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Chimène Peucelle

mardi 29 octobre 2019

L’empire des invisibles

Hors-Série : El Día de los Muertos

Mexique, novembre 2002

Ce soir quand tombe la nuit, Mexico se hérisse d’une armée de lueurs mouvantes qui transforme ses rues en rivières de lumière.

Dans son centre-ville s’achève avec force fanfare la parade qui a parcouru la ville tout le jour durant ; s’y sont succédés chars, musiciens et danseurs, grimés en dieux et en esprits chatoyants. Désormais, les humains euphoriques recouvrent leur condition de mortels et se dispersent pour célébrer leurs deuils à leur échelle. Des pétales de sempasuchiles[1] tracent sur les pavés des chemins de flammes, qui s’effeuillent parfois d’un coup de vent ou de semelle. Ils mènent cahin-caha au pied des autels qui accueillent, au cœur de mille splendeurs décoratives, la sobriété de portraits peints ou photographiés.

Quelque part dans la périphérie de Mexico, une brise malvenue secoue le visage d’une ancêtre et le fait basculer dans le vide ; le cliché virevolte en vain avant de glisser dans la poussière. Une poignée de secondes passe. Puis deux ongles nacrés en pincent un coin et le redressent avec délicatesse jusqu’à des lèvres rayées de noir, dont le souffle disperse les impuretés de la terre. La photographie retrouve la place qui lui revient de droit sur son modeste autel.

Les pétales frissonnent sur le sol ; quand l’instant d’après un jeune couple franchit le seuil de la chambre pour s’y recueillir, la pièce est à nouveau déserte.


Cette nuit est la sienne.

Elle a su se montrer patiente. Elle a rongé son frein durant la Samhain retentissante que tous les psychopompes du monde ont fêtée la veille. Cette nuit, qu’ils vénèrent la Vierge Marie, la Santa Muerte ou juste cette étincelle de superstition qui les pousse jusqu’au cimetière, des dizaines de milliers d’humains vont lui dédier des onces et des onces d’énergie pure.

Elle a revêtu sa robe de fête, dégoulinante de couleurs vives ; de ses cheveux tressés émergent des bourgeons dodus que la magie fera s’épanouir avant minuit. La finesse de son corps s’est émaciée au profit d’une maigreur proprement squelettique qui lui met le cœur en joie. Sur chaque parcelle de sa peau se disputent l’austérité d’un noir profond, la pureté d’un blanc violent et la richesse de mille nuances chaudes qui peignent chaque relief peint sur ses os. La rigidité d’une croix chrétienne se détache au milieu de son front, surmontée d’une rose en bouton.

Des brassées de pivoines, de soucis et de chrysanthèmes font ployer le sombrero qui la coiffe. D’autres parsèment les poignées et les accoudoirs de son fauteuil, qu’elle meut de ses doigts croulant sous les bagues. Elle resplendit. Si des grappes d’humains la dépassent sans la considérer, les cryptides croisant sa route ne manquent pas de lui présenter leurs plus sincères félicitations, en saluant bien bas la splendeur de ses atours. Des hypocrites. Dès demain, ils l’ennuieront à nouveau, ou au mieux l’ignoreront avec soin, par crainte de représailles du Möbius.

Qu’un Nocte, un seul, ose lui chercher des poux ce soir. Elle lui fera subir la quintessence des horreurs que les cryptides d’Halloween ont imaginées pour la Samhain.

Elle franchit les frontières de Mexico dans un grand éclat de rire. Les roues de son fauteuil vibrent dans le vent tandis qu’elle avale les kilomètres vers le sud. Des dizaines d’onces frissonnent contre sa peau, impulsées par les humains du pays tout entier. Elles sont incapables de se fondre dans son corps déjà saturé de magie : Catrina les renvoie en agitant ses bras cliquetants. Elles crépitent sur les routes et les voitures comme une pluie d’or.

L’année dernière, elle les absorbait sans difficulté. Si leur nombre la met en peine ce soir, c’est bien qu’il a augmenté !

Vingt minutes de sauvage cavalcade par la voie des airs la mènent à sa première escale : San Andrés Mixquic, noyée dans l’océan scintillant qui lèche ses toits. C’est ici, dans cette ville si modeste près de la capitale, qu’on prépare le Día de Muertos jusqu’à trois mois à l’avance. Catrina a arpenté les métropoles et les campagnes les plus secrètes de son royaume de cœur sans jamais s’y arrêter. Elle compte bien corriger cette erreur.

Des cryptides en mal de bonnes grâces viennent baiser ses pieds quand elle retourne dans les rues ; elle les chasse à coups de dents. Pas de temps pour les ingrats quand des humains se tuent à la nourrir en belles onces bien grasses d’amour familial et de mélancolie. Elle se laisse glisser dans les flux de leurs pérégrinations en grognant tout bas sur le passage des touristes. Les bougies qu’elle dépasse crépitent à chaque tour de ses roues.

