1

Antoine Bombrun

dimanche 29 novembre 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre quatorzième

Le port de Hautesherbes vivait au rythme des traditionnelles chansons de marins. Rendus obligatoires par un vieux décret qui visait l’accélération de la cadence de travail, les airs étaient entrés dans le folklore avec les années. Un ancien seigneur Groëe les avait écrits pour glorifier sa maison, mais il n’avait pas omis d’y glisser de nombreuses pointes de gouaille et de lubricité. Ainsi, les différentes qualités des textes rendaient les chansons plaisantes pour tous.

Au centre des voix puissantes et des marchandises, à la confluence des filets de pêche et du cri des gamins, marchait le seigneur Sylvert Groëe. La présence du vieil homme en un tel cadre produisait un effet étrange. La richesse de sa vêture jurait avec les guenilles des matelots, le port de sa démarche avec le chaloupé des marins. Pourtant, au lieu de la méfiance et du rejet, on accueillait le seigneur comme un beau prince. Chacun ôtait son chapeau, infléchissait le ton de son couplet ou donnait un bon mot. À la différence de la famille Vignonel qui faisait passer le profit avant tout, les Groëe avaient compris qu’un bénéfice de tous les partis reste le meilleur atout du commerçant. Ils veillaient donc à ce que chaque intermédiaire retire de son labeur suffisamment de revenu pour bien vivre. Cette philosophie du négoce rendait la lignée de Hautesherbes respectée et appréciée par tout le petit peuple.

Sylvert s’arrêtait devant chaque navire et tirait son feuillet. Il échangeait quelques paroles avec le capitaine ou le quartier maître, notait des chiffres et reprenait sa route. La visite quotidienne du port était devenue un des piliers de la richesse de la famille Groëe.

La cloche du château sonnait treize heures quand Sylvert entendit une voix familière. Il se détourna du second de la Rondetruite, un gaillard qui portait le tatouage d’un poisson rondouillard sur la joue gauche, et aperçut Mélorianne. Sa puînée voguait à une coudée au-dessus de la foule des arrimeurs, ballottée comme dans une tempête. Le vieil homme ressentit à cette vue un certain malaise, tant de découvrir sa petite au centre des gros bras que du caractère flottant de son apparition. Puis, comme Niziaire sortit du flot, Mélorianne harnachée sur les épaules, Sylvert se rassura.

« Papa, papa ! »

La petite brandissait un papier. D’un geste, Sylvert demanda à son interlocuteur de patienter. L’homme se recula avec respect. Niziaire s’arrêta devant son maître et mit le genou à terre. Il soufflait comme un bœuf.

« Papa, le cheval d’Innocent est rentré tout seul ! Il y avait une lettre fixée à la selle ! »

Sylvert attrapa le document et Niziaire se releva derechef. Il s’expliqua entre trois soufflements :

« En retard… cours… Alcédias. »

Puis le serviteur se retourna pour repartir. L’homme au tatouage de truite s’avança et, après un regard pour Sylvert, se permit d’intervenir. Il possédait la voix puissante de celui qui doit se faire entendre lorsque le vent gronde. Son beugle repoussa le chant des marins, les cris des mouettes et ceux des enfants :

« Faites place pour la fille du seigneur Groëe ! »

La foule se fendit immédiatement, libérant un canal dans lequel se précipita Niziaire. En quelques secondes, le serviteur et la petite eurent disparu. Lorsqu’ils furent passés, le couloir se reboucha lentement et l’agitation reprit son cours. Le second de la Rondetruite voulut rengager la conversation, mais Sylvert se plongea dans la lecture de la lettre. Au vu de la manière dont elle lui était parvenue, il ne fut pas très étonné de son contenu : son imbécile de fils s’entêtait dans sa folie. Le vieil homme se surprit de n’éprouver aucune colère. Seulement une lourde lassitude : il était triste.

