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Antoine Bombrun

dimanche 3 avril 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingtième

Encore une fois, le jeune homme perçut une froideur. Il leva les yeux vers le capuchon terne et aperçut dans l’ombre le brasillement d’un sourire. La peur le prit au ventre et lui vrilla les entrailles. Il arracha la pèlerine de son interlocuteur d’un geste douloureux. Une gueule fine, mais carnassière, des iris d’un bleu glacé. La cape résonna d’un éclat de rire croassant qui mit fin à son doute.

Emilphas se dégagea du manteau gris en s’exclamant :

« Mon ami, j’ai le plaisir de vous annoncer que je possède à présent toutes les informations que je désirais, de quoi vous faire sortir d’ici ! (Son hilarité reprit et se noya dans une quinte de toux.) C’est bon, Charekon, tu peux quitter ta cachette et récupérer ta robe, ton plan a fonctionné à merveille ! »

Le vieillard sortit de l’ombre, étrangement accoutré d’une simple tunique et de braies à la propreté douteuse. Il rattrapa au vol sa pèlerine et s’en vêtit rapidement. Le grand prêtre sanglant craillait toujours à gorge déployée. Une fois recouvert, Charekon se rapprocha de lui et le poussa du bras :

« J’ai accepté de t’aider pour la justice, pas pour l’humiliation. »

Le rire du grand prêtre sanglant se rabougrit sur lui-même :

« On peut dire que tu sais comment briser l’ambiance, toi. Vous êtes forts, les gris… »

Dans la cellule, Estenius s’était laissé glisser au sol. Les mots résonnaient dans ses oreilles sans faire sens. Une seule pensée l’habitait, vertigineuse, funeste : je suis mort.

« Estenius Penderix ! »

La voix perça les abîmes dans lesquels sombrait le jeune homme. Il releva la tête. En face, un visage pâle, ridé, féroce ; le prêtre déclara sa sentence :

« Estenius Penderix, je vous condamne à mort pour trahison envers le Seigneur Souverain de la Cannirnosk et envers monseigneur Laval Vignonel. Avez-vous quelque chose à ajouter ?

— À quoi cela pourrait-il bien servir ? répondit Estenius avec un semblant de morgue. Quoi que je dise vous ne m’écouterez pas, ou alors vous le retournerez contre moi. Je suis prêt à mourir, puisqu’il ne me reste que cela. »

Un fin sourire étira les lèvres du vieux rouge :

« Bien parlé, petit ! Dans ce cas votre exécution aura lieu demain matin, à la première heure. Vous serez pendu puis votre corps sera abandonné au-dessus de la porte des champs afin que tous vos anciens compagnons puissent admirer la conséquence de leur traîtrise. Vos nouveaux compagnons, les corbeaux, apprécieront très certainement votre présence. Sur ce, je vous souhaite une bonne nuit. »

Emilphas se retourna pour s’éloigner. Au passage, il claqua le dos de Charekon et lui proposa un verre. Le gris déclina poliment et se retira. En un instant, le silence retomba.

Estenius s’affala au fond de sa cage. Il n’y avait plus rien à faire ; il allait bientôt disparaître. Le pas lourd des gardes lui remit les idées en place. Les masques de fer prirent position et tout bruit cessa de nouveau.

Ce n’est pas moi qui suis seul – je suis mort – c’est Ayzebel que j’abandonne. Il ne lui reste plus rien, ou presque. Qalet et son épouse Huctia. Sans parler du traître gris. Certainement, le vieillard s’est conduit ainsi pour empêcher des représailles sur le peuple, mais que se passera-t-il si même les gris se prêtent à la torture ?… Ayzebel, ma sœur, agis prudemment et vis, vis !

* * *

Ayzebel sortit en rage de chez Qalet. Le lourdaud et son épouse préféraient abandonner Estenius aux griffes du grand prêtre plutôt que de se mouiller ! Elle rentra dans sa chaumière et s’affala sur le lit. Tous ces morts et pourquoi ? Pour laisser croupir leur meneur, le laisser se faire torturer et exécuter.

La jeune femme avait mal aux yeux à force de retenir ses larmes. Finalement, ses paupières cédèrent. La tension contenue depuis trop de jours éclata et avec celle-ci ses sanglots. Ayzebel pleura longtemps. Chaque fois qu’elle tâchait de se ressaisir, ses remords revenaient à la charge pour la harponner. Elle était la cause de tous ces malheurs. La rébellion avait débuté par sa faute. Elle avait dissimulé une de ses trois pièces d’argent, et elle s’était faite prendre. Sans elle, des dizaines de vies auraient été épargnées. Sans elle, son frère ne croupirait pas dans la geôle écarlate.

