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Fanny Bauchiero

samedi 26 juin 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 5 - La fleur du val


Si le temps était une magie, Luam la maîtrisait à la perfection. Chaque étape des quatre jours, du changement de monture aux auberges en passant par les brefs repas qu’ils partageaient en silence. À défaut de se remplir l’estomac avec de la nourriture savoureuse, Edna inscrivait chaque infime variation du paysage dans sa mémoire : si la terre labourée arborait toujours la même couleur sombre, les tenues des paysans variaient d’un hameau à l’autre. Leurs sourires – parfois édentés, souvent couleur jonquille –, offraient aussi des nuances nouvelles. Ici, le soulagement, là, l’affabilité face aux visiteurs. Ils croisèrent quelques gardes en faction, ainsi que des mercenaires à la recherche de déserteurs.

« Tu n’as pas dû en voir beaucoup à Bruyn, mais c’est un fléau qui dure depuis cinq ou six ans, commença Luam, sans se départir de sa bonhommie naturelle.

— Non, en effet », lui répondit Edna d’une voix peu enthousiaste.

Le mage n’en tint pas compte et poursuivit sur sa lancée, comme s’il avait face à lui un auditoire captivé :

« À la vérité, la chose est d’une simplicité confondante : les conscrits ont fui en nombre lorsque la situation s’est gâtée au front du nord, et les mercenaires ont été très heureux d’empocher des bourses bien remplies pour les ramener au bercail. Encore maintenant, chasser les fuyards est la voie royale pour s’enrichir ! » narra-t-il d’un ton badin alors qu’ils passaient devant une cage bien gardée aux barreaux brunis par le sang.

La magicienne courba le cou, dégoûtée par cette légèreté. Elle risqua tout de même un coup d’œil furtif vers les malheureux enfermés : deux femmes et un homme décharnés, vêtus de haillons partiellement brûlés. Leurs iris ternis ne remarquèrent même pas la petite troupe qui passait tout près d’eux, pendant que les mercenaires jouaient aux dés avec des gens du coin. La guerre était terminée, mais il restait des comptes à régler, aussi absurdes fussent-ils.

La nuit suivante, Edna adressa une prière silencieuse à Méruline pour qu’ils arrivent rapidement à Valport et qu’elle pose enfin le pied à terre. Peu habituée à chevaucher, elle découvrait des muscles dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence, et son cristal se révélait très chaud au toucher, comme s’il était enfiévré. Derrière elle, la sentinelle qui tenait les rênes semblait plus rompue à cet exercice malgré son armure, dont les tintements avalaient jusqu’aux bruits des sabots. Goliath souffrait également de cette cadence effrénée : chaque soir, son souffle se gonflait davantage au moment de descendre de selle, et sa prise sur sa canne semblait moins ferme.

« Nous passerons la nuit à Valport avant de prendre la grand-route jusqu’à Primelune », lui dit-il en retirant ses gants pour laisser ses mains respirer.

De Primelune, Edna conservait quelques souvenirs brumeux glanés lors d’un bref séjour avec Goliath et Yshan. Les bateaux de toutes tailles aux voiles colorées, l’agitation des pêcheurs à la peau tannée par le soleil et les effluves du marché aux poissons. Elle opina du chef ; le chagrin lui nouait la gorge comme autrefois, aussi préférait-elle s’oublier dans la contemplation du ciel et de son ballet de nuages.

À mesure qu’ils s’éloignaient des plateaux pour entrer dans la vallée, les hameaux cédaient la place à des villages dotés de barrières, de gardes et de murs en pierre. Et, comme une étoile du berger, la lumière des remparts enchantés de Valport ne quittait jamais son champ de vision. La grande cité fortifiée reposait au creux du val, entourée de ses faubourgs qui se déployaient dans une kyrielle de toits en ardoise, tuiles et morceaux de bois posés à la hâte. Bordée à l’est par le fleuve Salianthe et au sud par le lac Cendré, la capitale du duché accueillait à ce titre marchands, notables et érudits. Comme toutes les grandes villes du royaume, elle possédait également son Cénacle, dont les tours jumelles surplombaient le quartier commerçant. La magicienne soupira, et laissa ses pensées vagabonder durant quelques minutes ; Valport représentait la première étape du voyage, et le point de non-retour.

