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Antoine Bombrun

dimanche 15 mai 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-deuxième

… C’est pourquoi je me permets de vous faire l’incorrecte demande d’un escadron de deux-cents chevaliers lourds, en échange de quoi vous recevrez mon éternelle reconnaissance, ainsi que toute l’aide dont vous pourriez avoir besoin pour obtenir ce qui peut contenter une femme de votre rang…

Daogan le guerrier.

Fleurienne de Pal retint un petit rire en terminant la lettre et glissa un œil vers le messager :

« Votre maître, Daogan, il n’y va pas de main morte… »

Le héraut blêmit devant le reproche. Déjà, il ne s’était pas senti à l’aise en apprenant que la Demoiselle de Landargues allait le recevoir dans ses appartements. Il s’attendait à une salle du trône, ou au moins un bureau. Lorsqu’il était entré, Fleurienne avait perçu son trouble et l’avait fait asseoir sur le lit avec un petit sourire en coin.

La Demoiselle s’avança vers la couche et se pencha vers le briscard. Son visage ne se tenait plus qu’à une paume de la barbe drue lorsqu’elle souffla :

« Vous savez ce que vous me demandez, soldat ?

— Je… Je le crains, Mademoiselle. Je crains que la requête ne soit excessive, mais mon supérieur, Daogan, pourra vous rembourser ce service. Je suis persuadé que…

— Je ne vois pas pourquoi je devrais accepter. Votre maître est clairement dans sa faute et, de plus, je ne possède pas de troupes, je ne suis pas un chef de guerre…

— Je me permets d’insister, Mademoiselle. »

Fleurienne haussa le ton et le héraut tressaillit :

« Taisez-vous. Je ne vous le permets pas, moi. »

La Demoiselle se retourna et alla se pencher sur sa petite table. Elle saisit une plume, la trempa dans l’encrier et rédigea un pli de ses lettres rondes, gracieuses et sensuelles. Elle ne prit pas la peine de s’asseoir et écrivit en tournant le dos au messager, qui ne savait plus où poser les yeux.

L’escadron que vous semblez tant désirer se trouvera sous huit jours dans la plaine de Bolontuire. Veuillez l’accueillir avec le respect que l’on doit à une telle unité. N’oubliez pas, en échange, le service que vous devez désormais à la Demoiselle de Landargues.

Fleurienne de Pal.

La jeune femme souffla sur l’encre pour la sécher, puis elle ferma la petite enveloppe et y apposa la date ainsi que son cachet de cire. Enfin, elle se tourna vers le messager rougissant.

« Voilà. »

L’homme prit le papier d’une main tremblante, puis remercia abondamment la Demoiselle. Enfin, il s’en alla après une dernière courbette.

Dès qu’il fut hors de vue, Fleurienne sortit de sa chambre à grands pas et traversa le palais jusqu’à la salle de la couronne. En l’abordant, elle entendit des éclats de voix qui venaient de l’intérieur. Elle s’arrêta non loin de la porte et feignit de rattacher un de ses souliers.

* * *

La voix du Seigneur Souverain Alphidore de Pal résonnait entre les quatre murs. La chose se révélait suffisamment rare pour que l’on y prête attention :

« Quoi ! Mais c’est inadmissible ! D’où vous vient cette nouvelle, Rouge ? »

Le Sacerdoce s’inclina pour répondre. Il voulait montrer le caractère humble de sa déclaration, mais surtout dissimuler un petit sourire de fierté :

« L’information vient malheureusement de source sûre, Seigneur Alphidore. Vous savez que mes disciples parcourent le pays chaque heure du jour et de la nuit. L’un d’entre eux a saisi cette rumeur dans une auberge plus au sud. Il s’est donc renseigné plus avant et il m’assure que la nouvelle est formelle : Euphème Groëe, alias Daogan, a attaqué une caravane appartenant à messire Vignonel. Il en a volé le chargement et assassiné tous les marchands.