Soudain, elle s’élança hors du lit. Elle saisit un couteau qui traînait sur la table et quitta sa demeure. Dehors, la nuit tombait. Les rues, désertes, ne résonnaient que de la plainte du vent. Ayzebel courut d’ombre en ombre jusqu’à la résidence du grand prêtre. Sa prudence lui paraissait inutile, car tous restaient barricadés chez eux. Une fois sur place, elle se tapit dans la noirceur d’une venelle. De là, elle avait une vue dégagée sur l’entrée. Deux gardes écarlates la flanquaient, leur masque de fer brillant dans l’obscurité.

Ayzebel serra son petit couteau de toutes ses forces. En bondissant, elle pourrait les surprendre. Si elle visait bien, le premier tomberait avant de se rendre compte de ce qu’il lui arrivait. Avec un peu de chance, l’étonnement du second causerait sa perte ! Et sinon… sinon c’est elle qui y laisserait la vie.

Alors qu’elle allait se précipiter, une serre lui agrippa l’épaule. Elle se retourna d’un bond et sa lame taillada l’air. La silhouette grise esquiva et lui saisit le bras. L’ombre de son capuchon se fendit d’un sourire.

* * *

Le lendemain matin, Emilphas arriva de bonne heure devant la cage d’Estenius. Le jeune homme le regarda sortir de sa demeure, tout sourire, et le rejoindre à grands pas. Il prit une féroce inspiration et arma sa résolution. Il ne lui donnerait rien, aucune satisfaction. Pas de cris, pas de pleurs, rien qu’un stoïcisme placide.

Il suivrait les gardes la tête haute, sans chercher à fuir et s’en irait jusqu’à l’échafaud. Là, il saluerait le bourreau et lui demanderait de presser l’affaire, surtout de ne pas bâcler la besogne parce qu’il avait rendez-vous avec la mort et qu’il ne voulait pas la faire attendre. Il espérait que le bourreau rirait : cela irriterait Emilphas. Le grand prêtre taperait du pied, crierait et l’ordre arriverait plus vite. Il priait seulement pour qu’Ayzebel ne soit pas sur place, car alors il n’était pas certain de pouvoir contenir sa peur. La vue de sa sœur risquait d’émousser son courage ; ses larmes, qui viendraient immanquablement, de le briser.

Emilphas frappa les barreaux de la cage et posa un seau d’eau par terre.

« Mon ami, aujourd’hui est un grand jour. Aujourd’hui, vous allez devenir quelqu’un ! Pour ne décevoir personne, tâchez de redonner un peu de brillant à ce visage, de lustre à ces cheveux ! On jurerait que vous avez appris une mauvaise nouvelle, vous êtes pâle et émacié… Enfin, je vous attends sous peu devant la porte des champs, c’est que j’ai un spectacle à préparer, moi ! »

Sur ces paroles, le prêtre fit demi-tour et quitta le patio. Estenius saisit le récipient et le renifla. Il craignait une mauvaise surprise. Rien. Le liquide transparent ne sentait rien. À petits gestes douloureux, car ses blessures l’élançaient toujours, il se rinça l’œil, se débarbouilla la bouche et se cura les oreilles. Une toilette sommaire, mais cela lui fit du bien.

Quelques minutes plus tard, six masques de fer s’approchèrent de la geôle. Ils ouvrirent la cage et tirèrent le jeune homme dehors. Estenius trébucha et un des gardes éclata de rire. D’une tirade, le briscard remit le gamin sur ses jambes.

« Allons, mon gars, et marche droit ! »

Tout en parlant, il lui ligota les mains dans le dos. Estenius se laissa manipuler sans rien dire : rien qu’un stoïcisme placide…

Un soldat à sa gauche, un autre à sa droite, deux qu’il fallait suivre et deux derniers pour fermer la marche. La déambulation fut lancée. Estenius savait qu’on ne l’emmènerait pas tout de suite sur l’échafaud, on lui ferait d’abord traverser la ville de long en large : il allait mourir pour l’exemple et c’est pour cela qu’on l’exhiberait sans vergogne. Les gardes le poussèrent pour sortir. Le jeune homme obéit mécaniquement et laissa ses jambes suivre le mouvement.

