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Antoine Bombrun

vendredi 30 août 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre cinquante-sixième

Les crevettes, installées en cercle autour d’une énorme carapace de crabe, elle-même remplie d’une épaisse sauce orangée, n’attendaient qu’une main secourable pour être trempées, suçotées, puis dévorées. Eudes Viqueford, pourtant, les observait avec méfiance :

« Un banquet, encore un banquet… Je n’en peux plus de tous ces banquets ! Nous n’appartenons pas à la nouvelle noblesse, eux qui n’ont jamais mangé à leur faim de toute leur vie !

— Et encore, tu es jeune, toi, répondit Alphride Viqueford. Imagine-moi un peu, avec vingt ans en plus et autant de kilos en trop ; comment veux-tu que je tienne le coup ? »

Eudes pouffa dans son mouchoir :

« Vingt de chaque ? Je crois que tu te sous-estimes : j’aurais parié sur dix et trente, et encore je te laisse les répartir comme tu préfères ! »

Alphride éclata d’un gros rire satisfait, suivi d’une tape dans le dos de son parent :

« Petit impertinent, va ! »

Comme plusieurs têtes mécontentes convergeaient vers eux, et que des « chut » courroucés leurs étaient adressés, les deux hommes bridèrent leur gaieté. Eudes décida même de passer inaperçu en piochant quelques crevettes, qu’il trempa dans leur sauce :

« Au moins, chuchota-t-il, ce n’est pas de la bidoche, comme d’habitude ! Pour une occasion pareille, qui ne se présente pas deux fois dans le siècle, ils ont choisi de faire dans l’originalité !

— C’est vrai que malgré la proximité de la mer, ils servent surtout de la viande.

— Du poisson à la limite…

— Mais des fruits de mer, jamais ! »

Ils mâchèrent en silence un moment, le regard perdu sur la célébration en cours, puis Alphride reprit :

« C’est culturel, en fait. Avant d’envahir la Cannirnosk, nos ancêtres étaient des pêcheurs et des bouffeurs de poissons. Puis, lorsqu’ils ont gagné un territoire, leur alimentation a changé. Ces nouvelles habitudes représentent, en quelque sorte, le symbole de la propriété.

« Plus on descend dans le Sud, vers les familles qui avaient moins d’attrait pour la terre, plus le poisson tient une place importante. Regarde l’exemple des Groëe : premiers à cesser l’invasion, et ils raffolent encore de la poiscaille.

— Ce n’est pas bête ce que tu dis, je n’y avais jamais songé… C’est vrai que, quand on y pense, aucune de nos spécialités ne contient de poisson. »

Alphride prit son air le plus digne :

« Je suis vieux, je suis gros, mais je suis aussi cultivé !

— Mais… si ce que tu expliques est véridique, alors pourquoi le menu d’aujourd’hui est-il à base de poisson ? Pour un tel événement, c’est étrange de choisir un aliment tant décrié.

— Hum, c’est une bonne question. »

Alphride regarda la carapace de crabe, comme si celle-ci allait lui fournir une réponse, puis il ajouta :

« Il paraît que c’est Fleurienne elle-même, avant de… avant tu vois quoi, qui avait demandé tout spécialement que le repas soit constitué uniquement d’aliments en provenance de la mer. Pourquoi, je ne saurais dire… Surtout qu’avec son viandard de promis, il n’y a pas de logique…

— À moins que ce ne soit pour lui faire les pieds ! »

Les deux nobles éclatèrent de nouveau d’un gros rire, vite réprimandé par des regards sévères et des chuchotis exaspérés. Ils enfournèrent de nouveau quelques crevettes, plus pour museler leur hilarité que par réelle envie, avant de reprendre leur conversation à voix basse :

« Dis, tu parlais des Groëe tout à l’heure. »

Alphride leva un sourcil :

« Oui ?

— Tu y vois clair, dans ce qu’il se passe chez eux ? D’abord avec cette lutte intestine, entre Daogan des Marches et le vieux Sylvert, puis la trahison du Seigneur de guerre. J’ai l’impression que les ennuis n’ont pas fini de tomber. Oh, des huîtres !

— Je t’avoue pour ma part que ce desserrement des alliances m’inquiète au plus haut point.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Et bien, les lignées aristocrates se sont toutes liguées il y a cent ans, lors de la fondation de la Cannirnosk sur la plaine des Lannanches. Des traités de paix ont été signés, les lois régissant les deux seigneurs principaux – Souverain et de guerre – furent ratifiées. Depuis, chaque maison vit en harmonie avec ses voisines, toutes unies contre un seul ennemi : les Sauvages des septentrions.

