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Antoine Bombrun

lundi 30 mars 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-huitième

Le début de la bataille se déroula exactement comme Elivard l’avait imaginé : la charge des chevaliers lourds fut si bien absorbée par les vouges de ses hommes qu’elle n’eut pas plus d’effet qu’une vague se heurtant à un mur de pierre. Dès l’instant suivant, pourtant, le scénario fit une embardée et quitta définitivement la route de ses prévisions.

Au lieu de se battre au corps à corps, ou bien de fuir, les cavaliers resserrèrent les rangs pour former un cercle compact, de plus en plus petit. Les soldats de la lignée Cachampgueux suivirent tout naturellement le mouvement, tandis qu’Elivard, entre perplexité et jubilation, ne trouvait pas de raison pour les en empêcher.

Lorsque les chevaliers furent tout à fait encerclés, qu’ils défendirent chèrement la terre sous leurs pieds et le camarade derrière eux, des trompes retentirent au loin. Elivard porta le regard pour découvrir leur origine : l’état-major de Breridus, sans surprise. Il eut le déplaisir de voir les arbalétriers s’avancer. Il avait pu observer les ravages que causaient ces nouvelles armes, et comprit tout de suite que son infanterie allait se faire déchiqueter.


Breridus fut étonné d’entendre une trompe en retour de son ordre. Il plissa les yeux, et discerna Elivard, qui s’agitait de l’autre côté du champ de bataille, tandis que ses musiciens tonnaient à tout rompre.

« Le corniaud a donc compris ce qui allait lui tomber dessus ? Il est moins niais que je ne le pensais. Seulement, qu’il ne croit pas que j’ai fait mettre mes chevaliers en anneau simplement pour que ses vougiers me tournent le dos. »

Il leva une main pour qu’une estafette se précipite :

« Dévoilez les balistes. »

Le soldat partit de toute la vitesse de ses jambes et, quelques instants plus tard, les engins de guerre apparurent sur les ailes de l’armée de Pal.

« Pas de risque de toucher les nôtres, ainsi ! Les carreaux pourront bien transpercer autant d’ennemis qu’ils voudront, ils n’atteindront jamais mes chevaliers, dissimulés au centre ! »

Comme Breridus se congratulait lui-même, l’infanterie d’Elivard réagit au coup de trompe en tentant de se retirer du combat. Elle ne pouvait le faire en se retournant, car les cavaliers lourds la pressaient violemment, et ne parvint qu’à reculer en marche arrière, avec une lenteur telle que les arbalétriers et les balistes eurent tout le loisir de faire pleuvoir leurs traits.


Elivard hurla de rage : il n’avait compris le stratagème de Breridus qu’avec un temps de retard. Tout était perdu désormais, le champ de bataille n’était plus qu’une mêlée indistincte, où ses hommes les plus pleutres tentaient de fuir, tandis que les autres combattaient sur ce qui serait sans doute aucun leur tombeau.

Tout était perdu, à moins que… Elivard repensa soudain à tous les chefs de guerre de la lignée de Pal, et aux désaccords constants qu’ils avaient avec les commandements de Breridus. Si ce dernier tombait, les généraux cesseraient immédiatement le combat. Son état-major se trouvait en face, mais il existait certainement un moyen de l’atteindre…

Elivard scruta l’extrémité opposée du champ de bataille pour y dénicher son adversaire, mais sans succès :

« Merde alors, où est-il passé ? »

La mêlée se trouvait si confuse qu’il ne parvenait même pas à retrouver l’endroit où s’étaient dressés les grands chevaux caparaçonnés des chefs de guerre. Il repéra soudain un arbre qui lui avait servi de repère, puis monta en diagonale sur la gauche.

« Ah, les voilà enfin ! Mais… »

Il les avait retrouvés, en effet, mais ils lui semblèrent très peu nombreux. Entre les officiers, les musiciens et les gardes, ils étaient une quarantaine tout à l’heure, alors qu’il ne comptait là qu’une dizaine de cavaliers.

