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Antoine Bombrun

dimanche 3 mai 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre quatrième

La demeure Vignonel se recroquevillait sur elle-même, trapue, toute en arches basses et en pierres sèches. Loin des hautes tours et des chemins de ronde, elle s’adaptait au paysage plus que toutes les autres forteresses des seigneurs cannirnos. On trouvait bien une espèce de donjon au centre, large et massif, ainsi que quelques meurtrières, mais Vignevaux n’était résolument pas taillée pour la guerre. Elle dominait d’immenses caves enterrées, pleines de fûts, et se lovait contre des ares de vignes et de fruitiers. Une longue allée bordée de fleurs menait à la grande porte, qu’empruntèrent Sylvert Groëe et son attelage. Le maître des lieux se présenta sur le seuil. Sylvert s’extirpa de son carrosse et fit la révérence. Simple et sans fioritures, elle aurait fait rugir dans la capitale. Ici, dans le Sud, elle convenait parfaitement.

« Laval, mon cher, comment vous portez-vous ? (Sylvert tourna la tête vers son serviteur et aboya.) Astien, vous vous occuperez de ma carriole. Et veillez à ce que les chevaux soient pansés et nourris comme il le faut. (Il fit volte-face et son visage retrouva toute son amabilité.) Ce n’est pas, messire Vignonel, que je n’ai confiance en vos bons soins, mais je préfère m’assurer qu’on traite mes hongres comme on le fait chez moi ; ces nobles bêtes sont fragiles. Et puis, cela occupe Astien. (Regard acerbe vers le domestique.) Plus je l’occupe, plus je m’assure qu’il ne trouvera pas le temps pour n’en faire qu’à sa tête ! Alors, mon ami, comment vous portez-vous ?

— Ma foi, fort bien. Mes terres prospèrent, les serfs cultivent dans le calme, mes enfants se portent à merveille, que n’ai-je que je pourrais désirer ? Mais vous, Sylvert, que faites-vous sur les routes en ces jours ? Nous ne vous attendions point ; vous ne vous déplacez habituellement jusqu’à Vignevaux que pour la fête du printemps…

— Il est vrai que je chevauche moins que dans mes jeunes années.

— Vous me semblez pâle… Venez, nous allons prendre le thé. Vous me direz la raison de votre venue. Car, à vous connaître, je sais que vous ne nous visitez pas pour rien… (Puis, élevant la voix.) Adelmie, mon épouse, dites aux servantes d’apporter du thé, voulez-vous ! »

Les deux hommes entrèrent dans le salon pendant que des domestiques s’activaient à installer les fauteuils et une petite table. Sylvert Groëe s’assit et resta pensif un instant : il attendait le thé. Voyant que ce dernier tardait, Laval Vignonel claqua dans ses mains et tous les serviteurs accélérèrent le pas. Le maître des lieux se prit à sourire en remarquant que tout se déroulait mieux lorsqu’il s’y employait personnellement. Le thé fut servi, fumant, et le seigneur de Vignevaux put enfin s’asseoir avec un soupir d’aise. Il dissipa l’essaim des domestiques d’un geste du bras.

« Alors, mon ami, que se passe-t-il dans la famille Groëe pour que vous nous arriviez si contrit ? (Il but une gorgée.)

— On ne peut donc rien vous cacher, mon vieux compagnon ; vous lisez en moi comme dans un livre ouvert…

— Vous me flattez ! Si pour moi vous êtes un livre, soyez honnête et précisez un ouvrage de poésie. Car vous me restez toujours et tout à la fois un grand mystère et un grand plaisir… Mais passons, cessons ces politesses inutiles et venons-en au fait.

— Très bien. (Sylvert se gratta la gorge avant de commencer. Il était gêné. Laval profita du répit pour boire une seconde gorgée.) C’est à cause de mon fils. Pas Théophore, vous savez que c’est un gentil garçon, mais le plus grand, Euphème. Celui engagé dans les Marches.

— Laurendeau m’a dit l’avoir rencontré, oui, et qu’il était… étrange.

