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Antoine Bombrun

samedi 29 février 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-septième

Le grincement de la porte réveilla Laval Vignonel et le héraut Innocent. Enlacés de manière peu aristocrate sur la maigre couche de paille, blottis sous la couverture souillée, les deux hommes ne purent retenir un rictus de désespoir. Leurs rêves les avaient tenus éloignés de la réalité, dans la chaleur de bras amis, mais la silhouette courtaude qui se découpait dans la lumière vive les ramenait trop violemment à leur triste sort.

« Debout. »

Se démêlant l’un de l’autre, de la couvrante trouée et de leurs rêves effilochés, ils obtempérèrent au plus vite pour se retrouver chancelants face au guerrier dont le groin s’éclairait d’un sourire énorme.

« J’ai un boulot pour toi, mon gars ! »

Laval aurait voulu espérer, mais le regard pointé sur son camarade de cellule ne laissait aucune place au doute : ce n’était pas à lui que l’on s’adressait.

« Tiens, prends ce pli et porte-le à ton maître. »

Les yeux du jeune héraut étincelèrent, tandis que son dos se redressait et que ses cheveux de paille paraissaient retrouver leur brillant.

« Je… Oui, Messire Daogan, je le ferai ! »

Un coup de poing le jeta à terre :

« Que la joie ne te fasse pas oublier l’étiquette, foutre d’idiot. Je ne suis pas messire, pas seigneur non plus ; je suis Daogan !

— Oui, Mess… Euh, oui, Daogan. »

Il se redressa piteusement, puis avança le bras pour prendre la lettre. Le guerrier la retira juste avant qu’il ne la saisisse :

« Bien sûr, que la joie ne te fasse pas non plus oublier de me porter une réponse… »

Les yeux d’Innocent se rembrunirent, son dos se voûta, sa chevelure retomba :

« Je… Oui, Messire Daogan, je le ferai… »

Le poing du guerrier s’éleva de nouveau dans les airs. Ce ne furent pas les petites mains du héraut dressées devant lui pour le protéger qui l’arrêtèrent, mais la voix de Laval Vignonel :

« Libérez-moi aussi, je vous serai utile ! »

Daogan orienta son mufle vers l’aristocrate, bras toujours dressé vers l’arrière, prêt à frapper, et grimaça férocement :

« Qu’est-ce qu’il bafouille comme connerie, le noblaillon ? »

Innocent aperçut soudain Jérémiah qui remuait le bras, un peu plus loin, tenant en longe un cheval. Il concentra son attention dessus, puis compris que le lieutenant lui faisait signe de venir. Il entreprit alors un lent cheminement en sa direction, mi-rampant, mi-clopinant. Il passa juste derrière Daogan qui s’acharnait sur le seigneur Vignonel :

« Tu oses m’interrompre en pleine conversation avec mon jeune ami ? (Il désigna de la lettre l’endroit où se trouvait Innocent… un instant plus tôt.) Tu crois pas que j’ai autre chose à foutre que de t’entendre susurrer tes mauvaises paroles ? »

Une fois passé le guerrier, Innocent reporta son regard vers Jérémiah, qui battait à présent des bras pour lui dire de s’arrêter. Lorsqu’il fut obéi, il pointa sa main gauche de la dextre, en mimant un mot de la bouche. Il répéta trois fois son cri aphone avant que le héraut ne comprenne : « La lettre » !

Merde, je ne peux pas partir sans la foutue lettre !

Il se retourna vers Daogan, qui brandissait le pli en hurlant :

« Oh mais si, mon gros Seigneur, que je peux te libérer ! J’ai même une sacrée idée pour cela, je vais faire venir Kryäa ! Tu sais, cette trappeuse qui a une dent contre toi ! »

Innocent s’avança et tendit le bras, mais dut se baisser pour esquiver un ample mouvement de colère qui aurait pu se transformer en une claque formidable.

« Sûre qu’elle serait ravie de te libérer pour te faire la peau, puis pour bouffer ton cadavre ensuite ! Alors, qu’est-ce que tu en penses ? Je vais la chercher ? Quoi ? Ça ne te semble pas une bonne idée ? Hein, qu’est-ce que tu bredouilles là ? Je n’entends pas ! »

Innocent profita de ce que Daogan se penchait en avant, bras gauche en arrière, pour tirer délicatement le pli de sa main. Le guerrier ne s’en rendit pas compte, et le héraut bondit vers Jérémiah avec toute la force de ses maigres jambes.

