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Antoine Bombrun

samedi 18 avril 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-neuvième

Deuil et désespoir. Douleur. Amertume. Courbé sur la petite table, ses cheveux crasseux retombés devant ses yeux, sa barbe de trop de jours négligée, Sylvert Groëe ne paraissait plus que l’ombre de lui-même.

Les sonneries de trompes résonnaient dans la noirceur de son crâne, bien qu’assourdies par les sanglots qu’il versait sur le corps de sa fille, mais le vieil homme ne bougeait pas. Alors qu’autour de lui, dans tout le palais, dans la forteresse entière même, tous brûlaient d’une fébrilité angoissée, lui se consumait de désolation.

« Sylvert, debout. Ils arrivent ! »

Sa fille. Son unique fille. Le dernier être qui l’aimait encore totalement, avec toute la puissance de sa jeunesse, avec l’insouciance du bel âge, avec la naïveté de l’enfance… Mélorianne… Il était seul, désormais. Délaissé, abandonné, rejeté, renié.

« Sylvert, bon dieu, bougez-vous ! »

Délaissé par son épouse, morte trop tôt ; renié par Euphème, pour s’être montré injuste ; rejeté par Théophore, qui ne croyait plus en lui ; abandonné par Mélorianne, victime de son frère. En somme, tout est de ma faute. C’est moi qui ai créé Daogan, en envoyant Euphème dans les Marches. C’est l’inquiétude, et la tristesse de voir sa famille déchirée, qui ont contribué à te tuer, mon aimée. Mon insistance a fait fuir Théophore. Et enfin, pire que tout, c’est mon entêtement, mon aveuglement qui a causé la mort de Mélorianne… Je l’ai bien mérité, en quelque sorte.

Une main souleva le vieil homme pour le plaquer contre le mur. Le visage de LeNoblet, collé à lui, se déforma pour cracher :

« Merde, Sylvert, ce n’est pas le moment de vous laisser aller ! »

Les mots et les gestes glissaient sur lui comme une vague sur un rocher, sans l’affecter. Son regard demeurait ancré sur le drap blanc qui couvrait la petite table, ancré sur la vie qui venait de le quitter, ancré sur sa culpabilité qui prenait le dessus sur tout.

« Vous aurez tout le temps de la pleurer après, mais nous devons d’abord repousser Daogan ; nous devons repousser votre fils ! »

Ce dernier mot transforma la vague en éclair. Le rocher, surpris, vola en éclat. Rancœur. Colère. Haine.

« Fils ! »

Sylvert se dépêtra de l’étreinte du chef de guerre.

« Fils ! Foutrecouille de merde ! Fils ! Fils et frère ! Un fils qui se prend pour un guerrier fou, un fils qui s’en prend à son père, un fils qui prend la vie de sa sœur ! »

LeNoblet recula d’un pas devant la fureur du vieil homme. L’affaiblissement et la mélancolie qui avaient tant marqué ses traits se trouvaient contaminés par une rage farouche. Ses yeux n’étaient plus ternes, mais brillants.

« Je vais te tuer, Daogan ! »


Sylvert se présenta quelques instants plus tard dans le petit bureau, qui faisait office de siège du commandement. Trois serviteurs venaient avec lui, et tentaient maladroitement de fixer son armure. Sans rien entreprendre pour leur faciliter la tâche, le seigneur des lieux s’approcha de la fenêtre pour observer les troupes ennemies.

« Emilphas, faites-moi un rapport de la situation. »

Le prêtre sanglant regarda le seigneur avec un sourire carnassier, avant de répondre :

« Quel bonheur de vous revoir parmi nous, Sylvert !

— Bonheur n’est en aucun cas le mot. Rapport ?

— Les troupes de Daogan sont arrivées par le nord, comme on s’y attendait. Elles se massent hors de portée de tir, sans attaquer pour l’instant. Pas de trace de votre fils, mais ça n’est pas très étonnant, s’il compte emprunter le passage secret.

— Les hommes sont-ils en place ?

— Oui, ils sont postés dans le souterrain, comme prévu. Daogan n’a aucune chance.

— Parfait ! »

Emilphas se racla la gorge avant de poursuivre :

« Il y a tout de même un point dont nous devons parler. Des paysans sont en train d’installer trois catapultes en face de la grande porte. Je gage que c’est pour percer nos murs afin de faciliter leur entrée, ou bien pour nous forcer à sortir. Leur présence est une sacrée épine…

— Il est hors de question que nous les affrontions en terrain découvert. Nous possédons l’avantage de nous trouver dans une forteresse, alors nous devons le conserver.