L’épreuve s’avéra rude, mais Estenius fut soulagé de voir que le peuple ne se pressait pas autour de lui pour le huer. À l’inverse, les allées demeuraient vides et les quelques villageois qu’ils croisaient s’éloignaient rapidement. Il reprit courage : avec un peu de chance, son corps ne deviendrait pas l’objet de toutes les malédictions, mais plutôt celui d’un martyr qui exhorterait à continuer la lutte contre les Cannirnos. Bien sûr, certains habitants demeuraient ostensiblement au milieu de la rue, à le regarder droit dans les yeux, leur air le plus mauvais fiché sur le visage, mais la présence de ce genre de bougres était chose rare.

Le défilé s’engagea bientôt dans les bas quartiers, mais ici plus qu’ailleurs les venelles restaient désertes. Soudain, un cri attira l’attention des gardes. Celui qui tenait Estenius par la dextre s’effondra, la hampe d’une flèche enfoncée dans la poitrine. Il y eut un sifflement quand le second trait manqua de peu un autre soldat avant d’aller se planter dans un mur. Estenius tourna la tête et découvrit sa sœur, un arc à la main, droite et presque cambrée comme il le lui avait appris. Il ne put retenir un petit cri :

« Ayzebel ! »

Trois des gardes lâchèrent le jeune homme et s’élancèrent vers elle. Une troisième flèche pénétra le mollet d’un de ceux qui restaient avec Estenius et le fit glisser à terre avec un gémissement de douleur.

Comme les trois soldats se rapprochaient dangereusement d’Ayzebel, la jeune femme abandonna son arc pour s’enfuir à toutes jambes.

Estenius n’eut qu’une pensée avant d’agir : entre sa finesse et la lourdeur des masques de fer, elle a une chance…

D’un coup de genou dans les parties, il envoya rouler au sol le dernier garde qui le surveillait. Le briscard grogna en s’effondrant, puis se redressa. Il chancelait mais se remit sur ses pattes. Estenius s’ensauvait déjà, mais guère vite. La chaîne qui lui ligotait les mains dans le dos empêchait toute accélération, et il craignait de trébucher à tout instant. Il tourna à gauche pour infiltrer une ruelle. Il écarta les coudes pour tâcher de garder son équilibre et la morsure des liens sur ses poignets lui arracha une grimace.

Il enfila les venelles les unes après les autres, sans hésiter. Il parcourait le quartier de son enfance et en connaissait les moindres recoins. Malgré sa course folle, il entendait le brimbalement du masque de fer derrière lui. Le soldat soufflait comme un âne et son attirail de guerrier sonnait à la manière d’un assortiment de casseroles.

Estenius prit à droite et se retrouva dans un cul-de-sac : merde ! Ça a changé depuis le temps ! Il gaspilla quelques précieuses secondes pour faire demi-tour et se jeta dans une rue adjacente. Il se retourna un instant et vit que le masque de fer gagnait du terrain. Il accéléra.

Au détour d’une venelle, Estenius tomba sur une procession de prêtres gris – en l’honneur de ma mort, probablement ; quelle ironie ! – et il crut que tout était perdu. Il dut s’arrêter brutalement pour ne pas les heurter. Il n’y avait pas moins de quinze pèlerines qui défilaient. Il allait changer de direction pour tenter de foncer tête baissée sur le soldat. Avec un peu de chance, je pourrais le renverser et reprendre de l’avance ! Soudain, une robe terne lui chut sur le crâne et il fut tiré dans la procession. On lui glissa une capuche sur le visage au moment où le garde surgissait dans la ruelle.

Un des gris claironna à son attention :

« Il est parti par là ! »

Et il pointa du doigt une venelle adjacente. Le soldat hors d’haleine ne prit pas le temps de remercier et continua sa course.

À plusieurs rues de là, trois gardes passaient à côté d’un gris qui se dirigeait lentement vers la porte des champs. Le religieux possédait des formes bien fines pour un homme, mais les factionnaires ne s’en aperçurent pas, trop concentrés qu’ils étaient sur la traque de la petite paysanne.

* * *

Les soldats passèrent les vieux quartiers au peigne fin, mais sans succès ; les deux paysans avaient bel et bien disparu. Pourtant, toute la garde avait accouru au pas de course pour aider dans les recherches, mais, malgré tous leurs efforts, les fuyards étaient parvenus à se faire la belle.

À l’autre extrémité de la ville, devant la porte des champs, le grand prêtre sanglant trépignait. Il insultait ceux de ses hommes qui venaient au rapport et maudissaient les autres. Il alla même jusqu’à frapper une jeune recrue qui avait eu l’audace de croiser son regard. Il menaçait de remplacer le cadavre d’Estenius par celui du pitoyable soldat quand Charekon arriva, suivi par une procession des siens. Le gris demanda :

« Que se passe-t-il ici ? Et pourquoi le supplicié n’est-il toujours pas là ?