« Si c’est pour avoir autant de bagout qu’un cadavre, alors ferme-la, tu veux bien ! Parce que j’ai d’autres chats à fouetter qu’un pelé comme toi ! »

Daogan ponctua sa tirade par un claquement violent de la porte de la geôle, avant de grommeler comme pour lui même :

« Non mais c’est vrai, quoi… »

Il se retourna alors, tendant la lettre au héraut – ou plutôt sa main vide à la terre – et lâcha une bordée de juron, dont la signification équivalait à un :

« Mais où est-ce qu’il est passé ? »

Il fit ensuite face à son lieutenant, qui aidait Innocent à grimper sur la monture. Le pauvre héraut dardait tant de regards inquiets vers le guerrier qu’il peinait à s’installer, mais une bourrade de Jérémiah le projeta sur la selle. Il se détourna alors de Daogan pour piquer des deux vers la grande porte de la forteresse.

Il ne put néanmoins ignorer la cavalcade bruyante qui se jeta à sa poursuite, ainsi que le braillement hargneux :

« Mais c’est qu’il se carapate, le foutriquet ! Si je te choppe, je te promets que tu vas le regretter ! »

Puis le cri Jérémiah vint se rajouter au vacarme :

« Laisse-le partir, il a pris la lettre avec lui ! »

Il n’eut pas vent de la suite, car il avait passé l’entrée et les sons se fracassaient contre la palissade sans lui parvenir.

* * *

Innocent découvrit devant Hautesherbes des armées prêtes au combat. Il se souvenait des tentes qui piquetaient les jardins et des soldats qui les arpentaient, mais à présent lesdits soldats se trouvaient sur le pied de guerre.

Ce ne fut pas un domestique qui l’accueillit à la porte, mais un garde qui l’arrêta à l’entrée du domaine :

« Qui êtes-vous ? Et que voulez-vous ?

— Je suis le héraut Innocent, au service de Monseigneur Sylvert Groëe. Je lui porte une lettre du guerrier Daogan.

— Bien, une estafette va vous conduire à l’intérieur.

— Ce n’est pas la peine, je connais le chemin.

— C’est bien la peine au contraire, car si vous connaissez le chemin, moi je ne vous connais pas, et je ne vous fais aucunement confiance. »


Sylvert accueillit le héraut dans son petit bureau. Un grand prêtre rouge, dont plusieurs doigts manquaient, tenait compagnie à un soldat en armure lourde dans le canapé. Le seigneur Groëe délaissa les vagues végétales qui remuaient sous sa fenêtre pour se presser vers Innocent :

« Mon ami, comme je suis content de vous revoir ! Mais où étiez-vous donc passé ? »

Le jeune héraut sentit un instant monter sa colère, mais la piètre apparence de son maître retira de lui toute sa hargne : il avait vieilli de dix ans en quelques mois. Ses cheveux avaient blanchi, ses traits maigris, et ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, s’étaient emplis d’une tristesse qui semblait sans fond.

« Daogan me retenait, mon maître…

— Encore ? »

Le vieil homme paraissait hagard, presque halluciné.

« Vous avez pourtant l’air de mieux vous porter que la dernière fois que je vous ai parlé…

— C’est que, je suis mieux traité depuis que Relonor Helvival a rallié les rangs du guerrier. Je demeure enfermé, mais je suis nourri tous les jours et on me donne à boire…

— Je vois.

— Et puis, j’ai de la compagnie depuis quelques jours. Le seigneur Laval Vignonel m’a rejoint… »

Sylvert s’étouffa avec sa salive :

« De quoi ?