— C’est un euphémisme, et le mot lui va bien ! Il est la honte de ma lignée, ma honte personnelle. Vous connaissez l’importance de la famille et le devoir que l’on doit se faire de rester tous unis. Lui devrait le savoir, et pourtant… (Il reprit après un soupir.) Je vous ai déjà entretenu de ses problèmes, qui nous ont poussés, mon épouse et moi, à l’envoyer dans les Marches lorsqu’il était plus jeune. Eh bien, mes espoirs quant à une amélioration de son état n’étaient pas fondés. Je dirais même que cela a empiré… En plus d’être fou, le coquebert est devenu impertinent !

« J’ai reçu un courrier du Seigneur de guerre il n’y a pas une quinzaine ; il m’informait que ma progéniture ne convenait plus au métier des armes. Sans que j’aie mon mot à dire, on m’a demandé d’envoyer quelqu’un pour le récupérer. Théophore s’y est rendu et j’ai accueilli le benêt. Tout d’abord, il m’envoie cinquante cavaliers malpropres sans daigner faire honneur de sa présence. Les matamores piétinent mon parterre et me salissent la cour ! Ils se comportent chez moi comme ils le feraient chez eux ! Je ne sais quelle engeance est la pire : les barbares ou ceux qui nous en protègent ? Ensuite, Euphème se présente à ma table, propre sur lui autant que le serait un sanglier ! Il pue comme il n’est pas permis de puer et m’insulte sous mon toit ! Mon ami, je crois que cet enfant n’a plus sa place dans ma famille, ou alors il faudra qu’il change…

— Allons, je suis certain que vous nous faites une montagne d’un vulgaire crottin !

— Non, mon cher, si seulement… Après notre dispute, il a décidé de dresser le camp hors de chez moi. Comme je ne le voyais pas revenir après quelques jours, j’ai dépêché des serviteurs à sa recherche. Mes hommes ont fait le tour des terres ; je me demandais où il avait pu se fourrer et dans quel traquenard il allait moi-même m’attirer. Impossible de lui mettre la main au col ! Le vaurien se terrait ! Et puis, je me suis souvenu de ce moulin en ruine sur vos terres, où il appréciait se réfugier dans sa jeunesse. J’y ai envoyé mes domestiques pas plus tard qu’hier. Ils me sont revenus avec une nouvelle qui confirme mes craintes… Il s’est établi chez vous.

— En effet, c’est fâcheux.

— Vous ne connaissez pas le pire. Cela vous fera comprendre, hélas, le pourquoi de ma gêne. Je n’ose vous le dire et pourtant il le faut. Il ne fait pas que s’y reposer quelques jours ; il y bâtit sa demeure. Ses hommes déboisent la forêt alentour et il pose les fondations d’une forteresse, ou je ne sais quoi que sa folie l’aura poussé à faire. »

Laval Vignonel jaillit de son fauteuil. Le thé imita le geste : gicla et se répandit sur le tapis.

« Quoi ?! Mais c’est inacceptable ! Je vous en prie, Sylvert, dites-moi que vous avez une solution pour empêcher cela. Parce que je n’accepterai pas un nuisible et ses hommes sur mes terres ! Allons, Groëe, osez !

— Ne montez pas sur vos grands chevaux, Laval, je possède une solution pour remédier à cela. Vous êtes conscient comme moi qu’il ne pourra vivre là-bas. Il n’a ni femmes, ni champs, ni toutes les autres choses nécessaires à la vie. Seulement une bande de cinquante soudards analphabètes ! Il doit donc compter sur ma pitié pour vivre. Or, voici la raison de ma visite. Sur ce point j’ai besoin de votre aide, car il est hors de question que je soutienne la vie d’un parasite ! Nous allons lui écrire une lettre. Nous lui décrirons les faits qu’il ne semble voir ni comprendre. Nous lui dirons qu’il doit retrouver la raison et qu’alors je m’occuperai de lui trouver une place à sa hauteur ici.

