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Antoine Bombrun

samedi 18 janvier 2020

Chroniques du vieux moulin - Tome 3 : Mariages et trahisons

Chapitre soixante-quatrième

Laval Vignonel fut tiré de ses songes par l’arrivée en trombe d’un serviteur. Il se dressa sur son lit, manquant d’en éjecter son épouse, tout en jetant un regard halluciné sur l’importun. Ce dernier s’inclina bien bas :

« Je suis navré de vous réveiller ainsi, Monseigneur, mais…

— Suffit les politesses. Que se passe-t-il ? »

Laval avait émergé des brumes du sommeil, et paraissait avoir compris qu’une telle intervention de la part d’un larbin ne pouvait annoncer qu’une catastrophe.

« C’est Daogan. Il est à nos portes, avec son armée.

— Foutrecouille de merdouille ! Cet enfoiré de sodomite ! »

Adelmie se redressa sur cette parole, inconsciente du début de la conversation :

« Laval, voyons ! »

La réponse du seigneur de Vignevaux fut claire, digne d’une des pièces du célèbre Sindirian le bel :

« La ferme, mon épouse. »

Et il bondit de son lit pour gagner le balcon, d’où le cri agressif de trompes en colère parvenait à se frayer un chemin.

* * *

Les portes avaient été enfoncées depuis quelques minutes lorsque Laval parut enfin. Harnaché dans son armure, épée en main, il ne se présenta que pour sonner la retraite.

Daogan exultait. La surprise avait été leur première réussite, les catapultes semeuses de terreur leur deuxième, le bélier leur troisième. Il n’avait pas fallu plus de dix minutes pour investir la muraille.

À présent, les paysans ainsi que les Krzëe devaient tenir la cour. Pendant qu’ils ferrailleraient avec la garde, Daogan et ses cavaliers prendraient d’assaut le palais.

Le chef de guerre observa un instant la ligne d’infanterie qui lui barrait la route, devina l’emplacement du seigneur Vignonel à l’attroupement sur sa gauche. Il poussa soudain un cri inarticulé, qu’il ponctua d’un geste du bras, et sa horde se jeta en avant.


Les lanciers abaissèrent leurs piques, dont la hampe fut plantée en terre. Il n’y avait pas assez de place dans la cour de sa forteresse pour une attaque feinte, Laval le savait bien. Il suffisait que ses hommes tiennent le coup sans flancher, et la vague s’empalerait sur leurs défenses.

Il n’y avait pas assez de place dans la cour de la forteresse de Vignevaux pour une attaque feinte, Laval le savait bien. Daogan, lui, savait que si de lourds chevaux de guerre en auraient été incapables, les fines montures du Nord le pouvaient. Il hurla de nouveau et la charge se délita. Les coureurs cabrèrent, les arcs furent déployés, les flèches fusèrent. Elles transpercèrent sans mal les lanciers, qui ne pouvaient à la fois pointer leurs piques en avant et se protéger derrière leurs pavois.


Laval laissa échapper un juron.


Le troisième cri de Daogan s’extirpa de sa poitrine comme le grognement d’un ours, et la charge reprit. Les cavaliers fracassèrent le mur fragilisé des lanciers. Épée encore au fourreau, ils portaient leur arc qu’ils n’avaient pas pu ranger, mais le corps déjà suant de leurs montures suffit à repousser l’infanterie stupéfaite.


Pour la seconde fois, Laval sonna la retraite. Il recula jusqu’aux portes avec ce qu’il lui restait d’hommes, et s’engouffra dans le palais. La cour de la forteresse était perdue, même si la garde s’y battait encore avec ardeur contre les paysans.


Daogan éclata de rire : le plus dur était fait. Le palais était un édifice d’aristocrate, non de guerrier, et le prendre serait un jeu d’enfant. Il mit pied à terre, puis fit venir à lui Jérémiah et Relonor Helvival. Théophore, dissimulé derrière, jeta un regard implorant au lieutenant.

