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Fanny Bauchiero

jeudi 26 août 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 8 - Rigor mortis

À travers les abysses, Edna perçut l’écho d’un son familier : le craquement du bois. Puis, une odeur de renfermé chatouilla ses narines avant de descendre dans sa gorge pour causer un toussotement sec. Enfin, la caresse d’une couverture en laine sur sa clavicule la ramena dans le monde matériel. La faim, la soif et l’engourdissement achevèrent de l’ancrer navire. Mais au moment de soulever ses paupières, elle ressentit à nouveau une forte douleur dans le crâne, accompagnée de la tempête des voix, désormais réduite à un murmure étouffé, quoique tenace. Avec prudence, elle ouvrit les yeux.

Son champ de vision se peuplait de formes floues aux couleurs diluées et aux mouvements lents, guère différents d’un souvenir brumeux après que le temps a fait son œuvre. Elle plissa les yeux, sans mieux voir pour autant : à peine distinguait-elle des murs bruns, un globe doré au plafond, et aucune fenêtre. Ses membres bougeaient comme si ses os se trouvaient lestés de plomb, et elle flottait dans un état cotonneux qui ne lui était pas étranger : des calmants.

Tout à coup, des voix se manifestèrent près d’elle, mais hors de sa tête cette fois-ci, comme si plusieurs personnes étaient à son chevet et lui parlaient toutes en même temps. Elle ouvrit la bouche et essaya de se redresser, mais ses muscles ne lui obéirent pas. Fichues drogues. On la mit en position assise et, au sein de la mêlée vocale, elle distingua le timbre familier de Goliath, dont la grande silhouette sombre la tenait fermement : les étoiles de sa robe luisaient comme autant de lucioles dans un épais brouillard. Quant à la seconde personne, elle ignorait de qui il s’agissait, mais elle remarqua un reflet au niveau de son visage. Un monocle, peut-être ? Elle n’eut cependant guère l’opportunité de lui demander son identité, car Goliath s’adressa à elle, la voix dévorée par l’inquiétude. Ce n’était pas la première fois qu’il craignait pour elle, et Edna sentit la culpabilité monter dans sa poitrine.

« Loués soient les quatre, j’ai bien cru que tu ne te réveillerais pas avant encore plusieurs jours. Comment te sens-tu ? Tu t’es écroulée si soudainement !

— Elles ne crient plus – les voix –, mais je ne comprends rien. »

Goliath lui jeta un regard en biais, et Edna y lut une grande frustration.

— C’est un phénomène rare et dont je n’avais pas anticipé l’arrivée chez toi, malgré ta migraine persistante lorsque nous étions proches de l’Opale.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Edna, je–

Mue par la frustration, Edna lui attrapa la main. La colère revigorait ses membres, tout en attisant la migraine qui électrisait son crâne et, de fait, sa poigne se desserra très vite sous l’effet du burin qui s’enfonçait dans et depuis son front. Pourtant, elle insista. Il ne se déroberait pas cette fois-ci :

« Qu’est-ce que c’est ? » articula-t-elle avec le mince filet de voix qu’il lui restait.

À travers la brume, elle entr’aperçut tout de même un mouvement dans le regard de Goliath. Un doute ? Une crainte ? Il soupira, avant de commencer son récit à voix basse, comme jadis, lorsqu’il lui chuchotait quelque légende avant qu’elle ne s’endorme.

« On appelle cela la résonance cristalline. C’est un trouble qui afflige certains mages lorsqu’on les met près de cristaux de magie, mais on en sait encore peu sur cette maladie, et encore moins pourquoi ses victimes semblent toutes entendre les mêmes voix. Je suis désolé, Edna, mais je ne peux pas t’en apprendre plus. Il y a quelqu’un, peut-être, à Ordalie, qui saurait t’aider, mais nous ne sommes plus en bons termes, à mon grand regret.

— La cale est pleine de cristaux ? » s’enquit-elle, le cœur presque stoppé net.

Goliath acquiesça. Elle le distinguait toujours très mal, et la recrudescence de la douleur mouillait ses yeux, comme si elle n’éprouvait pas déjà assez de difficultés ! Edna se concentra du mieux qu’elle pouvait pour écouter son mentor, tout en sachant que la conversation serait de courte durée. Pourtant, elle continuait de le vouvoyer, comme elle le faisait autrefois, alors qu’il l’emmenait loin de l’orphelinat. Tant de temps avait passé sans qu’ils se voient, et leur relation lui semblait parfois déliée – ou bien était-ce elle qui avait changé ? – malgré la gentillesse inaltérable de Goliath.