— Oui, bien entendu, mais… »

Sylvert fit taire le prêtre d’un geste de la main :

« LeNoblet, prenez cent chevaliers avec vous. Charger et détruire ces engins doit être votre unique priorité. »

Emilphas approuva la décision d’un rictus, tandis que le chef de guerre se mettait au garde-à-vous :

« Bien, Monseigneur. »


LeNoblet n’était pas sorti depuis une minute qu’une immense clameur résonna à l’extérieur. Le prêtre et le seigneur se jetèrent à la fenêtre, pour découvrir un flot de chair en direction des falaises. C’était bien une armée qui approchait, mais d’une étrange couleur beige. Pas d’armure argentée, pas de cuir brun, pas d’étendard ou d’oriflamme.

« Merde alors, mais ils sont nus… »

Emilphas n’en revenait pas, la lèvre retournée de dégoût. Plus que la nudité, un autre détail révulsait Sylvert :

« Au bout de leurs piques, ne me dites pas que… mais si, ce sont bien des crânes ! Oh foutrecouille, les ignobles s’en sont pris aux soldats de mon port ! »

Comme pour confirmer les paroles du vieil homme, une fumée noirâtre commença à monter de derrière la falaise. Et qui paraissaient s’en extraire comme des démons sortis tout droit des abysses, une armée de sauvages dévêtus, arborant têtes coupées et tatouages d’animaux. Pour les mener, une femme, aussi nue que ses guerriers, et qui les encourageait à grands gris gutturaux.

« Ah, les cons ! Ah, les putains de cons ! »

Un sifflement détourna l’attention des deux hommes de l’effrayant spectacle. Un sifflement qui muta soudain en un titanesque fracas. La forteresse entière sembla ébranlée, et la voix d’Emilphas ne perça qu’à peine le grincement des pierres :

« Les catapultes ! »

Un nuage de poussière s’éleva alors à droite de la ligne de bataille ennemie, et commença à contourner la forteresse. Sylvert le pointa du doigt :

« Les cavaliers Nordiques ! Ils vont nous prendre par revers !

— Ah, ils n’y vont pas de main morte ! Mais nous devons tenir, Sylvert, tenir jusqu’à la mort de Daogan ! Ce couard doit certainement attendre l’apogée de la confusion pour intervenir…

— Allez affronter les cavaliers du Nord, Emilphas. Je m’occupe de défendre l’avant de la forteresse ! »

Le prêtre ne se le fit pas dire deux fois, et quitta la pièce en courant.

* * *

Castel-à-bois était étrangement calme. Trop calme. Un calme d’une intensité effrayante. Pas une parole, pas un coup de marteau, pas un bruit de hache, pas même le fracas des épées sur le champ d’entraînement. Plus calme que la forteresse ne l’avait jamais été, même au plus noir de la nuit.

Ayzebel avait beau chercher dans sa mémoire, elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi le silence avait envahi le camp. Il lui semblait entendre la voix de Jérémiah, ce cher et bon Jérémiah, lui dire qu’il devait partir. Mais pour où ? Mais pourquoi ?

Un frisson lui parcourut soudain le dos. Cependant, ce n’était étrangement pas la fièvre qui la faisait tressaillir ainsi, mais une inquiétude tenace. Castel-à-bois serait-elle tombée ? Tout ce pour quoi ils s’étaient battus, ce pour quoi son frère avait laissé la vie, tout ceci serait-il perdu ? Elle ne pouvait pas rester ici, à se complaire dans son affliction. Elle devait sortir, elle devait aider si elle le pouvait, elle devait empêcher Estenius d’être mort pour rien. Et puis, si vraiment tout était perdu, elle devait tuer ce demeuré de Daogan !

Ayzebel agrippa la courtepointe pour la rejeter au loin. Elle prit appui sur ses mains et se redressa dans une grimace. Elle parvenait à s’asseoir, ça elle le savait, elle pourrait certainement marcher quelques pas, aussi, mais serait-elle capable de faire plus ? Oui, elle le devait. Elle le devait pour Estenius.

La porte en tissu de la tente claqua bientôt pour la laisser passer, et Ayzebel se retrouva dehors. Le soleil lui brûla les yeux. Cela faisait des semaines au moins, des mois peut-être, qu’elle ne l’avait pas vu directement. Elle clôt les paupières pour écouter. Rien. Elle n’entendait rien. Seulement le souffle du vent et, de temps en temps, le cri discret d’un oiseau dans la forêt.