— Je ne le crois pas… (Alphidore baissa la tête pour se masser les tempes.) Il faut faire quelque chose, cela ne peut plus durer ! Je supportais ses impertinences jusqu’à présent, mais désormais il va trop loin. Que me proposez-vous, Sacerdoces ? »

Les trois religieux appréciaient plus que tout les instants où le Seigneur Souverain leur demandait leur opinion, car il leur semblait alors influer réellement sur la politique du pays et ne pas se contenter de la figuration. Vert bombait fièrement le torse ; le vieux Gris prenait son air sage, prétendant guider Alphidore de Pal vers une ère meilleure ; et Rouge poussait un soupir : il allait encore falloir écouter les avis inutiles de ses confrères. La guerre était ouverte !

Si les trois Sacerdoces prêchaient la même religion, leur foi était dissemblable et chacun croyait sa spécialité plus importante que les deux autres. De plus, le budget accordé aux cultes était donné en une seule part, que recevait le Sacerdoce favori et qu’il se chargeait de diviser en trois. En théorie, la découpe se faisait en parts égales, mais dans la pratique cela différait de beaucoup.

C’est pourquoi la concurrence était rude, chacun étant aux petits soins avec le Seigneur pour obtenir le titre de favori, qui changeait avec la régularité de l’humeur du jeune Alphidore. Et, lorsqu’il n’était pas possible de flatter le Souverain, les trois religieux se déchiraient entre eux comme des coqs à la foire. La conversation qui s’engagea était de cette espèce : chacun n’allait pas exhiber son avis, mais l’avis contraire des deux autres pour les rabaisser. Cela pourrait durer longtemps, car les Sacerdoces ne s’arrêteraient que lorsque le caractère doux du Seigneur Souverain leur intimerait le silence.

Vert prit de vitesse ses deux condisciples et entama la joute. Du moins, c’est ainsi qu’il le voyait, mais peut-être commettait-il la bêtise de donner la première idée, qui serait rossée par les deux autres :

« M’est avis qu’il faut envoyer un messager à ce Daogan, afin de lui demander, au nom du gouvernement de la Cannirnosk, au nom du Seigneur Souverain Alphidore de Pal et de la famille Souveraine tout entière, de se retirer pour ne pas attirer les foudres de ses maîtres. Nous pourrons ainsi le renvoyer dans les Marches, où un petit poste sans possibilité de carrière le retiendra jusqu’à la fin de sa jeunesse, et où l’âge l’enterrera. »

Rouge riposta, plus hargneux comme à son habitude :

« Cessez vos idioties, je vous prie : cette solution est beaucoup trop douce ! Il faut au contraire se montrer violent, aussi violent que cet Euphème qui a tué les hommes et les enfants de la caravane du seigneur Vignonel. Envoyons au vieux moulin quelques centaines de soldats et je vous assure que cela va calmer le bougre ! Et si vraiment rien n’y fait, qu’est-ce qui nous empêche de le bousculer un peu ? Le plus gros défaut de cette entreprise sera que nous devrons creuser sa tombe une fois la manœuvre achevée, mais j’ai déjà vu pire contrepartie ! De plus, cela donnera un bel avertissement à tous les nobles du pays ; ils verront que le pouvoir n’y va pas de main morte ! »

Gris, plus lent à cause de son âge, déclara posément :

« Utilisez la foi, mon Seigneur, la violence ne servira à rien contre cet énergumène. C’est un guerrier venu des Marches, vous pensez vraiment qu’il aura peur de quelques soldats péteux de la ville ? Non, nous devons lui porter la sagesse. Envoyez quelques missionnaires, même une délégation avec des clercs de chaque Sacerdoce, et le jeune homme sera bien obligé de se plier à la réalité. On peut résister au plus fort des seigneurs, mais l’on s’incline devant Dieu.

