3

Antoine Bombrun

lundi 21 octobre 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-neuvième

« Lâche cette robe ! Lâche cette robe ou je te bouffe ! »

Arcboutée au tissu vert brodé d’or, yeux exorbités, dents saillantes et pommettes rougies, Fleurienne de Pal crachait sa haine sans retenue. Ce n’était plus une femme, mais une furie. En face, plus bestial encore, trônant comme un roi dans la chambre de la Demoiselle qu’il s’était appropriée, groin retroussé de colère, robe entre les mâchoires, nœud tordu et noirci par la fange, le porc résistait des quatre membres.

Dans un ultime cri de rage, Fleurienne tira d’un coup sec sur le tissu, qui craqua dans un long déchirement. Entraînée par son élan, l’aristocrate bascula en arrière, heurta un fauteuil, trébucha, avant de s’étaler sur le parquet ciré, et dans la couche de lisier qui le recouvrait.

Ses petits yeux brillants de rage, le cochon avala goulûment le morceau de robe qu’il était parvenu à arracher, avant de s’en retourner fureter dans le placard.

« Tu peux bouffer le reste, s’égosilla Fleurienne, c’est à Elivard ! Tu viens d’engloutir ma dernière ! »

Le porc tourna de nouveau la tête de son côté, avant de lever le groin vers la coiffeuse. Un éclair malicieux traversa son regard torve, comme s’il avait soudainement compris quelque chose.

« Non, mes bijoux ! »

Fleurienne opéra un mouvement en avant pour se jeter sur l’animal, mais se ravisa finalement. Elle porta la main vers l’ouvre-lettre qui traînait sur la petite table, encore debout malgré les multiples assauts de la bête. Ainsi armée, la Demoiselle se précipita en direction de sa poudreuse, lame tendue vers le groin fourrageur.

« Recrache ! Je vais t’éventrer si tu ne recraches pas ! Allez recrache, immonde porc ! »

L’ouvre-lettre vacillait dans la main tremblante, prête à frapper, lorsque la porte de la chambre s’écarta en grand :

« Que se passe-t-il ici ? On ne peut plus pioncer tranquille ? »

Le bec-de-lièvre vibrant de colère, Elivard postillonnait sans retenue. Fleurienne lui ficela la lippe d’un cri :

« Je ne sais pas qui bouffera qui, mais je jure que ça arrivera ; je découperai l’un de vous deux pour nourrir l’autre ! »

Elivard ferma la bouche du mieux qu’il le pouvait, roula des yeux, puis s’approcha de la Demoiselle en se retroussant les manches. En culotte courte, bras et jambes épais comme des cuissots sur son corps râblé, il était aussi terrifiant que ridicule.

« C’est l’heure de ta correction, ma jolie !

— Non, Elivard, je t’en prie. C’est mon présent, ton nouvel animal de compagnie, qui me met hors de moi !

— Allons bon, et de quoi accuses-tu encore ce pauvre animal ? »

Les bras de Fleurienne lui retombèrent le long du corps comme elle contemplait le cloaque qu’était devenue sa chambre, incapable de formuler une réponse compréhensible tant les mots se pressaient dans sa gorge. Elle parvint finalement à souffler :

« Mes robes, il a avalé toutes mes robes ! J’étais venu m’habiller dans ma… dans sa porcherie, et ça fait plus d’une heure que je me bats avec lui pour récupérer quelque chose à me mettre ! »

Elivard éclata d’un rire énorme. Sa panse se dilatait avant de fondre violemment, secouée de gaillardise. Il se contint avec difficulté pour clamer :

« Joli-cœur, voyons ! Ce n’est pas bien d’embêter Fleurienne : tu sais bien qu’elle a ses humeurs ! »

Le cochon, heureux de retrouver son maître, se précipita vers lui en frétillant. Il remua du derrière sous les gratouilles, jusqu’à ce qu’Elivard relève les yeux vers son épouse :

« De toute manière, la nudité te sied mieux que n’importe quelle fripe ! Et puis, tu portes bien quelque chose, ça suffira pour la journée ; le temps que les servantes te trouvent autre chose…

— Mais, ce sont des… »

La plainte de Fleurienne se tarit dans sa gorge avant le dernier mot, qui s’extirpa de ses lèvres comme un cri de souris :

« … dessous. »

Elivard ne parut pas même entendre ses paroles tant il cajolait la croupe de Joli-cœur. Après un moment, il releva un regard chafouin vers Fleurienne, qui se terrait dans un angle de la chambre :

« Tu vas venir t’occuper de moi, si tu veux échapper à ta correction, hein ma jolie ? »

Un sourire graveleux dévoila ses dents cariées.

