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Fanny Bauchiero

samedi 31 juillet 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 7 - Tempête de voix

Depuis leur arrivée dans cette taverne de Primelune, la douleur ne se délogeait pas du crâne d’Edna, qui pesta contre l’air vicié où se mêlait un mélange malheureux d’effluves : tabac, sueur, épices, poisson fumé, gâteau aux pommes. L’ensemble lui assaillait les sens, et le bruit ambiant n’aidait pas. Même si son ventre criait famine, elle n’était pas certaine de vouloir manger. Elle massa doucement ses tempes avant de soupirer. La migraine avait commencé peu de temps après leur entrée dans le port, pour s’intensifier à mesure qu’ils approchaient des bateaux. La magicienne prit une grande inspiration ; s’énerver ne ferait qu’augmenter davantage son mal-être.

En face d’elle, Goliath conversait joyeusement avec le capitaine de leur navire, Tybald. Homme râblé avec une barbe mitée qui lui mangeait la moitié du visage, il en imposait aussi bien par sa carrure que par sa voix. Son regard croisa celui d’Edna, et le marin lui adressa un sourire charmeur, qui aurait peut-être eu son effet si Edna ne souffrait pas autant. Le premier contact avec cet homme s’effectuait toujours par le biais de la séduction, un reste de ses jours en tant que contrebandier, d’après Goliath. Tybald termina sa chope de bière, puis pointa du menton une fenêtre crasseuse qui donnait sur le port.

« Mes gars sont en train de charger la cargaison, on pourra partir d’ici quelques heures tout au plus. Par contre je préviens : c’est pas le grand luxe. J’ai assez de cabines pour vous deux et vos sentinelles, mais ce sera petit, on ne mange pas comme des rois, et mon équipage n’a pas sa langue dans la poche. Surtout notre mage, Orlok.

— Nous n’avons pas de souci avec ça, Tybald. Il y en aura pour cinq jours, c’est bien ça ? s’enquit Goliath, dont les yeux vifs pétillaient.

— Si la tempête ne se lève pas. Autrement, eh… Orlok craquera ses doigts.

— Tout ira bien.

— Sans doute, mais je ne te cache pas que l’action de mes vieux jours comme hors-la-loi me manquent parfois. Hé, t’as pas l’air dans ton assiette… Edna, c’est bien ça ? » lui lança Tybald avec un coup d’œil appuyé.

La magicienne esquissa un demi-sourire qui se tordit pour devenir une grimace. Dissimuler son état lui était facile à Bruyn, mais ici, dans cette taverne au bord d’un fleuve tumultueux, elle perdait ses repères. Elle se voulut rassurante, sans y parvenir complètement.

« Voyager à cheval n’est pas dans mes habitudes, il faut que je récupère. Et je ferais peut-être bien d’aller prendre l’air : la tête me tourne », expliqua-t-elle d’une voix plus faible que prévu. Combinée à la fatigue de la chevauchée, la douleur rognait sur le repos accumulé à Valport. Edna se leva doucement, et consulta Agatha du regard ; la sentinelle opina du chef. Elle n’avait pas touché à son déjeuner, et la terrine de poisson demeurait dans son assiette de bois. Le bruit de son armure attira quelques regards vers les deux femmes, mais les autres clients replongèrent bien vite dans leurs discussions. Sans doute ces murs avaient-ils été témoins de bien d’autres choses autrement plus incongrues qu’une mage accompagnée de sa duègne.

Une fois la porte franchie, la balafrée lui chuchota quelques mots :

« Je connais bien Primelune.

— Vraiment ? C’est un soulagement ! Merci, Agatha, répondit Edna en s’étirant doucement tandis que ses poumons s’emplissaient de l’air frais de la ville.

— C’est mon rôle. Que voulez-vous faire ?

— Eh bien, manger quelque chose, et visiter le temple local. Il y en a un ici, n’est-ce pas ?

— Autrefois oui, mais il a été emporté par une crue du fleuve, et les marins ont bâti un petit remplacement de fortune.

— Elle devait être violente pour détruire un édifice de pierre. »

Agatha secoua la tête.

« Oh non, il était en bois, comme la majorité des anciens bâtiments de la ville. Les édifices de pierre sont plutôt récents ici : hormis les pêcheurs, peu de gens résidaient à Primelune avant l’annexion par Nyhm et les nouvelles routes royales.

— Vous venez d’ici ?

