6

Chimène Peucelle

mercredi 22 mai 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 11

À ce jour, l’espèce vampirique a connu deux “genèses”, au cours desquelles ses membres sont nés par un biais magique à partir de cadavres humains. La première s’est produite en Bretagne au Ve siècle ; les spécialistes y relient les mythes arthuriens et le prétendu vampirisme de Mordred, fils de la fée Morgane et du roi Arthur. La seconde, qui date du X e siècle et s’est déroulée au nord de la Roumanie, a été localisée par des vampires de la première génération avant les Noctes de la Confrérie des Invisibles. Ils ont volé au secours de leurs tout jeunes congénères et les ont aidés à éviter l’exécution.

Bien sûr, il n’est pas à exclure qu’une troisième genèse ait lieu par le futur. Les Noctes se tiennent alertes aux quatre coins de la planète pour mieux l’anticiper et pouvoir la contenir avant que de nouveaux vampires voient le jour.

Il semblerait qu’aucun vampire ne soit encore mort de vieillesse. À notre connaissance, la plus vieille vampiresse du monde serait Greta Leir – de son nom le plus récent –, individu sur liste noire du Möbius.

Margaret David, Nocte Altière : Vampires : une légende à son nadir.




Leigh achève de démêler ses cheveux et tranche leur foisonnante rousseur en trois mèches qu’elle tresse avec habileté. Elle parachève sa coiffure en la fixant avec un élastique et des barrettes colorées. Un coup d’œil à l’horloge : dix-neuf heures quarante-cinq. La nuit tombe déjà. Vite, elle enfile des bracelets à ses poignets graciles, noie ses paupières sous plusieurs couches d’ombres bleutées ; des paillettes sur ses pommettes, un rouge explosif sur ses lèvres. Un tour devant le miroir pour vérifier sa tenue, puis elle passe les pieds dans une paire de souliers en toile, attrape son sac à main, ferme sa porte à clé et dévale les escaliers.

Les vapeurs suffocantes de New York à l’heure de pointe l’accueillent en bas de l’immeuble. Le soleil couchant étincelle une dernière fois sur les voitures et les fenêtres de Greenwich Village, sur le point de disparaître derrière les berges de l’Hudson. Leigh met ses écouteurs et cherche son portable pour choisir un morceau.

Elle tombe d’abord sur son téléphone cryptide, qu’elle enfouit au fond de son sac en ricanant. Ce n’est pas sur cette épave de Cruptonet qu’elle trouvera du bon son.

Le dernier succès pop dans les oreilles, elle consulte son mur Facebook en marchant vers le nord-est. Une soirée est organisée par le gratin des étudiants de Parsons, l’école de design de Greenwich, dans un appartement à deux pas de chez elle. Une aubaine pour pimenter son vendredi soir après cette harassante semaine de travail. Avec un peu de chance, elle retrouvera des contacts qui lui permettront de s’incruster à la fête sans trop de difficulté ; pour les détails, elle fait confiance à son charme surnaturel. Sans avoir l’étoffe d’une Aphrodite, elle sait que sa beauté et sa tonicité de dryade sont des passe-droits insoupçonnés pour beaucoup de milieux humains… et surtout leurs festivités.

C’est ce que Leigh a le plus regretté en quittant l’Europe avec son arbre pour s’implanter à New York : les célébrations organisées par Dionysos. Quand les postes new-yorkais avaient été créés, le Möbius l’avait cajolée en faisant miroiter un titre d’Altière à la petite Nocte qu’elle était, arguant que l’Amérique du Nord manquait de dryades aussi talentueuses qu’elle pour manipuler et optimiser les lignes de Ley essentielles à leur réseau. Avec le recul, elle le referait sans hésiter, parce qu’au final le dépaysement et le salaire en valent la chandelle. Mais à ce jour, elle est toujours une Quidam, et personne ne lui parle plus d’augmentation…

Sans égaler les orgies de sa jeunesse, les fêtes de New York envoient quand même du lourd, surtout chez les étudiants. Moins de satyres versatiles pour lui voler dans les jupes, et plus d’humains – d’humaines, surtout – intimidés à choyer dans un coin de salon jusqu’à récolter quelques douceurs au creux du cou…