Elle rouvrit les yeux et porta le regard autour d’elle. Elle avait du mal à reconnaître la forteresse, sans son agitation. Tout lui paraissait irréel. Au loin, unique mouvement, la carcasse du moulin laissait tournoyer ses ailes. Secouant la tête pour chasser les images que ce simple spectacle faisait naître en elle, Ayzebel décida de s’y rendre : s’il restait quelqu’un à Castel-à-bois, c’était certainement là bas.

Ses pas la soutinrent quelques mètres, puis elle s’effondra. Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises, car ses forces l’abandonnaient très vite. Seulement, il lui sembla qu’elle y parvenait de plus en plus facilement. Comme si, avec l’urgence, son esprit inquiet permettait à son corps de redécouvrir ses fonctions motrices.

Elle arriva enfin devant le vieux moulin. Des chocs sourds et des cris battaient dans ses tempes. Elle devait forcer ses yeux pour les empêcher de voir la porte de biais, pour empêcher ses souvenirs de déborder dans le monde réel. Elle poussa l’huis, entra. Personne. Un rapide tour du propriétaire l’en assura, même si la petite pièce ne nécessitait pas autant de précautions.

Ayzebel ressortit pour avaler une énorme goulée d’air. Elle ne s’en était pas rendu compte sur le moment, mais elle n’avait pas respiré dans le moulin. Elle n’avait pas pu. Elle chassa ses idées noires en poussant un cri :

« Il y a quelqu’un ? »

Aucun son ne lui répondit, excepté le souffle du vent. À moins que… Ce souffle ne pourrait-il pas être une plainte, un geignement affaibli ? Ayzebel se dirigea vers le bruit, autant pour vérifier ce qu’elle avait entendu que pour s’éloigner du moulin. Une voix lui parvint alors distinctement :

« À boire, pitié… »

La jeune femme parcourut les derniers mètres en courant. Deux bras haves, qui jaillissaient de l’ouverture à barreaux d’une porte, lui signalèrent qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait : la prison. Innocent poussa un nouveau gémissement :

« À boire… »

Ayzebel hésita un instant, puis partit quérir de l’eau dans la réserve. Elle revint quelques minutes plus tard, une outre de peau dans les bras, qu’elle passa à travers la grille. Innocent se jeta dessus, allait la porter à ses lèvres, mais la transmit finalement à un autre homme, resté dans l’ombre derrière lui. Ayzebel plissa les yeux pour voir qui il était, et ne put retenir un cri quand elle reconnut Laval Vignonel. Elle ne l’avait aperçu qu’une seule fois, lors de la torture qu’il avait infligée à son frère, mais son visage était resté gravé dans sa mémoire.

Lorsque le vieil aristocrate eut étanché sa soif, il rendit l’outre au héraut qui but à son tour. La jeune paysanne demanda dès qu’il eut terminé :

« Où sont-ils tous passés ? »

Les deux prisonniers la regardèrent avec étonnement, puis Innocent répondit :

« Partis attaquer Hautesherbes… »

Étrangement, Ayzebel ne réagit pas à cette annonce. Du moins en apparence. Intérieurement, l’information se heurtait à la barrière de sa fièvre et de son accablement. Elle remonta dans sa mémoire jusqu’à rencontrer des bribes de conversations qu’elle avait eues avec Jérémiah, ou plutôt des monologues qu’il avait eus avec elle. Visage tourné vers le sol, Ayzebel réfléchissait.

Innocent s’écria soudain avec précipitation :

« J’ai des informations. Des informations qui pourront sauver la vie de Daogan. Libérez-moi, et je vous les dévoilerai ! »

Ayzebel releva la tête.

« Il risque la mort ; Sylvert a organisé un guet-apens ! »

Laval se fraya à son tour une place jusqu’aux barreaux et ajouta :

« Nous vous expliquerons tout si vous nous libérez ! »

La jeune femme secoua la tête. Elle ne dit rien, mais commença à s’éloigner.

« Alors peu vous importe s’il meurt ? »

Innocent avait crié cela d’un air de défi. Ayzebel se retourna. Elle allait répondre que cela ne lui importait pas, en effet, puis ses pensées dérivèrent vers Estenius. Elle se rappela son décès, et la promesse qu’elle avait faite un jour : elle pardonnait Daogan, à condition qu’il libère l’ancien peuple. S’il perdait, Estenius serait mort pour rien, et elle le tuerait. Alors finalement non, à réfléchir ainsi, cela lui importait bel et bien. Car s’il trépassait, les paysans ne seraient pas délivrés, et elle ne pourrait pas l’occire…

« C’est d’accord, je te libérerai. Mais toi uniquement, pas vous, Laval Vignonel. »

Le seigneur de Hautesherbes donna un coup de pied dans la porte avant de se rencogner dans le fond de la cellule. Les paroles d’Innocent détournèrent l’attention d’Ayzebel de sa colère :

« Va chercher les clefs ! Vite, avant qu’il ne soit trop tard ! »

La jeune paysanne se précipita dans le vieux moulin, duquel elle sortit quelques instants après, armée d’une lourde clef rouillée.