Une fois qu’ils furent assez près, elle observa Luam porter la main sur son cœur avant d’incliner la tête en direction de la muraille, dont les lueurs enchantées se tenaient là comme le plus beau des rapiècements. Edna se morigéna alors de n’avoir compris plus tôt : sa cape arborait les mêmes fleurs aux pétales ronds bordés d’écarlate : il était revenu chez lui.

Cité ancienne bâtie pour assurer le relai entre cette province riche et le reste du royaume, Valport possédait d’imposants remparts renforcés par la magie, dont la reconstruction datait de l’époque de son annexion. En effet, elle était devenue un charnier à ciel ouvert après un lourd siège, la souveraine d’alors refusant de capituler même lorsque Nyhm éventra ses murs. Une fois Valport intégrée au royaume, on fit ériger de nouvelles fortifications, qui devaient lui conférer l’invincibilité. Sous les rayons du soleil, les fleurs n’en finissaient plus d’éclore, comme pour rappeler cette renaissance.

Fidèle à lui-même, Luam conta l’histoire de la fleur du val avec le langage riche qui le caractérisait :

« Et voici les mythiques pâles-de-l’aurore, dont la famille ducale raconte qu’elles ont fleuri à l’aube du dernier jour de siège ! Ne sont-elles pas incroyables ? Si, bien sûr qu’elles le sont !

— Quel plus beau symbole que cette histoire pour démontrer la résilience de Valport et de ces citadins ? » ajouta Goliath avec un grand sourire.

Ainsi encouragé à poursuivre, Luam ne se fit pas davantage prier.

« Bien évidemment, il s’agit là de la version officielle : nous comptons une bonne trentaine de légendes autour de notre fleur, du présent divin à la tragédie amoureuse – j’avoue avoir un grand faible pour cette dernière –, mais passons ! Elle n’est cultivée qu’entre ces murs, et nous gardons l’exclusivité de son commerce. Tu en verras sur toutes les surfaces possibles, et tu apprendras vite que nous l’utilisons pour absolument tout, quitte à confiner au ridicule ! » glissa-t-il sans détacher les yeux de la muraille.

Les pointes de quatre tours dépassaient des remparts, comme pour éperonner le ciel : le Cénacle et la garnison des Sentinelles. L’un n’allait jamais sans l’autre : mage et duègne, du moins en théorie. Edna constata d’ailleurs combien son groupe brillait par son atypisme : avec une proportion de trois pour un. La femme qui partageait son cheval avec elle semblait en nourrir en certain ressentiment, ce qui s’entendait.

Arrivés près des portes de la cité, ils descendirent des chevaux. Sitôt que ses pieds touchèrent la terre ferme, Edna poussa un râle de soulagement et s’étira, faisant chauffer chaque muscle de son corps courbaturé. Goliath l’observa avec un sourire, avant de l’imiter. Luam quant à lui ne semblait pas le moins du monde affecté par le voyage. Paré de son sourire brillant, il leur désigna l’entrée de Valport.

« Nous allons devoir montrer patte blanche pour entrer dans la ville. Ensuite, je vous emmènerai au Cénacle, où vous pourrez vous restaurer et dormir.

— Quand repartirons-nous ? questionna Goliath.

— Eh bien, cela dépendra de la disponibilité des Sentinelles : d’autres tâches m’attendent ici, mais vous devez repartir avec la bonne escorte. Si nous avons pu faire abstraction du protocole pour notre petite escapade à Bruyn, vous ne pourrez pas poursuivre sans l’escorte idoine : la grand-route est dangereuse. »

***

Il y avait déjà une file d’attente devant les portes fleuries de Valport, ce qui n’empêchait nullement les habitants des faubourgs de vaquer à leurs occupations, voire de proposer leurs produits aux arrivants. Des soldats s’agitaient en tous sens, épée en main, et contrôlaient méticuleusement les voyageurs, marchands et cargaisons. Certains montraient des avis de recherche aux arrivants, mais Edna ne parvint pas à distinguer les visages dessinés sur le papier. Lorsque le petit groupe arriva devant eux, Luam leur montra un sauf-conduit, et ils purent passer après une fouille grossière de leurs affaires. Regarder des hommes armés de lames examiner ses maigres possessions fut particulièrement déplaisant pour Edna, même si cela dura à peine quelques minutes. Avant de rejoindre les autres, on lui montra des avis de recherche. Parmi eux, il en fut un qui retint son attention.