« S’il refuse, il pourra retrouver ses Marches ou crever dans un fossé ! S’il s’entête, il ne devra plus compter sur le soutien de son père. Je lui ôterai le droit d’utiliser mon nom et ne lui laisserai que celui, ridicule, de Daogan. Daogan ! Ah ! Nous signerons cette lettre de nos deux pattes et nous montrerons ainsi le courroux de nos deux familles unies qui pèse sur lui. Alors ? Qu’en pensez-vous ? Mon héraut attend la lettre dehors pour la porter dès que nous l’aurons achevée. Plus tôt cette difficulté sera résolue et plus vite nous retrouverons la paix, tous autant que nous sommes.

— Sans vouloir vous offenser, Sylvert, j’espère pour vous que cela sera efficace. Sinon, votre fils le regrettera…

— Mon ami, s’il s’obstine, alors, je serai aussi heureux que vous de mettre des coups de pied dans le derrière de ce barbare !

— Cela me convient. Venez dans mon bureau ; nous y serons plus à l’aise pour écrire. Et, bien sûr, je m’attends à ce que votre messager fasse preuve de diligence une fois le pli rédigé. »

Ils se levèrent et se dirigèrent vers le bureau de Laval Vignonel. À cet instant, Adelmie, l’épouse du maître des lieux, sortit d’un couloir. Elle allait saluer Sylvert, mais Laval la retint d’une main dressée. Il joint la parole au geste et déclara :

« Pas maintenant Adelmie, nous sommes occupés. Notre affaire ne doit pas perdre un instant ! »

* * *

Sylvert et Laval éclatèrent de rire : le conflit qui les avait opposés un instant s’était apaisé pendant la rédaction de la lettre. À présent qu’ils la relisaient, ce n’était entre eux que franche camaraderie. Ils étaient si fiers de leur production qu’il leur paraissait impensable que ce plan put échouer.

… de ce moulin. C’est pourquoi, cher Euphème, vous n’avez que deux choix possibles : soit vous retournez vous faire tuer dans les Marches, soit vous implorez le Seigneur Souverain de vous trouver une autre terre, où vous pourrez élever vos volailles et vos soldats dans la paix. En réalité, vous n’avez qu’un seul choix : retrouvez la raison et ainsi l’aval de votre père, à moins que vous ne préfériez entretenir avec nous un conflit ouvert. Cette missive reste courte, mais ne croyez pas que nous manquions de mots.

Si les terres autour du vieux moulin ne se trouvent pas sous peu vides de vous, de vos hommes et des baraquements insalubres que vous y bâtissez, plus jamais vous ne porterez le nom de Groëe. Ne demeurera alors pour vous que cet appellatif guerrier qui vous a valu l’honneur d’une affectation dans le sud.

Messire Groëe père, de Hautesherbes & Messire Vignonel père, de Vignevaux

Sylvert frappa l’épaule de Laval du plat de la main ; dans son hilarité, il en oubliait les convenances. C’est triste de rire du malheur d’un fils, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

« J’apprécie tout particulièrement la fin. Vous avez une manière de tourner mon fils en ridicule, je vous admire ! Si je vous égalais en la matière, peut-être ne serait-il pas aussi insolent ! »

Laval prit le compliment comme un acteur reçoit des applaudissements. En se redressant, il dévoila un visage rouge sanguinëus. Son rire était vif, sifflant, allant et venant entre ses dents comme le souffle court d’un limier.

« Ne retombons pas dans les flatteries, mon cher, je vous connais très acerbe avec cet enfant si cher à votre cœur…

— Cessez, vous allez m’estourbir avec vos plaisanteries ; je n’en puis plus de rire ! »

Laval se reprit soudain. Il se leva et haussa le ton :

« Adelmie ! Ce thé, il vient, ou faudra-t-il que nous venions le chercher ? »

L’épouse Vignonel entra dans le petit bureau, la bouche pincée :

« Cela fait plus d’une heure que le thé est prêt et qu’il a refroidi, mon époux. Je l’ai quant à moi déjà bu, seule. Je vais aller demander à ce que l’on fasse réchauffer de l’eau. »

Elle sortit après sa tirade, fière comme un paon. Sylvert, qui s’était effondré dans un fauteuil, tentait de calmer les tressautements et les prises de souffle bruyantes qui le secouaient nerveusement. Au fond, il se trouvait mal de la folie de son fils, mais il ne se permettait pas de tristesse pour une telle trahison. Laval réorienta la discussion avec l’adresse d’un commerçant émérite :

« Bon, il ne nous reste maintenant plus qu’à envoyer ce courrier et notre problème sera réglé. Vous avez dit que votre héraut était venu avec vous, je crois… »

Sylvert reprit contenance en soufflant doucement quelques instants, puis acquiesça.