— Oui, oui, je sais tout ça. Ne radote pas comme mon vieux précepteur, veux-tu ?

— Et bien j’ai l’impression que, récemment, cette paix se trouve fragilisée. Tout a commencé il y a quelques années de cela, lorsque Relonor Helvival a fait mettre aux fers Breridus de Pal, dans la Couronne de pierre. »

Eudes s’étouffa avec l’huitre qu’il venait de gober :

« Tu ne vas pas critiquer ses actions quand même, Breridus avait perdu la tête !

— Je ne critique rien, se défendit Alphride, mais une intervention armée opposant les deux lignées les plus puissantes du pays n’était jamais arrivée auparavant. »

Eudes opina du chef en glissant un œil vers l’estrade.

« Pfiuuu, que c’est long…

— Ensuite, il y a eu la rébellion de Daogan. Cela aurait pu rester familial, mais les choses ont dégénéré jusqu’à…

— Jusqu’à la trahison de Relonor !

— Exactement. Et, pour la première fois depuis la fondation de notre pays, nous risquons une guerre civile. Le conflit demeure localisé sur les terres des seigneurs Groëe et Vignonel, mais qui dit que cela le restera ? Et si les pécores de chez nous prennent envie de faire comme ceux de chez eux ? Et si Daogan remonte jusqu’à Landargues ? Hein ? »

Médéric Fonlantrame s’interposa entre les deux nobles :

« Alors nous devrons faire un choix : choisir notre camp.

— Je… Euh… je…

— Mais ça serait catastrophique ! », s’insurgea Eudes.

Alphride tenta d’apaiser la situation en tapotant l’air de ses mains :

« Allons, allons, nous n’en sommes pas encore là. »

Médéric fit une grimace qui, sur son visage lacéré, oscillait entre une vision d’horreur et un comique grossier :

« Vous croyez ? »

La question laissa planer un froid, que le nouveau venu s’empressa d’utiliser à son avantage :

« Vous me paraissez bien naïfs de croire que la situation n’a dégénéré que dans le Sud. Nous aussi, à la capitale, nous avons notre lot de malheur.

— Ah ah, et quelle armée craignez vous donc, Seigneur Fonlantrame ? Les barbares du Nord ?

— Je ne crains pas une armée, mon cher, mais un unique homme. »

Eudes afficha une moue septique pendant qu’Alphride proposait :

« Breridus ?

— Breridus. Le grand, le manipulateur, le fourbe Breridus. Le traître à la couronne. Le félon de Landargues. Celui qui a cherché à s’approprier le pouvoir une fois, et que je soupçonne de vouloir recommencer.

— Vous n’êtes pas sérieux ? »

Médéric opina du chef pour toute réponse.

« Mais… il n’est sorti de la Couronne de pierre que sur demande du Seigneur Souverain, pour l’aider à régler les épineuses affaires que nous évoquions plus tôt.

— Ou bien c’est ce qu’il a fait croire. »

Les deux nobles de la lignée Viqueford n’en revenaient pas : oser accuser ainsi le Souverain et son conseiller. Cet homme qui avait passé des heures, des jours même aux côtés de sa sœur alors que celle-ci était au plus mal. Cet homme qui l’avait portée jusque chez un médecin lorsque la crise s’était manifestée et qu’elle se vidait par tous les orifices. Cet homme qui, à présent, la tenait par le bras, devant l’autel. Accuser un tel homme !

Il avait eu ses faiblesses, il avait ses défauts, mais la Couronne de pierre avait corrigé tout cela.

« Vous parlez de la lettre de Relonor ? demanda Alphride en plissant les yeux. Celle qu’il a envoyée aux membres importants de toutes les lignées ?

— Pas uniquement.

— Vous croyez vraiment en ses balivernes ? Que Fleurienne de Pal serait allée enlever sa fille, la jeune Orphiléa Helvival ? Celle que je vois assise là bas, et qui dévore de ses yeux réjouis la noce qui bat son plein ? Qui a le bonheur d’être promise au Seigneur Souverain lui-même ?

— Je crois que l’esprit d’une jouvencelle est très malléable. Qui sait quelles idées a pu y glisser la Demoiselle…

— Vous êtes donc plus enclin à croire un traître rallié à Daogan, plutôt que le conseiller Souverain ?

— Je dirais surtout que je suis moins enclin à croire un traître qui a tenté de prendre le pouvoir il a quelques années, que l’homme qui l’a jeté au trou pour préserver le pays.