Une femme âgée y était représentée, avec des cheveux gris coiffés en chignon et aux yeux perçants, mais plus empreints de curiosité que de menace. Même sur un parchemin passé de main en main sans ménagement, quelque chose dans ses pupilles captiva Edna ; c’était l’un de ces regards profonds dans lesquels on avait la certitude d’exister. En bas, à côté du montant de la récompense figuraient les mots suivants : complot, assassinat et empoisonnement. Edna hasarda un coup d’œil furtif vers Goliath et le surprit à scruter lui aussi le portrait. Son murmure se chargea d’éclairs :

« Ah, Lothys… Je te parlerai d’elle lorsque nous serons dans un endroit plus calme.

— Est-ce elle qui… ?

— Oui, c’est la traîtresse. »

Edna se tut, et jeta un dernier regard au dessin avant de suivre le groupe. Que cette femme à l’apparence placide, presque indolente, puisse être responsable de tant de chaos lui semblait à la fois incongru et tout à fait possible. On ne savait jamais vraiment ce dont était capable un mage poussé à bout, ou en capacité de tomber le masque.

« Toujours aussi merveilleusement grouillant », murmura Luam alors qu’ils entraient dans le quartier marchand.

Edna opina du chef : tous ses sens étaient assaillis par la vie qui jaillissait devant elle. La sensation des routes pavées sous ses pieds, les odeurs de poisson, de tartes, la vue de toutes ces personnes en train de se mouvoir, les discussions, les éclats de rire, les cris, tout cela l’imprégnait d’excitation. Luam ne lui avait pas menti : des robes en lin jusqu’aux petits pains, tout était orné de la fleur du val. Les habitants conversaient parfois dans une langue locale à laquelle elle ne comprenait rien dont elle savourait les nouveaux sons et les mots inconnus. Si Valport était tombée face à Nyhm, son identité propre demeurait partagée par les âmes qui la composaient.

« La tour est un peu plus loin, à côté des universités. Nous allons prendre des rues moins fréquentées pour y aller. Agatha, par ici ! » cria Luam à l’adresse de la sentinelle.

Agatha, la sentinelle avare en mots, qui avait chevauché avec elle… La femme blonde ferma la marche, tandis que Luam les entraînait dans une section de Valport moins animée, mais toujours fascinante. Les yeux levés, Edna entraperçut des vies de famille, des couples, des artisans, des érudits et des marchands qui vaquaient à leur quotidien. La disharmonie des bâtiments reconstruits après la guerre ajoutait un certain charme à l’ensemble : on pouvait presque suivre la destruction causée par les engins de siège avant la renaissance de Valport. Même si la fatigue l’empêchait d’en profiter autant qu’elle l’aurait souhaité, Edna se sentait tout de même le cœur léger et l’humeur joyeuse.

Son enthousiasme ne dura hélas pas longtemps, car ils arrivèrent sur une place où régnait un silence de mort : ni étals, ni enfants, ni même de chien. La magicienne comprit rapidement pourquoi, car une potence se dressait en son centre, et deux corps y pendaient. Ce fut d’abord l’odeur de décomposition qui l’incommoda. Sous un rai de lumière, on ne pouvait voir que la chair plus dure que l’écorce, les yeux éteints, les mains roides.

« Ces cadavres ont plusieurs jours déjà, pourquoi personne ne les a enlevés ? s’enquit-elle.

— Ces deux-là étaient des déserteurs que leurs familles ont protégés lorsqu’ils ont frappé à leur porte. En conséquence, tout le monde a été châtié, pour dissuader quiconque de commettre la même erreur, expliqua Goliath.

— C’est un châtiment bien cruel.

— Et pourtant aucune punition ne semble les faire réfléchir : savoir que son corps va pourrir au soleil pendant dix jours n’est peut-être pas suffisant, répondit Luam. Mais pressons le pas : j’aimerais sentir d’autres odeurs. »

Plus personne ne pipa mot durant la traversée de Valport, et la vision des deux corps en train de pourrir hantait Edna. Les guerres successives n’avaient-elles pas déjà saigné Nyhm ? Fallait-il vraiment marquer du sceau de l’opprobre chaque « traître » et le punir pour l’exemple ? Partout, elle ne voyait que des vies gâchées.