« En effet. Je vais le chercher, il doit être dehors. (Il se leva et quitta la pièce, croisant les serviteurs qui amenaient le thé. Parvenu sur le seuil, il héla son héraut.) Innocent ! Innocent, où êtes-vous ? Ah ! Vous voilà, j’ai un courrier pour vous. À donner en main propre à mon fils Euphème. Apportez-le au vieux moulin, sur les terres du seigneur de Vignevaux. Et revenez à moi lorsque ce sera fait ! »

***

Théophore pressait sa monture sur la longue route caillouteuse. Décidément, je passe mon temps à cheval ces jours-ci. Il chevauchait seul cette fois : nul serviteur pour les bagages, nul frère et sa troupe de guerriers pour les ennuis. Il n’en avait, en outre, pas besoin. Les chemins de la Cannirnosk étant incomparablement plus calmes que ceux des Marches, une bourse bien garnie suffisait à pourvoir à ses appétits. Le danger le plus important était la douleur qui irradiait dans ses fesses et le bas de son dos – soit, pour laisser les bons mots de côté, un foutu mal de cul ! Passer plusieurs jours sur un cheval demande de l’endurance. Or, celle-ci ne s’acquiert pas en fréquentant du beau monde dans des salons.

Néanmoins, il prenait cet endolorissement avec le sourire : contrairement à sa chevauchée nordique de la semaine précédente, cette fois il quittait Hautesherbes de son propre chef. Il se rendait à Landargues, la capitale. Il espérait que le Seigneur Souverain Alphidore de Pal le recevrait pour débattre de l’avenir de son frère. Théophore voulait lui demander l’autorisation, pour Daogan, de s’établir officiellement au vieux moulin de Vignevaux. La nouvelle de son installation avait promptement circulé dans la région et l’on ricanait déjà de la folie du guerrier. Son cas avait fait jaser dans son enfance, les plaisanteries avaient trouvé un renouveau avec son retour au pays. En visitant un de ses cousins, Théophore avait constaté avec horreur qu’on ne gouaillait plus uniquement sur Euphème, mais aussi sur la faiblesse de son père et la malchance du seigneur Laval Vignonel. La honte d’un seul homme accablait désormais deux lignées. Théophore, malgré son jeune âge, comprenait l’importance de la famille et des relations politiques. Il décida donc de rétablir l’honneur de Sylvert Groëe et de son voisin.

Lorsqu’il passa les portes de Landargues cinq jours plus tard, la ville était en effervescence et l’agitation battait son plein. Théophore tâcha de ne pas se laisser déranger. Il força la route, monté sur son lourd cheval, et le peuple se fendit devant lui. Il traversa à bon train les rues de la riche cité. De hauts murs la ceignaient, à l’origine élevés pour se protéger des barbares et servant désormais à limiter l’expansion architecturale.

La famille de Pal avait construit Landargues dans les méandres de l’Audussont. Ce cours d’eau, par sa largeur et la lenteur de son débit, permettait un commerce fluvial aisé. De plus, les bras du fleuve qui entouraient la capitale servaient de rempart naturel. On ne pouvait traverser l’Audussont que sur un des trois grands ponts, facilement défendables, ou par bateau. C’était avec ce second procédé, d’ailleurs, que les deux cités marchandes de Brumembruns et Aubevuire procédaient pour frayer avec les négociants des terres. Cette position géographique idéale avait fait de Landargues un carrefour majeur de la Cannirnosk. Un proverbe disait à ce sujet qu’il n’existait rien que l’on ne puisse trouver dans les rues animées de Landargues.