Il s’abima les yeux à essayer de repérer, parmi ces silhouettes, laquelle pouvait appartenir à Breridus de Pal. Néanmoins, avec la distance et les armures, sa recherche se révéla vaine.

« Y est-il seulement ? Ne serait-il pas… »

Lorsqu’il prit enfin conscience qu’il avait encore une idée de retard, Elivard hurla à sa garde rapprochée :

« Ma vie est en danger ; il peut arriver à tout moment ! Encerclez-moi, et plus vite que ça, bande d’incapables ! »

Une voix railleuse derrière lui acheva de porter au comble la fièvre de son inquiétude.


« C’est de moi que tu parles, Elivard ? »

Breridus éclata de rire : son stratagème avait fonctionné à merveille. Le vil Cachampgueux se montrait aussi maladroit sur le plan militaire que dans les intrigues politiques, et le mener par le bout du nez tout au long de la bataille s’était révélé un jeu d’enfant. Désormais, il l’avait à sa merci.

D’un claquement de doigts rapide, le félon de Landargues envoya ses chevaliers défaire la garde rapprochée du nobliau tremblotant. Seuls trois hommes restèrent avec lui, sur la défensive, afin de prévenir toute attaque d’un fuyard qui se serait cru trop malin.

Les soldats ferraillèrent durement, mais la victoire fut acquise en quelques minutes. Le destrier de Breridus s’avança alors à pas lent. Elivard, son visage agité de mimiques effrayantes, gisait devant lui, son épée abandonnée à quelques mètres. Les bruits rauques qu’il produisait s’identifiaient difficilement : des sanglots, une respiration pénible ?

Breridus mit pied à terre :

« Regarde-moi. »

Elivard s’exécuta, peut-être par crainte, ou bien par habitude d’obéir à celui qui avait été son prisonnier, mais surtout son maître. Les yeux rougis, le nez coulant, de la bave jaillissant par à-coups de son bec-de-lièvre ; il faisait peine à voir.

Breridus sourit puis, dressant son épée au-dessus de lui, il clama :

« Fleurienne, tu peux bénir les ancêtres car te voilà de nouveau Demoiselle ! »

* * *

Breridus avait senti la fébrilité dans les rangs des Sauvages. Persuadé qu’ils allaient fondre sur leur ost affaibli, il avait reformé tant bien que mal sa ligne de bataille, y intégrant les survivants de l’armée Cachampgueux de gré ou de force. Il savait qu’il avait perdu trop d’hommes pour pouvoir défaire Grimm, mais il espérait au moins lui résister ; tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Il avait peur et sentait l’affolement de ses troupes battre lourdement, comme le sang d’un blessé dans ses veines inquiètes.

Pourtant, les Sauvages demeurèrent en place. Quelques cavaliers galopèrent bien en leur direction avant de se retirer, d’autres crièrent des insultes, mais leur horde ne bougea pas. Un chef leur tenait la bride, et fermement.

C’est incompréhensible. Pourquoi n’attaquent-ils pas ? Ils n’auront jamais plus une aussi belle occasion… J’ai pourtant vu leur armée l’autre jour, ils sont suffisamment nombreux…

En même temps que l’apaisement gagnait le cœur des Cannirnos devant la poursuite de cette étrange trêve, l’inquiétude grandissait en Breridus.

Grimm, que manigances-tu ? Pourquoi cherches-tu à me retenir ici alors que tu pourrais m’abattre ?…

Malgré tout son doute, malgré ce mauvais pressentiment qui lui glaçait les veines, Breridus ne pouvait rien faire d’autre que d’attendre. Attaquer aurait été inconscient, puisqu’il était impossible pour lui de vaincre. Se retirer pour regagner Landargues guère plus sage, car s’il dévoilait son arrière, il exposait surtout la Cannirnosk tout entière… Non, il avait beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, il ne pouvait que demeurer ici et patienter, obéissant à la lettre au plan de Grimm. Et tout ça à cause de cet idiot d’Elivard !