Après sa visite du port, Sylvert remonta jusqu’à son palais. Esseulé sur le raidillon qui menait au plateau, il songeait à cette barrière qui existait entre son fils et lui. Il avait pourtant toujours entretenu de bonnes relations avec tout le monde. Il pouvait se vanter d’être l’unique seigneur foncier à arpenter seul son domaine sans crainte d’une quelconque agression. Qu’avait-il manqué dans l’éducation d’Euphème ? Le gamin était différent, mais là n’était pas la question. Comment en étaient-ils arrivés à cette haine, à cette opposition perpétuelle ? Il avait beau chercher, il ne trouva pas.

Lorsqu’il mit les pieds dans son petit bureau, il fit appeler Astien. Le jeune homme se présenta et reçut la lettre à l’adresse du Seigneur Souverain. Puisque nous en sommes là, s’était dit Sylvert, je ne peux plus reculer…

« Tu vas porter cette lettre à Landargues et la remettre au Seigneur Alphidore de Pal. À lui en personne, pas à un sous-fifre.

— Bien, Monseigneur. »

Le jeune homme allait se retirer, mais Sylvert le retint en levant un doigt :

« Voici quelques pièces pour le trajet. Il y a assez pour le fourrage et les auberges. Ne traîne pas et ne sois pas trop dispendieux.

— Bien, Monseigneur.

Le jeune homme se retourna pour partir, mais Sylvert le rappela :

« Mais attends, bougre d’imbécile, écoute-moi jusqu’au bout ! Tu monteras le cheval bai ; ce n’est pas un grand coureur, mais pas une rosse non plus. C’est un honneur que je te fais, alors prend garde à lui.

— Bien, Monseigneur. »

Le jeune homme resta immobile, en attente de la suite. Sylvert s’emporta :

« Et bien, qu’est-ce que tu attends, file donc ! Je ne te paye pas pour bayer aux corneilles ! »

Le jeune homme partit au galop. Alors qu’il atteignait la porte, Sylvert le retint de la voix :

« Attends ! »

Le jeune homme se rattrapa au battant, manqua de trébucher et se retourna sans douceur :

« Oui, Monseigneur.

— Quand tu seras aux écuries, demande à ce que l’on prépare le carrosse. Je dois me rendre à Vignevaux.

— Bien, Monseigneur. Euh, je peux y aller ? »

* * *

Lorsqu’un serviteur annonça la venue de Sylvert Groëe, Laval Vignonel eut comme un mauvais pressentiment. Quelques grommellements débordèrent de ses lèvres, dans lesquels le valet crut discerner des termes aussi coquets que « Mordiable » et « fot-en-cul ». Conscient de l’orage qui se préparait, le garçon de chambre se retira avec une courbette.

Laval enfila son veston carmin, puis descendit dans la pièce principale. Une fois devant la porte, il se composa un sourire aristocratique. Bientôt, il entendit les roues d’un carrosse crisser en bas des marches. Sur un signe de tête de sa part, le portier ouvrit l’huis en grand. Laval s’avança sur le perron, plus digne qu’un coq en pâte.

Le cocher bondit de son siège et plaça le marchepied. Sylvert poussa la tenture et sortit. Sa tenue écaille tranchait avec l’immaculé de sa chemise. Le vieil homme souriait, mais ses lèvres trahissaient une ride inhabituelle. Les deux seigneurs s’avancèrent et se saluèrent sur l’herbe qui bordait l’entrée. Après quelques politesses d’usage, Laval indiqua la porte derrière lui. Tout en s’y dirigeant, il demanda :

« Que me vaut le plaisir de votre visite ? J’ai un sursaut d’inquiétude chaque fois que votre carrosse foule les feuilles de mon allée. Vos dernières venues m’ont laissé un arrière-goût désagréable…

— Je crains que l’on ne puisse pas qualifier la nouvelle que je vous apporte d’heureuse, mais soyez certain que notre petit problème avance vers sa résolution. »

Laval répondit avec un petit haussement de sourcil :

« Je vois, les ancêtres ne m’ont pas à la bonne, ces temps-ci. Les ennuis se bousculent comme les pommes sur un pommier. Savez-vous qu’une révolte a éclaté à Geraint ? Je n’en suis revenu que cette nuit.