— Vous jouez avec les mots, là.

— Pas plus que vous. »

Les deux nobles se faisaient face, l’air farouche. Eudes finit par intervenir :

« Et, ce simple courrier a suffi à vous convaincre ? »

Médéric se tourna vers lui et lui accorda un petit sourire :

« Pas uniquement, comme je vous le disais plus tôt. Il y a tout un faisceau d’indices qui me fait douter de la loyauté de Breridus. »

Malgré sa méfiance, Alphride parut intéressé :

« Alors allez-y, je vous écoute.

— La manière dont est supervisé le conflit entre les Groëe m’a intrigué depuis le début. Tout semblait être mis en place pour aggraver les tensions. À l’époque, je ne pensais pas à une malveillance, je m’étonnais simplement devant tant de maladresse. Aujourd’hui, avec le recul, je doute.

— Selon vous, cette querelle familiale a donc été orchestrée par Breridus qui, je le rappelle, se trouvait alors enfermé dans la couronne de Pierre ?

— Je n’affirme rien, je doute. Cette noce aussi, ne vous semble-t-elle pas étrange ? La Demoiselle, une des plus belles femmes qu’il ait été donné de voir, mariée à Elivard Cachampgueux. Les filles de cette lignée ne prennent jamais époux, mais elle si, avec le geôlier de son frère, juste après la libération de ce dernier. Tout cela est gros, trop gros. »

Alphride et Eudes ne trouvèrent cette fois-ci rien à redire. Pensifs, ils paraissaient peser le pour et le contre. Médéric aurait voulu pousser son avantage, mais il hésitait à parler de la maladie de Fleurienne. Intervenue juste après cet étrange récit sur Breridus et son aîné Ravenne, cet étrange récit qui aurait pu s’achever sur une chute bien moins plaisante. La maladie de Fleurienne, dont la puissance et la soudaineté laissaient presque penser à un empoisonnement…

Médéric ne parvenait pas à trancher : cette accusation ferait-elle pencher la balance de son côté, ou bien son caractère extrême braquerait-il les deux nobles ?… Une question d’Eudes ne lui permit pas de se décider :

« Imaginons, je dis bien imaginons, que nous devions choisir un camp, comme vous dites. Que la situation dégénère tant que la loyauté des lignées aristocrates soit à redéfinir. Avec qui voudriez-vous que nous nous affiliions ?

— C’est bien là ce que je me demande… »

Alphride relança la question avec un rire :

« Puisque Breridus vous semble hors jeu, la décision me paraît simple. À Daogan, qui renie son père et cherche à le tuer ? À moins que vous ne pensiez aux barbares du Nord ?!

— Je crains qu’aucune de ces solutions de soit la bonne…

— Tenez, regardez ce que m’a envoyé le Sénéchal Bélésaire pas plus tard que ce matin. »

Alphride sortit un pli d’une de ses poches et le tendit à Médéric. Eudes se pencha par-dessus l’épaule du Fonlantrame pour lire lui aussi :

Mon cher cousin,

Comment se déroule la vie en capitale ? Est-ce toujours aussi plaisant et festif, malgré cette période troublée ?

Ici, dans le Sud, je commence à me lasser de cette vie au grand air et de ces hordes paysannes. La quiétude et la bonne chère de Landargues me manquent… Pour tout te dire, j’hésite même à rester plus longtemps à Hautesherbes : un Sénéchal n’a pas sa place ici. Allons, comme je sais que tu aimes être prévenu de tout, je t’explique.

Tu connais la situation, Daogan le fils rebelle, son alliance avec les paysans, puis Relonor Helvival qui abandonne le Souverain pour se placer à ses côtés. Par contre, ce que l’on entend moins, c’est ce qui arrive dans le camp aristocrate. Familles Groë et Vignonel, de Pal par l’intermédiaire du chef de guerre LeNoblet, et un nouvel arrivant ! Le grand prêtre rouge Emilphas, maître de Geraint.

Enfin, maître… Une partie de son peuple a fui les murs de la cité pour s’aligner sous la bannière au Moulin écarlate de Daogan. Emilphas est donc venu à Hautesherbes pour tenter de les mater. L’homme a des pratiques peu communes. Il mène à Hautesherbes et dans les alentours une violente chasse aux sorcières. Toute personne qu’il accuse de frayer avec Daogan recevra punition.