Elle sort de ses rêveries pour vérifier l’adresse sur Google Maps. Voilà le bon immeuble, elle entend la musique qui s’échappe des fenêtres en enlevant ses écouteurs. Deuxième étage, elle se glisse derrière un groupe d’inconnus qui ont le code de la première porte et les suit jusqu’au bon palier. Coup de bol : la graphiste qui leur ouvre s’exclame chaleureusement en voyant Leigh et lui colle deux bises parfumées sur les joues. La dryade se coule dans l’appartement en gloussant, déjà emballée par les basses qui vibrent dans ses os et la douce ivresse qui imprègne les invités. Le début du weekend a délassé les étudiants comme le plus puissant des alcools : si la majorité d’entre eux se presse encore autour du buffet et dans le vestibule, certains ont commencé à se trémousser au milieu du salon. Leigh fait le tour de l’appartement. Elle repère un frigo plein de bouteilles, un bureau au sol tapissé de matelas à l’usage sans équivoque, un second balcon encore désert dans l’une des chambres. Il s’agit vraisemblablement d’une collocation d’au moins quatre personnes, assez spacieuse, qui doit coûter le double de son propre loyer de salariée. La fêtarde en elle évalue à soixante personnes le nombre maximum d’humains que les lieux sont capables de contenir ; un peu moins si certains forment des couples et trouvent où s’allonger. La petite trentaine de jeunes adultes déjà dans la place grossit toujours de nouveaux arrivants. La soirée s’annonce mémorable.

Allègre, Leigh roule des hanches jusqu’au salon. Elle pioche dans les gâteaux apéritifs et commence ses repérages.

Une heure plus tard, la fête est véritablement lancée.

Le cœur de Leigh ne bat plus qu’au rythme des basses qui s’enchaînent dans les enceintes. Elle a localisé plusieurs étudiantes assez mignonnes, dont la majorité légale n’est pas à mettre en doute ; certaines lui renvoient ses regards. Pas question de taper en-dessous des vingt-et-un ans ! Malgré la jouvence qu’elle s’octroie à chaque visite de son arbre et qui donne le change pour les humains, Leigh approche dangereusement de la cinquantaine et se refuse à profiter de fines fleurs trop jeunes pour elle. Toutes les dryades n’ont pas ces scrupules…

Quelqu’un a éteint le plafonnier et les silhouettes s’emballent doucement dans la semi-pénombre. Loin d’être saoule malgré les nombreuses bières qu’on lui a offertes, Leigh se décide à abandonner les boissons afin d’harponner une beauté sur la piste de danse.

Quelques mesures suffisent : une présence s’esquisse dans son dos et se calque sur ses mouvements. Leigh savoure ce singulier rapprochement, fait durer le suspense, puis pivote au refrain pour faire face à celle qui a osé le premier pas.

Des cheveux courts et blonds, un visage anguleux, des lunettes de soleil aux verres teintés qui ne masquent pas tout à fait l’éclat de ses pupilles. L’inconnue est étrangement belle, l’inconnue est sensuelle … mais surtout, l’inconnue est une cryptide ! Ça saute aux yeux, il se dégage d’elle le même genre de magnétisme que Leigh utilise pour satisfaire ses propres frivolités. Elle ne se souvient pas de l’avoir vue dans la moindre fête auparavant. Est-ce une voirloup ? Une Cat People ? À vrai dire, Leigh s’en fiche un peu. L’inconnue a passé un bras sur son épaule nue, l’autre contre sa cuisse, et ça déclenche dans son corps une série de frissons particulièrement agréables. Pas une voirloup, non, ni une Cat People. Jamais une cryptide de cette importance ne pourrait avoir une aura aussi puissante et intrusive.

« Comment tu t’appelles ? » articule la dryade dans la cacophonie.

L’inconnue désigne ses oreilles en riant et l’entraîne hors de la piste. Leigh se laisse faire, renversée de charme et de désir, avec au creux de la gorge le tambour de son propre cœur qui n’en croit pas sa chance. Se dégoter – ou être dégotée – par une cryptide un vendredi soir en pleine soirée new-yorkaise, c’est la certitude de passer un weekend de rêve ensuite, non ? Surtout si la cryptide a un rang social plus élevé que le sien.