— Des incapables, des bons à rien ! Ces abrutis l’ont laissé s’enfuir !

— Ne te tourmente pas, grand prêtre, nous allons le retrouver. Il ne peut être loin de toute manière… Et puis, tu sais comme moi que tous ses compagnons sont hors d’état de nuire, il n’a aucune chance de s’en sortir…

— Ah, ça t’amuse, hein ! (Emilphas attrapa le vieillard par le col.) Tu te crois malin ! Tu te fous du mal de chien que je me donne pour maintenir la paix dans cette cité et tu ne penses qu’à ton petit ordre minable ! »

Emilphas repoussa violemment le prêtre gris et s’en fut à grands pas. Charekon riait doucement sous sa cape.

* * *

Dans les tréfonds des quartiers pauvres, terrés dans la cave d’une baraque, les survivants de la rébellion échangeaient à voix basse. Lorsqu’Ayzebel était arrivée, elle avait trouvé sur place Charekon, qui soignait Estenius, Qalet, Huctia son épouse, mais aussi la nourrice Esselt. La paysanne avait bondi hors de sa pèlerine pour sauter à la gorge de cette dernière. Elle allait lui fracasser le crâne contre le sol quand Qalet intervint. Il saisit la jeune femme de son bras de géant et la plaqua contre une table. Ayzebel se débattit et donna des coups de pieds. Elle hurlait qu’il fallait faire la peau à cette traîtresse, mais Qalet ne lâchait pas, il ne bougeait pas. Après de longues minutes, Ayzebel cessa de remuer. Ses forces la quittèrent et ses quatre membres retombèrent mollement. Alors, elle tourna la tête vers son frère et lui demanda, la voix éraillée, brisée par l’émotion :

« Pourquoi ?… »

Estenius se leva en chancelant. Son visage possédait la teinte de celui d’un mort, un bandage autour de l’œil, les cheveux sales et collés, mais il était vivant. Il tituba jusqu’à la table et s’y appuya :

« Il y a des choses, Ayzebel, que tu ne sais pas… Des choses que nous avions prévu pour la sauvegarde de la rébellion. Esselt n’est pas une traîtresse, elle est de notre côté depuis le début. Elle m’a donné, oui, ainsi que quelques autres, mais c’était pour mieux vous protéger. Elle a tout risqué pour sauver la vie de Qalet, de Huctia, la tienne… »

Ayzebel répondit dans un souffle :

« Et toi ? Le fouet, ton œil…

— Peu importe le meneur, seule compte la rébellion. »

Charekon s’interposa de la voix :

« Mais c’était sans compter sur moi. Je n’allais pas te laisser mourir, sombre andouille. Il y a longtemps que le peuple n’a pas suivi un idiot comme toi. Et il en faut, de l’idiotie, pour lancer une révolte, plus encore pour la réussir ! Heureusement, tu en possèdes suffisamment pour dix ! Au lieu de tout avouer à Emilphas et de me permettre de te sauver, il a fallu que tu résistes. J’ai dû me mouiller jusqu’au cou à cause de tes imbécilités ! Aller proposer de l’aide aux rouges, on me l’aurait annoncé que je n’y aurais pas cru ! »

Ayzebel se débattit un peu, mais le géant au fauchard la maintenait encore fermement.

« Lâche-la, Qalet, elle ne lui fera pas de mal. »

Le paysan s’exécuta et Ayzebel se jeta dans les bras de son frère. Le jeune homme grimaça en la recevant, car son poids avait réveillé la douleur des zébrures qui lui parcouraient le dos.

Estenius se pencha par-dessus la table. Il essayait de percer les ombres sous le capuchon du gris, mais la faible lueur de la lanterne ne le lui permettait pas. Il demanda :

« Vous en êtes sûr, Charekon ?

— Oui gamin, oui ! Cesse donc un peu de douter de moi ! Je sais que tu as cru que je te trahissais, mais je tâchais de te sauver la vie. Alors, fourre-toi un peu ça dans le crâne et arrête de mettre en doute chacune de mes paroles ! J’ai eu vent d’un Euphème Groëe, ou Daogan comme il se fait appeler, qui tenterait de libérer les roturiers de l’influence des seigneurs. Si je vous en parle, c’est que le jeu en vaut la chandelle ! Je ne vous l’aurais pas proposé autrement… »

Estenius ouvrit la bouche pour riposter, mais Ayzebel lui coupa la parole :