— Et que ferez-vous lorsque cette truandaille aura abattu vos disciples comme elle a abattu les marchands ?! s’emporta Rouge. Non, il n’y a que la force ! »

Vert secoua la tête avant de riposter :

« Je vous en prie, vous voulez déclencher une guerre civile ou bien vous ne réfléchissez pas une seconde ! Si vous tuez le fils Groëe, vous croyez que le père restera bien sagement les bras croisés ? »

La colère de Rouge le redressa tout entier :

« Vous ne suivez pas les nouvelles, vous ! Ne savez-vous donc pas que Sylvert Groëe a renié son fils Euphème ? Il nous baisera les mains lorsque nous l’aurons éliminé ! Je vous en prie, Alphidore, faites cesser leurs pleurnicheries et profitez de la situation pour asseoir lourdement votre pouvoir sur eux.

— Tuer des hommes de foi ? Non, mais vous rêvez les yeux ouverts ! Je suis prêtre gris depuis mon plus jeune âge et jamais je n’ai vu un de mes semblables se faire abattre, pourtant je peux dire que j’ai vécu dans des quartiers plus sordides que tous ceux que vous avez pu parcourir ! »

Rouge ricana :

« Un exemple récent. Mes condisciples de Geraint, croyez-vous que les paysans ont rechigné à les abattre lorsqu’ils se sont rebellés ? Loin de là, la moitié des recrues y a perdu la vie. Saignés comme des porcs, je vous dis !

— Que tu prétends ! On comprend que les villageois n’aient pas hésité, avec le respect dont font preuve les rouges à l’égard du peuple !

— Vieillard ! Tu préfères que l’on parle des Gris de Geraint ? À ce que l’on raconte, ils passent plus de temps à mettre le doigt dans le cul de la pécore pour vérifier qu’elle n’est pas malade qu’à prier ! J’ai même entendu murmurer que les membres de l’ordre gris respectent plus les paysans que leurs condisciples rouges ! »

La dispute ne cessait de monter en volume et Vert, qui pourtant l’avait engagée, laissait à présent discourir ses compagnons. Il connaissait le caractère impulsif de Rouge, mais aussi le fait que Gris estime son grand âge comme une raison suffisante pour se trouver hors de portée des impolitesses. Vert le savait pertinemment et profitait de leur colère pour se rapprocher du Seigneur Souverain, qui observait la bataille avec une impatience mêlée d’amusement : de tant de passion ne peut naître qu’une bonne solution à notre problème. Le Sacerdoce chuchota à l’oreille d’Alphidore :

« Je pense que la douceur doit être de mise, regardez ce que donne la violence lorsqu’on ne la canalise pas, elle dégénère et se transforme en combat de chiens des rues. Et ne pensez jamais qu’un vieux cabot se laissera marcher dessus par un molosse, ils n’en sont que plus fiers… »

Vert parlait doucement : il savait que s’il attirait l’attention des deux autres, ceux-ci se retourneraient contre lui et l’écraseraient. Alphidore allait hocher la tête pour lui donner raison quand la porte s’ouvrit à grands bruits.

Les trois prêtres et le Seigneur se tournèrent vers Fleurienne de Pal, qui fit une entrée royale. Sa longue robe battait l’air derrière elle et son corsage palpitait sous le coup de l’émotion. Rouge et Gris, interrompus dans leur dispute, semblèrent revenir d’un autre monde et restèrent inertes, l’écume aux lèvres. Le regard de Vert demeurait fixé sur le Souverain, espérant le voir acquiescer à sa proposition.

Alphidore se leva :

« Ma tante ! »

Fleurienne marcha jusqu’à lui et il lui baisa la main alors même qu’elle faisait la révérence. Il allait lui proposer de faire venir un siège, mais la Demoiselle déclara d’une voix forte :

« Envoyez contre ce Daogan un escadron de deux-cents chevaliers lourds ! Cela me semble un bon compromis entre la célérité et la puissance, deux qualités nécessaires pour ce genre d’affaires. Ainsi, vous pourrez vous faire respecter rapidement, mais aussi éviter les immanquables débordements inutiles de cette querelle familiale. Le chef de guerre LeNoblet me paraît tout désigné pour cette mission : il m’est loyal et opérera sagement. Si nous agissons vite, l’escadron peut se trouver sur place dans huit jours ! Cela vous semble-t-il bien pensé, mon neveu ? »