La famille de Pal gouvernait la ville depuis sa fondation, et sa fortune l’avait parée de tout le goût possible. La surface en avait été quadrillée régulièrement, avec une précision toute militaire. Les quartiers brillaient par leur unité et les larges avenues étaient pavées de blanc. Le peuple aussi s’y était enrichi, en particulier depuis l’élévation d’Alphidore de Pal au rang de Seigneur Souverain. Le jeune homme avait délégué pour partie la gestion du commerce aux petites gens, ce qui avait favorisé la naissance d’une classe bourgeoise. Les marchands et les artisans les plus aisés, ainsi que le chef de la garde de la cité, formaient le conseil de ville. Ce dernier proposait des lois et le Souverain le consultait régulièrement dans toutes les affaires qui concernaient le peuple.

Après la traversée de la grande place du marché, Théophore arriva devant le portail de bronze ouvragé du palais. Il se composa un visage fier et bomba le torse pour mettre en valeur la richesse de ses habits. Les gardes le laissèrent passer sans même l’interpeller. Théophore, que les interrogatoires menés par ce genre d’hommes rendaient nerveux, s’en trouva rassuré.

Il abandonna son cheval à un serviteur et monta les marches quatre à quatre. Parvenu à l’intendance, il demanda une entrevue avec le Seigneur Souverain pour le fils Théophore Groëe. De se tenir dans la capitale de la Cannirnosk, Théophore se sentait d’une confiance excessive qui ne lui ressemblait pas. Le cerbère en poste répondit qu’il allait s’enquérir de la disponibilité du Seigneur et envoya un page dans la salle de la couronne. L’enfant revint quelques instants plus tard, demandant à Théophore de bien vouloir le suivre :

« Le Seigneur Souverain Alphidore de Pal va vous recevoir dans quelques minutes. »

Le jeune page installa Théophore sur un siège moelleux. Le souci profita de ce moment pour fondre sur l’aristocrate, ne lui laissant que le loisir de croiser et décroiser les doigts, fébrile. Il n’avait pas revu Alphidore depuis des années, bien avant que celui-ci ne devienne Seigneur Souverain. Ils avaient fréquenté la même école durant la fin de leur scolarité. Le père de Théophore, conscient des capacités de son fils, l’avait envoyé étudier à la capitale afin de lui donner la meilleure éducation possible.

Il était resté seul les premiers jours, car, à la ville – et surtout chez les nouvelles générations – il n’est pas bien vu de venir de la campagne et de parler avec un accent de "cochon du Sud". Dénomination naïve, se répétait Théophore en patientant, si l’on sait que les élevages porcins se font principalement dans l’ouest sur le domaine de la lignée Cachampgueux. Après quelques semaines, il avait abordé Alphidore de Pal. Le jeune homme, maigre et solitaire, passait son temps le nez dans ses romans. Ils étaient bientôt devenus très amis. Alphidore ne venait pas de la campagne, car la famille de Pal était depuis toujours logée à Landargues, mais il n’était pas très apprécié par les gens de son âge à cause de son caractère doux et docile.

Les deux compagnons s’étaient côtoyés durant les deux dernières années d’école. Après la remise de leurs diplômes, Théophore était reparti chez son père et les deux camarades s’étaient peu à peu perdus de vue. Théophore avait été très étonné d’apprendre, un an après son retour à Hautesherbes, qu’Alphidore avait été nommé Seigneur Souverain de la Cannirnosk. Il était vrai que le jeune homme était un de Pal, mais jamais Théophore n’avait songé que celui-ci monterait sur le trône. Et puis, cela semblait étrange de placer à la direction du pays une personnalité aussi timide que son ami, surtout après le féroce Breridus de Pal. Il imaginait mal que l’on dispose le grand corps maigre d’Alphidore sous la couronne, avec sa tête juchée tout en haut de cet ensemble dégingandé, ses longues mains maladroites et son regard naïf.