« Fais-lui confiance, Estenius. Il m’a sauvée aussi. Je me rendais chez le grand prêtre pour te libérer, mais il m’en a détourné et m’a expliqué son plan. J’ai tenu à y participer et comme je sais manier un arc, c’est moi qui suis venue à ton secours. Mais, sans Charekon, tu pendouillerais au bout d’une corde à l’heure qu’il est ! »

Estenius grommela dans sa barbe, mais ne répondit rien. Charekon se tourna vers Qalet et son épouse pour les questionner du regard. Les deux se fixèrent une seconde, puis acquiescèrent. Voyant cela, Estenius soupira, mais opina du chef :

« C’est d’accord. Je ne possède pas de meilleure solution de toute manière. Les rouges sont trop nombreux et trop bien équipés pour que nous les affrontions. Notre seule marge de manœuvre est la fuite. Mais je te préviens, vieillard, à la moindre trigauderie, tu es mort ! »

Charekon sourit :

« Cela me convient. Vous savez, ma qualité de gris ne m’oblige pas à accepter des horreurs pour la seule raison qu’elles sont commises par d’autres prêtres. Je suis plus loyal envers une cause que je trouve juste qu’envers la religion. Parfois, je pense, il faut regarder plus loin que notre Dieu…

— Vous dites donc que ce Daogan peut nous aider ?

— Oui, j’entends parler de lui depuis plusieurs semaines. Il s’oppose à sa famille et au reste de la noblesse car il ne veut pas que l’on décide pour lui de ce qu’il fera entre ce jour et celui de sa mort. Ses actes remuent le pays de fond en comble, je pense même qu’une guerre n’est pas impossible. Ce n’est pas le paradis que je vous propose, mais une chance de survie. Mieux vaut se battre debout que se faire rosser à terre ! De plus, j’ai entendu dire que Daogan éprouve quelques difficultés. Il n’est pas seul : cinquante cerbères marchent sous ses ordres et cela semble lui avoir suffi pour bâtir une forteresse. Cependant, aucun de ses soldats ne s’y connaît en agriculture et encore moins en élevage. Je pense que votre venue serait un bienfait pour vous comme pour lui. J’ai même récemment entendu qu’il envoyait des émissaires dans les villages proches pour recruter des hommes…

— Cela me paraît intéressant, en effet, mais nous n’irons pas là-bas esseulés. La ville viendra avec moi, ou bien je mourrai ici. »

Charekon sourit de nouveau : je n’en attendais pas moins de toi, jeune imbécile !

Estenius continua :

« Je ne me bats pas pour moi, ni pour toi, Ayzebel, mais pour nous tous. Ce soir se tient la rencontre annuelle des anciens chefs, j’en connais la date et le lieu de source sûre. Si je parviens à m’y rendre et que je convaincs les dirigeants du peuple de me suivre, Daogan n’aura pas deux alliés, mais deux cents ! »

Charekon sembla étonné par l’annonce :

« Quelle est cette réunion ? Je n’en ai jamais entendu parler…

— C’est bien normal, elle ne rassemble que des hommes du peuple, pas de religieux ni de soldats. On y discute de l’organisation d’une résistance beaucoup plus douce que celle que je défends moi-même, où il ne s’agit pas de repousser l’ennemi, mais de s’enrichir avec lui. Ainsi, chaque année des ressources, de l’argent et que sais-je encore sont détournés ; le conseil décide de leur utilisation. Une grande partie va dans leurs poches, si vous voulez mon avis, mais quelques piécettes retournent au peuple, comme cela ils sont sûrs de n’être jamais dénoncés… Si j’arrive à m’introduire dans leur petit cercle, j’aurai devant moi tous les villageois les plus influents de la cité. Avec cela, si je ne parviens à rien c’est que je ne le pourrai jamais !

— Et pourquoi n’avoir pas agi avant ? »

Estenius répondit avec une ironie mordante : sa sortie de prison en fanfare et la reprise de la rébellion semblaient lui avoir rendu tout son courage.

« Mon bon Charekon, avant je n’avais aucune porte de sortie, à présent j’ai Daogan ! »

Ayzebel coupa les deux hommes, inquiète :

« Mais, Estenius, comment vas-tu te rendre à cette réunion, les rues grouillent de soldats… C’est impossible ! Tu te feras reprendre à peine libéré !

— Rien n’est impossible lorsque l’on suit la justice, ma sœur. Simplement (Et il se tourna vers Charekon.), si vous voulez bien me prêter une robe grise, je me ferai un plaisir de passer sous le nez de ces soldats ! »

* * *

Alors que la nuit était tombée depuis plus de deux heures, Estenius quitta sa cachette pour traverser les faubourgs. Il les fendit avec savoir-faire, évitant soigneusement les patrouilles, puis entama la montée vers les quartiers riches.