Jusque là, rien de bien curieux. Seulement, la punition n’est pas une simple amende ou quelques coups de bâton, mais l’amputation de trois doigts, les mêmes que lui a perdu durant la révolte de Geraint. Les doigts coupés sont placés dans un tonneau à l’entrée de Hautesherbes afin de prévenir le badaud. L’odeur en est insupportable !

Le vieux Sylvert, à présent, est si travaillé par cette querelle que son service n’est plus ce qu’il était. Fini les banquets, adieu les réceptions… La vie est triste à en maigrir !

Passons au chef de guerre LeNoblet : bel homme et beau parleur, c’est certain ! Mais sacré grippeminaud s’il en est ! Toujours à railler et à se mettre en avant… Ah, ces traîneurs de sabre sont décidément la pire des engeances !

Alphride pointa du doigt la fin de la lettre :

« Lisez ce passage, c’est lui qui m’intéresse ! »

Voilà, tu imagines l’ambiance dans ce domaine loin de tout. Ah, moi qui suis si friand de mondanité, je me lasse, comme je me lasse…

Tu dois te dire, en me lisant, que le Sud est une horreur. Je ne crois pas, en fait. Tous ces vallons, ces paysannes et la cuisine campagnarde sont à croquer. Ce qui plombe, c’est cet idiot de Daogan. J’entends tous les jours de nouvelles atrocités à son sujet.

Il est des hommes qui parviennent à faire ressortir le meilleur de chacun. Les observer, les écouter, échanger avec eux élève l’âme. Ce guerrier de pacotille est tout le contraire : sa seule existence éveille le pire en chacun de nous. Voyez pour preuve ce qu’il a fait à ce grand seigneur qu’était Relonor Helvival…

« Alors, souhaitez-vous vraiment vous allier à un tel homme ? »

Médéric hésitait sur sa réponse. Bien sûr, il lui paraissait difficile de rejoindre le camp de Daogan, tant son instabilité pouvait se révéler dangereuse. Mais tout de même, l’analyse du Sénéchal paraissait être tirée par les cheveux…

Soudain, comme il tâchait de se forger une opinion solide, une bourrade d’Eudes le sortit de ses réflexions :

« Ça y est, ils ont terminé les Politesses : la noce va vraiment commencer !

— Ah, enfin ! » se délecta Alphride avec un air réjoui.

Le Viqueford récupéra sa lettre des mains de Médéric et la rangea dans la poche de son veston.

Alors que, dans la salle, toutes les conversations mouraient en même temps, Vert monta sur l’estrade. Breridus recula d’un pas, laissant Fleurienne en face d’Elivard Cachampgueux.

Enveloppée dans une délicate robe émeraude, dont les hautes chaussures reprenaient la couleur, la Demoiselle dépassait son promis de deux bonnes têtes. Ce dernier, un peu courbé, sourire béat sur son bec-de-lièvre, la dévorait des yeux. Il portait la tenue traditionnelle de sa lignée : longue culotte grisâtre couverte par un gilet brun sans manches.

Vert se plaça entre eux deux, leur accorda chacun un regard abondant, puis débuta la cérémonie.

De chaque côté de l’estrade avaient été installés de lourds fauteuils pour les invités de marque. On y trouvait, à gauche, le Seigneur Souverain Alphidore de Pal, son conseiller, ainsi que divers membres de leur maison. À droite se tenaient la timide Orphiléa Helvival, passionnée ; Rouge et Gris, mutiques ; Pétronelle Cachampgueux, providentiellement revenue d’entre les morts ; ainsi que plusieurs cousins de l’heureux époux.

En bas de l’estrade, dans la grande salle de bal, on pouvait admirer tout le beau peuple de la cité : l’aristocratie du palais, bien entendu ; les nouveaux nobles, car plus rien ne se faisait sans eux ; mais aussi des invités venus de tout le pays.

Puis, plus bas encore, aux pieds du large escalier qui menait au palais, sur la grande place, tout le peuple de Landargues massé, impatient de voir sortir les mariés.

Dans la salle de réception, le cœur de tous les spectateurs battait au rythme des mots qu’égrenait Vert. Leurs yeux suivaient ses mains qui désignaient tour à tour chacun des époux, ses doigts qui se liaient pour symboliser l’union des deux êtres.

Un seul regard, troublé, ne fondait ni sur le jeune couple ni sur le prêtre. Il s’agissait de celui d’Alphidore de Pal, qui fendait l’estrade pour explorer les traits de sa promise, Orphiléa Helvival.