Deux jours d’une attente fébrile, d’incompréhension et de disputes toujours plus violentes avec ses chefs de guerre durent s’écouler avant que la situation n’évolue. En définitive, ce fut une trompe qui sortit Breridus de sa torpeur. Au vu de son origine, le félon de Landargues saisit tout de suite ce qu’elle signifiait : les renforts arrivaient !

Il bondit sur sa monture pour aller au-devant d’eux. Sur le chemin, il scruta les drapeaux afin d’en apprendre plus sur leurs sauveurs : un turquoise et orange pour la lignée Fonlantrame, et un violet pour la famille Viqueford. Quelques minutes plus tard, il empoignait fermement la main de Médéric et celle d’Alphride. Comme les deux seigneurs chevauchaient côte à côte, leur expliquer le plan fut chose aisée. Ils ne demandèrent pas pourquoi Breridus était si pressé d’attaquer, et ce dernier les en remercia mentalement : il n’avait pas le cœur d’affronter tout de suite leur colère, préférant leur détailler la trahison d’Elivard après une bonne victoire – et lorsqu’il aurait trouvé comment la leur faire avaler…

Au lieu du concert de trompes propre à réveiller les morts, les ordres concernant l’offensive circulèrent à voix basse. Le stratagème ne fonctionnerait pas longtemps, mais chaque minute que les Sauvages auraient en moins pour s’organiser pouvait jouer en leur faveur, alors pourquoi ne pas en profiter ?

Ainsi, ce fut dans un silence de cimetière que les troupes s’alignèrent, que les compagnies se regroupèrent, et que les chefs de guerre communiquèrent les ultimes détails de l’attaque. Comme les préparatifs touchaient à leur fin, de longs cris leur signalèrent que les Sauvages s’étaient eux aussi mis en mouvement. Breridus les soupçonnait de s’être équipés en silence, car il ne voyait pas comment les éclaireurs avaient pu ne pas s’apercevoir de l’arrivée des armées de Médéric et d’Alphride. Certainement voulaient-ils laisser entendre aux Cannirnos que leur ruse avait fonctionné, pour ensuite leur faire payer leur assurance par quelque déploiement de troupes inattendu.

Avec la désagrégation du silence, le vacarme de la guerre prit sa place. Imposant, colossal même. Apte à emplir les oreilles de tous les êtres vivants à des centaines de mètres à la ronde, à faire trembler la plaine et les cœurs à des lieues de distance. Hurlements, ordres, rires, fracas du métal et du bois, grincement des armures, vacarme des sabots heurtant le sol ; une cacophonie cauchemardesque, qui effraya jusqu’aux ancêtres eux-mêmes…

Les deux osts bondirent en avant comme deux animaux sauvages. Ils se percutèrent. Des pattes de fer, composées d’unités entières, allèrent perforer le corps adverse avant de se retirer comme les mâchoires féroces de l’autre tentaient de les broyer.

Étrangement, il sembla à Breridus que les Barbares étaient moins nombreux que durant leur première bataille. Malgré cette impression, la masse de leur armée emplissait la plaine, et le félon ne comprenait pas comment elle pourrait compter plus d’hommes. Mettant son ressenti de côté, et avec lui l’appréhension de voir une autre horde le prendre par revers, il se concentra sur la bataille. Il enchaîna de rapides charges, soutenues par les arbalétriers et les balistes. Quant aux pavés d’infanterie des deux seigneurs qui l’avaient rejoint, il s’en servit pour maintenir en place la cavalerie légère des Sauvages.

La stratégie parut payer, car aucun de ses assauts ne se trouva embourbé au corps à corps. Les chevaliers parvenaient chaque fois à refluer au loin, prenant autant de champ que possible, pour charger de nouveau. Puis soudain, comme ils échappaient sans mal à l’étreinte des Barbares, l’évidence sauta aux yeux de Breridus. Les Sauvages n’étaient pas moins nombreux, mais ils ne faisaient simplement montre d’aucune initiative, se contentant de résister à ses offensives, de répondre mollement, puis de tenir jusqu’à l’attaque suivante. Pas une fois ils n’avaient tenté de le prendre par surprise, ou même de lancer une contre-charge. Il ne sentait pas là la patte de Grimm, qui lui avait donné tant de fil à retordre durant leur précédente bataille. Il avait l’impression d’affronter une armée sans véritable meneur…