Encore une fois, Fleurienne fit preuve de l’efficacité de son approche brutale, car Alphidore de Pal, le Seigneur Souverain de la Cannirnosk, ne put faire autrement que d’acquiescer, fasciné par sa tante. Les trois Sacerdoces, hommes de foi, mais hommes avant tout, oscillaient entre la déception de s’être fait damer le pion et l’admiration devant cette si belle femme.

« C’est d’accord, ma tante, un escadron de deux-cents chevaliers lourds. Je vais sur le champ écrire une lettre à Sylvert Groëe pour lui signifier mon aide.

— Je me permets de vous reprendre, mon Seigneur. Je pense qu’il vaudrait mieux le laisser dans l’ignorance. Je m’explique : si vous leur donnez le temps de se préparer, les seigneurs Groëe et Vignonel risqueront de s’approprier votre réussite. Alors que si vos hommes viennent sans crier gare, la victoire sera chantée en votre nom, non en celui d’un quelconque seigneur foncier ! »

En un instant, Fleurienne avait changé son attitude du tout au tout ; de dame franche et sûre de ses dires elle était passée à jeune demoiselle rougissante. L’effet de contraste fut d’une réussite saisissante :

« Qu’il en soit ainsi, admit Alphidore, les chevaliers se rendront dans le sud dans la plus grande discrétion. Vous m’êtes toujours d’une aide des plus précieuses… »

La Demoiselle sourit légèrement, s’inclina, puis quitta la salle de la couronne. Entre les quatre murs, le silence s’éternisa.

* * *

Après quelques secondes, le Seigneur Souverain quitta précipitamment son trône. Il traversa la pièce, dépassa la ligne sombre qui la fendait, puis sortit. Les gardes le regardèrent passer, incrédules, pendant que les trois Sacerdoces se fixaient sans comprendre.

Merde, merde, merde, pensait Alphidore. Voilà trois jours que je lui ai fait porter ce courrier et toujours aucune réponse. Cela me tracasse tellement que j’en fais des folies ! Envoyer balader les conseillers et déserter la salle du trône ; c’est une première ! Je suis pourtant certain que le billet est arrivé jusqu’à elle. Je l’ai remis à un serviteur de confiance et il m’en a assuré la bonne réception !

Le jeune homme se rendit jusqu’à ses appartements et ferma la porte à double tour.

Ou alors, peut-être n’as-tu plus d’argent, Anya ? Tu n’as peut-être pas trouvé de quoi acheter du papier pour m’écrire ? Je te donne pourtant tout ce que je peux ! Chaque fois que je te rends visite, chaque fois que mon équipage passe près de ta bicoque, je risque tout pour te transmettre de quoi survivre !

Alphidore faisait les cent pas dans sa chambre ; les mains dans les cheveux, son grand corps agité par l’inquiétude.

Ou bien tu ne veux pas me répondre. Tu ne m’aimes plus ! Tu es malade, blessée, morte !

Les intrigues les plus improbables prenaient naissance dans le cerveau du jeune Seigneur Souverain, les fables les plus fantasques, emplies d’hommes méchants et de femmes cruelles. La ruelle étroite où habitait sa damoiselle se transformait en un coupe-gorge mal famé et son messager en bandit.

Je ne peux partir à ta recherche, malgré mon inquiétude, sans quoi un chapelet de garde se précipitera à ma suite pour m’escorter et m’empêcher de mener des activités interdites pour mon rang ! Je serai refoulé dès le portail ! Et m’enfuir dans ma tenue de prêtre, il n’est pas question d’y songer en pleine journée ! Je suis piégé ! Piégé comme un cochon dans un abattoir ! À quoi bon être l’homme le plus puissant de la Cannirnosk si c’est pour devenir le serviteur de tout un peuple et se trouver moins libre que le plus esclave d’entre eux ?