— Euh, le seigneur Laval Vignonel… Vous n’en avez pas été informé ? Merdaille, je crois bien que j’ai commis une bourde là… »

Au fur et à mesure de ses paroles, la voix du héraut Innocent était devenue de plus en plus faible, pour finir aussi aigüe qu’un cri de souris. Il poursuivit néanmoins, après un regard sur le pli qu’il portait toujours :

« Tenez, je pense que j’aurais dû vous donner cela avant de trop parler… »

Sylvert attrapa le document d’une main tremblante, le décacheta avec difficulté, puis lit à voix basse :

« Tes alliés Laval Vignonel et son fils sont tombés, Sylvert, et tu es le prochain sur ma liste. Ne t’impatiente pas trop, car j’arrive, à moins que tu ne préfères te rendre avant… »

Le seigneur Groëe resta un moment les yeux dans le vide, sans plus prononcer une parole. Il paraissait perdu. Cela faisait trop pour lui ; les ancêtres avaient trop préjugé de ses maigres épaules…

Il regarda enfin Innocent :

« Crois-tu que nous puissions le vaincre ? Toi qui as vécu auprès de lui, toi qui connais ses forces et ses faiblesses, crois-tu que nous pourrons avoir le dessus ?

— Oui, j’en suis certain ! »

Sylvert mâcha un instant l’air, à la manière d’un vieillard sénile, puis reprit :

« Je crains que tout cela ne se finisse mal. Et puis, lorsque je repense à mon épouse, feu mon tendre amour, je me dis qu’elle doit avoir bien honte de moi… Elle a mis au monde nos trois enfants, avant de quitter cette terre. Elle m’a aidé à en élever deux, quand je ne suis parvenu qu’à les chasser loin de moi. Quant à la troisième… »

Il se tut de nouveau, les yeux pleins de larmes.

« Mon bon héraut, je crois que je vais accepter sa proposition. Je vais me rendre… »

Le prêtre et le chef de guerre se levèrent d’un même bond :

« C’est hors de question !

— Des soldats sont venus de toute la Cannirnosk pour vous prêter main-forte, vous avez en outre le soutien du Seigneur Souverain, et vous voudriez vous rendre ! Non mais vous n’êtes pas fou ?!

­— Nous avons pris ensemble la décision d’attaquer au plus vite. Les hommes et les manœuvres sont déjà prêts !

— Demain à l’aube, nous devions fondre sur le moulin !

— Sylvert, réfléchissez bon dieu ! Ou alors laissez-nous la direction des opérations, mais cessez de dire des âneries ! »

Innocent se jeta à genoux devant le maître des lieux et lui prit les mains :

« Monseigneur, vous ne pourrez perdre cette bataille. J’en suis certain, car je connais le plan de Daogan. J’étais là-bas considéré comme un animal plus que comme un homme, tant que le fou ne s’inquiétait même plus de ma présence. Je vous le dis, sans Relonor Helvival, voilà longtemps que je serais mort de faim. Il m’ignorait tant qu’un jour il a dévoilé son plan non loin de ma geôle. Il compte vous attaquer avec toutes ses forces, mais ça ne sera qu’une diversion. Son idée est d’emprunter, avec quelques soldats de confiance, un petit passage secret qui mène directement dans les caves du château. Daogan le connait, Théophore le connait, alors je suis sûr que vous aussi ! »

Le prêtre et le guerrier poussèrent de grands cris à cette nouvelle, mais Innocent, qui se pressait contre Sylvert, parvint tout de même à entendre la réponse du vieil aristocrate :

« Le passage secret ? Mais oui, je me souviens maintenant, celui qui mène dans une petite grotte sur la falaise. Mes ancêtres l’avaient fait construire pour pouvoir fuir en cas de danger, et en définitive c’est lui qui marquera ma fin… Quelle ironie ! »

Le chef de guerre LeNoblet s’emporta :

« Bien sûr que non, il ne marquera pas votre fin car nous le savons grâce au héraut. Nous allons y poster une unité qui prendra Daogan par surprise. Je vous l’assure, votre fils n’aura pas même le temps de dégainer avant d’être perforé d’une dizaine de coups ! Et tous les siens avec lui !

— Non. »

La voix de Sylvert n’était qu’un murmure, mais elle mit pourtant fin à toute l’agitation du guerrier.

« Non, nous ne ferons pas cela. Je ne vous laisserai pas tuer mes fils. Innocent, je vais rédiger un pli pour dire à Daogan que je me rends. Il a gagné.