Ainsi, loin de le rassurer, leur chemin vers une victoire facile ne faisait qu’aviver son inquiétude. Entre deux mouvements de troupes, il se confia à Oöb Bromadon, qu’il n’avait pas jugé nécessaire d’envoyer à la castagne, pas plus que lui-même ne s’y était déplacé. Ce dernier lui avoua s’être fait la même remarque. Ils se fixèrent un instant, puis le chef de la garde de la ville lança :

« Grimm est peut-être malade ! Il aura chopé une mauvaise chiasserie et ne se trouve pas en état de combattre. Ça expliquerait pourquoi ils n’ont pas attaqué plus tôt, et pourquoi ils se défendent comme des pieds.

— Ça expliquerait tout, en effet… »

Breridus se raccrocha à cette hypothèse, et lança de nouveau toute son attention dans la bataille. Moins d’une heure plus tard, une de ses offensives déclencha la déroute d’une aile des Sauvages. L’affolement se transmit alors de proche en proche, tant et si bien que ce fut bientôt toute l’armée adverse qui tourna les talons. Ses lieutenants n’osèrent pas fondre sur les fuyards et préférèrent attendre d’en recevoir l’ordre. Breridus hésita un instant, puis décida de pousser son avantage. Quelle que soit l’explication de l’absence de Grimm, poursuivre permettrait d’occire un grand nombre de Sauvages et ne pouvait que se révéler positif. Et puis, que ferait-il s’il les laissait partir ? Il resterait en place ? Il retournerait à Landargues en offrant à leur armée le temps de se reformer et reprendre leur envahissement ? Non, la seule décision acceptable était de continuer le combat. Il fit donc signe à tous ses musiciens de donner jusqu’à leur dernier souffle, afin qu’aucun de ses soldats n’éprouve un quelconque doute : la chasse était lancée !

* * *

Les Sauvages levèrent les yeux pour caresser les remparts du regard. Aucun d’entre eux n’avait vu de leur vie mur aussi haut. Ils connaissaient bien les palissades de Castel-de-pluie, ou des autres forteresses Helvival, mais cela n’était en rien comparable avec cette immense muraille de pierre. À son faîte ils devinaient un chemin de ronde, ce qui voulait dire que la construction se révélerait large en plus d’être haute.

Parmi la trentaine de guerriers, seul Grimm gardait la tête froide. S’il était rassuré d’avoir voyagé depuis le front sans être repéré, il savait pour autant qu’il ne se trouvait pas au bout de ses efforts. Il fallait à présent s’infiltrer dans la cité de Landargues, la traverser jusqu’au palais, s’y introduire, et là, seulement là, commencerait leur mission.

Il écarta de son esprit la finalité de son action, pour se concentrer uniquement sur ce qu’il devait entreprendre immédiatement. Escalader serait trop difficile, et pas assez discret. Puis que feraient-ils en haut des remparts, à la vue de tous ? Non, la seule solution était… d’emprunter la grande porte.

Néanmoins, il la considérait depuis sa cachette, et devinait, sans doute aucun, la dizaine de plantons qui y patientaient, sans parler de ceux qu’il ne voyait pas, dissimulés derrière les hauts murs de pierre. Quant à se déguiser, la venue d’une carriole de marchands l’en dissuada : les gardes l’arrêtèrent, échangèrent quelques mots avec le charretier avant de le laisser passer. S’ils pouvaient certainement camoufler leurs cheveux blonds, ils ne parviendraient pas à maquiller leur accent ainsi que leurs manières. Et puis, où trouver autant de costumes ?…

La carriole disparut derrière la grande porte, et les plantons reprirent position. À moins que… mais oui ! Ça ne me facilitera pas la tâche, mais je devrais pouvoir me débrouiller !