* * *

Laurendeau se rendit très vite compte qu’il y avait un problème ; le fracas du métal tout d’abord, ainsi que la rumeur de cris de douleur. Il accéléra, et l’armée derrière lui fit de même.

Il comprit ensuite que les énormes ombres alignées devant les murailles n’étaient pas des chariots, mais des catapultes. Il scruta les alentours à la recherche d’un combat, mais ne vit rien. Il découvrit finalement la brèche dans la grande porte, preuve accablante qu’il arrivait trop tard.

Le petit trot devint un galop, et les cris qu’il poussa pour donner des ordres furent écrasés sous le fracas des sabots. Néanmoins, si aucun des soldats ne comprit ses commandements, tous se préparèrent au combat. L’écart se creusa bientôt entre la cavalerie et l’infanterie, mais Laurendeau n’en avait cure : il poussa davantage sa monture en avant.


Daogan se fit escorter par le vieil Alexire, ainsi que les fougueux Alleric et Bastian. Il n’avait accepté personne d’autre que ces trois guerriers émérites malgré les supplications de Jérémiah.

« Nous serons dans les couloirs du palais, alors pas moyen de combattre à douze de front. Fais-moi confiance, on s’en sortira mieux à quatre qu’à quarante ! »

Le lieutenant avait fini par céder, il savait de toute manière qu’il n’avait aucune chance de forcer la main à la tête de bourrique qu’était son supérieur. Seul Relonor était parvenu à se faire accepter en plus, mais il possédait une autorité que ne pouvait égaler Jérémiah. Ce dernier avait donc observé Daogan s’approcher des hauts murs blancs, choisir une large fenêtre, la briser d’un coup d’épaule, puis se hisser lourdement à l’intérieur. Il avait aussi adressé un bref signe de tête aux trois soldats et au Seigneur de guerre qui s’engouffrèrent à leur tour dans la brèche. Ensuite, il s’était détourné pour sécuriser la cour, ainsi que les écuries et les cabanes basses tassées dans un coin qui devaient abriter la valetaille. Il avait déjà tourné le dos lorsque Théophore enjamba maladroitement le rebord de la fenêtre afin de suivre son frère et ses hommes.


Une fois les portes passées, il fallut une seconde aux chevaliers pour se repérer. Puis, quand ils eurent compris où se trouvaient les ennemis – partout, donc – et où se trouvaient leurs alliés – nulle part, ou bien mourants aux côtés des cadavres de leurs compagnons – ils recouvrèrent leur ardeur. Le cri de guerre de Laurendeau fut cette fois répercuté par tous.

Les paysans, pris au dépourvu par cette arrivée imprévue, ne réagirent qu’avec retard. Les Krzëe, quant à eux, ne se laissèrent pas dépasser par la surprise. Leur vie sauvage les avait habitués à agir vite, et ils formèrent rapidement la ligne de bataille. Jérémiah mit quant à lui du temps à rassembler sa troupe, car cette dernière s’était éparpillée dans le quartier des domestiques.


Daogan n’affronta tout d’abord aucune résistance. Personne n’arpentait les couloirs : pas un Vignonel, pas un serviteur, pas même un chat. Au milieu des tapisseries luxueuses et des tableaux, le guerrier marmonnait des imprécations dans sa barbe, sur la taille d’une telle demeure et sur ces seigneurs de pacotille qui ne savaient pas se battre.

Relonor le fit bientôt taire :

« Chut ! Écoute ! »

Daogan tendit l’oreille, mais ne perçut rien.

« J’entends, oui, intervint Alexire en lâchant sa pipe qu’il mâchonnait même en bataille, on dirait des sanglots. »

Relonor hocha la tête, tandis que Daogan finit par lâcher :

« Guidez-moi, bande d’andouilles, au lieu de rester à attendre comme des cons ! »

Le Seigneur de guerre prit donc la tête de la petite troupe. Les pleurs cessèrent alors qu’ils s’approchaient d’une tenture, que Relonor désigna du nez.