— Non, je vous en prie Monseigneur, ne me renvoyez pas là-bas ! »

La petite table, vers laquelle se dirigeait le tremblotant Sylvert, vola soudainement en éclat. Ses quatre pieds démanchés, le plateau fracassé. L’épée de LeNoblet tournoya violemment, mais c’est son cri qui percuta le vieillard :

« Mais vous êtes un abruti fini ! Un fou qui ne sait plus ce qu’il dit ! Un sénile, putain de bon dieu ! Nous nous battons depuis des mois contre Daogan, et vous abandonnez alors que nous le tenons enfin à notre merci ! Acceptez, Sylvert, acceptez et je jure que je vous sors les entrailles ! Vous n’allez pas foutre en l’air toute l’opération sous prétexte que c’est trop facile ! Reculez, allons, reculez ! Ne vous approchez pas de ce papier à lettres, ou vous allez goûter de ma lame ! »

Deux mains surgies d’un long manteau écarlate empoignèrent soudain le guerrier par les épaules :

« Laisse, LeNoblet, laisse, il ne t’entendra pas. Il est devenu fou ! »

Le chef de guerre se débattit, mais Emilphas serra de plus belle et parvint finalement à le retourner vers lui :

« Allons, rengaine et ne fais pas de connerie. Nous allons le raisonner autrement, la violence ne résoudra rien. »

Comme LeNoblet ne paraissait pas vouloir se calmer, le prêtre lui glissa quelques mots à l’oreille. Sa colère retomba alors comme elle était venue. Il renfila son épée dans son fourreau avec un léger chuintement, puis quitta la pièce.


« Ne mentez pas, Alcédias, observez-le ! Ne me dites pas qu’il est sain d’esprit ! »

Le prêtre vert consentit à un nouveau regard, mais ne se départit pas de son avis :

« Il est certes bouleversé, je ne prétends pas le contraire, mais pas fou. Au contraire, je crois qu’il n’a jamais été aussi lucide sur les évènements. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi vous tenez absolument à ce qu’il tue son fils, Emilphas.

— Ce n’est pas cela que je souhaite, mais achever la mission que l’on m’a confiée. Le Seigneur Souverain lui-même, ainsi que les trois Sacerdoces, m’ont donné l’ordre de vaincre Daogan, alors j’irai jusqu’au bout !

— Il faut parfois suivre la raison, plutôt que les commandements… »

Le prêtre rouge éclata de rire :

« Dans ce cas, regardez-le à nouveau. Il ne fait que boire du thé. À la figue, bien entendu, et à parler au petit portrait de sa défunte femme ! Merde, Alcédias, suivez la raison vous aussi !

— Non, Emilphas, je ne me rangerai pas de votre côté. Pour moi, cet affrontement est une folie, c’est mon avis et je n’en changerai pas ! »

Le prêtre sanglant secoua la tête avec colère, puis se tourna vers LeNoblet :

« Deux fous, voilà ce qu’ils sont… »

La porte du grand salon s’ouvrit brusquement et un serviteur fendit la pièce en criant :

« Seigneur Sylvert ! Seigneur Sylvert ! »

Il contourna la grande table :

« C’est une catastrophe, Seigneur Sylvert ! »

Ledit seigneur ne leva les yeux que lorsque le domestique fut à côté de lui, à lui crier dans les oreilles :

« Venez vite, Seigneur Sylvert ! C’est effroyable ! Nous n’avons rien pu faire ; elle était déjà morte quand nous l’avons trouvée. »

Alcédias, dont la crainte fit soudain battre le cœur comme une forge en plein travail, empoigna Sylvert pour le redresser, puis le porta à moitié, clopin-clopant, à la suite du serviteur. Ils quittèrent le salon, Emilphas et LeNoblet sur leurs talons, traversèrent le couloir, puis entamèrent la descente des escaliers.

C’est là qu’Alcédias découvrit le cadavre. Il ne put retenir un cri, lâcha le vieux Sylvert qui tomba en avant, tête première dans les marches. Inconscient de la chute de son maître, le prêtre vert dégringola les degrés qu’il lui restait pour la rejoindre :

« Mélorianne ! »

Il arracha le petit corps, tiède encore, des bras des domestiques qui la portaient.