« De bon matin ? Tu ne souhaitais pas assister au conseil ? »

La question paraissait une supplication, qu’Elivard balaya sans hésiter :

« Ils patienteront ! Moi par contre, je n’en peux plus de patienter, viens donc par là… »

Comme Fleurienne demeurait contre le mur, préférant se laisser désirer plutôt que de s’offrir, son époux poursuivit :

« Ou alors, je peux rejoindre le conseil tout de suite… »

Un sourire éclaira le visage de la Demoiselle, sitôt réduit à néant :

« Et parler à Breridus de ton refus. Dans notre accord, tu devais te donner à moi sans rechigner, que je me sente aimé. Il risque de ne pas apprécier plus que moi ton petit jeu… »

Soumise, Fleurienne se décrocha du pan de mur qui l’abritait pour s’approcher de son époux.

« Ah, je préfère ça ! Allons, laissons son lit à Joli-cœur et prenons place sur la banquette de l’antichambre. Quand nous aurons fini, tu iras me chercher mon petit déjeuner ; je meurs de faim ! »

Moins de dix minutes plus tard, la Demoiselle de Landargues, embarrassée dans une chemise trop courte bien que très large, parcourait les couloirs du palais. Domestiques et courtisans s’effaçaient sur son passage, inquiets de devenir la cible du courroux qu’ils lisaient sur son visage.

C’est ainsi, les bras chargés d’un plateau, car Elivard voulait qu’elle le serve elle-même, que Fleurienne découvrit Alphidore, immobile devant une porte close.

« Mais, que fais-tu ici ? »

Le jeune Souverain tourna la tête, surpris d’être interpellé ainsi. Il l’observa de haut en bas avant de répondre :

« Bonjour, ma tante. Je… je réfléchis…

— Et à quoi réfléchis-tu ? Si c’est la salle du conseil qui te fait penser, sache qu’elle ne se trouve pas ici. Et tu ferais mieux de te presser d’y aller, ou Breridus sera d’une humeur de chien !

— Non, je réfléchis à ce que je dois dire à Orphiléa Helvival. »

Fleurienne parut interloquée :

« Tu ne vas rien lui dire du tout. Tu vas l’épouser, dans cinq jours comme cela est prévu, et tout ira bien pour tout le monde !

— Oui, bien sûr que je vais l’épouser, ma tante. Pour le bien de la Cannirnosk ! Mais…

— Mais voilà. Point n’est besoin d’en parler davantage, vous pourrez vous raconter ce que vous désirez d’ici une semaine, mais en attendant gardez un peu de mystère ! »

Alphidore de Pal soupira, puis chuchota en s’inclinant :

« Bien, ma tante. Tu as raison… »

Il se redressa avant de s’éloigner. Fleurienne se sentit satisfaite un instant : au moins quelqu’un qui l’écoutait. Puis, comme elle se souvint du poids du plateau dans ses bras et de tout ce qu’il sous-entendait, une vague de désespoir la submergea. Elle s’en fut à son tour, pressant le pas.

Dès que sa tante eut disparu au bout du couloir, Alphidore fit demi-tour. Il se planta de nouveau devant la porte d’Orphiléa, mais toqua cette fois sans attendre. Il ne pouvait pas ne rien dire. Il revivait sans cesse le mariage de Fleurienne ; revoyait sans cesse les yeux rougis de la jeune Helvival, ressassait son trouble, ruminait sa fuite. Il devinait l’horreur que lui causait ce mariage, mais savait aussi que l’honneur l’empêcherait de le refuser, ou même de montrer ouvertement son mécontentement. Elle devait être terrorisée de s’unir à un inconnu, craintive de ce qu’il allait pouvoir lui faire subir. Il était Souverain et l’épouserait pour le bien du pays, mais il était aussi un homme, et ne pouvait laisser quelqu’un souffrir de la sorte. Il devait la rassurer.