Daogan délaissa alors toute discrétion pour arracher le tissu, qui dévoila une femme menue affalée dans le recoin, en tenue de domestique. Celle-ci parvint à articuler entre deux sanglots :

« Ne me faites pas de mal, je vous en supplie… »

Le grognement du guerrier la recroquevilla sur elle-même, mais Relonor l’apaisa en se penchant en avant pour déclarer d’une voix douce :

« Nous ne vous ferons aucun mal si vous répondez à nos questions. »

La domestique jeta sur le Seigneur de guerre un regard suppliant, avant de se tourner vers Daogan, qui prenait le relais de l’interrogatoire :

« Où est parti Laval Vignonel ?

— Je… je… »

L’épée qui lui fut mise sous le nez acheva de replonger la servante dans la terreur :

« Réponds, réponds où je te trucide, bonniche.

— Il… il… il est allé vers le premier étage avec ses soldats. Je pense qu’il s’est réfugié dans la salle à manger, ou bien dans son bureau. »

La lame quitta la gorge de la domestique aussi vite que l’attention de Daogan fut tournée vers l’escalier :

« Allons-y. »

Les cinq hommes se mirent en route. Relonor accorda un geste de remerciement à la servante, qui se tassa davantage dans le renfoncement.

Quand les guerriers eurent disparu, un bruit de pas léger résonna de nouveau. La domestique se raidit d’abord, puis ses yeux étincelèrent lorsqu’elle reconnut l’ami du jeune seigneur Laurendeau. Ce dernier lui fit signe de se taire d’un doigt sur la bouche avant de poursuivre son chemin.


Les paysans reprirent confiance quand ils comprirent que les chevaliers n’étaient qu’une cinquantaine et qu’ils n’avaient aucune chance contre leur horde. Les Krzëe en avaient déjà abattu une dizaine lorsqu’ils parvinrent enfin au contact. Les chevaliers, englués, perdaient l’avantage que leur conférait leur monture. Sans leurs lourdes armures, ils auraient été défaits en un instant.


Un de ses deux lieutenants soutint Laurendeau d’un souffle :

« Ne perdez pas espoir, nous reprendrons l’avantage dès que notre infanterie arrivera ! »

Le chef de guerre sentit percer le reproche sous l’encouragement : s’il n’avait pas chargé comme un idiot, ils ne se seraient pas retrouvés dans cette situation. Cependant, Laurendeau ne regrettait rien. Sa famille était dans le palais : son père, sa mère, sa sœur. Il pouvait perdre tout son ost, peu importait, tant qu’il parvenait à voler à leur secours.

En haut de l’escalier, Daogan hésita un moment : le couloir partait des deux côtés. À gauche, il paraissait plus large, plus lumineux aussi. À droite la décoration semblait plus intime ; les portraits remplaçaient les tentures, les candélabres laissaient place à des torchères. Les guerriers se concertèrent un instant du regard, puis Alexire indiqua la gauche d’un signe de tête. Daogan acquiesça en grognant avant de reprendre son avancée.

Théophore, qui avait pourtant observé la petite troupe faire son choix, obliqua vers la droite.


Les cris d’alerte rendirent le sourire aux chevaliers, qui voyaient leur dernière heure arrivée. La pression des paysans et des trappeurs se fit soudain moindre, car une large part d’entre eux se retira pour affronter l’infanterie qui passait la grande porte.

Laurendeau en profita pour donner des talons. Au lieu de se défendre, il mit toute son agilité à fendre la mêlée afin de s’en extraire. La chance lui permit d’éviter bien des coups, et il se trouva bientôt de l’autre côté de la masse hargneuse. Son lieutenant, pris au dépourvu, ne sut d’abord comment réagir, puis il se jeta à sa suite, donnant force coups d’épée pour parvenir à se dégager. Il rattrapa Laurendeau alors que celui-ci examinait la façade du palais.