Cette dernière dut se sentir épiée car elle leva les yeux, qu’elle avait rougis et gonflés, vers le Seigneur Souverain. Elle s’empourpra d’abord en le découvrant, puis lui sourit.

Elle était émue par ce mariage. Chaque instant, elle s’imaginait à la place des époux ; elle s’espérait liée par ce ruban avec lequel Vert entourait Fleurienne et Elivard ; elle se souhaitait forcée de s’approcher de son promis, contrainte par la pression du ruban que tendait de plus en plus le prêtre, elle frissonnait au contact de l’être avec qui elle allait partager le lit, la vie.

Émue par ce mariage, et chavirée par ce regard qu’il lui accordait. Elle avait toujours désiré un bel homme pour prendre soin d’elle, à présent elle avait un Souverain. Charmant, puissant, doux. Elle se trouvait en plein rêve.

Son sourire se morcela soudain et des larmes lui coulèrent. Elle les secoua, entre le rire et le pleur ; elle frémissait d’amour.

Fleurienne aussi frémissait.

De rage, de se voir ainsi contrainte comme un bestiau par cette corde.

De dégoût, de voir s’approcher de plus en plus le bec-de-lièvre, les yeux niais, le groin cruel, la braguette frémissante.

De honte, de se voir exhibée devant toute cette noblesse qu’elle dominait autrefois.

De peur, de voir son frère la fixer, l’air narquois.

Alphidore détourna le regard en se forçant à détendre les lèvres pour effacer le rictus qui s’y dessinait.

Lui, le Seigneur Souverain, forcé une fois de plus à agir contre sa volonté. Pire encore, cette fois on forçait aussi une jeune femme. Pauvre petite Helvival, arrachée à sa famille, à ses terres, à son quotidien, pour être jetée dans les bras d’un étranger.

Une jeune femme de goût, chez qui l’attrait de la souveraineté ne faisait pas tout.

Une jeune femme soumise, incapable de dissimuler sa tristesse et son horreur. Forcée de ravaler ses larmes et de s’humilier.

Lui qui s’était juré de souffrir, de supporter toutes les contraintes de sa distinction pour protéger les autres, encore une fois il avait échoué. Comme il avait échoué pour Anya. Pauvre Anya, enceinte, qu’il n’avait jamais retrouvée…

De dégoût envers lui même, Alphidore ne put retenir son visage de se distordre. Les digues de ses cils cédèrent, et le chagrin inonda ses traits.

Fleurienne se débattait contre son propre corps. Son instinct la poussait à se débarrasser de l’entrave pour fuir. Elle avait beau garder la tête haute, elle sentait quand même le regard gourmand d’Elivard la béqueter.

Le frottement de l’étoffe rêche des vêtements du Cachampgueux contre son corps la révulsait. La pensée qu’il les retire pour elle, plus tard dans la journée, manquait de la faire défaillir.

Elle chercha des yeux Jaladelline Vignonel pour se donner du courage. En vain, son amie, perdue dans la foule, demeurait introuvable.

Orphiléa ne put rester plus longtemps. Mouchoir pressé sur la bouche, elle quitta l’estrade. Si lui-même, froid seigneur, ne parvenait à contenir son émotion, comment le pourrait-elle ?

Sa robe manqua de la faire trébucher mais elle se rattrapa de justesse.

Elle traversa bientôt la grande salle à petits pas rapides. On se retournait sur elle, on chuchotait, on faisait les gros yeux, mais qu’importe. Ils pouvaient jacasser, se moquer de cette Nordique sentimentale, elle n’en avait cure.

Au détour d’une table chargée de fruits de mer, le ventripotent Alphride Viqueford la cueillit avec délicatesse. Mouchoir en main, gentillesse au sourire. Orphiléa eut beau se souvenir de la mise en garde de Fleurienne à son sujet – « Une fois qu’il t’aura ferrée, il se montrera aussi habile qu’un pêcheur Groëe ; il ne te lâchera pas ! De plus, il aime les jeunettes dans ton genre, et ne cessera de te reluquer ou de te tripoter à la moindre occasion. » –, elle se laissa aller dans ses bras.

Alphidore détourna les yeux de la fuyarde lorsque la voix de Vert l’interpella :

« Mon Souverain, si vous voulez bien unir cet homme et cette femme. Que sous votre protection ils vivent à jamais… »

Alphidore se leva, un peu tremblant, pour empoigner le couteau que lui tendait le prêtre.