Deux intersections la séparent encore du cimetière quand des senteurs humides se mêlent aux sucreries environnantes. Leur vase retrousse les narines de Catrina et elle ralentit à contrecœur : il lui faut accueillir le visiteur qui s’annonce.

Samedi s’extirpe d’un interstice entre deux maisons ; d’abord se profile sa bedaine engoncée dans un veston trop étroit, puis la carrure de ses épaules et enfin, après moult contorsions, son crâne grimaçant sur lequel oscille un haut-de-forme orné de gri-gris. Ses orbites creuses balaient la rue jusqu’à s’arrêter sur Catrina et il singe une révérence à la renverse, en rattrapant de justesse son chapeau croulant.

« Bonsoir, cariño. »

Sa langue charnue roule bien l’espagnol. Avec moins d’ivresse, Catrina aurait pu s’attarder sur la délicatesse des onces qu’il transpire, presque semblables aux siennes. Sur la façon dont elles sculptent sa carrure de Héros.

Pas ce soir. À la place, le rire et les insultes se bousculent au bout de sa langue.

« Tu n’es pas invité à ma nuit, siffle-t-elle. Retourne dans tes marécages.

— Allons, insiste le Baron en s’écartant pour laisser passer un couple costumé. J’ai écumé Mexico à ta recherche avant de débarquer ici. Aie la politesse d’écouter ce que j’ai à te dire. »

Qu’il demeure aussi sérieux en ces heures de liesse indigne Catrina.

« Tu me le diras demain matin. Pour l’instant, je n’écoute que les chansons et les prières. »

Encore quelques mètres et elles la happeront dans leur sarabande de douceur. Catrina hume d’ici leurs tendresses qui émanent du cimetière, dansantes dans l’éclat des masques et la flamme des bougies.

« Catrina, je t’en prie… »

La supplique lui met la puce à l’oreille. Elle relève le bord de son chapeau pour mieux considérer l’allure du Baron. Quel malheur l’accable pour qu’il arbore si triste mine un lendemain de Samhain ?

« Accorde-moi deux minutes. Ou même une seule. Contre ce putain de Möbius. En mémoire de Catrin. »

Le Möbius – quel tort ils lui ont fait ! C’était cette année ? Alors qu’elle s’interroge sur l’exacte nature de cette offense en triturant un accroc sur sa robe, la douleur tranche le voile de sa félicité.

Catrin ?

Catrin. C’était il y a

Six mois ce soir.

Son cœur rate – littéralement – plusieurs battements. L’ivresse de la nuit tombée…

Ça lui avait échappé.

Elle a oublié son Catrin pour se vautrer dans une fête qui, sans lui, devrait avoir perdu toute sa saveur. Les bourgeons de sa tresse se flétrissent et l’émail de son front se fend. L’allégresse la déserte, chassée par la tristesse et la honte. Ils vont bafouer les traditions, chacun à sa façon, elle en se présentant sans l’exhiber à son bras, lui en la laissant seule pour défiler et dévorer des calaveras[2] à s’en faire tomber les dents.

Son regard embué s’abaisse sur les bosses inertes que font ses genoux sous sa robe. Elle espérait que sa magie opérerait ce soir et qu’elle retrouverait, grâce à la puissance de la Samhain, ce que les Noctes ont réussi à lui voler. Comme un verrou à défoncer à coups de bonne volonté. Malgré les échecs répétés aux pleines lunes, à Mabon. Malgré les réserves des éminents cryptides devant lesquels ses amis l’ont traînée pour tenter de la sauver.

En réduisant son Catrin en poussière, en la purgeant de ses onces jusqu’au bassin, le Möbius lui a pris la moitié de son corps et la moitié de son âme.

C’est plus fort qu’elle. Son fauteuil se meut sans qu’elle y touche jusqu’à l’abriter sous un auvent plongé dans la pénombre. Là, elle laisse un sanglot résonner dans sa cage thoracique et des pétales ternis échouent sur le pavé.

« Oh, Catrina… »

L’humidité que dégage Samedi l’a suivie et l’enveloppe, dans un semblant de protection, contre le reste du monde qui continue de l’appeler.

« Ne t’en veux pas. Je sais ce que c’est, l’euphorie de l’équinoxe. On en perdrait son propre nom. J’étais pareil hier pour… pour Brigitte. »

Le Baron soupire et son haleine chargée de douleur lui glace les épaules.