« Que faites-vous ? Vos hommes ont besoin de vous ! Et à découvert comme ça, vous allez attirer la mort… »

Laurendeau ne répondit pas car, au même moment, il découvrait la vitre brisée par Daogan. Il sauta au bas de son destrier, sourd aux mises en garde. Comme il empoignait le montant pour se hisser à l’intérieur, trois paysans se précipitèrent sur son lieutenant. Ce dernier repoussa sans mal le premier d’un violent coup d’épée et l’envoya au tapis, main gauche serrée sur le moignon de sa main droite, mais fut vite embarrassé par les deux suivants.

Laurendeau s’immobilisa. Il hésitait visiblement sur ce que le devoir lui imposait : voler au secours de sa famille, ou bien prêter main-forte à son officier. Le lieutenant lui souffla la réponse entre deux estocades :

« Filez, je m’occupe de les retenir ! »

Le jeune homme ne se le fit pas répéter deux fois ; l’instant suivant, il se laissait glisser à l’intérieur du palais.


Des éclats de voix derrière une porte close assurèrent Daogan qu’il ne s’était pas trompé de direction. Il pressa une seconde l’oreille contre le bois, avant de se retourner vers ses compagnons, hilare :

« Ils se font dans le froc ! »

Lorsque les gloussements de joie d’Alleric et Bastian furent apaisés, le chef de guerre les envoya avec Alexire chercher un banc pour défoncer la porte. Il ajouta :

« On monte la garde, avec Relonor. Et dépêchez-vous, parce que s’ils se décident à sortir pendant que vous n’êtes pas là, on ne se gênera pas pour leur faire leur fête sans vous ! »


Théophore traversa le premier étage sans hésiter : il savait parfaitement où il se rendait. Vu l’heure à laquelle avait eu lieu l’attaque-surprise, Elzémie se trouvait probablement encore dans sa chambre, calfeutrée avec une suivante. Il devait à tout prix la retrouver et la faire sortir avant que les troupes de Daogan n’investissent le palais.

Il ne mit que quelques minutes à arriver devant sa porte. Il tenta de reprendre son souffle, puis se dit qu’il y avait plus important ; ses doigts effleurèrent le bois, il appela à voix basse :

« Elzémie ? »

Aucune réponse ne lui parvint. Théophore heurta donc le battant avec plus de vigueur, et appela plus fort :

« Elzémie, es-tu là ? »

De nouveau, rien. Rien si ce n’était un inquiétant silence.

Le jeune homme attrapa la poignée pour entrer, mais la porte était fermée à clef. Un cri lui échappa :

« Ouvre Elzémie, c’est moi ! »

Le mutisme auquel il se heurta lui retourna l’estomac. Il se rencogna contre la porte, avant de se trouver submergé par la colère. Son pied cogna le bois comme ses hurlements déchiraient le silence :

« C’est moi, Elzémie, c’est Théophore ! Ouvre ! »

Un murmure lui répondit, trop faible pour qu’il le comprenne.

« Elzémie, c’est toi ? Elzémie ? »

Un grattement sur la porte fit battre son cœur. Puis une voix rauque :

« Théophore ?

— Oui ! Oui, Elzémie, c’est moi ! Je suis venu te chercher, je suis venu te sauver ! »

Le jeune aristocrate perçut le cliquetis d’une clef dans la serrure, puis la porte céda sous ses assauts.


« Tenez vos positions, bande d’incapables ! Tenez vos positions ! »

La rage avait saisi Jérémiah par les tripes et ne voulait plus le lâcher. Ces couilles-molles de paysans n’avaient aucun courage et reculaient dès que la moindre difficulté se présentait à eux. Si Kryaä n’avait pas tenu le choc, l’infanterie de Laurendeau les aurait réduits en miettes. La femme au serpent virevoltait, presque nue, comme un ange de la mort : ça, c’était une meneuse !