« Tybald agit pour le compte du Conseil de la magie : ces cristaux sont très convoités, aussi avons-nous des agents qui les acheminent discrètement jusqu’à Ordalie. Il y a ici une ou deux caisses en contenant. J’aurais dû comprendre ce qui se passait lorsque je t’ai vue souffrir d’une migraine persistante à la taverne, j’aurais dû et pourtant… Comment cela a-t-il pu m’échapper.

— Alors, ce que j’entends vient de cristaux qu’on a récoltés sur des cadavres ?

— En substance, oui, même si récolté n’est pas le mot que j’aurais utilisé.

— Pourtant, c’est la même chose qu’avec une pomme bien mûre.

— Edna…

— J’avais mal au crâne rien qu’en regardant une gemme de magie à Valport, je comprends maintenant pourquoi. Et j’aurais dû t’en parler. »

Mais Goliath secoua à nouveau la tête.

« Comment cela a-t-il pu arriver ? Je n’y comprends rien ! À moins que… »

La magicienne sentit une main toucher sa nuque. Bien que tiède, le contact d’une autre peau sur la sienne, couverte de sueur, lui arracha une grimace : tout l’insupportait, jusqu’à ses propres vêtements. Goliath pinça ses lèvres – ou effectua un geste qui s’en approchait – avant de déboucher une petite fiole. Sans doute du lait de pavot, ou un autre genre de remède contre la douleur.

« Je ne vais pas te regarder souffrir pendant des jours entiers sans agir, mais le mieux que je puisse t’offrir est un peu d’oniromancie pour apaiser ton esprit. Nous te remettrons sur pied une fois à la capitale mais pour le moment, veux-tu bien boire ceci ?

— D'accord, Goliath. »

Mues par un réflexe qu’elle pensait perdu depuis longtemps, ses mains se placèrent comme elles le faisaient autrefois sa main gauche dans celle de Goliath et la droite sur un pan de la couverture. Son mentor la guida :

« Inspire profondément, et bois ça. Je ferai en sorte de limiter ta déshydratation, mais tu seras affaiblie à ton réveil. Et tu auras très faim.

— Alors j’espère qu’Yshan me préparera un plat copieux.

— Oh ça, je n’en doute pas un seul instant », répliqua Goliath avec un large sourire qu’elle parvint à admirer cette fois-ci, avant de le lui rendre. Edna attrapa un coin de la couverture de sa main droite, un vieux moyen de reprendre pied pour les rêveurs perdus, tandis que la gauche achevait de vider la petite flasque à l’odeur sucrée. Elle provenait sans doute de la réserve personnelle de Goliath qui, fidèle à lui-même, avait ajouté quelques gouttes de miel à la préparation. Le mélange s’avéra aussi épais que douceâtre sur son palais. Puis, elle sentit à nouveau ses phalanges entrelacées avec celles de Goliath tandis que le sommeil l’enveloppait et l’entraînait au loin dans les profondeurs de son esprit.

Elle était de retour à l’orphelinat. Encore, dans cet endroit qu’elle avait tant haï et qui persistait à la hanter, comme une tache de sang sur un linge clair. Elle se trouvait dans le jardin, sous le grand orme dont la légende disait que les racines étreignaient les ossements d’un faux saint condamné pour des prophéties mensongères. Contre l’écorce de l’arbre reposait le corps d’un enfant, la moitié du crâne emporté et les doigts rendus rigides par la mort.

Elle se figea. Ce souvenir précis de l’orphelinat finissait toujours par revenir, peu importe combien de fois elle tentait de le confiner dans les ténèbres de sa mémoire. Elle sentit comme un voile de chaleur se déposer sur l’enfant, alors que tout devenait à nouveau flou. Goliath. Quelques années plus tôt, elle aurait volontiers accepté cette aide, mais elle savait désormais que ce spectre reviendrait, encore et encore. Avec le temps, elle avait tout oublié de lui, excepté sa mort tragique : la part restante de son visage ne disposait d’aucun trait, ses cheveux changeaient de teinte chaque seconde, et même sa corpulence variait d’un instant à l’autre. Restaient cet affreux trou à la tête, ainsi que ces petits doigts rendus durs comme la pierre.