— Une partie de mes ancêtres étaient établis non loin, mais c’était un autre temps. Venez. »

Sur ces mots mystérieux, Agatha l’entraîna dans la ville. Primelune n’était en rien comparable à Valport : petit port de pêche et de commerce aux bâtiments de bois humide, elle avait les atouts d’une ville dans laquelle on faisait une courte halte avant de continuer le voyage. Au détour de la seule place de la cité, Edna aperçut plusieurs étals ornés de petits poissons en bois ornés d’une seule écaille brillante. La magicienne s’approcha et fut aussitôt alpaguée par une femme au visage plein de taches de rousseur, qui se fit une joie de lui décrire avec force détails les propriétés de ces gris-gris.

« Croyez-moi : j’ai vu les choses qui hantent le fleuve à la nuit tombée. Vous ne voulez pas prendre le risque qu’elles vous précipitent dans la vase, n’est-ce pas ? l’interrogea la commerçante en montrant son bras à Edna.

— D’où viennent ces cicatrices ? Elles sont profondes.

— La chose qui m’a attaquée alors que j’empaquetais mes affaires est allée jusqu’à l’os. J’ai bien cru que mon bras était fichu.

— Quelle était cette créature ?

— Je ne l’ai pas bien vue dans la pénombre, mais elle ressemblait à un crapaud avec des dizaines de petites dents acérées et une face couverte de cloques rouges. Je me suis enfuie en abandonnant tout derrière moi. »

Edna secoua la tête et jeta un coup d’œil à Agatha, qui haussa les épaules ; le récit pouvait bien être une pure invention, et les cicatrices causées par un couteau ou une lame de scie. Toutefois, quelque chose dans le ton de l’ancienne pêcheuse reflétait une peur résiduelle : sans doute pouvait-on trouver un fond de vérité dans cette histoire. La magicienne hocha la tête d’un air grave avant de glisser quelques pièces dans la main de la rousse, qui la remercia chaleureusement avant de lui remettre un poisson de bois dont l’écaille moirée jouait avec les rayons du soleil. Elle rangea l’objet dans sa besace, avec ses autres possessions : son exemplaire des Épreuves, sa broche et son modeste matériel à croquis.

Edna acheta également une portion de truite frite dans laquelle elle mordit avec enthousiasme, ainsi que du pain fourré aux baies, lui aussi en forme de poisson. Le menton dégoulinant d’huile, elle se lécha les lèvres avant de rougir devant Agatha qui l’observait avec un sourire amusé.

« Ce n’est… pas très digne, je sais, admit-elle en s’essuyant.

— Oh, je n’ai rien dit. Je pensais juste que vous mangiez avec un bon appétit.

— Il y avait si longtemps que je n’avais pas mangé de truite, au point d’oublier que leur chair est rose.

— Je ne peux plus en manger, pour ma part.

— Vous n’aimez pas le poisson ?

— J’en ai trop mangé durant mon enfance : cru, cuit, frit, fumé, braisé. Je ne supporte plus le goût de ce qui sort de l’eau.

— Je comprends. Et… merci.

— Merci pour… ? demanda la sentinelle avec un sourcil haussé.

— C’est la première fois que j’apprends quelque chose de vous. Lorsque j’étais à… à Bruyn, le gardien qui m’était affecté, Alric, a mis très longtemps avant de me dire quoi que ce soit sur lui, ou quoi que ce soit tout court d’ailleurs. Je n’ai même jamais su qu’il avait mené une vie de bandit avant qu’il ne me le dise dans une lettre.

— Je ne peux que comprendre son point de vue : la magie est dangereuse. Nous ne pouvons pas nous permettre de devenir trop proches de vous sans nous compromettre, et le silence est bien souvent la meilleure solution. »

Edna essuya les dernières gouttes d’huile de ses doigts sur un chiffon avant de répliquer. À mesure qu’elles s’éloignaient du port, ses pensées devenaient plus claires ; la migraine se ratatinait.

« Je l’entends, mais mettez-vous aussi à notre place : ne jamais pouvoir aller nulle part, ne jamais être seul sans que ce ne soit un enfermement, toujours sentir la présence d’un gardien derrière nous, prêt à nous neutraliser si nous perdons le contrôle de notre pouvoir. C’est terrifiant de vivre comme cela.

— Mais les choses seront ainsi, tant que la magie sera dangereuse.

— Je le sais bien, Agatha. Ni vous ni moi n’avons le pouvoir de les changer. Mais j’aimerais… J’aimerais au moins que nous puissions nous comprendre mutuellement : je ne vous demande pas d’être mon amie ou ma confidente, mais de simplement me traiter comme une personne, et non quelque chose susceptible d’exploser à tout moment.