La colère que Jérémiah éprouvait envers les paysans changea un instant de cible, et il maudit Daogan : si cet imbécile n’avait pas tué Estenius, ce dernier serait présent pour leur donner courage aujourd’hui. Le chef de guerre ne voyait que les défauts du jeune homme, mais c’étaient à présent ses qualités qui leur manquaient…


« Allez, les gars, on se sépare. Toi par là, Alexire. Et Bastian de ce côté. On trouvera plus vite de quoi défoncer cette satanée porte que si on reste ensemble ! »

Alleric n’eut pas beaucoup de chemin à faire avant de tomber sur un beau banc de chêne, qu’il empoigna avec difficulté :

« Arf, c’est lourd cette connerie. »


Laurendeau sursauta en découvrant une servante à moitié dissimulée dans une alcôve, derrière une tenture arrachée. Elle tremblait de tous ses membres, incapable de parler. Reconnaissant son armure, elle pointa néanmoins le doigt vers l’escalier.


Elzémie se jeta dans les bras de Théophore. Il accueillit contre sa vêture grossière le corps fin et la chemise de nuit, les serra de toutes ses forces. Il compressa contre lui les sanglots nerveux et les hoquets de terreur jusqu’à les absorber. Lorsque la jeune femme commença à se détendre, malgré les larmes, malgré ses cheveux en bataille, il trouva sa bouche et l’embrassa avec fougue.


Le premier choc remua la porte, fit gémir les gonds, trembler jusqu’au mobilier de la salle à manger.

« Ils sont là, grinça Laval. Ces putains de cons sont là… »

Huit hommes se terraient dans la pièce. Cinq soldats, deux serviteurs, et le maître de maison. Au deuxième choc, tous avaient déjà empoigné leurs armes. Au troisième, ils se pressaient vers la porte, vacillants.


Trop loin pour entendre le remue-ménage, Alexire cherchait toujours son bélier de fortune. Mâchouillant sa pipe, un air joyeux aux lèvres, il se plaisait à arpenter le palais. Une pause dans la castagne, à mon âge, que demander de mieux !


Laurendeau s’immobilisa au milieu des marches. Des cognements sourds provenaient d’en haut de l’escalier. Le jeune homme hésita un instant. Il était seul, et les guerriers probablement des dizaines. Il n’avait aucune chance de s’en sortir vivant…


Un bruissement sur sa droite arracha Théophore aux lèvres d’Elzémie. Il dégaina, corps palpitant, esprit palpitant, palpitant palpitant. Sa lame tremblait devant lui. Deux yeux l’épiaient depuis derrière le lit, deux mains se crispaient sur les draps roses.

Elzémie retint un cri, puis se jeta contre le dos de Théophore :

« Non, je t’en prie. Ne lui fais rien ! »

L’épée de l’aristocrate vacilla encore une seconde, puis s’abaissa : il venait de reconnaître Adelmie Vignonel. La mère d’Elzémie se redressa. Défaite, en larmes, sa chemise de nuit froissée, ses cheveux en désordre ; elle ne paraissait que l’ombre d’elle-même.

Théophore hésita un instant, puis souffla :

« Cachez-vous. Je dirai qu’il n’y a personne ici. Ils me croiront, et vous pourrez fuir lorsque tout sera calmé. »

Il se tourna vers Elzémie :

« Viens avec moi. »

Il lui attrapa la main :

« Je t’aime. Je veux t’épouser. Mais je veux t’épouser pour nous, pas pour une alliance. Je ne veux pas t’épouser comme un marchand, mais comme un homme fou d’amour ! Viens avec moi, fuyons chez Daogan, et vivons heureux. »

Elzémie le fixa sans rien dire. Bouche entrouverte, elle ne détachait pas son regard du sien. Hésitait-elle, ou bien ne comprenait-elle pas comment il pouvait lui proposer pareille divagation ?

