîtés ou brisés. Des larmes dévalent ses joues encore déformées par les reliefs écailleux.

Des bruits de bois cassé parviennent à ses oreilles ; elle se redresse. Si Attila atteint l’escalier, s’il décide de monter jusqu’au troisième étage… Elle se penche pour récupérer le revolver dans sa main valide.

« Tu vas me laisser explorer tout seul, demoiselle ? Viens et sèche tes larmes. Tu affronteras bien pire qu’une fracture dans ta vie de cryptide. »

Jaspe s’approche de la mairie, sur ses gardes. La tête lui tourne, le sang bat à ses tempes et coule de son bras.

« Tu n’as pas joué franc jeu avec moi.

— Et je ne m’en excuserai pas, réplique-t-il depuis le hall. Ta Babel aussi t’a menti par omission, et ça n’a pas l’air de te perturber autant qu’avec moi.

— Babel est un homme, siffle-t-elle avec irritation. Tes déductions manquent de pertinence, Enquêteur.

— Il ne s’agissait que d’une hypothèse, à vrai dire, que je considérais comme raisonnablement probable. Maintenant je déduis : Babel profite de ton ignorance crasse des peuples cryptides pour t’utiliser à de mauvaises fins.

— Je te trouve très insultant.

— Je me trouve… franc. »

Attila est debout au milieu du hall, tourné vers l’entrée. Ses yeux brillent dans le noir.

« Babel m’a dit qu’il te connaissait, que beaucoup de rumeurs couraient sur ton compte, hasarde-t-elle d’une voix hachée en pénétrant dans le bâtiment. Que tu as participé aux guerres de la Trentaine au nom du Möbius et, surtout, que tu fréquentes intimement les classiques.

— Caciques, demoiselle, on voit que tu n’as pas souvent affaire à eux. Ta voix tremble, ton poignet doit te faire atrocement souffrir. Tu sais, il me suffirait de détruire le sceau qui emprisonne Villenval pour briser l’enchantement et t’emmener auprès de soigneurs compétents. Si tu me disais où est caché ce fameux sceau, tout irait bien plus vite… bien plus vite que ce qu’essaie d’accomplir Babel au moyen de son kairos.  »

Jaspe tressaille à l’évocation du kairos, mais l’obscurité camoufle sa faiblesse. Elle contourne lentement son adversaire en misant sur son évidente absence de nyctalopie.

« D’où sort-il, ce Babel ? Est-ce que tes consœurs l’ont connu avant de quitter la vallée ? Tu pourrais me répondre, demoiselle. J’entends tes pas sur le carrelage, de toute façon. Pour la peine, je vais te soumettre l’une de mes dernières hypothèses. »

Les dents d’Attila apparaissent, inexplicablement illuminées, dans son irréductible sourire.

« Babel n’apprécierait pas mes insinuations. Garde cette conversation pour toi, s’il te plaît. »

Jaspe s’arrête une seconde ; l’Enquêteur se tourne vers elle et un éclair blanc traverse son regard. Sa main glacée se referme sur la gorge de la mairesse, il la plaque contre le mur avec une déconcertante facilité. Les rôles se sont inversés. Mais contrairement à Attila, elle ne trouve pas l’énergie de lutter. La pression qu’il exerce reste mesurée, juste assez pour l’immobiliser.

« Je pense, demoiselle, que Babel est le pire imposteur qu’ait jamais connu ta précieuse vallée. »

Il chuchote à son oreille, comme s’il craignait que la gorgone puisse l’entendre depuis le troisième étage. Son corps si proche exhale une fraîcheur de mort.

« Je pense que Babel te côtoie parce que tu possèdes quelque chose d’une grande valeur, quelque chose qu’il ne peut obtenir que par la manipulation contre quelqu’un de ta trempe. Tu vois de quoi je parle, j’espère ? »

Jaspe voit. Cette perspective lui glace les sangs.

« Mais ma venue perturbe ses plans. Nous allons faire un pari ; j’adore ça. D’accord ? Je parie qu’en voyant que tu ne reviens pas, Babel va considérer sa cause perdue et tenter de s’enfuir. Parce que la splendeur de ton joyau ne vaut pas le danger représenté par la Décadence ; cette Décadence que son enchantement, tu l’as constaté, ne parvient définitivement pas à endiguer, et encore moins à éradiquer. Plutôt que de poursuivre ses faux-semblants, il préférera sauver sa peau. On parie, demoiselle ? »

D’un coup d’œil sur le côté, il consulte un écran mural qui affiche des chiffres digitaux.

« Onze heures passées. Tu vas monter cet escalier à pas de loup et surprendre ton prince charmant censé t’attendre là-haut. Si tu le découvres en pleine escapade, ou même s’il a déjà quitté l’étage… Tu sauras à quoi t’en tenir. Ne crains rien : je reste juste derrière toi. Je ne le laisserai pas s’emparer de ta précieuse escarboucle. Pari lancé ? »

La prise se desserre légèrement sur la gorge de Jaspe.

« Pari lancé », articule-t-elle avec difficulté.

Elle va monter, parler avec Babel. Aviser.