L’huis fut tiré et le visage d’Orphiléa s’encadra dans l’ouverture. Elle entrebâilla la bouche pour parler, reconnut Alphidore, rougit, referma la porte. Interloqué, le Seigneur Souverain ne sut comment appréhender cet accueil. Certainement l’angoisse… Un cri glissa au travers du bois :

« J’arrive tout de suite, une minute ! »

Quelques instants plus tard, la jeune Helvival se présenta à nouveau, le rose aux joues, le souffle un peu court, vêtue d’une ample robe immaculée.

Alphidore fit la révérence :

« Vous êtes magnifique. »

C’était vrai. Orphiléa possédait les traits d’une Cannirnos, avec son visage plutôt charnu, ses belles lèvres rouges, son nez droit et fin. La blancheur de sa tenue mettait en outre en valeur la pâleur de son teint et lui prêtait un air fragile, comme un petit animal dont on aurait envie de prendre soin. Mais, à y regarder de plus près, le Souverain découvrait d’autres détails, moins gentils, moins rangés que le reste de sa personne. L’éclat de sa chevelure, dont la noirceur pouvait paraître presque blonde selon l’éclairage. Ses yeux, chez qui la clarté et la brillance offraient à son apparence une sauvagerie toute grisante.

La jeune femme s’empourpra de plus belle :

« Ne me fixez pas ainsi, je vous en prie… »

Sa voix, calme et posée, timide, rappela Alphidore à son devoir. Il salua, puis pénétra à pas lents dans les appartements.

« Ce que j’ai à expliquer n’est pas facile à dire, mais c’est important. Écoutez, et si vous ne voulez rien répondre, ne vous forcez pas. Je vous laisserai sans vous importuner davantage. »

Alphidore marqua une pause avant de poursuivre :

« Vous ne méritez pas de ne pas savoir. Vous n’êtes pas une courtisane, intéressée uniquement par le pouvoir ou l’appât du gain. Vous êtes une femme bonne, que je devine juste et droite. C’est pourquoi, pour vous, j’essaie moi aussi d’être juste et droit. Voilà donc ce que je dois vous dire :

« J’aime une autre femme. Je l’ai perdue, pour l’instant, mais ne désespère pas de la retrouver. Et même si je n’y parviens pas, je ne cesserai jamais de l’aimer, je n’en aimerai jamais une autre. Je vous épouserai par obligation, et soyez bien assurée qu’il n’existera rien d’autre entre nous que le devoir. Nous nous montrerons heureux en public, mais nous ne partagerons pas même le lit. Notre amour ne sera qu’une façade, et vous pourrez, derrière elle, dans l’intimité de votre jardin secret, bâtir votre vie comme vous l’entendrez.

« Je sais que cela sera difficile pour vous, ça le sera aussi pour moi, mais nous y parviendrons, je vous l’assure… »

* * *

Lors des conseils, Breridus siégeait à présent aux côtés d’Alphidore. Seulement, il ne se tenait plus debout, comme après sa libération, quelques pas en arrière de la table, prêt à souffler de rares mots lorsque que le Souverain tournait la tête de son côté. Au contraire, c’était sa voix que l’on entendait le plus.

Bien entendu, Alphidore présidait l’assemblée, et c’était lui qui, en dernier lieu, prenait les décisions. Mais un regard attentif, comme celui du seigneur Fonlantrame, qui se présentait tous les jours en tant que spectateur, parvenait à ressentir l’influence énorme que le félon possédait sur son neveu.

Pire, Médéric craignait que les choix n’aient pour la plupart déjà été faits en amont, et que les de Pal ne se livraient là qu’à un jeu politique destiné à dissimuler leurs desseins. La situation du jour se révélait un bel exemple de cette désorganisation, car Breridus avait fait commencer le conseil sans que le Seigneur Souverain ne soit arrivé. Plusieurs questions avaient déjà été traitées lorsque ce dernier parut, avec presque une heure de retard.