Alphidore s’assit sur le lit, la tête dans les mains. Il s’obligea à réfléchir posément : Je ne dois pas m’inquiéter sans preuve. À quoi bon la remettre en cause maintenant ? Dans ma lettre, je lui ai fixé rendez-vous et j’irai même sans réponse positive de sa part. Si elle ne vient pas, j’aurai le droit de douter. En attendant, je reste calme.

Le Seigneur Souverain se leva et bondit dans le couloir. Il dévala les marches et traversa le palais. En arrivant dans les quartiers inférieurs, réservés aux domestiques, il adopta une allure moins vive. Enfin, il atteignit l’entrée de service. Quatre gardes la surveillaient et il se jeta derrière une tenture pour échapper à leur regard.

L’heure du rendez-vous approche ; il ne me reste plus qu’à patienter !

Chaque minute qui s’égrenait augmentait son excitation. Il se prit à se ronger les ongles et cela lui rappela son ami Théophore. Il sourit à ce souvenir, puis s’aperçut que son pied battait le parquet. Il se durcit pour se forcer à l’immobilité. Dès qu’un bruit de pas ou qu’un éclat de voix se faisait entendre, il sursautait tel un puceau qui attend sa belle. Son cœur palpitait comme le galop rapide d’un cheval des Marches. Après vingt minutes de ce manège, il sentit ses yeux le piquer. Il les contracta pour empêcher les larmes de perler. Après quarante minutes, le jeune homme se prit à désespérer : si elle n’est pas là, c’est qu’elle ne le désire pas. Je lui promettais pourtant une vie nouvelle dans ma lettre, une vie heureuse ! Elle ne doit pas la vouloir…

Sans un regard pour le couloir, Alphidore quitta sa cachette et rebroussa chemin. Il ne parvenait plus à retenir ses larmes et marchait à grands pas. Les gardes remarquèrent une grande carcasse et s’étonnèrent de sa ressemblance avec le Seigneur Souverain.

* * *

« Alphidore… »

La jeune femme l’appela doucement, mais le jeune homme ne l’entendit pas. Il s’enfonçait dans le palais, quittant l’entrée des pauvres gens et se dirigeant vers l’intérieur bondé. Les serviteurs se penchaient comme une haie fleurie sur son passage. Anya le suivit, mal à l’aise en ce lieu interdit, si différent de son quotidien. Elle essayait de presser le pas sans que cela ne se remarque. Alphidore courait presque.

Chaque seconde, la jeune femme redoutait qu’un garde ne l’aperçoive et ne la mette dehors. Elle aurait voulu fendre l’air, rattraper Alphidore, se jeter dans ses bras pour s’y lover. Elle évita un homme à l’allure aristocrate, baissa les yeux en croisant un soldat et manqua de heurter un serviteur qui portait un lourd plateau. Alphidore, plus loin, passait une grande porte qui menait aux espaces privés où elle ne pourrait le suivre. Il allait disparaître et Anya se sentit perdue, piégée dans ce labyrinthe doré.

Soudain, une voix suave la sauva :

« Alphidore, mon neveu. »

Une belle dame, grande et élégante, se porta au-devant de son ami.

« Alphidore, savez-vous où se trouve cette nouvelle suivante que l’on m’a promis ?

— Non, ma tante, je l’ignore. Je suis désolé… »

Fleurienne de Pal s’emporta :

« Au diable les pécores ! Moi, la Demoiselle de Landargues, je dois me rendre dans leur galetas pour les chercher ! »

Alphidore s’excusa encore et Fleurienne s’éloigna de lui sans un mot de remerciement. Prise par sa colère, elle n’avait pas remarqué l’émoi du jeune homme. Ce dernier allait reprendre sa route, mais il fut attiré par une petite chose. Il baissa le regard et rencontra le sien. Sourire.