Puis, la haute et massive silhouette des tours se tint devant eux. Même si d’autres bâtiments se serraient contre elles, leurs sommets faits de verre enchanté et d’or surplombaient la ville, tel un phare brillant.

« Nous y voilà », annonça Goliath.

Luam poussa un long soupir avant de s’adresser à eux.

« Je vous laisse vaquer à vos affaires. Agatha, peux-tu aller quérir l’aide d’une Sentinelle supplémentaire pour la suite du voyage ? »

C’était davantage un ordre qu’une requête, mais la sentinelle hocha la tête. Edna n’aurait pas su lui donner d’âge précis : avec ses quelques striures sous la paupière, elle ne semblait pas dépasser la trentaine d’années. Mais l’estafilade violacée qui s’étendait de son menton à sa pommette brisait la symétrie de son visage qu’encadraient des cheveux blond cendré. De sa voix rocailleuse, elle répondit à Luam :

« Je m’en charge. Je vous retrouverai dans le hall lorsque ce sera fait.

— Bien ! Goliath, Edna, nous nous reverrons avant votre départ. Veuillez m’excuser pour l’instant, mais on m’attend ailleurs ! »

Avec un nouveau sourire, Luam partit prestement, comme si on avait enflammé les semelles de ses bottes. Agatha escorta les deux mages à l’intérieur, avant de s’éclipser elle aussi. Les portes de pierre de la tour se refermèrent sur eux, accompagnées du champ caractéristique des sceaux magiques. Plus d’échappatoire.

Plus qu’un hall, il s’agissait d’un sas : à gauche, quelques mages en robes richement brodées allaient et venaient à leur guise, mais deux sentinelles gardaient la porte de droite de leurs hallebardes. Le tout était baigné d’une lumière dorée diffusée par les vitraux du plafond, dans laquelle des grains de poussière virevoltaient avec insouciance. Edna fut surprise par l’étrange dissonance des couleurs : au sol, des mosaïques anciennes et éprouvées par le temps montraient leurs fleurs pâles, et les murs s’ornaient de grandes fresques d’un style très différent aux effigies des quatre. À chaque pan de mur sa saison, sa divinité et sa discipline arcanique.

Elle s’arrêta quelques instants devant une peinture aux nuances bleutées dépeignant le soin d’une fracture ouverte par une magicienne. Penchée au-dessus d’un homme au visage tordu de douleur, elle tenait des instruments médicaux dans ses mains tandis qu’au-dessus d’elle Nurame couvait les deux humains de son regard. Des éclats de givre parsemaient les cheveux, les cils, les lèvres et les phalanges de la femme et lui conféraient un air irréel malgré ses traits réalistes. Quant à Nurame, il se trouvait représenté de la manière conventionnelle : peau translucide parcourue de veines bleutées, yeux d’un gris perçant et longue barbe tressée. Un élément détonnait, toutefois : on l’avait ceint d’une couronne de racines.

« Les fresques de cette tour sont parmi les plus remarquables du royaume. Je te dirais bien que celles d’Ordalie lui sont encore supérieures, mais je mentirais », commenta Goliath à voix basse.

Elle observa discrètement son visage, tandis qu’il admirait les peintures. La calvitie lui allait bien, et son visage à la peau noire conservait toujours le même air de sérénité, malgré le passage des années. Quant à ses yeux bruns, ce qu’elle avait toujours préféré chez lui, ils irradiaient de douceur.

Il se dégageait une certaine chaleur de la fresque malgré son atmosphère hivernale, et Edna supputait que la main d’un mage n’y était pas pour rien. L’œuvre semblait « fraîche », comme si l’ultime coup de pinceau venait de lui être apposé.

« Il me tarde de les voir. Quand partirons-nous ?

— Je pense que ce sera demain : j’ai grand besoin de dormir dans un vrai lit avant de reprendre la route, et je pense que toi aussi. Mais passons : que dirais-tu d’aller voir les chambres qui ont été préparées pour nous ? L’ordre met aussi à disposition une salle dans laquelle les voyageurs peuvent prendre un repas, j’imagine que tu as faim ?