— Une révolte ? s’étonna Sylvert. Vous voulez dire que les paysans ont refusé de payer les impôts, comme durant le long hiver ?

— Non, je parle d’une rébellion. Presque toute la garnison que j’avais placée au service des rouges a été décimée. La ville est un charnier.

— Ce n’est pas vrai ! Malgré la présence des rouges ? Le sang des barbares est donc encore bien vif à Geraint… »

Laval secoua la tête avec amertume :

« Après cent ans, le petit peuple se croit encore aussi important que les seigneurs fonciers ! L’histoire a pourtant bien prouvé que les hommes ne sont pas égaux ! Dans le Nord, je veux bien, on ne saurait à qui attribuer la récompense de la sauvagerie, à la famille Helvival ou à l’ancien peuple – pour autant qu’il existe encore une différence ! Mais ici, dans le Sud, la réalité est claire !

— Il faut vous rendre à l’évidence, Laval mon ami, le destin vous a affublé d’une petite Marche à gouverner… »

Les deux hommes parvinrent dans le bureau. Laval fit asseoir Sylvert sur un moelleux fauteuil violet, puis agita une clochette. Il expliqua son geste en s’installant à son tour :

« Pour le thé… Où en étions-nous déjà ? Ah oui, la révolte. Dans chaque malheur, je tâche d’y voir le bien. Le massacre de Geraint m’a permis de faire de Laurendeau un homme. Il a participé à sa première bataille.

— Ah, je vois que vous maintenez les anciennes coutumes. Chez moi, la première transaction marque l’entrée dans la vie adulte. Car si je me complaisais dans les traditions, chacun resterait enfant sa vie durant ! Alors, comment se sent Laurendeau après ce rite initiatique ?

— Ma foi, je ne sais pas encore. Je l’ai laissé à Geraint pour quelques jours, je veux qu’il assiste à l’exécution du meneur. La dernière fois que je l’ai vu il était secoué, mais la chose est normale ! Qui ne le serait pas après sa première bataille ! Enfin, assez parlé de mon fils, qu’en est-il du vôtre ? Car, si vous êtes venu me voir, ce n’est pas sans rapport avec lui, j’imagine… »

Sylvert eut un sourire gêné. Il rageait intérieurement : Euphème, tu ne cesseras donc jamais de m’humilier ?

« En effet, c’est bien de lui dont je suis venu parler. Je voulais vous annoncer en personne la progression de l’affaire, afin que nous puissions définir ensemble la démarche à suivre. Le pli pour le Seigneur Souverain, celui qui annonce qu’Euphème Groëe n’est désormais plus qu’Euphème, est parti tout à l’heure. D’ici la fin de la semaine, la postérité de la famille aura changé et l’héritier du domaine de Hautesherbes ne sera plus le même. »

Laval accueillit la nouvelle par un éclat de joie :

« Voilà un sacré pas en avant ! »

Puis, l’information ayant fait son chemin dans son esprit, il se ravisa :

« Mais… si vous rendez l’affaire officielle, c’est que votre maudit fils s’entête dans sa folie. Méfiez-vous, Sylvert, votre Daogan a planté les graines de la guerre ! J’espère pour vous que le Seigneur Souverain saura calmer ses ardeurs… »

Sylvert toussota pour cacher son trouble. Laval fronça un sourcil :

« Que veut dire cette tousserie, Sylvert ?

— Je crains que le Seigneur Souverain ne puisse rien faire. De plus que de le renier, j’entends. Ils ont déjà eu une entrevue qui s’est, comment dire, mal terminée… Sans parler d’une lettre que j’ai fait transmettre par le héraut Innocent à mon fils. Du messager il n’est revenu que la monture. Quant à l’ambassade… »

Sylvert marqua une pause le temps d’un soupir, puis il reprit. Résigné.