L’aura réconfortante commença à faire disparaître l’orme, branche par branche, et Edna puisa au fond d’elle, jusqu’à ressentir contre sa paume les cals de la main de Goliath. Elle agita son index et, progressivement, son songe reprit sa forme originelle. Lors d’une session d’oniromancie, chaque doigt de la main gauche se voyait assigner un rôle : le pouce pour « oui », l’index pour « non », le majeur pour « attendez un instant », l’annulaire pour signaler un danger potentiel, et l’auriculaire pour arrêter net la séance. D’ordinaire, une telle magie requérait une préparation aussi complexe que minutieuse pour établir un lien propice à la pénétration des rêves. Néanmoins, le lien qu’elle partageait avec Goliath les affranchissait de ce protocole, excepté pour le contact physique. Quant à la main droite, dite « navigatrice », elle permettait au rêveur de ne jamais se perdre complètement dans les méandres de son esprit, en serrant le poing autour d’une étoffe ou d’un objet familier.

Edna fit un pas vers le petit cadavre et sursauta : il commençait à se relever. Cela ne se produisait jamais lorsqu’elle rêvait de lui et de l’arbre. Pourtant, le garçon sans visage se mit debout, épousseta ses haillons en toile de ses mains rigides, et se dirigea vers la porte de l’orphelinat comme si de rien n’était. Elle le suivit à l’intérieur. Que se passait-il ? Pourquoi ce changement ? Tentait-il de lui dire quelque chose ?

L’endroit empestait le sang, la crasse et la poussière, tout comme dans son souvenir, et chaque chose avait été mise sens dessus dessous dans l’espèce de salle commune. Un seul adulte fouillait frénétiquement les lieux, dans un silence sépulcral. Il jetait les chaises, retournait les tables et déchirait les livres tout en criant des insanités. Elle le reconnut immédiatement à sa voix de baryton : Jehan, sans nul doute l’adulte le plus cruel de l’orphelinat. Edna porta instinctivement la main à sa gorge, en souvenir de toutes les fois où il l’avait tenue en l’air et agitée par le cou pour qu’elle parle : pour une raison inconnue, il avait toujours considéré son mutisme comme un affront personnel. Toujours en pestant contre « ces sales merdeux qu’on devrait jeter aux chiens », Jehan se retourna et vit l’enfant à la demi-tête.

« Eh ben enfin, t’es là ! Allez, ça suffit les conneries maintenant, viens ici ! Que j’aille balancer l’corps quelque part avant qu’on me tombe dessus. Regarde ce que t’as fait, regarde ! Si t’avais pas été un sale petit con, j’serais pas dans un tel pétrin. T’avais juste à obéir, mais non, il fallait encore que tu fasses tout pour m’emmerder. Oh, tu m’écoutes ? Ramène-toi ! » éructa-t-il, avec ce regard à jamais gravé dans la mémoire d’Edna. Avec le recul, elle comprenait pourquoi Jehan lui faisait si peur durant son enfance ; ces yeux étaient ceux de quelqu’un qui avait déjà tué et qui y avait pris goût.

Le petit garçon s’avança en laissant de longues traces de sang derrière lui. Edna se précipita à sa poursuite en criant, mais rien n’y fit : Jehan l’attrapa, le mit dans un sac et sortit à la hâte de l’orphelinat. Elle les suivit, haletante. Lorsqu’elle franchit les vieilles portes grinçantes, elle se retrouva submergée par une foule qui parlait, riait et criait. Ce n’était plus le même endroit, ni la même ville. Elle leva la tête et reconnut les lieux : Ozterberd, capitale de la province où se trouvait Bruyn et lieu de célébration pour la Fête des Moissons. D’après l’état des citadins, passablement éméchés, la fête battait son plein depuis quelques jours déjà et, au loin, Edna apercevait une grande table de banquet.

Elle se fraya un chemin à travers la foule, sans savoir où elle allait. Puis, tout d’un coup, les gens s’évanouirent, comme emportés par la brume, pour laisser la place à une potence sur laquelle se balançaient des corps recouverts d’asticots. Les déserteurs de Valport. Edna resserra sa prise sur la couverture : ce n’était qu’un songe, comme elle en avait déjà tant fait par le passé, elle pouvait s’en extirper avant qu’il n’achève de se muer en cauchemar. Elle remua son annulaire, et focalisa son esprit sur un souvenir récent, tangible, en y déversant toutes les sensations qui y étaient liées. La taverne de Primelune s’imposa dans son esprit.