« Ouvre la porte maintenant, et je te dirai tout ! »

La clef se trouvait déjà dans la serrure lorqu’Ayzebel fut saisie par le doute. Elle la retira précipitamment :

« Dites-moi d’abord ce que vous savez. Je ne peux pas prendre le risque de tomber dans un piège ! »

Le héraut haussa les épaules :

« Si vous voulez. J’espère simplement que vous tiendrez votre promesse.

— Je le jure.

— Sinon, vous aurez ma mort sur la conscience. »

Ayzebel blanchit à cette tirade :

« J’en ai déjà une sur la conscience, de mort. Alors soyez assuré que je vous laisserai sortir, si vraiment vous avez quelque chose à me confier… »

Innocent s’approcha de la grille :

« Daogan veut attaquer Hautesherbes en s’introduisant dans un passage secret qui mène aux caves du palais.

— Je… je crois savoir cela. Il me semble que Jérémiah m’en a parlé…

— Et bien Sylvert est informé de ce plan. Il va placer des soldats dans le souterrain afin de prendre Daogan en embuscade et de le tuer. Vous pouvez encore le sauver, je pense, mais il vous faut partir tout de suite !

— Mais… je n’ai pas de cheval.

— Alors courez, courez pour sa vie ! Mais avant, libérez-moi, vous avez promis. »

Ayzebel enfonça la clef dans la serrure sans hésiter. Le mécanisme, vieux et rouillé, lui résista quelques instants, puis se déverrouilla dans un grincement. Elle tira la porte à elle, et Innocent s’avança de quelques pas.

« Merci, ma dame. Vous êtes quelqu’un de parole… »

Comme le héraut se mettait à genoux devant elle, une ombre jaillit derrière lui. Ayzebel tenta de s’interposer, mais un bras enveloppé de carmin la repoussa et la jeune femme tomba en arrière sans pouvoir se retenir. Le temps qu’elle se redresse, Laval Vignonel avait déjà englouti la moitié du trajet jusqu’à la grande porte. Elle se précipita à son tour, mais s’avéra incapable de le rattraper : il possédait trop d’avance, et elle se sentait encore trop faible. Quand elle s’arrêta, piteuse, non loin des lourds battants, Innocent la rejoint.

« Peu importe sa fuite. Si Daogan meurt, vous serez perdue avec lui. S’il survit, vous aurez vaincu les seigneurs. Alors oubliez-le, et courez sauver votre chef de guerre. »

Il la remercia à nouveau, s’inclina une dernière fois, puis sortit de la forteresse. Au lieu de se diriger vers le sud, direction Hautesherbes, il partit au nord. Il dut sentir le regard plein d’incompréhension d’Ayzebel, car il se retourna pour lui expliquer :

« Je quitte le service de Sylvert. Vous le lui signifierez, si vous le croisez. Je n’en peux plus. Je ne suis pas fait pour être traité comme un animal, mais pour être libre. Je vivrai pauvre, assurément, guère vieux, très certainement, mais je vivrai libre. En disant cela, je me rends compte que Daogan n’a peut-être pas tort dans son idéal, même si ses méthodes sont inhumaines… Gardez courage, ma dame. Je vous souhaite bonne réussite ! »

Ce fut cette fois au tour d’Ayzebel de s’incliner, puis chacun partit dans une direction différente. Une vers l’affrontement, l’autre vers la paix.

Commentaires

Une étrange leçon, apprise d'une tout aussi étrange façon. Et un chapitre qui finit bien... pour le moment.
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samedi 25 avril à 11h32
Youhou, bravo Innocent ! Il va me manquer ce brave.
Je me demandais justement ce que devenait Ayzebel... pas sûre que ça se termine bien cette histoire.
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mercredi 24 juin à 23h40
Ouais, il a la classe Innocent ! Il aurait pu faire un beau héros... dans une autre histoire !
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dimanche 28 juin à 10h54
Héraut, héros, la frontière est si mince !
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lundi 29 juin à 10h19