— Oui. J’avais une question…

— J’ai la réponse… », glissa-t-il avec malice.

Edna pointa du doigt la porte gardée

« Qu’y a-t-il de l’autre côté ?

— Un endroit pour celles et ceux qui n’ont pas d’instructeur dédié. On appelle ces lieux des académies, et on y trouve beaucoup d’enfants mages de la ville ou des faubourgs.

— Vous y avez vécu.

— Je vois que tu t’en souviens.

— Oui », souffla Edna, qui fixait toujours les grands panneaux de bois.

Sans attendre d’autre commentaire de son mentor, elle reprit :

« À quoi ressemble la vie ici ?

— Eh bien, ce n’est pas si différent de celle que nous avions quand tu étais enfant, à ceci près que le maître s’investit un peu moins dans la vie de ses apprentis. Ces murs abritent pléthore d’ouvrages sur la magie et de résidents aptes à former les élèves. Pour autant, je n’en garde pas un souvenir impérissable : nous n’étions pas autorisés à quitter les lieux, et je me souviens d’avoir passé de très longues heures à regarder la ville depuis une fenêtre, en me demandant à quoi ressemblait l’extérieur. Mes camarades aimaient peindre les murs, sculpter ou chanter pour oublier notre prison enchantée, mais ça ne m’a jamais vraiment attiré. Le ciel, en revanche… Je ne pouvais même pas entrer à l’université, à mon grand regret ; il paraît qu’on y a des conversations fascinantes.

— Je comprends mieux pourquoi vous préfériez nous emmener partout dans le royaume.

— Cette vie-là me manque parfois, même si Yshan et toi vous m’avez souvent donné envie de m’arracher les cheveux.

— C’est vrai que nous n’étions pas toujours tendres. »

À ces mots, Goliath pouffa, ce qui fit hausser les sourcils aux deux gardes qui observaient leurs discussions d’un œil intrigué. Il se reprit, avant de répliquer avec un grand sourire aux lèvres :

« Pas toujours tendres, vraiment ? C’est un doux euphémisme que tu tiens là. Moi, je me rappelle très bien de la fois où tu as mis des algues dans tous mes livres pour me punir de ne pas t’avoir acheté une brochette de poisson grillé. »

Edna lâcha un hoquet et se sentit rougir jusqu’à la lisière des cheveux, sans pour autant cesser de soutenir le regard de son mentor, jusqu’à ce qu’elle sente ses lèvres s’arquer dans un sourire gêné. Il changea le sujet de leur conversation :

« Mais toi, Edna ? Qu’as-tu pensé de ta vie à Bruyn ?

— C’est… C’est encore trop récent, je préfère ne pas en parler pour le moment.

— Je comprends, pardonne-moi pour cette question indélicate. »

Un silence s’installa entre eux, tandis qu’ils parcouraient les grands et hauts couloirs de la tour. Après avoir réglé quelques formalités administratives auprès d’une femme à l’écriture élégante, ils s’attaquèrent aux escaliers dans lesquels ils croisèrent mages et serviteurs, mais personne ne leur prêta attention. Une fois de nombreux escaliers gravis, Goliath lui remit une clef de bronze, et désigna une porte.

« Puisqu’il y a peu de visiteurs en cette période, nous avons le droit à des chambres assez luxueuses. Tu auras tout le confort qu’il te faut. Je reviendrai te chercher dans une heure, il est temps que nous mangions autre chose que ce bœuf séché infâme et trop salé. »

Elle opina du chef, souleva l’objet et l’observa au passage – encore des pâles-de-l’aurore, décidemment –, et entra dans la chambre.

Le faste des lieux lui coupa le souffle : même les livres rangés dans la petite bibliothèque murale avaient de l’or sur leur couverture. À dire vrai, l’ensemble était très m’as-tu-vu, depuis le lit à baldaquin jusqu’au miroir de la salle de bain attenante, et il flottait dans l’air une lourde odeur de myrrhe. Une seule fenêtre ovale permettait à la lumière du jour d’entrer dans la pièce. Edna tendit la main vers le verre, avant de se raviser : aucune poignée, aucun mécanisme d’ouverture, évidemment. Une splendide geôle qui donnait sur un jardin botanique où s’épanouissaient les fleurs de la vallée. Elle commençait à ne plus en supporter la vue, et se détourna de la fenêtre en serrant le poing, tandis que sa vision se brouillait.