— Cela ne sera possible que dans de nombreuses années, lorsque je vous connaîtrai réellement. Avez-vous vu les avis de recherche pour cette femme, Lothys ? Ses nombreux crimes ne sont pas inscrits sur son visage, et elle a dupé mages comme sentinelles sur ses réelles intentions. Nous ne savons jamais réellement ce qui couve sous la tête d’un mage, et la création du désert de cristal est là pour nous le rappeler. »

Sans argument pour y répondre, Edna se contenta d’opiner du chef. Elle-même avait d’abord été incrédule face au portrait de Lothys. Et pourtant… son étonnement avait vite laissé place à la résignation. Elle-même connaissait seulement les bases de la magie dite offensive, mais il y avait plus d’un moyen pour nuire à autrui pour un mage. Elle frissonna en songeant au tueur du baquet, un mage qui prenait un malin plaisir à tuer ses victimes avec une sphère d’eau dans laquelle il enveloppait la tête de ses victimes. Se noyer dans une rivière était une chose, mais mourir asphyxié dans sa propre demeure en était une autre, d’autant que le contenu d’un seau suffisait pour mourir. Edna tira sur sa manche, avant de se ressaisir.

Elle suivit de nouveau Agatha à travers Primelune, tout en dégustant son pain. Il y avait du monde en ville : des pêcheurs, des marchands, des voyageurs, ainsi que quelques mages flanqués de sentinelles dont les armures enchantées paraissaient luire. Elle croisa les regards de plusieurs d’entre eux, qui la saluèrent d’un mouvement de tête et parfois d’un léger sourire.

Ce temple de fortune, à peine plus grand qu’une maison, l’émerveilla ; les habitants avaient investi une demeure de bois et entreprit de la transformer en lieu de prière. Depuis les murs couverts de sculptures fourmillantes de détails jusqu’au plafond par lequel la lumière se déversait, l’endroit témoignait du soin infini apporté par ses fidèles. Un jeu de poutres et de charpentes soutenait le toit dans lequel on avait inséré des morceaux de verre pour reproduire les vitraux traditionnels des temples en pierre, et le soleil diffusait une lumière douce sur le bois clair.

Elle s’approcha des murs pour examiner de plus près les représentations des quatre… et découvrit quelque chose qui la ravit : en plus des aspects pour chaque saison, certaines divinités dites mineures avaient trouvé une place à leurs côtés. Elle ne connaissait pas leurs noms, mais, à la façon dont elles étaient intégrées au reste, Edna devina qu’elles étaient issues des croyances locales. On les liait aux saisons de la pêche et la majorité d’entre elles arboraient quelque chose en lien avec la vie des gens du fleuve. Elle remarqua également un petit autel dédié à Aramélia, la sainte patronne des Sentinelles et toute première élue des dieux, devant lequel Agatha s’inclina.

Prise d’une envie de fixer cet instant dans sa mémoire, la magicienne entreprit d’extraire des feuillets et un fusain de sa besace. Puis elle s’assit sur un des bancs de bois posés au centre, et s’attela à capturer les sculptures qui éveillaient le plus sa curiosité. Ses traits demeuraient souvent grossiers et sa main malhabile, ce qui ne l’empêchait nullement de prendre un grand plaisir à dessiner, ni de corriger ses erreurs de novice quand elle le pouvait. Loin de désirer la renommée des grands peintres, elle aimait se perdre dans ces moments où elle s’imprégnait d’un lieu et des sentiments qu’il lui procurait. Agatha se tint non loin d’elle, sans hasarder de coup d’œil vers son travail, ce qu’Edna apprécia.

Quand elle se redressa pour s’étirer, elle constata que le soleil avait bien bougé : les fenêtres du plafond ne projetaient plus leur lumière sur les murs. Edna rangea soigneusement ses affaires avant d’aller s’incliner elle aussi devant la statue de bois d’Aramélia. Derrière elle, elle entendit Agatha émettre un rire léger teinté de nervosité.

« L’ironie de la situation est assez délicieuse.

— Elle reste la toute première élue des quatre à s’être manifestée…

— … Et elle a fondé mon ordre, celui-là même qui vous enferme.

— En effet.

— Vous priez Aramélia ?

— Oui. Mon cœur ira toujours vers dame Méruline et ses élues, dont elle faisait partie, tout comme Sainte Shirona. »

La sentinelle fronça les sourcils à l’évocation de la sainte.