« C’est dans ces moments-là qu’on aimerait que les humains aient un brin de vérité dans leur tête trop farcie, hein ? Ça serait si doux de pouvoir les revoir, leur parler à nouveau… le temps d’une nuit. S’excuser de notre lâcheté. Leur promettre qu’ils seront vengés. »

Catrina courbe la nuque et laisse son sombrero masquer les larmes dorées qui dégringolent ses joues. Chaque mot lui arrache un petit bout de cœur. Aucun défunt n’a jamais franchi les frontières d’un quelconque au-delà grâce à la Samhain. Mais la plupart des psychopompes puisent dans la foi des vivants, qu’elle soit bienveillante ou empreinte de crainte, pour survivre année après année.

Les humains se reposent sur leurs croyances pour combler leurs peines les plus profondes. Comment en attendre autant des cryptides qui, eux, savent la magie impuissante à les soulager ?

« Je suis venu en sa mémoire », chuchote le Baron en s’agenouillant sur les pavés en face d’elle.

Il presse contre sa cuisse l’une de ses mains si larges ; ses yeux vides cherchent ceux, roses et perlés d’or, de Catrina.

« Ils ont profité d’Ostara pour tenter de nous tuer tous les quatre. Ils n’y sont parvenus qu’à moitié. Nous sommes encore là, toi et moi. Catrina ! »

Elle voudrait qu’il se taise. Qu’il ne s’obstine pas à lui rappeler sa culpabilité – l’impuissance qui les a saisis, au printemps dernier, quand les Noctes ont balayé leur résistance en les moquant comme de vulgaires créatures. Une part d’elle s’accroche désespérément aux mélodies du Día de Muertos qui poursuivent leur rengaine par-delà l’auvent, dans lesquelles elle replongerait volontiers pour noyer sa souffrance. La poigne de Samedi l’en empêche.

« Tu vas les tolérer sans riposter ? Tu vas accepter qu’ils continuent de décimer tous ceux dont la tête revient mal aux Caciques, de handicaper ceux qu’ils ne parviennent pas à tuer ? L’équinoxe nous a rendu les forces qui nous manquaient. Le deuil a assez duré.

— Ce n’est pas à toi de choisir la durée d’un deuil, parvient-elle à répliquer en essuyant ses joues d’une paume tremblante.

— Ils profitent de chaque jour qu’on leur accorde sans contester leurs horreurs. Ici, en Europe, en Afrique… Ils sont partout, merde. Et si l’année prochaine, ils revenaient nous voir au moment d’Ostara, pour finir le travail ? »

Au prix d’un effort considérable, elle parvient à détourner les yeux pour les égarer dans le reste de la rue et ses lumières floues. En les frôlant, le trottinement d’un garçonnet ranime un pétale de sempasuchil échoué au sol. Catrina suit son balancier, ardent comme un fragment de soleil, jusqu’à ce qu’il meure à nouveau contre la pierre, son chatoiement éteint dès qu’il a cessé de voler.

« Je ne pense pas que la vengeance soit une solution… pas encore. »

C’est un répit qu’elle s’accorde, une échéance qu’elle repousse en deux mots timides. Samedi serre davantage sa jambe et ôte son haut-de-forme pour mieux en triturer le bord.

« Catr…

— Non, pas encore. »

Ça lui vient droit du cœur. La fissure de son front se referme dans un éclair de magie. Un gros soupir secoue son squelette ; dans ses cheveux, les fleurs se retrouvent gorgées de vie.

« Mon deuil n’est pas terminé. »

Articuler cette évidence n’est pas chose facile, mais les mots gagnent de l’assurance en franchissant ses lèvres.

« Quand ce sera chose faite, tu en seras averti. Alors tu pourras revenir me parler de revanche. Pour l’instant… laisse-moi plus de temps. »

Ses doigts enlacent ceux de Samedi pour les décrocher de sa robe. Le Baron se redresse et recoiffe son chapeau sans piper mot. Elle sait qu’il espère toujours, envers et contre tout, l’entraîner dans sa quête de justice dès ce soir. Le dernier regard qu’ils échangent achève de l’en dissuader.

« Quand ?

— Oh, bien assez tôt, roucoule-t-elle en redressant son sombrero. Arme-toi d’un peu de patience. J’ai pleuré mon Catrin des centaines de fois cette année. Ce soir, je continuerai… entre deux éclats de joie. »

Elle illustre en laissant un sourire déformer le sillon de ses larmes.

« Cette nuit est la nôtre. N’essaie pas de nous la voler. »

Samedi réitère sa révérence un rien rouillée et se coule dans les ombres. Catrina suppose qu’il ira remâcher sa rancœur par-delà les frontières du Mexique, loin de cette félicité mortuaire dont il est incapable de profiter. Elle a failli céder, succomber au morbide dont lui et les autres lwas sont si friands. Un peu plus et elle oubliait que sa propre fête – la leur, avec son Catrin – honore le juste équilibre entre memento mori et célébration de la vie. Elle fera en sorte de mieux s’en souvenir.