Bruyante, enfumée, pleine à craquer, avec un dossier de chaise raide, si raide… Ses pieds comme ses cuisses endolories la suppliaient de se reposer. Elle pouvait encore goûter la saveur de la terrine de poisson sur son palais. Lentement, la scène des pendus se dilua, puis s’effaça, laissant place à une projection mentale – imparfaite – de la taverne : certaines chaises étaient en pierre, des gens ne parlaient pas, d’autres n’avaient pas de bouche ou d’yeux et le plat de poisson sur la table était couvert de ronces. Mais c’était déjà quelque chose. Elle sentit le contact de la main de Goliath sur la sienne et revint partiellement dans son corps, pour relâcher son étreinte de la couverture. Le cauchemar s’éloignait, et sa respiration était régulière.

Elle tendit la main et essaya d’invoquer l’image ou plutôt le souvenir, d’Astrid, cette mage qui officiait au temple de Bruyn bien des années auparavant, avant qu’on ne l’en chasse. Une silhouette apparut, puis les traits de son visage se dessinèrent : une mâchoire carrée, des yeux bruns, des taches de rousseur, un nez légèrement crochu et de beaux cheveux cuivrés coupés très court. Une voix grave, des gestes légers, et une odeur de violette. Oui, c’était elle, Astrid. Mais à présent qu’elle l’avait involontairement invoquée dans son rêve, Edna ne savait pas de quoi elle souhaitait parler avec elle. Plusieurs fois, elle ouvrit la bouche et voulut lancer une conversation, mais elle s’aperçut bien vite que la maîtrise de ce rêve continuait de lui échapper même avec l’influence de Goliath. Pendant ce temps, le spectre d’Astrid la regardait en bougeant légèrement la tête. Puis, sans dire un mot, elle commença à se déplacer dans la taverne dont les contours paraissaient de plus en plus flous. Edna sentait toujours le sol sous ses pieds, mais tout l’endroit semblait pris de hoquet : les objets se matérialisaient, vacillaient, puis s’évanouissaient.

Balayant la pièce des yeux, elle retrouva Astrid, qui priait désormais sur un sol de pierre, illuminée par un vitrail invisible au-dessus d’elle. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne s’en échappait. Elle incantait, à même la roche. Edna vint près d’elle et s’accroupit. Elle observa Astrid et commença à l’imiter. Peut-être y avait-il là quelque chose à accomplir ? Ou bien… peut-être l’esprit d’Astrid était-il en train de la visiter ? Tant de contes parlaient de spectres ravagés par la solitude, le ressentiment, ou la haine.

Elle posa les mains sur ses genoux et ferma les yeux. Les choses ne changèrent pas tout de suite, mais elle sentit son esprit comme attiré dans un courant ; elle bougea son pouce, relâcha ses muscles, et se laissa dériver sans opposer de résistance. C’était comme si on la berçait, tandis que lui arrivaient des bruits confus aux oreilles. Puis, son corps chuta, alors que le chant des voix reprenait, plus fort, toujours plus fort. Sa tête bourdonna et la douleur revint à mesure que montait son agacement. Prise de panique, elle agita les doigts, tous en même temps, sans savoir si Goliath pourrait la sortir de là ; elle ne ressentait plus sa main droite. Elle ouvrit les yeux, mais tout était noir devant elle. Accablée par la souffrance, elle tomba à terre. Elle ne pensait plus, ne voyait plus, ne respirait plus. Elle se mit à crier, pendant ce qui lui sembla être une éternité, tandis qu’un flot de larmes ininterrompu coulait de ses yeux. Puis, la douleur disparut, et elle tomba à nouveau dans les ténèbres. Une longue chute, comme si les voix cherchaient à l’entraîner au plus profond de la terre.

***

Lorsqu’elle se réveilla, elle aperçut Agatha agenouillée auprès d’elle. La gardienne paraissait calme, quoique fatiguée, si l’on observait les cernes naissants sous ses yeux verts.