D’un appel bref, prononcé à voix basse mais avec tant d’autorité qu’on ne pouvait que l’entendre, Grimm attira à lui l’attention de ses guerriers :

« En route, je sais comment nous faire entrer ! »

Les combattants obéirent sans poser de questions et suivirent leur Meneur. Pourtant, après quelques minutes de marche, ils l’interpellèrent tout de même :

« Dis, tu es sûr que l’on va dans la bonne direction ?

— Oui.

— Mais… la cité est derrière nous, on s’en éloigne…

— Je sais.

— Et… on se dirige droit vers la route…

— Je sais. »

Les guerriers se regardèrent, puis haussèrent finalement les épaules : Grimm ne s’était jamais montré très loquace, mais ses plans fonctionnaient toujours. Ils n’avaient donc qu’à lui faire confiance…


Une fois le camp monté dans un petit bois à une demi-heure de la cité, Grimm prit avec lui six de ses hommes. Ils se dirigèrent vers la route, qui passait non loin, et se dissimulèrent sur le bas côté.

« Chut, à présent. Attendons qu’un chariot arrive. »

Comme s’il répondait à son appel, un nuage de poussière ne tarda pas à apparaître au bout de la route. Grimm expliqua à voix basse :

« Prenez vos plus sales gueules, les gars. Il faut qu’on terrorise les charretiers. Ils doivent se faire dans le froc, et ne pas cesser de le souiller durant une semaine. Ils doivent croire leur dernière heure arrivée…

— Ou alors, on leur tranche la gorge, ce sera plus simple !

— Non, j’ai besoin d’eux vivants. Et sans trace de violence ou de sang. Ce sont eux qui vont me faire entrer dans la cité !

— Te faire entrer ? Et nous al…

— Chut ! »

Dans leur silence, le chariot bringuebala sur la route devant eux, au rythme du chant de l’homme qui tenait les rênes. Sa chanson se transforma soudain en cri, ses yeux s’agrandirent, son corps se raidit : il venait de voir les Sauvages se jeter devant lui. Les bourrins s’immobilisèrent parce qu’on leur barrait la route plus que pour obéir à leur maître, car ce dernier avait délaissé toutes ses obligations pour contraindre sa vessie à ne pas se vider tout de suite. Quant aux deux marchands-soldats, à ses côtés, ils n’avaient guère meilleure allure.

Les Barbares grognèrent, corsèques en main, en se rapprochant lentement du chariot. Ils l’entourèrent bientôt de toute part, grimaces fixées sur les trois pauvres malheureux. Grimm, désarmé, debout au milieu de la route, prit la parole en ces termes :

« N’ayez crainte, nobles revendeurs, mes amis sont aussi terribles qu’ils en ont l’air, mais ils m’obéissent au doigt et à l’œil. Écoutez, et vous n’aurez rien à redouter d’eux… »

Le cocher déglutit douloureusement, puis hocha la tête.

« Parfait ! Alors, que je vous explique… C’est bien simple : vous me laisserez monter dans votre chargement afin que je m’y dissimule. Vous pénétrerez ensuite dans la ville, comme à votre habitude, sans éveiller les soupçons. »

Le Meneur des Sauvages s’approcha du conducteur pour lui observer la mine :

« Il faudra donc reprendre quelques couleurs, mais aussi chasser cette transpiration inadéquate. Une fois entrés dans la cité, vous dirigerez le chariot dans votre entrepôt, où nous demeurerons jusqu’à la tombée de la nuit. Je vous laisserai alors, mais vous resterez encore sans bouger. Au petit matin, dès les premières lueurs, vous serez libérés et vous pourrez vaquer à vos occupations habituelles !

« Obéissez, et nous n’aurons plus aucune raison de nous revoir. Obéissez, et je vous promets que vous retrouverez votre vie sans aucun autre inconfort qu’une nuit en ma compagnie. »

Un des Sauvages s’approcha comme le cocher hochait de nouveau la tête :

« Mais si vous nous la jouez à l’envers, ou même si à cause d’une maladresse notre ami est découvert, je vous promets qu’on vous retrouvera, et qu’on vous fera la peau. Quitte à mettre tout le pays à feu et à sang. »

Il se tourna vers ses compagnons :

« Hein, les copains ? »

Les grimaces des autres Barbares suffirent pour confirmer leur assentiment.