Leigh sait que beaucoup de stéréotypes collent à la peau des dryades expatriées. Celui qu’elle a le plus affronté jusqu’ici spécifie qu’une dryade embarquée dans une fête devient une partenaire sexuelle à laquelle il est extrêmement facile de s’attacher. Elle-même aurait bien du mal à démentir le cliché, étant donné qu’elle se comporte exactement comme ça avec plus au moins de prudence et d’amour-propre, mais c’est pas le cas de toutes, quand même… Peut-être que l’inconnue l’a choisie à cause de ces préjugés à la con…

Elle trébuche contre un encadrement de porte et l’inconnue la rattrape par la taille avec une étonnante fermeté. Leigh galère à se repérer, comme si toutes les bières se mettaient à faire effet exactement en même temps dans sa pauvre tête. Elle croit reconnaître le bureau plein de matelas, puis l’inconnue la plaque contre un mur dans un coin d’ombre. La fraîcheur du plâtre la ranime un peu.

« Comment tu t’appelles ? » répète-t-elle en essayant de mieux distinguer le visage de sa partenaire en contrejour.

Pour toute réponse, elle reçoit un brûlant baiser qui embrase ses veines et mouche sa raison.

Leigh s’abandonne avec délice dans l’étreinte de l’inconnue. Leurs jambes s’emmêlent et elle sent les doigts de la cryptide fourrager dans ses cheveux, déranger ses barrettes, défaire sa tresse. Elle voudrait pas lui enlever son débardeur, plutôt ? Ça la dérange un peu de ne pas voir ses yeux… Est-ce qu’il y aurait moyen de lui retirer ses lunettes sans ruiner l’excitation du moment ?

L’inconnue règle le problème en abandonnant ses lèvres pour aller se promener dans son cou. Leigh soupire d’aise en l’enlaçant davantage. Tant pis si ça fait un peu tôt pour délaisser la soirée : le weekend s’annonce mémorable, mais alors, mémo…

L’inconnue plaque soudain une main contre son visage. Leigh s’apprête à lui mordiller les phalanges, prise au dépourvu, quand un coup de mâchoire lui déchire la peau et deux canines percent sa carotide. Les doigts de l’inconnue lui écorchent les joues en étouffant son hurlement, dont les aigus se perdent dans les vocalises d’une chanteuse à succès.

Des animaux.

Leigh a quitté la Grèce, médaille de Nocte en poche, pour conquérir de nouveaux territoires et retrouver le prestige de ses ancêtres dans un monde envahi d’humains sceptiques. Elle a vaincu ses peurs primaires, envoyé bouler tous ceux qui la prenaient pour un lapin de trois semaines en leur montrant qu’au XXIe siècle, même une dryade solitaire peut s’affirmer et mener sa vie comme elle l’entend. Elle a pris ses marques avec son nouveau boulot, dans ce fruit tantôt luisant, tantôt pourri que sont New York et ses quartiers trop quadrillés. Elle s’est dégoté son propre appartement et a offert à son arbre la vie qu’il méritait.

Mais il a suffi d’une seconde pour que ses accomplissements s’évaporent et qu’une salope de vampiresse la rabaisse au rang de petite proie facile à évincer, comme l’étaient ses foutues ancêtres aux pieds des satyres et des dieux.

Son corps ne répond plus. Trop d’aura, d’horreur, d’instinct de préservation, de sidération. Englué. Confondu avec le mur, écrasé par ces nœuds de muscles qui broient pour mieux engloutir et la presser jusqu’à la dernière goutte. Sa magie de cryptide s’enfuit avec son sang et Leigh ne sait pas comment elle arrive encore à penser.

Qu’est-ce que ça fait mal.

Leigh arrive plus à penser. Elle se sent mourir.

Une boule de vie pure implose en elle, un puissant désir de conservation, un dernier sursaut que la vampiresse ne doit même pas percevoir en la drainant…

Pas suffisant.



Ça s’échappe de la plaie en bouillons, en jets serrés, une fontaine de jouvence que vomit l’artère palpitante ; un flux chaud épais que Greta boit à petites gorgées avec un plaisir violent et surtout beaucoup de précaution, car il ne faut pas en perdre une goutte, pas une seule.