« Shirona était une folle que plus personne ne veut honorer. Je suis surprise que vous l’ayez en si haute estime.

— Sur ce point, j’ai peur que nous n’ayons des différends irréconciliables », dit Edna en montrant son exemplaire des Épreuves, qui ne quittait jamais sa besace.

Agatha la regarda d’un air interdit, comme si elle faisait face à une énigme. La sentinelle reporta ensuite son attention sur le modeste autel d’Aramélia, avant de hocher la tête.

« Tout est question de perspective, je suppose, murmura-t-elle.

— Les écrits de Shirona me parlent. J’y trouve une certaine mélancolie – ou une fatalité, diront d’autres – qui résonne en moi.

— Je comprends mieux pourquoi vous trimballez partout ce livre sur le point de tomber en morceaux. »

Edna gloussa, un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Ses bras se resserrèrent un peu plus sur l’incunable, comme pour le faire entrer dans sa poitrine.

« J’ai perdu le compte des rafistolages. »

Les lèvres d’Agatha s’ourlèrent dans un sourire doux, presque affectueux, qu’Edna lui rendit. Malgré les désaccords et leurs conditions diamétralement opposées, peut-être parviendraient-elles à nouer puis garder une relation cordiale.

***

Lorsqu’elles revinrent à la taverne, Goliath était toujours en train de discuter avec Tybald. Rien n’avait changé, sauf peut-être la quantité d’alcool ingérée depuis. À nouveau incommodée par la migraine, Edna reprit sa place à la table et en profita pour commander à nouveau de quoi manger ; on lui apporta de la terrine de poisson, du fromage et de la bière clairement coupée avec l’eau du fleuve. Sans réfléchir, elle se servit généreusement, tout en essayant de comprendre de quoi parlaient Goliath et le marin. Au début, elle éprouva des difficultés à faire le lien entre les choses, puis elle réalisa qu’ils se remémoraient des aventures vécues durant leur jeunesse : il y était question de contrebandiers, de naufrages, et de réprimandes de la part du Cénacle d’Ordalie. Le récit ne se révéla pas inintéressant, bien au contraire : Tybald était celui qui racontait la plupart des anecdotes et il semblait absolument intarissable sur bien des choses, tandis que Goliath rajoutait des éléments ou effectuait quelques corrections dans son récit. Ce dernier releva la tête, et son regard croisa celui d’Edna.

« Je suis navré de t’avoir délaissée, Edna, mais nous ne nous étions pas vus depuis de nombreuses années. Nous sommes de vieux amis, même si nous avons pris des chemins quelque peu différents.

— Ça tu peux le dire ! Mais ça fait du bien de te revoir. J’espère que mes gars ne vont plus tarder : on a bavassé à s’en assécher la langue !

— En effet, je n’avais pas autant parlé depuis bien longtemps. Me voilà le cœur étreint par la nostalgie.

— Tu n’as pas autant palabré que moi, il faudra te rattraper pendant le voyage.

— Bien entendu, même si mes histoires ne sont sans doute pas aussi mouvementées que les tiennes », répondit Goliath.

Le silence tout relatif s’abattit pendant quelques instants, étant donné l’animation de la taverne. Puis un marin s’approcha de la table et murmura quelque chose à Tybald, qui sourit.

« Tout est prêt, nous lèverons l’ancre sous peu ! Après ça, je repars pour l’est histoire de livrer deux ou trois petites choses à nos amis qui gardent la frontière.

— Le ciel se noircit dehors, es-tu bien certain que nous pouvons remonter le fleuve ?

— Oui, je suis peut-être un marin d’eau douce, mais j’ai enduré bien pire au cours de mes voyages ! Et puis, n’oublie pas Orlok. »

Edna demeurait circonspecte quant à leur capacité à remonter à contre-courant un fleuve connu pour son impétuosité, présence de mages ou non. Elle se leva et les suivit, Agatha fermant la marche. Le vent n’avait pas baissé, au contraire même : ses cheveux noirs volaient en tous sens, comme des plumes de corbeau dispersées par la tempête. Même le faible éclat du soleil lui était pénible : elle ne rêvait plus que de s’allonger dans les entrailles du bateau. Paillasse ou même plancher, il lui fallait dormir un peu en espérant que le mal s’en aille. Elle tâtonna dans sa besace à la recherche d’un peu de lait de pavot, avant de secouer la tête en soupirant. Il y en avait très peu à Bruyn, et elle l’avait laissé à ceux qui en auraient le plus besoin. Agatha lui adressa un regard interrogateur, auquel elle répondit par une nouvelle esquisse de sourire.