La réunion secrète aurait lieu chez Cocolitanus, le chef du peuple. Le trésorier, comme le définissait Estenius pour lui-même durant sa marche, celui qui récolte les biens de sa population pour les redistribuer, mais qui en oublie en chemin dans son propre coffre… Rentrer chez ce traître serait sûrement la partie la plus difficile de l’affaire, car le bougre s’était tant enrichi à côtoyer les Cannirnos qu’il craignait le vol de sa précieuse fortune plus que sa mort. L’honneur, n’en parlons pas, cela il l’a laissé au fond de la caisse avant d’y entasser les pièces et les bijoux.

En vérité, le vieil homme en possédait encore une once, d’honneur, mais ce n’était pas sa fonction qui la mettait en avant. Marionnette pour Emilphas et fétu de paille dans l’engrenage rouillé de cette ville en plein mouvement, il devait bien déplacer sa déontologie quelque peu sur le côté. Il occupait donc sa morale comme il le pouvait : faute de protéger son peuple, il protégeait son argent.

Tout en menant ses réflexions, Estenius parvint devant la demeure du vieux chef. Elle était gardée, comme cela était à prévoir. Cocolitanus avait posté deux gardes à l’entrée. Deux caricatures des combattants du grand prêtre sanglant, deux paysans armés d’épées émoussées. Estenius songea au moyen le plus sûr pour s’introduire. Une fenêtre était bien ouverte sur le côté de la rue, mais s’il se faisait prendre c’était la rouée assurée. Surtout qu’avec sa gueule de réchappé et son bandage, il serait vite reconnu !

Alors qu’il réfléchissait, des bruits de voix lui firent regagner l’obscurité de son abri, dans l’embrasure d’une porte. Trois hommes arrivaient, richement vêtus. Ils se présentèrent aux gardes. Trois pédants, en effet : un copain des Cannirnos et de Cocolitanus, ainsi que deux commerçants aisés. Les veilleurs les laissèrent passer sans plus de difficulté. Estenius sourit dans l’ombre : il tenait son entrée ! Il n’avait qu’à se faire accompagner par un des convives, qui répondrait de son nom. Son visage ne devait pas être trop connu dans la bonne société ; chez les rustiques il avait sa gloire, mais dans la haute il n’était qu’un sujet de conversation de fin de soirée… Le tout était de camoufler la blessure de son œil, trop évocatrice.

Estenius attendit quelques minutes avant de voir arriver ce qu’il cherchait : un des banqueteurs, esseulé, couvert par un grand chapeau à rebords. Le paysan se débarrassa de son manteau gris et sortit de la noirceur de sa cachette. Il s’avança vers le nouveau venu comme on approche un ami. Il faisait trop sombre pour que celui-ci distingue son visage et il lui souhaita le bonsoir. Mais, alors qu’Estenius l’accostait, le bourgeois remarqua la vêture de bouseux ainsi que l’éclat d’un poignard. Il allait hurler, mais le jeune homme lui plaça sa lame sous la gorge :

« Pas de bruit, mon gars. À moins que tu ne préfères te mêler d’amitié avec ma belle ! »

L’homme acquiesça, effrayé, mais ne dit rien. Estenius continua :

« Fais-moi entrer chez Cocolitanus et je ne te ferai pas de mal. Dis simplement aux gardes que je suis avec toi, que je suis un convive de votre petite fête. »

L’homme acquiesça de nouveau et se remit en marche, le dos tendu sous la pression de la lame. Il tremblait un peu, mais cela ne devrait pas se voir. Estenius partit à sa suite, plaqué contre son flanc. Ah, la belle paire de sodomites ! se dit-il en souriant. Puis son visage retrouva son sérieux et il s’avança d’un pas cérémonieux vers les deux gardes. Sur le trajet, il saisit le chapeau de son compagnon et se le vissa sur le crâne.