Dans ses bras, la chair pulpeuse de la dryade soubresaute, se cambre, puis se rigidifie et enfin s’affaisse, luisante d’une sueur au doux parfum de fleur. Greta prend son temps, elle lui empoigne les cheveux pour maintenir sa tête droite et appelle à elle toute la magie emmagasinée dans cette pauvre carcasse. Quand le flot de sang se tarira, les onces restantes retourneront à la nature et lui seront perdues à jamais…

Ça commence à ralentir. Elle mord de plus belle, charcute le joli cou pour récolter chaque millilitre qui parvient encore à ses lèvres. Quand il n’y a plus que des lambeaux asséchés dans sa bouche, elle arrête de déglutir et reste immobile, pantelante, saisie de jouissance.

Maintenant que c’est fini, elle a l’impression que ça a duré, quoi… deux secondes ?

Elle bloque le cadavre dans ses bras le temps de cracher un coup dans un mouchoir et de se nettoyer sommairement les dents. Mine de rien, l’heure tourne et de jeunes humains vont bientôt commencer à rappliquer dans le bureau pour faire leurs cochonneries. La dryade a les cheveux très longs et volumineux, rien de mieux pour camoufler la plaie de sa gorge ; avec un foulard enroulé autour, ça donnera le change. Greta passe un bras flasque sur ses propres épaules, enlace une dernière fois la taille de sa victime et, d’un coup de hanche, fait basculer sa masse pour lui donner l’allure d’une humaine complètement ivre. Elle se penche pour récupérer le sac à main de la défunte, qu’elle reconnaît à ses paillettes tapageuses – chaque geste compte, même dans ce genre de situation. La préservation du Secret cryptide l’arrange autant que le Möbius, alors autant ne pas encourager le hasard.

Quitter ce clapier sans attirer l’attention est un jeu d’enfant ; une étudiante bien éméchée lui a même tenu la porte le temps qu’elle sorte avec son poids mort. Greta profite de l’obscurité des escaliers pour, d’un coup de magie renouvelée, donner à ses cheveux une couleur charbonneuse et foncer sa peau jusqu’à la teinte délicieusement brunie d’une latina newyorkaise. Sous l’ampoule sale qui éclaire le rez-de-chaussée, elle examine le contenu du sac à main. Après avoir récupéré un téléphone cryptide, des papiers d’identité et une médaille de Nocte, elle le jette dans un recoin sans lumière et quitte l’immeuble.

À l’extérieur, tout est question de timing : elle atteint le Washington Square Park en une dizaine de minutes et assoit la dryade contre un arbre, dans une zone d’ombre. Elle écrase le téléphone sous son talon, fourre les papiers dans la poche intérieure de son blouson et glisse la médaille dans le décolleté de sa propriétaire, en prenant soin de ne pas en toucher le métal. Ici devrait s’achever la première partie de sa soirée. Mais elle ne peut s’empêcher de rester un moment accroupie à côté du corps, fascinée par la transformation qui s’opère.

La peau, déjà veinée de vert sombre, fane contre le tronc et les doigts se racornissent à vue d’œil. La crinière rousse noircit et la chair se dissout ; alentour, l’herbe se raidit et gagne plusieurs centimètres. D’ici une demi-heure, il n’en restera rien. Voilà le plus pratique avec les dryades, surtout loin de la Grèce : aussitôt tuées, elles retournent à l’humus. Les pièces à conviction s’autodétruisent et les Noctes qui enquêtent derrière s’en mordent les doigts.

Cette petite sera-t-elle regrettée par ses collègues ? Elle était juste une Quidam d’après sa médaille, rien d’étonnant pour une cryptide aussi modeste. Greta l’a su dès qu’elle l’a repérée tout à l’heure, dans le centre de Greenwich, transpirant le Möbius comme pour attirer tous les prédateurs qui auraient eu la chance de croiser sa route à l’heure de pointe. Pauvre crétine. Elle n’a même donné son nom.