Elle roule jusqu’à l’entrée du cimetière. Bien vite, les allées s’avèrent trop encombrées pour son fauteuil, qui s’élève cahin-caha afin de survoler les tombes. Elle se penche par-delà ses jambes trop raides et chipe, sur un autel des plus garnis, une poignée de petites calaveras et une bouteille de tequila pour se remettre de ses émotions. Machinalement, sa main jette deux sucreries à sa droite avant de se rappeler que personne n’est là pour les rattraper au vol ; une nouvelle larme, aussitôt effacée d’un revers de main. Elle croque une tête de mort, débouche la bouteille avec ses dents et la vide d’un quart en quelques gorgées. Puis ses yeux alertes repèrent une tombe solitaire que personne n’est venu nettoyer : elle souffle dessus pour la débarrasser de sa saleté, lâche une tripotée de calaveras sur sa pierre et d’un claquement de doigts, fait éclore une flopée de glaïeuls blancs dans ses interstices.

« Juan Hernández, lit-elle avant de s’éloigner. Buenas noches. »

Les familles cryptides se détournent pudiquement quand elle les frôle. Ramassées devant les tombes d’enfants, qu’ils furent humains ou surnaturels, les lloronas éplorées semblent presque honteuses d’être surprises à pratiquer pareilles superstitions. Catrina les rassure en leur lançant sa bénédiction. Ça lui semble évident, maintenant : pendant Samhain, tous les êtres de la Terre peuvent rendre hommage à leurs disparus.

Même elle.

Trop tard pour lui faire un autel – il aurait trouvé ça ridicule. À la place, elle tire de son corsage la photo gondolée par ses pleurs qu’elle a gardée contre son cœur six mois durant. Elle tend le bras pour la coincer sur son chapeau, entre la paille et les fleurs.

Les onces de magie bourdonnent toujours contre sa peau, elle en gobe davantage et disperse le surplus : aux cryptides qui ont eu la bonne idée de rester à proximité, puis aux tombes les moins soignées, enfin à la terre même, pour nourrir le cœur folklorique du Mexique dont elle dépend à sa façon. Nul doute que la nature lui revaudra ça plus tard dans l’année, quand ses forces déclineront et qu’obnubilés par les autres sabbats, humains et cryptides la dédaigneront à nouveau.

Gramme après gramme, tout cet amour lui gonfle agréablement le cœur. Bien peu de psychopompes se voient octroyer des pouvoirs si bénéfiques. Voilà pourquoi Samedi a voulu tenter sa chance tout à l’heure : une énergie pareille lui ferait soulever des montagnes d’un haussement d’épaules. Mais contrairement aux lwas, Catrina ne peut disposer librement de cette étourdissante puissance que lui offrent ses fidèles à leur insu.

En retour, elle dédie une nuit de sa vie à souffler sur les braises de leurs âmes. Pour qu’ils se souviennent que même par-delà la mort et l’oubli des vivants, il restera toujours une Héroïne d’os et de fleurs pour raviver leur mémoire.

Autour d’elle, certains pleurent, sourient, se sont tus pour accueillir l’émotion du recueillement. Catrina actionne ses roues d’une torsion de poignet et s’éloigne de San Andrés Mixquic en laissant des pétales virevolter dans son sillage.

Le Mexique est si vaste. La nuit vient à peine de commencer.

La vengeance attendra le lever du soleil.



[1] Terme espagnol désignant la rose d'Inde. Fleur emblématique de la fête au Mexique. [retour]

[2] Ici, bonbons de sucre en forme de tête de mort qu'on dépose traditionnellement sur les tombes. [retour]

Commentaires

Eh mais ce chapitre. Il est fou. Je l'a-dore, je me demande si c'est pas mon préféré même. Tu as trop géré l'ambiance. Et puis les couleurs et les lumières, ça rend hyper bien, tu décris ça très bien, et les pétales aussi, tout ça fait un effet fou et j'aime énormément l'esthétique. Les images que ça donne, j'en veux des tableaux quoi x) Et puis les émotions, le deuil, la tristesse, la vengeance, tout ça se mélange et tu transmets ça très bien, on le ressent. Et le contraste mélancolie joie du Jour des morts c'est hyper intéressant, c'est très particulier comme fête et tu transmets bien ça aussi, son unicité, en tout cas moi j'aime beaucoup. Puis Catrina est toujours aussi stylée, forcément. Bref ce chapitre est trop bien géré, cette ambiance je l'aime d'amour. J'ai hâte de revoir Catrina aussi, ça la rend intéressante, plus complexe. Courage pour l'écriture des prochains ! :3
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mercredi 6 novembre à 22h16