Un bruit de pas et un léger sifflement les firent sursauter. Théophore reconnut la ballade du petit berger, une comptine populaire. Merde alors, les paysans sont déjà en train de piller le palais ?

« Quelqu’un arrive ! Vite, Elzémie, tu dois te décider ! Pars avec moi, épouse-moi ! »

Dans son entrain, Théophore ne se rendit pas compte qu’il ne proposait pas de seconde possibilité. Pour lui, seule la voie de l’amour importait. Pourtant, en tournant un regard implorant vers sa mère, Elzémie pointait un autre chemin.


La porte céda enfin dans un craquement sinistre. Délaissant la carcasse brisée du banc, les guerriers dégainèrent pour se jeter en avant. Relonor dut se baisser pour esquiver le coup de taille particulièrement féroce que lui portait un défenseur. Daogan, quant à lui, repoussa son adversaire d’un grognement, avant de le trucider. Alleric et Bastian se retrouvèrent eux aussi au corps à corps sans délai.

Laval avait reculé d’un pas lorsque l’huis avait éclaté, mais il se ressaisit aussi prestement que possible.


Laurendeau reprit sa marche lorsque les chocs du bois contre le bois cédèrent la place à une clameur guerrière. Il avala les derniers degrés, épée au clair, mais s’immobilisa soudain en haut de l’escalier. Un combat faisait rage à gauche, il n’y avait aucun doute à avoir ; certainement dans le bureau de son père. Mais quelque chose avait attiré son attention à droite. Un cri, il était presque persuadé d’avoir entendu un cri aigu de terreur. Les chambres se trouvaient de ce côté. Celle de sa sœur, celle de ses parents. Il n’hésita plus, et fila à droite.


Le regard de Théophore passa de la fille à sa mère, incrédule. Se pourrait-il qu’elle la choisisse elle au lieu de lui ? Le bruit d’une porte voisine, ouverte sans ménagement, rappela à son esprit la présence de l’intrus. Il dégaina.

« Tu dois prendre une décision Elzémie, tout de suite ! »

Cette dernière n’entendit pas, trop effrayée pour lui accorder la moindre attention. Poing serré sur la bouche, elle tentait de contenir sa terreur au fond de sa gorge.

La ballade du petit berger s’assourdit un instant, comme le guerrier visitait la pièce attenante, puis gonfla de nouveau à son retour dans le couloir. L’homme avait assurément entendu le cri de la jeune femme, comment aurait-il pu ne pas le faire ? Pourtant, il prenait son temps pour arriver…

« Je t’en prie, Elzémie, je t’en prie… »

Théophore se rencogna contre le mur, à droite de la porte. Cette dernière s’ouvrit bientôt à la volée. Avant même d’avoir aperçu le fourneau de la pipe d’Alexire, le jeune aristocrate lança son épée dans un arc de cercle meurtrier. La lame chanta, puis mordit le guerrier à l’arcade sourcilière. Le sifflement se tut, devint hoquet, la pipe glissa d’entre les dents soudain relâchées. Théophore ahana en retirant l’épée, libérant du même coup un ruissellement écarlate. Il armait son bras pour un deuxième coup lorsqu’Alexire tomba à genoux. Sa main racla le tapis déjà sanguinolent comme à la recherche de quelque chose, saisit la pipe, la serra, puis le corps entier s’effondra.


Devant la hargne de leur maître, les deux serviteurs s’étaient eux aussi jetés en avant. Ils n’étaient armés que de petits couteaux, mais leur présence suffit à faire tourner le combat. À quatre contre sept, les hommes du Nord étaient clairement désavantagés.

Relonor ferraillait avec grâce. Daogan grognait à tout rompre, aux prises avec deux soldats. Bastian et Alleric échangèrent un regard, se sourirent, puis se mirent à hurler de toute la force de leurs poumons. La puissance de leur cri combiné déstabilisa les hommes de Laval, déjà peu sûrs d’eux. Les guerriers en profitèrent pour les pousser dans leurs retranchements.