La vampiresse se relève, s’époussette les genoux et procède à un rapide correctif physiologique. Son dos perd cinq centimètres de vertèbres, un coquet kilo de graisse enrichit ses hanches et ses cuisses. Elle ôte ses improbables lunettes de soleil pour papillonner, de ses cils brunis, sur des yeux en amande profonds comme un chocolat chaud. Pour les expressions faciales et la démarche, pas besoin de magie. Ce sont des réflexes de camouflage qu’elle affine depuis des centaines d’années.

Elle sort de l’ombre et se dirige vers la sortie nord, celle qui oblige les visiteurs à passer sous l’arc de triomphe faisant la fierté du parc. Les humains qui se promènent encore entre les arbres se comptent sur les doigts d’une main. Greta détourne le regard en passant devant un couple qui caresse les feuilles jaunies d’un olivier à triste mine, dont la terre fraîche indique qu’il venait visiblement d’être planté.



Les lumières de New York donnent à son plafond de nuages les reflets pollués typiques d’un ciel de mégalopole. L’océan de voitures, de feux de signalisation, d’écrans de portable agite ses remous indistincts devant l’œil gauche de Greta, sans vouloir se clarifier même quand elle plisse la paupière. Pour compenser, elle tire au clair les ribambelles de sons urbains qu’accueillent ses tympans : les mécaniques, les robotiques, les humains, les animaux – très rares, à part des aboiements à certains coins de rue.

Elle se surprend à somnoler, bercée par le claquement régulier de ses propres chaussures sur le bitume. Pas bon, ça. À cause de cette imbécile de Catrina qui fait la gueule et la nourrit au compte-gouttes, elle a perdu l’habitude de boire beaucoup d’un seul coup, et son corps assimile mal la brutalité du changement.

L’opinion publique a voulu apprivoiser l’anomalie biologique que sont les vampires avec des comparaisons animalières qui, quoique saugrenues, ont presque toutes un fond de vérité. Un vampire, ça bouge comme un singe, ça se bat comme un félin, ça a la voracité d’un squale, la patience d’une araignée… et au départ, ça avait la lourde digestion d’un boa.

Les vampires ne se reproduisent pas : ceux qui ont eu le malheur de naître basent la pérennité de l’espèce sur leurs seules capacités de survie. Se nourrir une fois par semaine puis passer deux jours entiers dans le coaltar, ça a vite dérangé les individus qui osaient s’envisager au-delà de deux ans d’existence. Greta était de ceux-là.

Ils ont fait ce que les vampires font de mieux. Ce dans quoi ils sont passés maîtres pour assurer leur longévité quand la Terre entière, cryptides compris, leur courait dans le dos avec du feu et des fourches. Ils se sont adaptés.

Un organisme vampirique est particulièrement gourmand en magie, car c’est son unique source d’énergie. Quand la majorité des cryptides nécessite un peu moins de cinq onces d’apport hebdomadaire, le métabolisme du vampire en réclame le triple. Et pas d’absorption inconsciente ou indirecte, muqueuse ou épidermique, comme pour beaucoup : le vampire, il doit manger. Dévorer même, se bâfrer. Bouffer des litres de déchets organiques pour accéder à la magie diluée dedans, et laisser son corps faire le tri, sous peine de se faire terrasser par la pureté d’une énergie qu’il est incapable de supporter telle quelle. De là certaines difficultés de sociabilité, car les nourritures les plus riches en magie sont la chair et le sang des cryptides les plus puissants.

Après des décennies d’efforts, ils ont pu diviser un gros repas en plusieurs petits moins espacés. Ils ont appris à emmagasiner des réserves de magie pour les périodes les plus difficiles et surtout, à courber la nuque devant les Héros et les divinités qui allaient leur servir de garde-manger. Certains ont préféré conserver leur fierté et se battre pour mériter leur viande. Greta a su rester sage ; ses confrères orgueilleux n’ont jamais fait long feu.

Elle a redoublé de chance en trouvant son dîner ce soir. La dryade qu’elle a saignée s’est pointée sur sa route pile quand la chasse allait devenir ennuyeuse, et au vu de sa forte densité magique, elle devait communier régulièrement avec son arbre. Exactement ce qu’il fallait à Greta pour se bricoler un camouflage efficace toute la soirée.