Une fois Alphidore Souverain, Théophore n’était plus retourné dans la capitale. Il craignait trop de rencontrer son ancien compagnon et ne savait comment se comporter vis-à-vis de lui. Il lui avait adressé une lettre pour le féliciter, à laquelle il n’avait reçu qu’un petit mot, rédigé par un copiste et le remerciant de son envoi. Il avait été un peu attristé par l’impersonnalité d’un tel pli. Son père avait tâché de le consoler en lui expliquant que sa missive avait dû passer dans la montagne des courriers formels dépêchés pour louanger le nouveau Seigneur Souverain.

Théophore en était là de ses réflexions lorsque le page revint.

« Si vous voulez bien m’accompagner, le Seigneur Souverain Alphidore de Pal va vous recevoir. »

Théophore se leva, traversa le couloir et entra. Le plus noblement possible. La salle de commandement s’étendait devant lui, immense. Pour briser l’unité du sol et des murs blanc, quelques tentures colorées narraient l’histoire de la Cannirnosk. Une ligne sombre ainsi qu’une marche segmentaient la pièce dans sa largeur. La partie la plus proche de la porte était réservée aux visiteurs, la seconde au Seigneur Souverain. Cette séparation physique visait à placer le maître du pays au-dessus du commun des mortels. Au centre, en face de l’entrée, triomphait l’unique siège : un massif trône de bois sculpté.

Le Seigneur Souverain y présidait, entouré de ses trois conseillers. Ces hommes juraient avec la salle unie, chacun drapé dans une robe de teinte vive ; un était rouge, l’autre gris, le dernier vert. Ces couleurs leurs tenaient par ailleurs office de nom, ils étaient les trois Sacerdoces : Rouge, Gris et Vert, les maîtres des trois ordres religieux de Cannirnosk. Sur le trône, plus fade par la teinte mais qui dépassait les Sacerdoces debout d’une bonne tête, se dressait le Seigneur Souverain, Alphidore de Pal.

Lorsqu’il posa les yeux, pour la première fois, sur la salle de la couronne, le contenu des ouvrages historiques revint à Théophore. Il se remémora les événements qui avaient conduit à ériger la famille de Pal comme Souveraine et qui avaient fait de Landargues la capitale de la Cannirnosk. Sans qu’il puisse les empêcher, les souvenirs livresques affluèrent dans son esprit pendant qu’il marchait vers le trône.

Après la Grande Invasion, chaque lignée fondit son fief. Une fois les forteresses bâties, les seigneurs envoyèrent des armées fixer les limites de leurs terres. Chacun dressa des cartes, rédigea des traités sur les merveilles de son domaine. Tout se déroula bien pendant quelques mois, jusqu’à ce que l’on se rende compte que chaque famille avait choisi ses propriétés sans se concerter avec les autres. Chacune avait si bien découpé les territoires à son avantage, que nombre de pâturages appartenaient à plusieurs lignées. Bien entendu, les batailles firent rage pour déterminer qui allait les posséder. Les Helvival, voyant les six autres maisons se déchirer, décidèrent d’envoyer leurs cavaliers vers le sud afin de pacifier la région. Ils galopèrent jusqu’aux Lannanches, large plaine au centre de la Cannirnosk, alors principale zone de conflit. Un grand conseil y fut présidé par le père guerrier de la famille Helvival – Laredrimar Helvival. Celui-ci domina l’assemblée d’une main de fer. Il exigea la fin des hostilités en échange d’un partage équitable des territoires entre les aristocrates.

Les nobles, un à un, s’agenouillèrent pour prêter serment devant cet homme qui, partisan de la guerre, prônait la paix pour le bien de son peuple. C’est ainsi que naquit le pays de Cannirnosk. La quiétude s’installa : les batailles devinrent commerciales, laissant l’éclaboussure du sang au passé et mettant le profit marchand au goût du jour. Les indigènes qui avaient survécu à l’Invasion et qui n’avaient pas fui dans le Nord se firent roturiers, serfs au service des seigneurs conquérants. Ces derniers permirent à ce peuple dresseur de dolmens et tailleur de menhirs de rester dans ses villages, mais subordonnèrent ses chefs aux nobles et les imposèrent lourdement. Leurs coutumes s’atténuèrent peu à peu, se fondant dans celles des Cannirnos.