Sentant les larmes couler sur ses joues, elle alla ouvrir la grande armoire de chêne placée en face du lit. Elle était pleine d’habits pour absolument toutes les tailles et morphologies, à tel point qu’il ne restait plus le moindre espace disponible. Elle fouilla quelques instants avant de mettre la main sur une tunique bleue brodée, des braies brunes, des sandales et une cape de laine légère. Un ensemble sobre, qui changerait peut-être son allure. Elle ouvrit son sac et déposa des vêtements emportés spécialement de Bruyn pour respecter la tradition des frusques : pour chaque vêtement pris, il fallait en offrir un propre, qu’il soit neuf ou constellé de petites pièces ajoutées au fil du temps. Tout comme on rompait le pain pour signifier le début d’un repas, les mages remplaçaient ce qu’ils prenaient à la hauteur de leurs moyens.

Elle se rendit dans la salle de bain et remplit la baignoire. Sur le rebord se trouvaient des huiles parfumées ainsi qu’une petite gemme de magie pour réchauffer l’eau. Elle en avait déjà vu, sans jamais pouvoir s’accommoder tout à fait à la réalité de leur fabrication : pour obtenir ces esquilles magiques, un mage transférait un peu de son pouvoir dans un réceptacle, ou bien on raffinait ce qu’il restait de son cristal après sa mort. L’une comme l’autre de ces perspectives la révulsait.

Edna se saisit de l’objet et le rangea hors de sa vue, avec des frissons de dégoût ; elle chaufferait l’eau elle-même, comme Goliath le lui avait appris. Avec lenteur, elle s’accroupit pour plonger son bras droit jusqu’au coude : le côté du cristal était le plus indiqué pour ce genre d’opération. Toute entière concentrée sur sa respiration, elle laissa la magie passer de son cristal à sa chair, puis imprégner l’eau, jusqu’à atteindre une tiédeur qui lui convint. Cela prenait une quinzaine de minutes, mais ne touchait pas à ses réserves personnelles ni ne l’obligeait à utiliser une de ces gemmes raffinées qu’elle abhorrait. Leur simple vue lui donnait mal au crâne.

Le visage mouillé de larmes et le corps tremblant, elle s’immergea dans l’eau chaude jusqu’au front, dont la douce étreinte l’apaisa brièvement, avant que la tristesse ne revienne s’emparer d’elle. Elle avait faim, le corps endolori, elle était fatiguée et par-dessus tout, elle avait l’impression que quelqu’un plongeait en permanence des aiguilles dans son ventre.

Elle eut beau essayer de penser à autre chose, de vider son esprit et de faire disparaître ces pensées, rien n’obtint de résultats. Une fois la peau de ses doigts complètement fripée, elle se nettoya puis sortit de la baignoire et s’habilla. Goliath n’allait sans doute plus tarder.

Et en effet, il toqua dix minutes plus tard et, s’il remarqua ses yeux toujours bouffis, il ne dit rien. À la place, il la guida jusqu’à un petit réfectoire, avec vue sur les jardins qu’elle avait aperçus depuis sa chambre. On leur servit du gibier, une bouillie de légumes informe ainsi qu’une tarte aux pommes. Lorsque cette dernière arriva sur la table, la vision d’Edna se brouilla instantanément. Goliath demanda à ce qu’on leur apporte autre chose, mais les sanglots continuèrent bien après que la tarte fut hors de leur vue. Entre deux reniflements, la magicienne tenta de tarir le flot de larmes qui semblait bien décidé à tremper sa tunique.

« Ce… ce n’est que… passager. Je suis… désolée, hoqueta-t-elle.

— Il n’y a aucune honte à avoir, Edna. Moi-même j’étais dévasté lorsque j’ai dû me séparer de vous deux.

— Dites-moi que ça passe… J’ai l’impression de pourrir par la tête depuis que je suis montée sur ce cheval. »

Il couvrit ses mains avec les siennes, comme il le faisait autrefois. Comme elle l’avait fait à Bruyn.

« Oui, les choses finissent par être moins douloureuses. Mais ne retiens pas tes larmes, c’est un terrible deuil à faire, et il faut t’y confronter.