« Mélorianne ! »

Sylvert comprit ce qu’il se déroulait autour de lui au second cri. Il se redressa, chancela dans les dernières marches, trébucha sur les ultimes mètres, et se jeta sur sa fille. Ses hurlements se joignirent à ceux du prêtre vert. Puis ses sanglots.

Au milieu des escaliers, une foule massée autour d’eux, les deux hommes criaient et pleuraient. Tombés genoux à terre, ils pressaient contre eux le si petit cadavre, appelaient, leurs doigts griffant le tissu sale et humide qui la recouvrait.

« Ma fille, je t’en prie. Ne meurt pas, ne sois pas morte. Je t’en prie, je t’en supplie… »

Alcédias sentit soudain la raideur d’un papier sous ses mains. Il chercha un instant, puis extirpa un pli d’une poche de la petite. Il le déplia, les doigts tremblants. Il dut sécher ses larmes, et s’y reprendre à plusieurs reprises pour réussir à le déchiffrer. Sa voix n’était qu’un grondement, un croassement entre deux sanglots :

« Pour vous aider dans votre choix… »

Sylvert lâcha brusquement sa fille. Il attrapa le papier si violemment qu’il manqua de le déchirer, le lut, puis le jeta avec rage. Il ne prit que le temps de se redresser avant de hurler :

« Qu’on aille me chercher mon héraut ! »

Derrière, dissimulé par une grimace attristée, un sourire imperceptible éclaira les visages d’Emilphas et de LeNoblet.


Innocent fut tiré du sommeil par des coups sourds à la porte de sa chambre. Il se leva pour ouvrir, et se trouva face à la figure affolée d’un domestique :

« Sylvert veut te voir, tout de suite. »

Le héraut allait répondre, mais le rugissement de son maître au bout du couloir ne lui en laissa pas le loisir. Il attrapa sa veste avec hâte et n’eut que le temps de se la jeter sur les épaules avant que Sylvert ne débarque. LeNoblet et Emilphas accouraient derrière lui.

« Innocent, monte en selle tu repars !

— Quoi ? Mais pourquoi ?

— Tu vas lui dire que je vais le crever, à ce salaud ! Tu vas lui jurer que je le tuerai à petit feu, et que j’y prendrai du plaisir !

— Mais… mais pourquoi ? Pourquoi ce changement d’avis soudain ? »

Emilphas intervint :

« Cela ne vous concerne pas. Contentez-vous d’obéir aux ordres !

— Non, je vous en supplie. Pas moi, je… »

Le cri du grand prêtre fut impérieux. Il aurait à lui seul suffi à déplacer une montagne, s’il lui avait été adressé :

« DEEHOOORS ! »

* * *

Théophore se rapprocha du lit au centre duquel, entre les couvertures froissées, gisait la douce Elzémie. À la découvrir ainsi, l’image de Laurendeau lui assaillit les sens ; mort, étendu de manière presque identique dans la mare de son sang. Le jeune aristocrate dut secouer la tête pour chasser cette vision qui le hantait si souvent, puis il chuchota :

« Tiens, je t’ai apporté de quoi manger. »

Il s’assit sur la couche et y déposa le plateau. La belle Vignonel ne se tourna pas pour répondre :

« Je n’ai pas faim.

— Cela fait trois jours que tu n’as rien avalé, si ce n’est un peu d’eau et de bouillon. Et tu n’es pas sortie non plus, il faut te reprendre. Ce… c’est horrible ce qu’il lui est arrivé, mais toi tu es encore en vie… »

Comme Elzémie ne bougeait toujours pas, Théophore l’attrapa par les épaules pour la redresser. Le corps faible se décrocha des draps, où il abandonna une large auréole humide à l’endroit où se trouvait sa tête. Ses yeux, rougis, convergèrent en direction du jeune homme :

« Comment peux-tu me dire cela ? Tu ne connais pas la mort, toi. Imagine, imagine seulement que Mélorianne se fasse tuer. Qu’elle soit assassinée, bêtement, pour une histoire de manigance, par quelqu’un de l’armée du vieux moulin, ou de celle de Hautesherbes. Imagine seulement… »