Immédiatement, l’ordre du jour fut écarté pour laisser place à un imprévu de grande importance :

« Faites entrer Oöb Bromadon », déclara solennellement Vert.

Le chef de la garde de la ville pénétra dans la pièce, épée au côté. Il était suivi par un maigre gaillard, qui paraissait plus loqueteux que soldat. Une telle entrée aurait fait rugir quelques mois auparavant, mais elle ne choquait désormais plus. Depuis sa construction, la salle de la couronne n’accueillait les armes que des gardes en faction, et encore, ces derniers ne pouvaient passer la ligne sombre qui séparait la pièce en deux qu’en cas d’urgence absolue. À présent, les lames foisonnaient : celle de Breridus, qui demeurait près du trône, mais aussi celles de ses briscards, qui patientaient contre le mur blanc, à l’opposé des gardes traditionnels et de leurs haches de bataille.

« Quelles sont les nouvelles ? », questionna Rouge.

Oöb Bromadon répondit après une courte génuflexion :

« La levée militaire est en bonne voie. Tous les hommes vaillants de Landargues et des environs sont désormais sur le pied de guerre. Les villages plus éloignés tardent davantage, mais leurs troupes devraient parvenir à temps.

— Et qu’en est-il des armées des autres lignées aristocrates ?

— Je n’en sais rien, Rouge. Ce n’est pas de mon ressort. »

Une main se dressa dans l’assemblée, que Gris désigna d’un doigt tremblant :

« Oui, Seigneur Fonlantrame ?

— J’ai envoyé quérir mes soldats dès que l’ordre a été donné, de même que Monseigneur Viqueford. Ils doivent être en route à l’heure qu’il est, du moins je l’espère. »

Breridus se leva pour intervenir :

« Je crois savoir que vous avez personnellement écrit aux lignées Vignonel et Groëe, Seigneur Alphidore ?

— Oui, vu la querelle qui secoue le Sud, j’ai pensé qu’il valait mieux une lettre officielle, afin que la demande soit bien prise en compte. Mais leurs domaines sont éloignés, et je ne crois pas que les hérauts aient encore achevé leur périple.

— Ne reste que la famille Cachampgueux, précisa Vert. Le seigneur Elivard n’est pas présent aujourd’hui ? »

Chacun se tourna pour le chercher, mais ce dernier demeura introuvable.

« Le temps qu’il ne réapparaisse, déclara Oöb Bromadon, j’ai emmené quelqu’un qui a des choses à vous dire. Cet homme était paysan dans le village de Fonnosque, qui a été dévasté par les Sauvages. C’est par miracle qu’il a réussi à fuir, puis à cavaler à bride abattue, sur un bourrin, depuis le champ de bataille jusqu’ici.

« Ce n’est pas seulement pour conter ce prodige que je vous le présente, mais parce qu’il va pouvoir vous expliquer pourquoi l’avancée de Grimm est si lente… »

Le chef de la garde de la ville se tourna vers le nouveau venu, qui se tenait timidement en retrait, et lui fit signe d’intervenir d’un mouvement de la tête :

« Allez, je te laisse la parole. »

Le paysan s’avança de derrière le colosse. Vu de près, il paraissait plus maigre et plus sale encore. Il se découvrit, offrit une petite révérence maladroite en parcourant la tablée du regard, puis commença à raconter :

« Je me trouvais dans les champs lorsque nous avons entendu les premières rumeurs. Très vite, les chocs métalliques et les cris nous ont assuré qu’il se passait quelque chose de grave.

« La parcelle où nous travaillions se trouvait à l’abri d’un petit mamelon, et nous avons pu observer l’attaque sans être vus. Les flammes, la terreur ; les Sauvages…

« Puis, mon voisin a repéré les franges d’une armée immense, qui contournait le village par tous les côtés. Ils voulaient nous prendre comme dans une nasse.