« Quant à vous, ajouta Grimm en leur adressant un clin d’œil de remerciement, vous demeurerez au camp ; je vous ferai chercher dès que possible ! »


Il fallut une bonne demi-heure avant de pouvoir repartir. Grimm trépignait, écrasé sous de gros sacs de farine, tandis que les deux marchands-soldats tentaient d’apaiser le cocher. Ce dernier s’était jeté à terre pour délivrer sa vessie de la torture que sa terreur lui avait fait subir, mais n’avait pas vidé que celle-ci. Le repas du matin lui était en effet remonté le long du gosier, avant de se répandre parmi les herbes folles. Quand ses compagnons l’avaient ramené, puis réinstallé à sa place, l’homme avait commencé à se tordre de douleur.

Les deux autres lui avaient donné à boire, tentaient de s’occuper de lui au mieux, mais rien n’y faisait. Un des marchands se tourna finalement vers l’arrière :

« Bon, il n’est plus blanc, je crois…

— Par contre, qu’est-ce qu’il est vert ! ajouta l’autre.

— Merde alors, s’emporta Grimm. Allongez-le derrière, parce que je ne vais pas avoir la patience d’attendre plus longtemps ! »

Les deux s’exécutèrent prestement et le cocher se retrouva bientôt couché non loin du Meneur des Sauvages, qui sentait l’exhalaison de sa vomissure comme s’il en était recouvert. Foutrecouille, ces boursemolles de Cannirnos ne sont vraiment pas adaptés à la vie…

Malgré les supplications multiples que Grimm lança aux ancêtres, l’homme ne cessa de haleter et de gémir tout le trajet. À chacun de ses soupirs, à chacun de ses geignements ou de ses sanglots, l’odeur venait frapper les narines du Sauvage avec force. Ce dernier, qui gardait la main sur le manche de la hache qu’il avait troquée contre sa corsèque – pas assez discrète – devait se contenir pour ne pas la lui envoyer au visage.

Après un temps qui lui parut infini, un de ses convoyeurs lui chuchota :

« Nous sommes en vue des portes et il ne va toujours pas mieux ; qu’est-ce qu’on fait ?

— Poursuivez ! Vous direz qu’il est malade ; on ne peut plus faire marche arrière, de toute façon ! »

En guise de réponse, le charretier relança ses chevaux d’un petit claquement de rênes.


« Oh là ! On s’immobilise ! »

La réplique résonna en même temps que le grincement de la calèche :

« Bonjour à vous. Nous sommes les revendeurs du marchand Octavin, nous venons lui livrer de la farine pour le marché.

— Et bien, vous n’êtes pas en avance…

— Oui, nous av…

— Mais… Mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?! »

Grimm se raidit, craignant un instant que le planton ne parle de lui, mais la réponse du charretier le rassura :

« Et bien, il est ainsi depuis ce matin. Il n’arrête pas de vomir, c’est dégueulasse. »

Le Meneur des Sauvages ne vit pas la grimace de dégoût du garde, mais il la devina au ton de sa voix :

« Et c’est contagieux ?

— Ah, euh… On ne s’est pas vraiment posé la question… »

Il y eut un silence, comme s’il interrogeait son compagnon du regard, puis le planton reprit :

« Allez, passez. Et en vitesse ! Je ne veux pas attraper votre colique !

— Bien, nous filons alors ! »

Un sourire étira les lèvres de Grimm, comme la voix du garde clamait de nouveau :

« Et passez par le quartier des gris, afin de le faire soigner ! »

Le Meneur des Sauvages pensait naïvement que les difficultés se trouvaient derrière lui et qu’il pourrait se reposer jusqu’au soir, mais c’était sans compter sur l’agitation de Landargues. Les jours de marché, la cité se transforme en un marécage humain. Chaque coin de rue, chaque croisement regorge de dangers, et l’on risque à tout moment de se retrouver piégé, de s’enfoncer lentement dans la vase sans pouvoir bouger – particulièrement dans un véhicule aussi encombrant qu’un chariot.