Elle s’arrête au bord de la route le temps que le feu piéton passe au vert. Les silhouettes humaines qui l’entourent se font mutuellement de l’ombre, têtes informes d’un troupeau d’anonymats.

Ça lui fait du bien, cette solitude. Elle avait oublié combien elle aimait ça. Cette nuit lui appartient, de son crépuscule à l’aube du jour suivant : elle en a revendiqué l’entière propriété une fois Samedi revenu au Mexique. Un pressant besoin de réaffirmer son indépendance après ces jours d’ennui auprès de Catrina et, surtout… une opportunité, ici à New York, qu’elle n’aurait manquée pour rien au monde.

Les voitures s’arrêtent et la foule s’ébranle ; Greta suit le mouvement. Quelques rues plus tard, la voilà au niveau des premiers immeubles de Chelsea, le quartier des fêtes et des arts. Dans le pétrole du ciel se dessinent les angles des hangars du Meatpacking qui, transformés en boîtes de nuit, sont devenus célèbres à travers le monde.

Greta connaît l’adresse de mémoire. Elle s’engage dans les avenues peinturlurées de corps et de sons en évitant les flaques de lumière. Son téléphone indique vingt-et-une heures trente : presque à la bourre, déjà.

Elle s’éloigne des galeries d’art les plus fréquentées, dont certaines organisent de huppés vernissages. Direction les petits noms, les modestes baraques qui espèrent encore tirer leur épingle du jeu auprès d’un public en constante recherche de renouvellement. Les halls d’entrée déversent leurs charmes sur le trottoir à grand renfort de couleurs vives et de slogans aguicheurs, mais elle ne leur fait pas l’aumône d’un coup d’œil.

Là ! Un seul établissement garde ses volets fermés et ne laisse aucune chance au passant lambda d’identifier ce qui s’y crée. Cornucopia : le nom indiqué par l’enseigne, décorée d’une corne d’abondance dégorgeant des flots de peinture – tellement ringard –, dont l’usure avancée semble signifier un congé permanent.

Greta vérifie que son déguisement n’a pas perdu en vigueur, puis elle toque poliment contre la porte.

« I am my own muse », chuchote-t-elle contre le battant en simulant un léger accent mexicain.

On lui ouvre.

C’est un cyclope inexpressif de deux mètres de haut qui s’occupe de gérer les entrées, son œil unique dissimulé derrière une lunette à la mode au verre cerclé d’argenté. Elle décline une fausse identité et affirme avoir eu vent de l’événement grâce à la dernière édition de l’Hébraïque. Le vigile ne soupçonne rien. Jamais Greta n’aurait bougé jusqu’à New York pour une banale exposition d’art cryptide : d’après son contact, celle de ce soir déchaînera les foudres du Möbius dès qu’un Nocte un peu fayot en dénoncera le contenu à ses supérieurs. Elle s’intitule “Persona”.

Plusieurs visiteurs admirent déjà les œuvres. Peut-être y a-t-il d’autres hors-la-loi parmi eux, cependant chacun a tout intérêt à se faire discret ce soir. Personne ne viendra l’emmerder.

Une quinzaine de toiles sont accrochées sur les murs d’un blanc crème. Chacune d’entre elles représente un portrait ; Greta s’approche du premier pour en distinguer les détails. Dans un décor structuré en Art Nouveau mais rempli d’architecture gréco-romaine, un profil de satyre tire la gueule. Ses cheveux de lierre frisé encadrent un visage aux traits exagérés : un nez en raisins écrasés, des sourcils hérissés depilum, une lyre pour bouche boudeuse. Le mélange lui fait penser aux Saisons d’Arcimboldo, dans un style lumineux qui collerait davantage aux canons du XVe siècle. Sacré pot-pourri des genres… caractéristique récurrente dans l’art cryptide.

Chaque tableau, en modelant ensemble un paysage et un visage, représente une époque de leur Histoire. Le satyre n’est autre que l’avatar de l’Antiquité méditerranéenne dans toute sa splendeur.

La galerie compte deux cents mètres carrés répartis sur un seul étage. En faire le tour sera chose aisée. Mais Greta veut prendre son temps. Se retrouver environnée d’œuvres d’art lui avait terriblement manqué.