Un des domestiques se laissa déborder et la lame de Relonor lui perfora le crâne. Le second tomba en arrière, blanc de terreur. Daogan égorgea un de ses opposants, culbutant l’autre d’un coup de pied, tandis qu’Alleric et Bastian tranchaient dans le lard.

La reculade de Laval, dernier adversaire intouché, fut saluée par un cri de joie :

« Ah ah, con d’Alexire, il aura manqué une bonne bagarre ! »


« Tu dois prendre une décision, Elzémie. Tout de suite ! »

Théophore ne s’était permis qu’une seconde de doute à la découverte de l’identité de l’homme qu’il venait de tuer. Alexire, ce loyal soldat qui n’aspirait qu’à la paix.

« Si tu me choisis moi, ta mère se cachera ici, et je dirai à tout le monde que j’ai déjà fouillé la pièce. On ne la trouvera pas, je te le promets. Si tu viens avec moi… »

Le regard d’Elzémie se détacha enfin de sa mère pour rencontrer celui du jeune homme. Un regard suppliant. Théophore ne s’en libéra qu’au prix d’un immense effort, et souffla :

« Cachez-vous sous le lit ! Nous allons sortir, et j’attirerai les attaquants plus loin. »

Adelmie allait se récrier, mais l’aristocrate ajouta, une main sur l’épaule de la jeune femme :

« Sur ma vie, je la protège ! »

L’argument porta, et la mère se glissa sous le sommier. Théophore et Elzémie enjambèrent la flaque écarlate à l’entrée pour gagner le couloir. La porte à peine fermée derrière eux, ils partirent à toutes jambes vers l’escalier.

« Viens, il nous faut arriver dehors, loin de tout cela. Les paysans me connaissent, ils savent que je suis le frère de Daogan et ils ne te feront aucun mal ! »

Main dans la main, ils filaient dans les couloirs déserts. Pendue au bout de son autre bras, la lame de Théophore heurtait parfois les murs et les tableaux, mais il n’en avait cure. Seule comptait celle qu’il escortait hors de chez elle !

Une glissade les immobilisa soudain au détour d’un virage. Le jeune aristocrate redressa instinctivement son épée qui alla cogner contre celle de son adversaire. Le choc les repoussa en arrière.

Théphore se mit en garde. Face à lui, le chevalier gardait les bras ballants. Elzémie s’était d’abord dissimulé derrière son dos, puis, sans que le jeune homme comprenne pourquoi, elle s’avança de quelques pas.

L’armure grinça comme le soldat levait les bras et les portait à son heaume. La visière gémit à son tour, avant de dévoiler un visage connu. Laurendeau ! Putain de merde, Laurendeau !


« Tenez bon, les gars ! On est en surnombre, on va les épuiser ! »

Jérémiah appuya son encouragement par un violent coup d’épée. Daogan n’avait finalement pas tort : les paysans se révélaient une arme à double tranchant. Ils formaient le gros des troupes ; une masse de soldats qu’il leur aurait été impossible de posséder autrement, mais ils étaient aussi un fardeau qui leur pèserait toute la campagne. Le temps passé à leur apprendre à se battre, à s’imposer à eux comme supérieurs, à gagner leur confiance, tout ça pour obtenir une volée de pleutres qu’il fallait surveiller comme du lait sur le feu. Trois fois, trois fois depuis leur arrivée à Vignevaux qu’il devait les empêcher de prendre la fuite. Le lieutenant retint un sourire en se rendant compte qu’il mâchonnait à leur égard un mauvais mot digne de Daogan : « foutres de couards ».