« Tous les hommes qui travaillaient avec moi se sont précipités en avant : chacun avait une famille à sauver. Moi, ma femme est morte en couche il n’y a pas trois mois. Quant à mes deux fils, ils ont été emportés par la maladie depuis deux ans. Je n’avais aucune raison de me jeter dans la gueule du loup ; je pouvais m’enfuir. Seulement, je ne sais pas par quelle ignoble curiosité, je ne parvenais pas à me détacher de cet affreux spectacle…

« J’ai vu les barbares mettre le feu à ma maison, à ma rue, à tout le village. J’ai vu tous mes amis se faire tuer. Ce qui m’a sauvé la vie, c’est quand ils ont rassemblé sur la grande place, au centre des flammes, tous les enfants, toutes les femmes, tous les vieillards : tous ceux qui n’avaient pas eu la force de se battre.

« Ils ont commencé par les plus jeunes. Les nourrissons. Ils… ils… »

La voix du paysan trembla à plusieurs reprises, s’affaissa, puis se brisa tout à fait.

« Qu’ont-ils fait ? demanda impérieusement Rouge.

— Ils les… Un massacre, ça a été un massacre ! Personne n’a survécu.

— Qu’ont-ils fait ? », insista Rouge.

Chacun des mots du Sacerdoce résonna longuement dans la salle muette, puis la réponse fusa :

« Ils les ont démembrés ! Bras, jambes, crâne. Et puis ils les ont éparpillés dans les champs ! »

Le paysan avait craché le morceau comme s’il l’avait éructé, et son acidité dessina la ligne de lourdes larmes sur ses joues crasseuses.

Dans le silence de ses sanglots, Alphidore se redressa doucement :

« Que s’est-il passé ensuite ? Comment êtes-vous parvenu à fuir ? »

L’homme ravala son chagrin :

« J’ai vomi, d’abord. Et ça a été comme une libération : j’ai retrouvé l’usage de mes jambes. Après, j’ai couru, couru droit devant moi, à l’opposé du massacre. Mes pas m’ont mené dans le petit bois, je pense que c’est pour ça que je suis parvenu à leur échapper. J’ai couru jusqu’à perdre mes dernières forces.

« J’ai dû tomber inconscient, car je me suis réveillé avec l’aube, étendu de tout mon long dans la campagne. Je me suis redressé et j’ai repris ma route. J’ai bientôt atteint un petit hameau. Je n’ai pas réfléchi : tout ce que je voulais, c’était fuir. La porte de l’écurie n’était pas fermée à clef, alors j’ai volé un cheval.

« J’ai galopé tout droit, et j’ai fini par arriver en vue de la cité. Les gardes de faction à l’entrée m’ont tout de suite emmené voir sieur Oöb Bromadon, qui m’a conduit ici. Cela ne fait pas même une heure que j’ai passé les portes de Landargues… »

Lorsqu’il eut achevé son dernier mot, le pauvre paysan sembla se rabougrir, terrassé par l’épuisement.

« Merci pour ce précieux témoignage, tremblota Gris.

— Tout ceci ne nous explique pas pourquoi Grimm est si lent à traverser le pays, hasarda Alphidore. Nous ne pouvons qu’en remercier les dieux, mais nous ne sommes pas plus avancés…

— Au contraire, Monseigneur, intervint Breridus. Les Sauvages ne possèdent pas cette culture de la destruction. Ils dissocient même fortement les militaires et les paysans. Il leur arrive bien entendu d’opérer des raids contre les fermes, afin d’en voler les réserves ou affaiblir l’ennemi, mais jamais avec cette barbarie… »

Oöb Bromadon hocha la tête :

« Breridus a raison, Seigneur Alphidore. Un tel acharnement et une telle violence prouvent une volonté de vengeance. Ils ne parviendront pas à Landargues avant d’avoir rasé de la carte la moindre baraque située un tant soit peu entre eux et nous. C’est aussi un avertissement, et une manière de nous inquiéter : nous savons à quoi nous attendre… »