Par le passé, il lui arrivait souvent de céder à des pulsions créatrices. Beaucoup de dessin et de peinture, un peu de sculpture… Elle sait de source sûre que certaines de ses productions demeurent intactes chez une poignée d’amateurs aux quatre coins du monde, humains ou cryptides. Si elle surveille de loin ce qu’elles deviennent, la fantaisie lui est passée. Maintenant, elle préfère contempler.

Elle se laisse enfin gagner par la torpeur de sa digestion carabinée et s’engage dans la mécanique bien huilée des visiteurs qui se succèdent devant les portions de mur. Il est probable qu’aucun d’entre eux n’ait connu la réalité de ces fresques stéréotypées ; ce n’est pas son cas non plus, tout du moins pas pour les plus anciennes. Quand apparaissent les prémices du Moyen Âge, des images nébuleuses commencent à émerger de ses souvenirs. C’est si lointain, tout ça ! L’artiste a foutrement bien travaillé. Peut-être que lui aussi, il y était…

Dans la dernière salle trône la pièce maîtresse. Celle que Greta s’apprête à découvrir avec tant de crainte que d’impatience.

Un lycanthrope.

On le reconnaît aisément à ses crocs, ici des balles de revolver, et à son nez de charbon tordu qui évoque un lupin museau digne des meilleures physiognomonies. Ses cheveux s’emmêlent dans un fouillis d’engrenages et de ressorts, dont la pertinence saute aux yeux une fois identifiée la structure du décor : le personnage est cerné, piégé dans des entrelacs d’argent pur formant des spirales et des plantes dans un style d’art déco très prononcé.

Des bouts tordus viennent percer ses épaules, ses joues ; ils y laissent des trous sanglants et rouillés. Son torse est lacéré de plaies profondes, dont émergent des bourgeons de rose rouge. En arrière-plan, les toits de Paris et le sommet de la tour Eiffel sont tapissés d’une poix digne des traditions londoniennes.

Du blanc, du noir, du gris. Les seules touches de couleur proviennent du sang du lycanthrope, et de la flamme vacillante qu’on devine dans les billes fendues de ses yeux. Il regarde devant lui, babines retroussées : à l’opposé du cadre apparaît le canon d’un revolver. La fumée qui s’échappe de son embout prend la forme, éclatante de controverse, d’une tête de chouette chevêche.

Violents.

Les souvenirs sont plus violents que prévu.

Greta ouvre la bouche pour aspirer un peu d’air et ses paupières se bordent de larmes brûlantes. Foutrement bien travaillé, oui. Il ne pouvait pas ne pas y être.

Des pas dans son dos. Elle ravale le choc, se décale légèrement et grave les moindres détails du tableau dans sa mémoire. Le visiteur à côté d’elle sort son téléphone et pianote dessus ; il respire trop vite pour être honnête et ses doigts ripent sur l’écran à cause de sa frénésie. Une saloperie de Nocte. Mieux vaut décamper avant l’arrivée de la cavalerie. Même si une partie d’elle s’accorderait bien l’adrénaline d’une petite course-poursuite…

Un dernier regard pour le tableau, puis demi-tour.

« Comment s’appelle l’artiste ? demande-t-elle au cyclope avant de sortir.

— Il préfère que ça se sache pas trop. »

Greta ne résiste pas.

« Ah ouais ? Même à moi, tu le dirais pas ? »

Le temps d’un clin d’œil, ses cheveux et sa peau reprennent les nuances qui leur sont propres. Parachever la voltige avec un petit sourire garni de belles canines : comme prévu, il n’en faut pas plus pour que le vigile tressaille et la reconnaisse.

« Si on m’interroge, je devrai dire que je vous ai vue ici, regrette-t-il entre ses dents en resserrant nerveusement sa cravate.

— Le nom de l’artiste ?

— Personne.

— Écoute, mon grand…

— C’est son pseudonyme. Par rapport à son travail sur “Persona” et son désir d’anonymat.

— Pas con. Il est venu apporter ses peintures lui-même ?

— Envoi postal. C’est la toute première fois qu’il expose… Vous devriez partir maintenant. »

Une voix s’élève depuis le fond de la galerie. Le Nocte ?