Quand ce n’étaient pas les badauds qui bloquaient la route, c’était l’étal d’un ambulant, installé en plein milieu, ou le spectacle d’un histrion en guenilles bien décidé à attirer à lui quelques maigres piécettes.

Plus d’une fois, Grimm, chevaucheur habitué aux immenses étendues silencieuses, dut se retenir de sauter sur le chemin afin de poursuivre à pied. Son esprit avait beau lui assurer que sa chevelure et son accoutrement le trahiraient aussitôt, que la garde lui tomberait dessus, sa patience lui conjurait d’en finir.

S’il ne voyait rien de ce décor inconnu, Grimm n’en perdait aucune odeur. Elles lui parurent assorties aux bruits : cacophoniques, exagérées, désagréables. Elles n’arrangeaient en rien les effluves du cocher et lui mettaient le cœur au bord des lèvres.

Enfin, après ce qui parut des heures au Sauvage, la calèche entra dans une cour intérieure et le charretier chuchota en sautant à terre :

« Je vais fermer le portail, puis vous pourrez sortir. »

Le grincement de l’huis n’avait cependant pas fini de retentir qu’un cri se fit entendre :

« Mais qu’est-ce que vous faites-là ? Vous devriez être au marché à l’heure qu’il est !

— Et bien, maître Octavin, c’est que…

— Et lui, là, qu’est-ce qu’il lui arrive ? »

Le cocher, réveillé en sursaut par un empoignement assez peu délicat, hurla autant qu’il le pouvait :

« Je vous en prie ! Épargnez-moi, je n’ai rien fait ! »

Un choc sourd apprit à Grimm que l’inconnu avait lâché le charretier, qui avait retrouvé la rudesse du sol sans parvenir à y poser le pied.

« Mon maître, ce n’est pas de sa faute, c’est que… »

Le Meneur des Sauvages ne laissa pas le temps au charretier pour s’expliquer : il repoussa le sac de farine, se redressa, s’approcha de l’énorme silhouette vêtue de violet et d’or :

« C’est de ma faute. »

Sa voix, caverneuse, fit retourner le gros bonhomme. Il porta la main à sa bouche en découvrant la chevelure, poussa un petit cri aigu en repérant la hache au bout de son bras.


La journée parut aussi interminable que le trajet en calèche. Il avait enfermé ses trois convoyeurs, ainsi que leur maître – le bedonnant Octavin – dans l’arrière-salle de leur boutique. Il avait bien pris soin de fermer cette dernière, et pensait pouvoir bénéficier d’un peu de tranquillité, mais c’était sans compter sur la poltronnerie des Cannirnos.

Après qu’il l’eut découvert, le grand marchand se trouva dans un état à peu près aussi pitoyable que son petit cocher. Les deux se relançaient donc dans leur terreur mutuelle par de légers claquements de dents, des frissons angoissés, de discrets sanglots, voire parfois, lorsque quelqu’un leur adressait la parole, par de démesurés hurlements d’épouvante.

Au bout de deux heures de ce manège, et comme la situation ne s’améliorait aucunement, Grimm se décida à les ficeler et à les bâillonner, bien que ce fut toute une affaire que de trouver une corde adaptée. C’est ainsi qu’avant le début de la troisième heure, le Sauvage put goûter un peu de calme, et se reposer. Il dormit même quelques minutes, avant qu’Octavin ne fasse tomber sa chaise à force de gigoter pour se gratter.

Lorsque le ciel enfila enfin son manteau d’obscurité, Grimm se tenait depuis longtemps sur le pied de guerre, à se mordre les doigts pour aider le soir à défiler plus vite. Il attendit encore trois heures, puis fit jurer les deux marchands-soldats, qui eux étaient restés paisibles, de ne libérer les prisonniers qu’au matin. Alors, il s’éclipsa.