Une fois dans la demeure, Estenius se décolla un peu de son ami. Ce dernier le mena jusqu’à une porte close. Derrière, le jeune homme pouvait percevoir le bourdonnement d’une conversation. Il murmura :

« Entre et va t’asseoir, je te rejoins dans un instant. Tiens, reprends ton galurin. »

Le bourgeois tourna la poignée et entra. Un éclat de rire l’accueillit :

« Alors, Motius, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es pâle comme la mort ! Allez, prends place et attrape un verre ; on va te redonner des couleurs ! »

Estenius attendit quelques secondes, puis poussa la porte à son tour. Tous les convives se tournèrent vers lui. À la vue de son bandage, de la crasse sur ses habits et du poignard dans sa main, les conversations moururent à petit feu. Estenius s’exclama :

« Bonjour à tous ! Non, non, demeurez assis, je vous en prie. Et surtout, ne tentez pas la moindre ânerie, je suis armé. »

Pour prouver l’affirmation, Estenius brandit négligemment son poignard. La menace se révélait bien petite, mais cela suffit pour impressionner l’assemblée. Une douzaine d’hommes entourait la table, dont une bonne moitié en costume Cannirnos. Quelques bouteilles entamées occupaient les lieux avec les hauts personnages, ainsi qu’un grand nombre de verres. Un des banqueteurs attrapa son courage à deux mains et demanda :

« Que veux-tu, Estenius ? Ne crois-tu pas que tu as déjà infligé assez de douleur à notre cité ? »

Estenius se sentit flatté, même dans cette société on le considérait comme quelqu’un. Le jeune homme allait remercier et retourner la situation en feignant de ne pas reconnaître son interlocuteur, mais il se retint. Mieux valait la jouer finaude : il n’était pas là pour se mettre à dos le beau peuple. Il ravala donc sa morgue et tint un discours un peu plus courtois :

« Ne t’inquiète pas, Brycham le marchand, je ne désire que vous parler. Si vous restez tous assis bien sagement, je rangerai cette jolie demoiselle, qui ira prendre place dans son fourreau, et vous pourrez tous m’écouter. Je ne cherche pas à vous menacer, seulement à aider le peuple de Geraint. »

Cocolitanus, le propriétaire de la demeure et chef antique de la ville, intervint, la main sur son ventre proéminent.

« Encore une de tes rébellions, c’est cela ?

— Non, Cocolitanus. Non et c’est bien pourquoi je viens vous voir. J’ai pris conscience du ridicule de mes actes. Je comprends à présent que les rouges sont trop forts pour moi. Heureusement, j’ai une meilleure solution. »

Ce retournement de situation étonna si bien les attablés que le silence s’étendit sur la salle à manger. Estenius rangea son poignard. Sur la douzaine de convives, la plupart étaient loin de leur prime jeunesse. Ils étaient les faux décideurs de Geraint, les anciens, les hommes qui voulaient, mais ne pouvaient.

La pièce sombre dansait sous la lueur de quelques bougies. Une ambiance de conspiration qui excitait les sens. C’était comme si tout était fait pour préserver l’identité de chacun, du moins symboliquement. Cependant, Estenius les reconnaissait tous : des marchands, des artisans, des aubergistes, et Cocolitanus, le dirigeant corrompu de Geraint.

Le jeune homme tira une chaise à lui et prit place. À présent, il s’agit d’être convaincant…

« Chefs de l’ancien peuple, vous tous. (Pause. Déjà, j’ai l’attention de tous, c’est un bon début…) Tout comme moi, vous ne voulez plus que les Cannirnos nous gouvernent, vous voulez retrouver notre liberté. Et bien, si ce soir nous nous unissons, si tous ensemble nous retroussons nos manches et que nous rassemblons ceux qui nous sont loyaux, ce soir nous pourrons être libres. »

Estenius allait continuer, mais le chef de la ville lui coupa la parole :

« Nous ne désirons pas nous battre, gamin, nous ne voulons plus perdre d’hommes, de femmes ni d’enfants. Nous connaissons trop bien tes méthodes et plus personne ne veut s’y plier.

— Tais-toi, Cocolitanus, laisse-moi parler.

— Comment te permets-tu, j’ai plus de trois fois ton âge mon petit ! »

Estenius laissa filer et préféra ajouter d’autres mailles au beau manteau de liberté qu’il tissait pour la part de son auditoire qui restait attentive :

« Nous ne nous battrons pas. Les Cannirnos veulent Geraint et bien nous la leur abandonnerons. Nous n’avons pas besoin d’une cité en ruine, aux mœurs violentes et à la terre souillée par le sang de son propre peuple. Vous avez peut-être entendu parler de Daogan le guerrier, cet homme qui refuse l’autorité intrusive de son père. Il peut être notre allié. Avec lui nous pourrions créer les fondations d’une ville nouvelle, où les forts ne domineraient pas les faibles. J’ai longtemps rêvé de faire renaître Geraint de ses cendres, mais cela n’a permis que de la détruire encore un peu plus. Je m’en rends compte à présent, la guerre n’est pas la solution, il nous faut fuir. C’était une belle utopie, mais je veux désormais m’atteler à la réalité ! Allions-nous à ce fils de noble déshérité, utilisons son bras armé pour conquérir notre liberté ! »

Brycham le marchand objecta d’une voix forte. Il avait le visage tendu de celui qui pèse le pour et le contre.