Alphidore et Anya restèrent quelques instants les yeux dans les yeux, sans esquisser un geste. Puis, le Seigneur Souverain de la Cannirnosk s’avança, traversa le couloir. Ce faisant, il passa à côté de la jeune femme et la dépassa. Elle se retourna, lui aussi, et son regard la tira vers lui. Il reprit sa route, elle suivit. Ils marchaient à quelques mètres de distance, mais avec une telle coordination qu’on aurait pu les croire fondus l’un dans l’autre.

Alphidore alla jusqu’à un petit couloir, plus calme, monta un escalier, traversa une grande pièce, une plus petite, un autre couloir et parvint devant une chambrette. Et Anya le suivit jusqu’au petit couloir, l’escalier, la grande pièce, la plus petite, le second couloir et arriva devant une chambrette. Ils entrèrent, puis il ferma la porte et se tourna vers elle :

« Ce sera ta chambre. Tu y vivras seule. Celles à côté sont occupées par les autres suivantes de la Demoiselle. Ensuite, il y a les serviteurs, les femmes de chambre, les laquais… »

Anya le regardait droit dans les yeux, lui était gêné. Elle s’approcha de lui. Devant son mutisme il la crut mécontente. Il ajouta :

« Ce n’est pas très grand, je sais, mais tu n’y auras pas froid.

— Tais-toi. »

Alphidore eut soudain l’air d’un petit enfant qui a commis une bêtise, ses yeux se mirent à briller et son dos s’affaissa. Malgré cela, la jeune femme dut sauter pour enlacer son ami dont la taille le plaçait très en hauteur. Elle l’attrapa par les cheveux et lui baissa la tête ; leurs bouches se trouvèrent. Ils s’embrassèrent longtemps, goulûment, comme deux amoureux qui ne se sont pas vus depuis trop de temps, comme deux bouches presque étrangères désormais qui apprennent à se connaître, à se reconnaître.

Puis les lèvres se séparèrent et, dans les bras l’un de l’autre, il parla. Lui ne sentait pas son dos douloureux, plié en deux à force de trop se pencher, elle ne sentait pas ses cheveux tirés par l’étreinte trop forte, eux ne percevaient pas la différence sociale qui les éloignait. Simplement, ils étaient ensemble car ils en avaient besoin.

« Nous ne nous rencontrons que trop peu souvent mon amour, trop peu… Mais j’ai trouvé comment remédier à cette situation. Ma tante, Fleurienne de Pal, désire une suivante et j’ai réussi à te faire accepter. Cela a été difficile, car il ne fallait pas que quelqu’un se rende compte que je te connais, cela aurait causé un scandale. Les trois Sacerdoces, ma tante, le peuple entier auraient crié au parjure et nous aurions été séparés. À présent, tu dormiras dans cette chambrette. Nous vivrons dans le même palais, tu serviras ma tante ! Les couloirs favoriseront nos rencontres, nos regards se caresseront lors des repas, tu m’accueilleras lorsque j’irai rendre visite à la Demoiselle de Landargues…

— …

— Enfin, nous nous verrons tous les jours ! Le soir, je pourrai demander que l’on m’apporte du thé alors que tous les domestiques seront partis se coucher, ou encore je pourrai prétexter une envie pressante pour fausser la compagnie de mes laquais et de mes gardes…

— …

— Tu ne dis rien ?

— Si, mais la voix me manque. Nous nous aimons depuis des années, nous rêvons depuis notre première rencontre de la maison que nous aurons ensemble, des enfants que nous élèverons. Nous ne nous voulions pas riches, seulement heureux. Et puis tu es parti. Nous ne nous sommes plus vus, tu ne pouvais pas, tu ne pouvais plus. Parfois, tu passais quelques instants, ou tu tournais dans la rue, me laissant t’apercevoir, t’échappant toujours. Pour toi, j’ai quitté ma famille, je vis dans la pauvreté, seule, malheureuse.