La tirade pénétra le cœur de Théophore comme le trait d’une arbalète décoché à bout portant. Il se représenta le décès de sa sœur, ressentit une seconde le désarroi, la tristesse, la colère. Il devina la vengeance à laquelle il aspirerait ; le sort qu’il réserverait à son assassin. Sauf que son assassin, à Laurendeau, c’était lui…

Un instant, il hésita à tout dévoiler. Les mots grimpèrent depuis son cœur par à-coups, se pressèrent dans son gosier à la manière d’une remontée acide. Leur écoulement serait douloureux, mais libérateur. Il se sentirait mieux ensuite, vidé d’une part de sa culpabilité. La vérité lui emplit la gorge et poussa la barrière de ses lèvres, prête à s’en déverser. J’ai tué Laurendeau. C’est moi qui l’ai tué… Il la retint cependant, la ravala dans un frisson nauséeux. Si l’avouer lui ferait du bien, cette vérité détruirait Elzémie. Elle, qui n’était déjà plus que le fantôme d’elle-même, perdrait son époux après son frère. Car comment pourrait-elle encore l’aimer ? Comment pourrait-elle même accepter de le côtoyer, lui qui avait tué son frère ?

Il ne dit rien. Il la regarda seulement et des larmes perlèrent aux coins de ses yeux. Quand elle les aperçut, Elzémie ne put retenir les siennes, qui coulèrent vivement, et avec elles sa vérité qu’elle ne put dissimuler plus longtemps :

« Je ne peux pas rester ici, dans cette forteresse qui garde mon père prisonnier et où vit l’assassin de mon frère. Chaque instant, je ne rêve que de m’évader. La nuit, lorsque tu dors, je rassemble mes affaires. Je suis prête à partir, à tout quitter pour ne plus penser à Laurendeau, mais je ne peux m’empêcher de regarder ton visage une dernière fois. Puis, quand je te vois, je n’arrive plus à m’en aller. Je t’aime, Théophore. Je serai toujours malheureuse ici, mais je sais que je ne pourrai être heureuse sans toi… Alors je repose mes affaires à leur place, et je m’allonge à tes côtés dans le lit. »

Le jeune homme regarda son épouse un moment, sans trouver quoi dire. Ses yeux rouges, sa bouche si douce, ses joues pleines, ses petites fossettes qu’il ne pouvait cesser d’admirer, et son âme dévastée. Il se redressa soudain et traversa la pièce.

« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Elzémie.

Théophore leva vers elle des yeux éberlués. Il peina à formuler sa réponse tant elle lui paraissait évidente :

« Et bien, j’empaquette mes effets. La solution pour te rendre heureuse est toute simple ; il suffit que je vienne avec toi. »

Il opéra une petite pause pour verser tout ce qu’il avait rassemblé dans un grand sac.

« Encore quelques livres, et voilà. Tu es prête ? »

* * *

Innocent avait les larmes aux yeux en arrivant aux abords de Castel-à-bois. Il lui paraissait avancer au beau milieu d’un mauvais rêve, pire, se jeter conscient dans la gueule du loup, aller au-devant de sa propre mort.

Entre les arbres, la palissade grossit petit à petit, puis il lui sembla discerner une silhouette devant la porte grande ouverte. Plus il approchait, plus la certitude s’ancrait dans son esprit : c’était Daogan. Il aurait voulu tirer de toutes ses forces sur les rênes, mais son devoir l’en empêchait. De toute manière, il n’en avait pas la force. Toute énergie avait déserté son corps. Même ses yeux ne parvenaient pas à quitter la carcasse râblée du guerrier. Ils ne parvenaient pas à s’éloigner de cette face carrée, de ce groin énorme, de cette gueule déchirée par un sourire. Cette gueule qui s’ouvrit soudain pour libérer un monstrueux éclat de rire :

« Comme je suis content de te revoir, Innocent, ta présence m’a manqué ! »

Commentaires

Pauvre Innocent^^'

Merdaille, Sylvert, tu allais faire quelque chose de bien !
Pauvre Mélorianne, Emilphas est vraiment la pire des ordures !
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mardi 3 mars à 09h32
Oh non, Melorianne... pauvre gamine. Les deux autres là, je vais te les zigouiller. Foutrecouille !
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mercredi 24 juin à 22h47