* * *

L’après-midi tirait déjà sur sa fin lorsqu’Orphiléa retrouva Fleurienne dans une des bibliothèques du palais. Cette dernière, enfoncée dans un fauteuil, relisait la triste destinée d’Esmérénie de Pal et de son amour fou. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais depuis sa discussion avec Médéric Fonlantrame, il lui avait paru important de rouvrir ce roman. Elle en connaissait pourtant bien l’histoire, et ce n’était pas pour les fioritures un peu ridicules du style de Sindirian le Bel qu’elle s’y plongeait…

Elle fit la moue en percevant des bruits de pas, consciente que personne ne s’enfoncerait ici autrement que pour la trouver, et ferma l’ouvrage. Au lieu du bec-de-lièvre qu’elle s’attendait à voir surgir entre les rayonnages, elle découvrit la mine défaite de la jeune Helvival, sa robe froissée et ses yeux gonflés de larmes.

« Mademoiselle, je vous cherchais.

— Allons, mais qu’y a-t-il ma petite ? »

Elle tendit les bras pour accueillir Orphiléa, et pesta intérieurement contre son neveu qui n’avait pas su tenir sa langue. À peine la jeune femme se trouva-t-elle blottie contre Fleurienne que ses pleurs redoublèrent.

Lorsque la Helvival fut enfin calmée, Fleurienne eut droit au récit de la venue d’Alphidore. La Demoiselle, déjà fragilisée par ses tourments personnels, fut bouleversée par ce qu’elle entendit. L’affliction d’Orphiléa, si franche, si candide, lui évoqua un temps meilleur, un amour différent, où le bonheur passait avant les intrigues.

« Je suis tout de suite allée voir Ildoria Vignonel, mon amie. J’espérais qu’elle pourrait me rassurer, ou tout du moins me consoler un peu… Sa seule réaction a été de s’attaquer à Alphidore. Elle a dit qu’il n’est pas un vrai homme, car les vrais hommes aiment les belles filles comme moi.

« Elle a ajouté que depuis toutes ces années qu’ils vivent dans le même palais, il ne l’a jamais regardée. Qu’il n’a même jamais regardé aucune femme ! Enfin, elle m’a dit qu’un amant me ferait oublier cette mauvaise histoire. Elle m’a conseillé Théophide Vignonel, son cousin de petite lignée, parce qu’il cherche quelqu’un en ce moment.

« Ça m’a tellement dégoutée que je l’ai laissée seule. J’ai cru vomir. Je ne savais plus quoi faire, j’ai longtemps erré dans le palais, puis j’ai pensé à vous… »

Fleurienne ne trouva que répondre. Les mots, pourtant, s’étaient pressés dans sa gorge. Des mensonges pour emboutir la confiance de la jeune fille, des contre-vérités pour la placer sous sa domination ; la méthode Breridus, en somme. Seulement, face à cette voix ancienne montait un cri de révolte nouveau, un cri porté par les grognements d’un cochon et les râles de plaisir d’un homme. Un cri qui s’horrifiait devant le malheur de cette petite, qui comprenait, qui ressentait sa douleur.

Bientôt, le vacarme de ce cri prit le dessus sur tout le reste, et Fleurienne se jeta en avant pour enserrer étroitement la jeune femme.

Après peut-être une minute sans mouvement, Orphiléa se dégagea doucement de l’étreinte. Elle demanda :

« Qu’est-ce que cela fait d’être mariée à quelqu’un qui vous aime ? Est-ce que ça vous rend heureuse ? Mes parents, eux, disent que ça a été leur plus grande chance, ils disent qu’ils n’ont été heureux qu’à partir de ce jour…

— Tes parents ? Tu parles de… Relonor ? Et Wilhjelm ?

— Oui. Alors, ça vous rend heureuse, vous ? »

Pour toute réponse, Fleurienne grinça des dents.

Commentaires

J'ai VRAIMENT cru au départ que Fleurienne se battait avec son époux, au lieu du cochon x)
 1
mardi 22 octobre à 00h50
C’était à peine voulu ;)
 1
mardi 22 octobre à 21h44
Tu m'étonnes x)
La pauvre, elle a l'air d'en baver. Elivard, lui, bave pour de vrai.
 1
mardi 22 octobre à 21h49