« Comment vous sentez-vous, Edna ? Goliath nous a dit que la séance d’oniromancie ne s’était pas très bien déroulée. Il vous a perdue à un moment et n’est pas parvenu à vous ramener. »

Edna cligna des paupières. La douleur demeurait nichée au-dessus de son oreille gauche, mais elle s’était comme ratatinée, et les voix ne représentaient guère plus qu’un chuintement. Elle se redressa et se jeta sur la flasque que lui tendait la sentinelle – elle ne pourrait pas parler sans remettre un peu d’eau dans sa gorge. Lorsqu’elle répondit, ce fut d’une voix éraillée, presque enrouée. Combien de temps avait-elle dormi, au juste ?

« Les voix sont toujours là, mais elles ne hurlent plus comme avant. Et pour la douleur, ça va, enfin je crois. Nous sommes encore loin d’Ordalie ?

— Non, nous arriverons dans une demi-journée tout au plus. Reposez-vous en attendant.

— Agatha, répondez-moi, s’il-vous-plaît : ces mêmes voix que nous entendons tous… Goliath vous en parlé, n’est-ce pas ? Vous savez ce que ça signifie… »

La sentinelle opina du chef avec un air grave.

« Oui, je le sais. La magie qu’ils contiennent est nécessaire à beaucoup de constructions, ainsi qu’aux enchantements de nos armures », expliqua-t-elle en désignant son gantelet, dont les glyphes luisaient faiblement à la lueur de la lanterne. Combattre la magie par la magie, une cruelle ironie.

Edna acquiesça. Vivre à Bruyn lui avait offert le luxe de se soustraire à ce qui régissait le royaume de Nyhm depuis sa création, quelques cent cinquante années auparavant. Il lui faudrait s’y accoutumer une fois à Ordalie, de gré ou de force. Mais ce n’était qu’un aspect de l’inquiétude d’Edna.

« Cette histoire de résonance me trouble : je ne suis pas certaine de comprendre pourquoi j’entends ces voix, ni pourquoi cette affliction se manifeste seulement maintenant.

— Vous trouverez des réponses à Ordalie : le Cénacle concentre les plus brillants esprits du royaume. Mais reposez-vous pour le moment, vous aurez bien assez à faire lorsque nous serons arrivés. »

Edna ne se le fit pas dire deux fois et se réfugia à nouveau sous la couverture de laine, qui ressemblait plus à un assemblage de petites pièces trouvées à droite à gauche qu’à un linge pour dormir. Elle ferma les yeux et lâcha les rênes de ses pensées. La magicienne somnola pendant quelques temps, écoutant les mille et un bruits du bateau : les craquements du bois, les gémissements de la coque, les cris poussés par les matelots, la respiration calme d’Agatha, les battements de son propre cœur et même le rire éclatant de Tybald. Edna sentit tout son corps se détendre petit à petit. Bercée par les roulis du navire, elle attendit que le temps passe, jusqu’à ce qu’elle distingue les sons du port. D’abord lointains, ils se rapprochèrent, jusqu’à ce que la porte de la cabine s’ouvre pour laisser entrer Goliath, dont Edna reconnut le claquement familier de la canne. La magicienne ouvrit les yeux et se redressa doucement.

« Si tu savais combien je suis soulagé que tu ailles bien ! J’ai encore cru t’avoir perdue. Que s’est-il passé ? Qui était-elle ?

— Astrid. On a parlé d’elle à Bruyn, tu t’en souviens ?

— Oui, bien sûr. Je ne suis pourtant pas un Marche-Rêves novice, mais cette présence… elle était si imposante, elle a subtilement rempli tout ton espace onirique… Je me demande s’il ne s’agit pas d’un phénomène lié à ta résonance. La façon dont ce spectre a pris le contrôle de tes songes est alarmante, il faudra absolument que j’en parle à Ru–

— Goliath, je vais bien. Enfin, pas vraiment bien, mais mieux qu’à Primelune. La douleur est encore présente, mais je devrais pouvoir marcher.

— Parfait ! Agatha, aide-la donc à se vêtir : je viendrai vous retrouver lorsque la cargaison aura été déchargée. Inutile de te faire à nouveau souffrir, Edna. Et puis… Ah, il y a encore tout un protocole à respecter pour pouvoir débarquer. Si les bureaucrates de Valport se sont montrés tatillons, ceux d’ici sont encore pires.

— Encore une histoire de sauf-conduit ? » demanda Edna.

Goliath acquiesça.