« Ça marche. Merci. »

Elle résiste à la tentation de faire une blague sur Polyphème, histoire que le cyclope sache tenir sa langue quand le Möbius voudra lui tirer les vers du nez. Elle attend d’avoir quitté Chelsea, tous sens en alerte, pour se détendre et repenser à ce qu’elle vient de voir.

Personne. Même avec le contact qui lui a parlé de l’exposition, un important travail de recherches l’attend si elle veut retrouver sa trace dans les méandres de l’illégalité cryptide. Pourtant, le jeu devrait en valoir la chandelle. Quelqu’un qui parvient à retranscrire les horreurs de la Trentaine avec autant d’exactitude et d’intensité doit absolument figurer dans son carnet d’adresses. Pas qu’elle veuille se servir de lui… mais si les Noctes lui tombent dessus, pour “Persona” ou autre chose, elle ira à son secours. Rien de plus normal.

Mieux vaut se serrer les coudes entre réfractaires au Möbius.

Le nombre de rescapés des génocides diminue d’année en année. Les vampires se sont presque tous fait attraper par des Noctes, ou ont sombré dans la folie – parfois les deux. Les lycanthropes, déjà réduits à une quarantaine d’individus, se sont retrouvés parqués dans des laboratoires. Morts après des expériences, pour la plupart, ou reproduits de force comme des animaux pour une survie artificielle de l’espèce. À gerber.

Il paraît que les petits nés en labos sont utilisés comme Noctes de terrain pour évaluer les résultats de ce qu’on leur fait subir. Greta n’en a jamais croisé, et mieux vaut que ça n’arrive pas : elle les tuerait d’un coup de dents pour abréger leurs souffrances. Un sursaut mémoriel la traverse et elle songe à Attila l’espace d’une seconde. Peut-être qu’elle retournera à Paris, un jour. Quand son œil gauche verra clair à nouveau.

Un avion vers Mexico est réservé à l’un de ses faux noms pour une heure du matin. En attendant, la perspective d’une longue balade dans les trous de la Grosse Pomme – ringard, ça aussi – la ravit au plus haut point.

New York de nuit, ses quartiers, ses quais, c’est putain de beau. Mais où qu’elle pose le regard, c’est le lycanthrope de “Persona” qui reste imprimé sur sa rétine.



Commentaires

Wow, encore un foutu chapitre. Quelle émotion !
La première partie avec la pauvre Leigh est très prenante. Tu as réussi à me faire de la peine pour un personnage qui n'apparait qu'un demi chapitre. C'est bien joué.

Pour la suite, on en veut à Greta, au début, et puis on la suit quand même dans sa petite aventure, et la découverte du tableau est... pouah, superbe. L'émotion qu'elle en ressent, le tragique qui s'en dégage. C'est du très très beau boulot en tout cas !
 1
dimanche 28 juillet à 13h13
Merci beaucoup ! Désolée pour Leigh^^ Ce fut bref mais intense...
Je suis contente que Greta ait su te toucher :) On n'en a pas fini avec Personne !
 0
mardi 30 juillet à 21h52
Ce chapitre est très visuel, bravo Chimène ! Ça donne l'impression d'y être.
Hâte d'en apprendre plus sur Personne et Greta (j'adore ce personnage !)
 1
jeudi 1 août à 10h45
Merci beaucoup !
 0
jeudi 1 août à 13h44
Mais ça commençait si bien, si bien T-T Plein d'énergie, la vie citadine, la jeunesse, tout ça, et là bam ! Non seulement elle se fait bouffer mais en plus on bascule dans la mélancolie la plus totale avec Greta. C'est hyper intéressant d'avoir ce contre-point, parce que même si on le soupçonnait déjà, là forcément, on est plus tellement du côté du Möbius quoi. Bon j'l'ai jamais vraiment été, mais j'étais pas à fond pour l'autre équipe non plus. Là avec tout ce qu'on apprend de Greta, on a vraiment une autre perspective et je suis super triste avec elle.
 1
mardi 6 août à 15h43
Ahah pardon ! Oui, Greta a découvert et expérimenté des choses vraiment pas claires sur le Möbius... Je suis contente d'avoir réussi à transmettre sa tristesse, merci^^
 0
mardi 6 août à 22h54