« Qu’est-ce qui vous assure que ce Daogan nous respectera, qu’il ne nous rejettera pas et qu’alors nous n’aurons plus qu’à supplier Emilphas d’épargner nos femmes et nos enfants à notre retour ?…

— Tout simplement le fait que cet homme ait besoin de nous. C’est un guerrier sans attaches et il ne peut survivre seul. Nous l’aiderons à subvenir à ses besoins. Ainsi, il nous accueillera comme des frères et nous protégera. Il dirige cinquante cavaliers des Marches, de ces soldats qui, sous un autre commandement, nous ont réduits en esclavage. Des cavaliers qui, à présent, se retournent contre leurs maîtres et sauront nous défendre autant qu’ils nous ont enchaînés.

« Balivernes ! gronda Cocolitanus. Croire un noble et puis quoi encore !

— Dis plutôt que tu crains de perdre ton or ! s’emporta Estenius. Celui que tu entasses jour après jour depuis les bourses des habitants de notre ville ! »

Un autre dirigeant se leva pour défendre le chef de la cité :

— Nous ne prenons pas l’argent de Geraint, mais celui des soldats et des prêtres ! »

Estenius sentit que l’avis des membres du conseil était tranché : entre la tradition qui leur avait toujours permis de bien vivre et la proposition hasardeuse d’un paysan famélique, il n’y avait pas à chercher bien loin. Pour remporter ce bras de fer, le jeune homme ne devait pas forcer comme un âne : on lui avait déjà rabattu la main sur la table. Pour le gagner, il devait planter son couteau dans l’œil de son adversaire : créer une ouverture, une diversion. Une béance. Il décida de tenter le tout pour le tout et de la jouer à l’esbroufe :

« Je ne parle pas de vous, dirigeants de Geraint, mais seulement de toi, Cocolitanus. Toi, qui gardes pour toi la meilleure part. Sais-tu que j’ai entendu chuchoter sur le petit marché que tu as passé avec le grand prêtre ? Je sais que tu vends des informations. Tu dénonces les infidèles en échange de quelques piécettes, tu as même acheté la paix après la mort de nos ovates ! Ce n’est plus de l’or que tu amasses, Cocolitanus, mais le sang de notre peuple !

— Quoi ? Mais c’est faux ! Tu mens pour retourner le conseil contre moi ; c’est toi le traître !

— Ne joue pas à cela avec moi, Cocolitanus. J’ai entendu un garde parler de tes exploits à Emilphas. Je me demandais comment ce satané prêtre était toujours au clair sur nos actions, mais c’est parce que nous avions un infidèle dans nos rangs, un adorateur de l’ennemi qui vendrait sa propre mère contre une pièce de bronze ! »

La pièce éclata sous l’allégation. Les dirigeants s’étaient levés et le beugle agitait toutes les gorges. Chacun hurlait, chacun accablait son voisin, et tous décriaient Cocolitanus. Les vieilles rancœurs oubliées ressortaient, les déceptions, les colères, les tristesses. Des querelles réchauffées, des doutes, des histoires d’argent et de relations. Critiques et calomnies fusaient. On accusait Cocolitanus de barboter dans tous les crimes véreux, toutes les affaires borgnes et tous les complots nébuleux. Le chef de la ville tentait vainement de se défendre, mais il ne pouvait pas faire front contre tous à la fois.

Estenius, quant à lui, regardait la bataille en retenant un sourire ravi. Finalement, les choses ont été plus faciles que prévu. À croire que Cocolitanus avait perdu le respect de plus d’un ! Les dirigeants ancestraux de Geraint ne sont donc pas si corrompus pour qu’une simple accusation crée une telle tempête !

Bientôt, le chef de la ville repoussa sa chaise et voulut quitter la pièce. Les bourgeois allaient le poursuivre comme des chiens affamés sur un chat malade, mais Estenius sauta sur la table et les interpella :

« Écoutez-moi ! »

À ce seul cri, tous tournèrent la tête vers lui. Cocolitanus, à la porte, s’était arrêté lui aussi et le regardait comme on regarde la mort après une longue lutte contre la maladie, empli d’un mélange d’espoir et de crainte. Estenius éleva la voix pour demander :

« Dirigeants du peuple de Geraint, me suivrez-vous vers la liberté ? »

Commentaires

Bien joué, Charekon !
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lundi 30 juillet à 15h07