Des forces contraires se disputent son aval et la cajolent avec de belles paroles. L’une des deux ment. Laquelle ?

« Très bien. Maintenant, donne-moi ce revolver. »

La main d’Attila se promène le long du mur pour localiser l’arme. Jaspe saute sur l’occasion sans réfléchir : elle se dégage complètement et le frappe avec la crosse de toutes les forces qui lui restent. L’Enquêteur chute et son crâne heurte si violemment le sol que la dalle se fracture sous le choc. Un humain aurait eu le crâne défoncé…

Elle hésite une fraction de seconde, le revolver encore levé. Peut-être qu’avec un coup de plus…

Je ne le laisserai pas s’emparer de ta précieuse escarboucle.

Elle se précipite dans l’escalier, le cœur au bord des lèvres. Babel n’est pas parti, elle le sait : le temps continue de filer en accéléré et le vrombissement de la grande horloge se rapproche à chaque marche franchie.

Attend-il que l’un d’eux deux assassine l’autre pour que le hall se libère et qu’il n’ait plus qu’un adversaire à défaire ?

Quand elle pousse la porte, Babel n’a pas bougé de la fenêtre. À l’unique différence qu’il est penché à l’extérieur, une jambe levée comme dans l’intention de passer par-dessus le rebord.

Elle dépose silencieusement le revolver sur la commode avant de se manifester.

« Babel ?

— Ma belle ? Je commençais à m’inquiéter. »

Tout sourire, il se tourne vers elle sans chercher à justifier son étrange attitude.

« On n’y voit goutte dehors, et cette odeur ! J’ai entendu un grand fracas en bas. Attila s’est défendu ? »

Jaspe vacille, ouvre la bouche ; la douleur la rattrape, elle lève son poignet ensanglanté. Le sourire de son compagnon disparaît.

« Ma belle, ma belle… murmure-t-il en se précipitant pour examiner sa main. Serre les dents, ça va piquer. »

D’un geste sec, il remet son poignet en place et manipule savamment les petits os pour les agencer correctement. La mairesse feule de douleur, enfonce les ongles dans sa paume.

« Là, c’est mieux. Tu termines ? »

Elle expire avec lenteur pour chasser ses sanglots et ferme les paupières. Babel maintient la plaie compressée et les lésions se résorbent, les os se ressoudent à vue d’œil : Jaspe puise dans la magie de Villenval et la fait curatrice. Il suffit d’une dizaine de secondes pour que la blessure disparaisse. Si sa main arbore un rose neuf, les étranges taches noires s’en sont réapproprié une inquiétante proportion…

« Dans quelques minutes seulement, un nouveau cycle temporel commencera, lui apprend Babel avec un sourire satisfait. Il durera plus longtemps que les précédents, pour rééquilibrer Villenval avec le reste de la vallée. Mais plus d’Enquêteur ! Je le pensais plus résistant, à vrai dire. »

Tandis qu’il embrasse la mairesse à pleine bouche, celle-ci comprend : Babel est persuadé qu’elle a tué Attila.

Va-t-il s’en prendre à son escarboucle maintenant que la menace a été écartée ? Ses lèvres ont un goût de tromperie.

« Tu m’as sous-estimée, voilà tout, roucoule-t-elle en interrompant leur baiser pour l’enlacer. Heureusement que demain, ton enchantement deviendra superflu… Les mauvaises énergies humaines font de terribles ravages dans les rues. Comment y remédient les cryptides qui n’ont pas de Babel sous la main ?

— Ils déménagent, je suppose. Ou ils périssent avec leur foyer, les malheureux.

— Quelle chance que tu sois arrivé pile à temps pour sauver ma vie et mon logis ! »

Alors elle tressaille et se tourne vers la porte, aux aguets. Des pas résonnent dans l’escalier.

Attila n’a pas menti : il est resté juste derrière elle, et va bientôt atteindre le troisième étage de la mairie.

Les doigts de Babel se crispent sur ses épaules.

« Tu m’expliques, Jaspe ?

— Je l’ai laissé pour mort en bas… Je…

— Tu t’es surestimée. »

Il la pousse vers l’entrée, ombrageux.

« J’en ai assez de ton incompétence. Dès qu’il entre, tu le frappes sans réfléchir. On va le finir à deux.

— Ça dépend de ce qu’il aura à nous dire », siffle la mairesse en s’éloignant de lui.

Sa méchanceté l’a blessée. Mais avant que Babel l’interroge sur cette impudence, la porte s’ouvre.



Dans le hall, Attila a laissé passer plusieurs secondes avant de se redresser, complètement sonné par l’attaque de la mairesse. Il a épousseté son costume malmené, a palpé son occiput endolori ; un peu de sang y poissait, pas assez pour l’inquiéter. Ensuite, il s’est dirigé à tâtons vers l’escalier au fond du hall, entre les comptoirs de fonctionnaires et les plantes vertes étonnamment luxuriantes.

Jaspe doit déjà avoir atteint ses appartements. Attila espère seulement que, si Babel s’est bel et bien carapaté, elle ne partira pas seule à sa poursuite : cela signerait à coup sûr son arrêt de mort.