« Eh oui, nul n’entre ni ne sort d’Ordalie sans que chaque fonctionnaire en soit informé, même s’il se trouve sur son lit de mort. Et il n’existe aucun passe-droit pour les mages, fussent-ils membres du Conseil », soupira Goliath en humectant son doigt avant de passer en revue une impressionnante liasse de morceaux de parchemin.

La magicienne contint un rire ; avec la douleur, il lui fallait conserver une attitude indifférente sous peine de raviver les forgerons crâniens. Elle le regarda quitter la pièce et se leva, avant de se figer d’un seul coup. Elle inspira profondément pour ne pas céder à l’agacement, avant de demander à Agatha si elle pouvait avoir à disposition un baquet, un seau ou même une flasque d’eau propre, tout en soulevant la couverture sous laquelle on distinguait une large tache de sang. La sentinelle poussa un juron.

« Vous nous aurez tout fait durant ce voyage, décidément.

— Il ne me semble pourtant pas avoir vomi. Et j’aimerais autant ne pas mettre de la bile partout.

— Ne provoquez pas le sort ; nous avons eu bien assez de déveine pour un voyage dont on m’avait assuré qu’il se déroulerait sans anicroche. Mais puisque nous naviguons sur un fleuve, il doit bien y avoir une bassine d’eau douce et un linge vaguement propre quelque part. Attendez ici. »

Edna mit à profit les longues minutes d’attente pour bouger ses membres, se mettre debout et fouiller dans ses affaires. Par chance, elle avait emporté de quoi calmer les crampes utérines, ainsi qu’une solution pour faire disparaître les taches de sang. En l’absence de fenêtre dans la cabine, l’odeur de fer resterait toutefois présente dans l’air un certain temps, même si à en juger par l’état des sols et des murs, l’endroit avait certainement connu pire.

Agatha accomplit des merveilles : elle lui fournit un plein baquet d’eau froide, un linge propre à l’odeur de lavande, et même une paire de chausses certes usées, mais sans salissure. La magicienne insista pour se préparer seule puis commença à retrouver sa motricité : le monde lui semblait toujours comme nimbé de brume, mais elle parvenait à se mouvoir. Elle enfila sa pèlerine et rabattit la capuche sur sa tête pour se protéger de la lumière extérieure. Puis elle sortit de la cabine, avant de marcher un peu dans le couloir avec la sentinelle pour se réhabituer ; son pas était lent, mais elle avançait.

Les deux femmes atteignirent le pont, presque vide maintenant que l’équipage avait fini de décharger la cargaison. Ne restaient que Tybald et un jeune mage, qu’elle reconnut comme celui qui se tenait près de Goliath lors de son premier réveil, sans doute Orlok. Grand et droit, le teint pâle comme la neige, il possédait des yeux aussi roses que la fleur éponyme. À en juger par les bésicles présentes sur son nez et la capuche qui masquait une grande partie de son crâne, c’était un albinos, et même le soleil voilé l’incommodait. Il tourna la tête vers elle et sembla la voir à travers les verres colorés qui descendaient sur son nez. Il lui adressa un grand sourire, comme il l’aurait fait à une vieille connaissance. Edna leva les bras et lui rendit sa politesse. Puis, Orlok se retira dans les entrailles de l’Opale, et la magicienne sentit la frustration étreindre son cœur : quelle était sa vie ? Son expérience des fleuves ? Tylbad s’avança vers elle, l’air concerné :

« Il a besoin de se reposer. Le soleil ne lui fait pas du bien, mais ne t’en fais pas pour lui, va : il trouve son compte avec moi. Pas de sentinelle, il voit du pays et il sait qu’il peut me demander à peu près tout. Je ne pense pas qu’il soit malheureux.

— Comme une tour du Cénacle vagabonde, donc », répliqua Edna, sans sourciller. Tybald la dévisagea, haussa un sourcil, puis lui tourna le dos. Peut-être n’aurait-elle pas dû, mais la fatigue, la faim et l’impatience d’en finir avec ce voyage la désinhibaient complètement. Au même moment, le claquement de la canne de Goliath se rapprocha du pont. Quelques secondes après, il se tenait devant elles, passablement exaspéré.

« Par les quatre, qu’ils sont épuisants avec leur liste sans fin d’exigences ! Mais tout est en règle et nous pouvons circuler dans la capitale ! Edna, compte tenu de ton état, je préférerais t’emmener immédiatement au Cénacle, mais je sais qu’Yshan a tout préparé pour ton arrivée. Que faisons-nous ?