« Et puis un jour tu me fais venir au palais, après toutes ces années je me rends enfin chez toi, dans ta noble demeure. Là, tu ne m’adresses pas la parole devant les autres, tu me mènes ici, dans un endroit secret. Et puis, tu m’avoues que je jouerai la servante de ta tante et que, peut-être, nous nous verrons dans les couloirs, aux repas, dans les réceptions, mais que nous ne pourrons nous parler. Tu me dis que parfois nous serons seuls tous les deux, si du moins tu parviens à fausser compagnie à la moitié du pays. Tu me dis tout cela et tu voudrais que je te réponde.

— Oui. »

La voix du Seigneur Souverain n’était plus qu’un murmure, toute trace de la joie qui l’animait quelques instants plus tôt avait déserté ses traits. Soudain, le visage d’Anya s’éclaira et elle se serra contre lui :

« Mon amour, je suis si heureuse de pouvoir être enfin avec toi ! Que tu n’aies pas besoin de me laisser dès que nous nous retrouvons. Je suis si heureuse de n’avoir plus à pleurer tous les soirs, seule dans le froid ! Je suis si heureuse qu’enfin nous soyons proches, ensemble ! Je me fiche de ne pouvoir t’épouser, je me fiche de ne pouvoir m’afficher en public à tes côtés, car j’ai tout ce que mon cœur peut désirer, ta présence et l’assurance de ton amour… »

* * *

Moins d’une heure plus tard, Anya se présenta devant la Demoiselle de Landargues. Cela faisait longtemps qu’elle était attendue et Fleurienne rageait. Anya aurait dû être effrayée, terrorisée même.

La grande dame, si elle mettait tout son charme en jeu face aux hommes, se montrait agressive avec les femmes, comme si elle sentait la concurrence qui pouvait les opposer. Pour l’instant, son seul désir était de détruire cette servante mal habillée, trop petite et guère jolie. Sa voix sifflait comme celle d’un serpent et ses mots blessants auraient entaillés n’importe qui. Mais Anya resta tête baissée, le visage fermé et tout le venin de Fleurienne ne put entacher le bonheur profond qui resplendissait dans son cœur. La scène dura plusieurs minutes et Anya ne bougea pas. Lorsque Fleurienne fut à bout de souffle et d’insultes, elle tendit une lettre à la jeune femme :

« Rendez-vous tout du moins utile et remettez ce pli au chef de guerre LeNoblet, car il ne me semble pas devoir faire cela moi-même. »

Puis Fleurienne s’en alla à grands pas, superbe, suivie des yeux par tous et par toutes.

Anya descendit avec difficulté jusqu’à la salle de la garde. Ce simple trajet lui prit un temps infini, tant les couloirs du palais de Landargues se révèlent un labyrinthe pour les néophytes. Enfin, elle trouva la grande pièce. Elle fut soulagée, puis se rendit compte qu’à présent elle devait chercher l’homme. Elle questionna à la ronde et obtint finalement son renseignement.

Lorsqu’elle se présenta devant lui, le chef de guerre LeNoblet faisait le tour de ses soldats. Chacun fourbissait ses armes, resserrait les sangles de son armure, astiquait son casque ; lui contrôlait.

LeNoblet lui prit brutalement le courrier des mains. Il lut à voix haute :

« Vous avez rendez-vous avec Daogan sur la plaine de Bolontuire dans huit jours, avant que midi ne sonne. Fleurienne. »

Le chef de guerre se mit au garde-à-vous devant une Fleurienne imaginaire, provoquant moult rires chez les hommes autour de lui. Il beugla de toute sa force :

« À vos ordres, Mademoiselle ! »

Commentaires

Trop mignons, tous les deux :)
C'est bien géré, parce que jusqu'au bout on ne sait pas dans quel camp seront les cavaliers...

P.S. : Fleurienne au bûcher.
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jeudi 2 août à 21h42
Je trouve que le moindre de tes commentaires prend une profondeur extrême, grâce à... ta photo de profil ;)
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jeudi 2 août à 23h15
Je parle à deux cerveaux ;)
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jeudi 2 août à 23h25