« Je crains que la belligérance ne soit proche, Laval. Je suis navré de vous y entraîner, mais je ne puis faire autrement. Je suis venu pour vous conseiller de rassembler vos troupes à Vignevaux. Cette mesure se veut préventive : face à deux seigneurs en armes, Euphème se verra en obligation d’abdiquer. Ce n’est pas avec ses cinquante cavaliers qu’il pourra se défendre ! »

Laval accusa le choc. Il s’attendait à une mauvaise nouvelle, mais de là à entendre l’annonce d’une prochaine déclaration de guerre… En plein Sud ! Putain, mais qu’est-ce que j’ai fait aux ancêtres pour mériter une merde pareille ! Il articula d’une voix sifflante :

« Nous en sommes donc bien ici… »

Un silence pesant enveloppa la pièce. Sylvert aurait voulu répondre, mais il ne le pouvait pas. Oui, ils en étaient bien là.

Plus rien ne bougeait dans le petit bureau. Les deux aristocrates restaient assis, accoudés dans leurs fauteuils carmin, le regard fixe. Soudain, un grattement sur la porte froissa leur apathie. Un serviteur entra à petits pas, les bras chargés d’un plateau encombré de tasses, tisanière, pot à sucre et diverses cuillères. Il allait poser le tout poliment sur la table basse qui séparait les deux hommes, quand le poing de Laval s’abattit sur le meuble. Le domestique bondit de côté. Les tasses s’entrechoquèrent et la théière se renversa.

Laval beugla de toute la force de ses poumons :

« Tu crois vraiment que le moment est bien choisi pour le thé, bougre d’imbécile ! Déguerpis ! Ensauve-toi avant que je ne fasse donner la bastonnade ! »

Le serviteur, veston trempé, s’éloigna sous le flot d’injures que ne cessait de régurgiter le seigneur foncier. Lorsque la porte claqua, Laval se tut d’un coup. Il ajouta simplement, comme sur un ton d’excuse :

« Non, mais quel incapable… »

Sylvert se força à desserrer les doigts. Il pressait l’accoudoir de toute sa force et craignait de briser la délicate pièce de mobilier.

Laval se tourna vers son visiteur :

« Sylvert, croyez-vous vraiment que le moment soit bien choisi pour me demander des hommes ? Pensez-vous qu’ils ne soient pas déjà assez occupés dans la ville de Geraint ? Imaginez-vous vraiment que c’est là mon devoir de calmer les crises de folie de votre fils ? »

Le seigneur de Hautesherbes étendit les mains devant lui en signe d’apaisement :

« Voyons, mon cher, je ne vous demande pas de dégarnir vos positions, je sais que le problème que je vous expose n’est pas de votre fait. Cependant, votre participation me semble adaptée, dans le sens où le vieux moulin est sis sur vos terres… Toutefois, soyez assuré que mes vassaux formeront le plus gros des troupes…

— Je vous l’accorde, dans sa folie de prendre pied sur mon territoire, Euphème m’implique inévitablement. Dans ce cas, mettons-nous d’accord sur le nombre d’hommes. Vider Geraint est hors de question, mais peut-être puis-je rassembler d’autres soldats…

— Je ne vous en demande pas plus. Je compte moi-même envoyer un serviteur, puisqu’Innocent m’est enlevé de nouveau, chez tous mes vassaux avant la fin de la journée. À nous deux, nous battrons aisément le rappel de plus d’une centaine d’hommes, sans compter ceux que les Marches retiennent et que nous pourrons rappeler en dernier recours… Mais nous n’en sommes pas là : selon mes éclaireurs, Euphème n’a pas plus de cinquante cavaliers derrière lui. »

Laval hocha la tête. Accepter ne lui plaisait visiblement pas, mais il ne pouvait refuser sans paraître discourtois :

— Très bien. Mais dites-vous que c’est la dernière fois. Je ne vais pas m’occuper des petites affaires du fils Groëe toute ma vie. À présent, si vous voulez bien m’excuser, j’ai à faire. »

Sylvert se leva et salua. Laval eut un petit geste de la tête, mais il ne se redressa pas pour raccompagner son visiteur, qui quitta la pièce sans un mot.

Commentaires

Y a pas à dire, la plongée dans la tête de Laval et Sylvert m'amuse beaucoup^^
 0
lundi 30 juillet à 10h30