— Si je suis bien hors de danger pour le moment, je préfère aller chez mon frère. Être entourée de visages familiers me fera du bien… Oh, j’allais oublier : tout a été organisé pour Agatha ?

— Bien sûr, tous les logements de mages hors de la tour sont construits avec l’impératif d’y accueillir aussi les gardiens.

— Alors allons-y, j’ai hâte de le revoir.

— Moi aussi mon enfant, moi aussi. »

Edna regarda où en était le soleil : elle avait perdu la notion du temps à force de dormir. Il descendait lentement tandis que la lune était déjà visible – la nuit ne tarderait pas à tomber sur le port, dans deux heures, peut-être trois.

Ce qui la frappa en premier au port, ce fut le silence : il était presque désert, à l’exception des gardes qui surveillaient la moindre allée et venue. Ensuite, elle aperçut la fumée qui émanait d’un monticule de débris un peu plus loin, et achevait de se dissiper.

« Mais que s’est-il passé ici ? » demanda Agatha d’une voix nerveuse.

Goliath leur chuchota une réponse.

— Nous le saurons bien assez vite, mais je soupçonne une autre attaque de la part des siphonneurs. Ils sont de plus en plus téméraires depuis quelque temps »

Edna lui lança un regard interrogatif, auquel il répondit par un hochement de tête prononcé. Sans doute était-ce un autre sujet sensible, à discuter dans un endroit calme. Pour cette fois, elle s’accommoderait de sa propension à ne partager ses savoirs qu’au moment opportun. La magicienne reporta son attention sur le champ de débris qui jonchait le port ; partout, on voyait des éclats de pierre, des poutres brisées, des morceaux de métal tordus, et des porteurs qui se démenaient pour acheminer de lourdes caisses vers d’autres entrepôts. Une odeur âcre emplit ses narines à mesure qu’ils progressaient dans le quartier fluvial, et Edna remarqua également des façades détruites, ainsi que des traînées laissées par des canons sur certains pavements. Ce n’était pas tant un port de commerce qu’un lieu de bataille.

Arrivés à un croisement bien gardé, Goliath aborda celui qui semblait diriger les soldats présents sur place pour s’enquérir de ce qui avait ravagé les lieux. L’homme, vêtu d’une armure bien trop malmenée pour être encore protectrice, se montra des plus affables malgré les cernes qui semblaient vouloir rattraper sa moustache poivre et sel.

« Ah, bonjour maître Goliath, c’est bon de vous revoir.

— Et vous donc, Henrik. Que s’est-il passé ici ? On dirait qu’une tempête s’est déchaînée à l’intérieur du port.

— Vous n’êtes pas bien loin de la réalité. C’était avant-hier soir : un groupe de siphonneurs a pris en chasse un couple de mages après avoir tué leurs sentinelles. Ils les ont acculés là-bas, dans le secteur réservé à la guilde des bâtisseurs, je crois. Je ne pense pas qu’ils se soient attendus à tomber sur des tisseurs de vent, sans quoi ils auraient plutôt utilisé du poison, mais bref : les mages ont emporté les siphonneurs avec eux et deux autres entrepôts, plutôt que de se rendre. Si ça continue ainsi, on va se retrouver avec la cité à feu et à sang.

— Un immense gâchis pour ces jeunes gens, la guilde et Ordalie toute entière, commenta Goliath.

— Faites bien attention, Maître : quelque chose couve dans la cité. J’ignore quoi, mais les rues sont dangereuses. Même la protection d’une sentinelle n’empêche pas les attaques, ni celle des soi-disant seigneurs des bas-quartiers. Si on pouvait nous débarrasser de Gueule-d’argent et de ses hommes, je ne serais pas contre.

— Merci, Henrik. Portez-vous bien, et bon courage avec tout le travail qui vous attend.

— Oh, ça, j’ai l’habitude de m’occuper d’affaires sortant de l’ordinaire, mais les répercussions de celle-ci seront terribles. Je suis certain que la guilde prépare déjà son châtiment : on ne touche pas impunément à ses possessions », conclut Henrik, avec un ton soucieux.

Edna soupira discrètement. La guerre avait officiellement pris fin depuis quelques mois, mais ses conséquences, elles, n’en avaient pas terminé avec Nyhm. Et, une fois de plus, les mages se trouvaient dans l’œil du cyclone bien malgré eux.

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