— Je le sais bien, mais… qu’est-ce que je ne donnerais pas pour m’enfuir et retourner à Bruyn, parvint-elle à articuler entre deux sanglots.

— Je serais choqué si ce n’était pas le cas. »

Edna secoua la tête, avant de se recroqueviller sur sa chaise : encore une fois, tout contrôle lui échappait. Pire, elle se trouvait dans un lieu qui l’exposait au regard des autres. Prise de panique, elle commença à sentir son souffle devenir saccadé tandis que ses épaules cherchaient son cou et que la sueur perlait à son front… Puis, la main de Goliath s’approcha d’elle. Des yeux, il lui demandait s’il pouvait la toucher, ce à quoi elle hocha la tête. Le contact familier la ramena à la réalité, tandis qu’il l’attirait doucement vers lui et qu’il posait son autre main sur sa tête, comme il le faisait lorsqu’elle était petite. Edna ferma les yeux, et laissa couler son chagrin sans chercher à le contenir.

« Ma chère enfant, comme je suis heureux de te retrouver. »

***

Assommée par le voyage, Edna n’attendit pas que les ténèbres eussent avalé la tour pour se blottir sous les couvertures de laine. Derrière les voiles piquetés de fleurs du lit à baldaquin, elle devinait encore les taches d’humidités qui grignotaient la pierre du plafond, par-delà les luxueuses tapisseries qui ornaient les murs. À défaut de pouvoir contempler la voûte céleste, elle pouvait admirer un genre différent de constellations ; de Bruyn à Valport, les geôles ne changaient pas. La magicienne frissonna, réveillant les courbatures de son corps endolori. D’une main timide, elle attrapa les Épreuves de Sainte Shirona et entreprit de s’y replonger encore une fois.

Si le statut d’élue des quatre de Shirona ne souffrait aucune contestation, le personnage éponyme demeurait une figure historique controversée : à mesure que s’égrenaient les saisons, ses propos devenaient de plus en plus apocalyptiques. D’abord vue comme une héroïne, les gens avaient commencé à se détourner d’elle à l’évocation récurrente de la fin prochaine du monde. À mesure qu’elle vieillissait, Shirona tenait des propos de plus en plus sibyllins : elle parlait d’un renouveau de la terre précédé d’une ère de flétrissement. Peu de temps après avoir écrit le livre dont Edna possédait une copie, l’élue disparut, et passa à la postérité comme une femme au minimum ambivalente.

Avant elle, la révélation d’une élue des dieux était un événement joyeux au même titre qu’une excellente récolte, et cette perception était ensuite devenue plus trouble. Comme cette tache noire sur le plafond, Shirona était à la fois inoffensive et toujours présente. Malgré le scandale et l’héritage sombre de l’élue, ses mots semés sur le parchemin procuraient à Edna une sensation de réconfort bienvenue. Le monde existait avant elle, avant Shirona, et perdurerait bien après que le temps rende leurs os friables.

Né des étincelles d’un été éphémère, le monde se consumera encore lorsque la magie du monde sera toute entière tarie. D’une terre flétrie jaillira le feu de la fin, et des braises liquides émergera une nouvelle terre fertile.

Aucune prière, aucun chant ne pourra jamais fracturer le cycle : de la graine au fruit, du fruit à la graine, et des cendres aux cendres.

Commentaires

Cette sorte de prophétie ne laisse rien présager de bon...
J'aime beaucoup la relation d'Edna et Goliath, c'est attendrissant, il est vraiment prévenant avec elle. J'ai aussi bien aimé la petite tradition avec les vêtements, je trouve ça cool comme détail !
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samedi 26 juin à 10h26
Cette fin !! Le vers final est vraiment superbe <3
Encore un très beau chapitre. La complicité d'Edna et Goliath fait chaud au coeur dans cet environnement clinquant, mais bien froid... j'aime beaucoup aussi tes descriptions de la cité comme celles de la fresque : comme toujours, tu as le sens du pictural et ça fait son petit effet, je me suis sentie transportée dans tes décors (comme à Bruyn dans les chapitres précédents).
Vite, la suite ;)
PS : cette petite coquille a dû t'échapper : il y a un "brai lit" à la place de "vrai lit" au moment où Goliath confie à Edna les clés de sa chambre
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lundi 12 juillet à 22h31