Sa voix n’était qu’un murmure rauque lorsque, tranchant le ruban qui pressait les deux époux l’un contre l’autre, il prononça les paroles rituelles :

« Que le lien qui vous unissait ne soit désormais plus de fil, mais d’esprit et d’amour. »

Un tonnerre d’applaudissements retentit, faisant trembler l’estrade et le cœur de la Demoiselle : elle était mariée, mariée à cet ignoble pourceau d’Elivard.

Il allait la saisir, pour lui coller sa langue baveuse entre les lèvres, mais un grand pas éloigna Fleurienne de son époux.

Elle annonça :

« Une femme est ordinairement vendue contre une dot. Pour la noblesse, une terre en est la plus commune. J’ignore pour ma part quel est l’arrangement visant à acheter ma personne. »

Elle souligna sa phrase en se passant les mains de la poitrine jusqu’aux hanches.

« Seulement, je souhaitais t’offrir un présent, Elivard. »

Elle ajouta, plus haut :

« Faites-le entrer. »

Une porte latérale s’ouvrit, laissant place à un serviteur. Les spectateurs le dissimulaient, et Elivard ne put discerner ce qu’il emportait.

Un cri strident résonna soudain, suivi d’un mouvement de foule.

Le domestique s’avança tout de même, imperturbable, superbe. À chacune de ses enjambées, des nobles se reculaient, des bourgeois s’exclamaient, et tous se bouchaient le nez. Un grondement sourd, chuchotis et bruits de pas entremêlés, montait sans discontinuer du parterre.

Elivard aperçut bientôt la main du serviteur, qui ne contenait rien d’autre qu’une corde. Une… une laisse. Et au bout de la laisse, rasant le sol, yeux enfoncés, groin reniflant les robes, un énorme cochon grisâtre aux larges taches brunes.

Il parvint alors devant les marches qui menaient à l’estrade, que le domestique lui fit grimper avec maladresse. Un ample ruban l’entourait, tandis qu’un opulent nœud rose lui décorait le flanc.

L’animal s’immobilisa bientôt devant Elivard et le fixa d’un air effronté.

Fleurienne brûlait d’envie de présenter son cadeau d’une ultime tirade, mais elle la ravala : Un porc pour mon porc.

Bouche bée, Elivard ne parvenait pas à quitter le cochon des yeux. Même le rire tonitruant qui secoua soudain Pétronelle Cachampgueux ne le fit pas ciller.

Bientôt, son bec-de-lièvre reprit allure normale, avant de s’étirer sous la pression d’un sourire. Sans plus attendre, il joignit son rire à celui de sa tante.

* * *

Un garde s’introduisit dans la salle de réception deux heures plus tard, alors que les festivités battaient leur plein.

Fleurienne et Elivard avaient recueilli leurs félicitations, étaient allés se montrer au peuple, puis s’étaient retirés.

Le porc, délaissé par son nouveau maître, avait été installé dans un coin de la salle. Oöb Bromadon s’était fait un devoir de le surveiller, mais les crevettes et autres douceurs que lui jetait un Eudes Viqueford hilare le tenaient au calme.

Le garde fendit la pièce jusqu’au Seigneur Souverain :

« J’ai une grave nouvelle pour vous. »

Breridus, qui avait senti l’importance de ce qui allait se dire, s’était rapproché pour entendre la confidence :

« Nos éclaireurs ont découvert une armée en route depuis les Marches. Elle vient vers la cité en détruisant tout sur son passage.

— Une armée ? Quelle armée ? demanda vivement Breridus. Rurik a finalement décidé de suivre son fils dans sa folie ?

— Non, Monseigneur. Je crains que le Protecteur des Marches ne soit demeuré loyal, mais qu’il ait failli dans sa tâche. C’est une armée barbare ! »

Commentaires

"La vie est triste à en maigrir !" : quand les gros seront maigre, les maigres seront mort x)

Alphidore est hyper attentionné avec Orphiléa ; c'est trop mignon qu'il l'imagine triste alors qu'elle est pleine de joie ^^'
Super entrée en matière (de la bouffe, de la bouffe, encore de la bouffe), le dialogue entre les convives est très constructifs. Curieusement rassuré de voir Fleurienne vivante, et son présent pour son mari est délectable. J'imagine qu'elle trouvera moyen de se venger, elle pourrait même faire des dégâts, qui sait !
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dimanche 1 septembre à 21h18
Je suis content que le chapitre te plaise, car je t'avoue que j'ai bien aimé l'écrire !
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mercredi 4 septembre à 10h08
TU.M'É.TO.NNES.
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mercredi 4 septembre à 13h07