La rue se trouvait étrangement calme et sombre. Après la pétulance de la journée, il s’était attendu à la voir bariolée de lanternes et de torches, agitée par les fêtards et les ivrognes, mais il n’en était rien. Il comprit quelques minutes plus tard que la raison tenait au quartier dans lequel il se trouvait, celui des commerces, car d’autres rues se trouvaient bien plus animées. Il parvint tout de même à se faufiler, dissimulé sous un capuchon, jusqu’au palais Souverain. Ici aussi le lieu brillait par son calme : les seuls badauds que l’on croisait, en armure et l’épée au côté, se déplaçaient avec silence et méthode. Grimm les évita sans trop de mal, car ceux-ci ne s’attendaient en aucun cas à ce qu’un Sauvage tente de pénétrer dans le palais Souverain.

Grimm escalada ensuite le frontispice dudit palais. Dans l’obscurité, il était presque certain de n’être pas repéré, et son talent de grimpeur excluait qu’il fasse du bruit ou manque son ascension. Arrivé au deuxième étage, il longea la façade vers la droite – les connaissances pointues des deux fillettes, Orphiléa et Tharcille, sur l’organisation du palais lui facilitaient grandement la tâche. Il ne put s’empêcher de penser qu’encore une fois, les Cannirnos n’étaient vraiment pas adaptés à la vie, s’ils divulguaient à tous, et en faisaient même un enseignement obligatoire, la localisation de la chambre de leur Souverain.

Grimm arriva quelques instants plus tard devant la fenêtre. Le volet étant fermé, il dut mettre toute son adresse pour le crocheter en équilibre au-dessus du vide. Lorsqu’il parvint à l’ouvrir, sans que celui-ci ne grince, il dut encore affronter la fenêtre elle-même. Celle-ci, ultime obstacle entre lui et sa mission, ne lui résista guère. Grimm vérifia alors la présence de sa hache à sa ceinture, prit une profonde inspiration, et pénétra à pas de loups dans la chambre du Seigneur Souverain Alphidore de Pal. De son lit s’élevaient de légers ronflements, mais pour combien de temps encore ?

* * *

Le conseil fut convoqué à la première heure. Les trois Sacerdoces s’en trouvèrent assez étonnés, car ce n’était pas du tout chose habituelle. Le Souverain préférait suivre la procédure, et celle-ci voulait que l’assemblée soit tenue à la dixième volée de cloches, l’heure où le plus de nobles pouvaient se rendre disponibles. Les prêtres gagnèrent tout de même la salle de la couronne. Ils prirent place, silencieusement, religieusement.

Quelques aristocrates arrivèrent peu après, mais la pièce demeura ridiculement vide. Guère étonnant, remarqua gris, car de nombreux Seigneurs avaient quitté la capitale pour prêter main-forte à Breridus dans sa guerre contre les Sauvages.

Alphidore de Pal se présenta avec un peu de retard. Il paraissait pâle et avait les yeux tirés, comme s’il avait mal dormi. Derrière lui venait un homme encapuchonné, à la démarche chaloupée de cavalier. Ce dernier hésita un bref instant avant de franchir la ligne qui segmente la pièce en deux, isolant les décideurs du peuple, puis il poursuivit son chemin.

Le Seigneur Souverain prit place sur son siège, sous la couronne, et l’homme se rangea à ses côtés, en face des trois Sacerdoces. Alphidore embrassa la salle du regard, jeta un coup d’œil aux prêtres, puis fixa de nouveau l’homme. Enfin, il se redressa pour déclarer de sa voix la plus forte :

« Chers membres du conseil, je vous présente mon nouveau conseiller, Grimm, le Meneur des Sauvages. »

L’homme rabattit son capuchon en arrière comme son nom sonnait dans la salle vide, dévoilant sa longue chevelure blonde et son nez en bec d’aigle.

Commentaires

Bigre !
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dimanche 5 avril à 10h57
Popopo ! Bien ouèj.
J'ai eu tellement de peine pour Grimm, il était pas aidé dans son infiltration hahaha.
Elivard n'a eu que ce qu'il méritait. ENFIN !
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mercredi 24 juin à 23h20