« Un esprit du fleuve est en train de fracasser mon crâne pour en sortir. J’irai mieux dès que je pourrai m’allonger, dans le noir de préférence » murmura-t-elle en désignant son front. Les yeux de la sentinelle s’étrécirent, ce qui fit remonter sa cicatrice boursouflée sur sa pommette. Néanmoins, il y avait – sinon de la tendresse – une certaine forme de compassion dans ces iris verts.

Tybald les guida jusqu’à un bateau de taille moyenne situé à l’avant du port, orné de cinq lettres. « Opale », un beau nom pour ce qui différait assez peu d’une épave fraîche. En s’approchant, Edna eut l’impression d’entendre comme un murmure, tandis que son mal de crâne s’intensifiait encore. Elle tourna la tête dans plusieurs directions à la recherche de son origine, mais elle ne trouva rien. Cette fois, elle sentit clairement le sang passer dans son crâne et marteler l’intérieur de son front. Agatha la regarda avec des yeux circonspects, puis méfiants. Au début, elle put faire abstraction des mots chuchotés à son oreille, puis, à chaque pas la rapprochant du bateau, les voix se faisaient plus claires. Edna ne comprenait pas ce qui était dit : les sons ne correspondaient à rien de ce qu’elle connaissait ; tout ce qu’elle savait, c’est que le murmure était devenu plus fort – au niveau d’une parole –, et qu’il croissait. Ce n’étaient pas des paroles chargées d’émotion, ou des cris, mais plutôt quelqu’un qui récitait une prière, ou psalmodiait. Elle s’arrêta alors que la voix devenait cri. Ses jambes commençaient à trembler sous le poids de la douleur, et des taches l’empêchaient de voir devant elle.

« Que vous arrive-t-il, Edna ? lui demanda Agatha.

— Les voix, vous ne les entendez pas ? haleta-t-elle.

— Quelles voix ?

— Elles… c’est comme si quelqu’un récitait une prière, mais de plus en plus fort. C’est… je commence à ne plus… plus… »

Sa voix se brisa tandis que ses jambes l’abandonnaient. Elle chut sur les pavés humides, et son champ de vision se réduisit au sol. Quelque part au-dessus, Agatha et les autres convergeaient vers elle. Elle parvint à se concentrer assez pour relever brièvement la tête et constater que sa sentinelle s’inquiétait.

« Plus quoi ? Edna, que vous arrive-t-il ?

— J’ai mal, croassa-t-elle.

— Qu’est-ce qui vous arrive, Edna ?

— Je n’arrive… plus à… »

Sa bouche s’assécha alors que le sang martelait ses tempes ; son corps ne lui obéissait plus et bascula sur le côté. Elle heurta quelque chose, ou quelqu’un, la différence ne lui importait plus, car la douleur dévorait tout. Ses pensées gelèrent, ses membres cessèrent de bouger, et ses lèvres se scellèrent.

Le contact froid du métal la ramena quelques secondes à la réalité : on la soulevait pour l’emmener vers la source du bruit. Elle voulut protester, mais ne parvint à articuler qu’un grognement inaudible.

« Je vous tiens, je vais vous amener sur le bateau ! Goliath, Goliath ! »

On la rapprochait encore des voix. Le bourdonnement dans sa tête devint insupportable, jusqu’à lui arracher un cri étranglé. Sa vision se brouilla, puis tout s’arrêta.

Commentaires

Très agréable, cette petite virée dans Primelune ! Et les premiers aperçus qu'on a de Lothys... J'ai hâte d'en savoir plus !
Pauvre Edna, d'abord les migraines, puis les voix :( Y a des trucs pas nets du tout avec ce fleuve !
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vendredi 30 juillet à 10h47
Oh non ! Pauvre Edna ! Décidément, elle n'est pas au bout des épreuves... Les voix qu'elle entend auraient-elles un rapport avec l'histoire de la vieille dame et de sa mystérieuse créature ? Ou avec la marque que lui ont imposé les fées ?
Le changement d'ambiance entre Valport et Primelune est très chouette. J'aime bien Agatha, c'est une présence un peu plus chaleureuse et humaine que celle d'Alric.
Ce voyage sur le fleuve s'annonce en tout cas plus chargé que prévu... Vivement la suite !
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lundi 2 août à 11h02
Très bonne fin de chapitre, la tension est bien gérée ! Quelque chose me dit que cet Orlok n'est pas étranger au mal d'Edna...
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jeudi 5 août à 06h52