Un Enquêteur chemine sans véritables certitudes jusqu’au dénouement de ses investigations, et jamais les hypothèses d’Attila ne lui ont paru si proches de la vérité. La frustration qui l’étreignait avant cette altercation avec la mairesse a disparu ; ne restent qu’un orgueil flatté et l’envie féroce de tirer quelques bouffées de cigarette pour marquer le coup.

Babel, dans tous les cas, est un imposteur. Mais a-t-il réellement du sang gorgone, ou manipule-t-il Jaspe pour lui taire sa véritable nature ? Peut-être s’agit-il en réalité d’un autre cryptide reptilien, un nâga par exemple, que Jaspe serait incapable de reconnaître par manque de connaissances… Dans ce cas, pourquoi se faire passer pour une créature qu’il n’est pas ?

Un interrupteur fluorescent lui permet d’allumer des lampes trop crues, emplafonnées régulièrement entre les paliers de l’escalier. Il entame son ascension ; dépasse le premier étage.

Il monte et chaque pas semble lui prendre moins d’une seconde, mais c’en sont au moins trois qui passent le temps que son pied atteigne la prochaine marche. Quand il atteint le deuxième étage, quatre minutes ont filé au lieu d’une seule.

Le kairos, le moment clé fantasmé, le futur proche auquel s’accrochent les êtres insatisfaits. Que représente ce moment pour Babel ? Minuit, et la mort de l’intrus qui s’est immiscé dans ses plans ?

Il n’a pas fui. Il continue de trafiquer l’espace-temps.

Une fois le deuxième palier disparu dans le colimaçon de l’escalier, Attila peut distinguer l’aura de l’imposteur au-dessus de lui. Les ondes écrasantes de la Décadence brouillaient jusqu’alors ses perceptions… Maintenant, la perspective d’en finir lui procure d’agréables frissons d’adrénaline.

Quand il pousse enfin la porte du troisième étage, la première chose qu’il voit est une horloge murale face à lui, dont la grande aiguille vient d’entamer la cinquième minute avant minuit.

Attila pénètre dans un appartement cossu, à peine éclairé par une lampe de dentelle posée sur une commode. Les meubles se devinent contre le papier peint : un somptueux lit à baldaquins, une table couverte de feuilles en vrac, un fauteuil à haut dossier et une chaise devant le bureau…

À droite du fauteuil, de l’autre côté du bureau et dos à l’unique fenêtre de la pièce, Babel se découpe en ombre chinoise dans la faible lueur de la lune décadente. Sa chevelure luisante se déforme, frissonne. Ce ne sont pas des cheveux ordinaires qui recouvrent son crâne, ils semblent animés d’une force propre : comme ceux de Méduse.

La porte claque dans le dos d’Attila. Jaspe le dépasse sans une parole et s’assoit dans le fauteuil. Ce faisant, elle adresse à Babel un regard plein d’animosité ; Attila y voit un bon présage.

La prétendue gorgone lui fait face. La lune fait luire les écailles qui recouvrent ses bras.

« Bienvenue chez nous, Enquêteur. »

Commentaires

Je viens d'en faire la lecture à voix haute à Angie, j'ai cru mourir avec la longueur xD
Le passage où Attila se transforme hiiiiiiii ♡ et le combat était très bien décrit !

Par contre j'ai encore du mal à saisir tout le vocabulaire x.x
 1
jeudi 31 mai à 12h39
Merchi <3 Oui, Attila retrouve quelques caractéristiques de 1922... jusqu'où ça va aller ?
Vocabulaire, genre les différentes formes de temps ? Va falloir retravailler tout ça x_x
 0
jeudi 31 mai à 14h27
J'ai beaucoup aimé le combat et le suivant dans l'appartement promet pas mal également.
Jaspe va enfin se rendre compte du double visage de Babel.. il est temps :p (oui, je l'aime pas du tout haha)

Du coup, plus que curieuse à l'idée de découvrir la suite
 2
samedi 2 juin à 16h47
Merci pour vos retours sur le combat ! Moi non plus je l'aime pas Babel...
 0
dimanche 3 juin à 14h28
Faut reconnaître que Jaspe est pas très fut-fut, espérons qu'elle fasse le bon choix ^^
Sinon, beau combat, oui !
 0
mardi 5 juin à 19h54
J'aime beaucoup tout le lore que tu es en train de mettre en place dans ton roman. Toute cette mythologie, ces cryptides, c'est vraiment classe. Je suis très curieuse de connaître la véritable identité de Babel ainsi que ses motivations.

Ce que j'ai beaucoup aimé de mon côté, c'est ta description du temps qui passe lors du saut temporel. C'était hyper imagé, je me le suis bien représenté. Chapeau bas !

A très vite pour la suite, j'ai hâte !
 0
samedi 9 juin à 10h57
Merci Julie <3 Tu n'est pas en reste avec "Prime de fisc" ceci dit !
La perception du saut temporel constitue pour moi l'une des exclusivités de cette enquête d'Attila à Villenval, je ne voulais pas la rater^^ Pari réussi apparemment !
 0
dimanche 10 juin à 09h56