Plus le temps allait et plus le père guerrier de la famille Helvival prenait de l’importance dans toutes les affaires qui concernaient la Cannirnosk. Las de cette paix qu’il avait été forcé de mettre en place, Laredrimar Helvival étendit sa puissance dans tous les domaines de la vie : à la politique s’ajouta le commerce, au militaire ce qui relevait du privé. Les autres nobles rechignèrent à obéir et la lignée de Pal se plaignit même ouvertement. Cependant, personne n’osait affronter directement celui dont le pouvoir ne faisait aucun doute.

Il arriva un jour où Laredrimar Helvival, s’inspirant des torques barbares, se fit forger une couronne d’argent. Incrustée de sept gemmes vert sombre, une pour chaque maison vassale, elle devint le symbole de sa puissance. Le père guerrier envoya des émissaires dans toute la contrée, informant le peuple de son couronnement. L’indignation s’éleva, grandit dans les palais, gronda dans les campagnes, puis, elle éclata. Les de Pal, bientôt suivis par les autres familles aristocrates, se rendirent en armes dans la plaine de Lannanches. Sur ce lieu – hautement symbolique – les six lignées rebelles écrivirent les droits et devoirs des hommes du pays de Cannirnosk. Ils détrônèrent Laredrimar Helvival. La famille de Pal, soutenue par les trois ordres religieux, se fit élire Souveraine.

Le Seigneur Souverain serait le chef d’une Union de fiefs, mais en aucun cas un roi ou un empereur. Sa puissance serait limitée afin d’empêcher toute tentative de prise de pouvoir. Les de Pal voulaient cesser la réformation là, mais les autres maisons, méfiantes, décidèrent la mise en place d’un contre-pouvoir. La famille Helvival, déshonorée, ne perdrait pas toute influence. Les guerriers recevraient la responsabilité de la politique extérieure du pays – car qui mieux que de féroces soldats invaincus pour administrer et surveiller une frontière ? Leur chef de lignée deviendrait Seigneur de guerre : maître des armées frontalières et protecteur des Marches. La qualité se transmettrait de père en fils. Le Seigneur Souverain devrait gouverner la Cannirnosk, mais aurait interdiction de quitter Landargues, la cité principale des de Pal et désormais capitale. La famille Helvival, quant à elle, serait proscrite de ladite cité, hormis le Seigneur de guerre qui devrait s’y rendre une fois l’an pour informer le Seigneur Souverain des affaires extérieures et du mouvement de ses troupes. Ce pouvoir bicéphale assurerait la paix et la sécurité du pays, permettant aux aristocrates d’asseoir leur domination dans leurs domaines respectifs.

La maison de Pal, devant l’accord unanime des autres lignées, dut se plier à ce rééquilibrage de son autorité. Laredrimar Helvival, de son côté, ne se soumit pas tout à fait, car avant de tomber il se vengea de la famille de Pal qui prenait sa place. Il obtint du conseil que, pour limiter le risque de coup d’État, le Seigneur Souverain ne pût quitter, en plus de la cité de Landargues, le palais Souverain même, sauf en cas d’extrême nécessité. Après que le conseil lui eut accordé cette faveur, le Roi Laredrimar Helvival fut démis de ses fonctions. On prit sa couronne aux sept pierres et on la fixa dans la grande salle de gouvernance, à Landargues, au-dessus du trône. Ce symbole royal, proche du Souverain mais hors de sa portée, surveillant tous ses actes, constituait un avertissement : ne jamais vouloir, surtout, s’accaparer le pouvoir. Le pays de Cannirnosk n’est et ne sera jamais une monarchie.

Théophore parvint au pied du trône. Il s’immobilisa, indécis. En levant les yeux, il pouvait voir le maître de la Cannirnosk et la couronne d’argent aux sept gemmes. Il lui semblait que l’homme arborait un air sévère, princier. Implacable. Théophore se sentit gagné par le malaise et croisa les mains dans son dos pour en dissimuler le tremblement.

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