Il leur fallait un chef, et Qalet se révélait décidément bien médiocre à ce rôle. Il paraissait pourtant le candidat parfait : ami d’Estenius, féroce combattant, corps de géant – tout pour inspirer la bravoure aux siens. Hélas, il ne possédait pas le caractère d’un meneur. Il essayait, il se démenait, mais sans aucune réussite. Il poussa un encouragement à son tour, rendu conscient par l’intervention de Jérémiah qu’une incertitude affaiblissait ses troupes, mais ne parvint qu’à éructer un cri incompréhensible.

Dans une volte sanglante, le lieutenant de Daogan se rapprocha de lui :

« Suis-moi ! »

S’il ne sait pas diriger, au moins il sait se battre et sa présence s’accompagne d’un inévitable barouf !

« Trace-moi un chemin jusqu’au chevalier là bas, celui qu’entoure une haie de lanciers. »

Fauchard et épée combinés entamèrent la route. Si les paysans restèrent pétrifiés de voir s’éloigner leurs chefs, les Nordiques accompagnèrent instinctivement le mouvement.


Laval tomba à genoux, tandis que sa lame tintinnabulait sur le parquet verni. Il leva les mains devant lui, tête baissée, en signe de soumission. L’épée de Daogan s’enfonça sans mal dans le poitrail du dernier soldat encore vivant, puis le guerrier fit face au maître des lieux :

« Ça y est, vieillard, tu acceptes l’inéluctable ? »

Laval redressa le regard, qui brilla d’un éclat pâle. Il observa, pour la première fois, cet homme qui avait eu le culot de s’installer sur ses terres, ce gredin qui parvenait à rendre fou les seigneurs, ce guerrier qui avait réussi à retourner contre lui ses villages, et à prendre sa forteresse :

« Ne vous targuez pas à l’avance d’exploits dont vous êtes incapable, jeune coq. Vous n’avez vaincu qu’un vieillard sans armée, mais que ferez-vous face à la fureur de votre père ? Que ferez-vous contre les osts de Breridus de Pal ? Vous périrez, tout simplement… »

Daogan éclata de rire :

« Pensez ce que vous souhaitez, mais faites-le la bouche fermée. »

Et il conclut sa tirade par un délicat coup de botte dans le ventre du seigneur.

« Bastian, ficelle-moi ce saucisson, je te prie ! »


« Qu’est-ce que tu fiches ici ? Cela ne suffit pas que tu aies fui ton mariage en pleines noces, avant de te retourner contre ton propre père ? Il faut à présent que tu t’en prennes au mien ? »

La voix de Laurendeau exprimait un dédain sans borne. Théophore riposta tout aussi vertement :

« Je pourrais te renvoyer la question. N’es-tu pas censé combattre auprès de mon père et de la lignée de Pal, en allant à l’encontre du serment que nous avons passé tous les deux ?

— Ton père, au moins, n’a jamais tué d’innocents marchands de sang-froid.

— Daogan, au moins, n’a jamais poursuivi son meilleur ami, accompagné d’une unité de chevaliers et de chiens de chasse, jusqu’à le rattraper et le faire jeter en prison ! »

Laurendeau ne répondit pas tout de suite. Il regarda d’abord Elzémie, qui se tenait un peu à l’écart, entre les deux nobles, rongée par le doute et la peur.

« Toi qui possèdes tant d’amour pour ton frère, reprit-il bientôt, tu comprendras que je ne te laisserai pas passer avec ma sœur. Je la protégerai, dussé-je pour cela te tuer !

— Elle a choisi, Laurendeau. Elle m’a choisi !

— Elle ne sait pas ce qu’elle a choisi. Regarde-la, terrorisée ! Elle se jetterait dans la gueule du loup ! »

Théophore se tourna à son tour vers la jeune femme :

« Elzémie, mon aimée, si c’est bien moi que tu as choisi, alors je t’en supplie, fuis ! Descends les escaliers, quitte le palais, et trouve le lieutenant Jérémiah. Il a juré de te protéger !

— Ne l’écoute pas ! Ils te tueront si tu descends ! »

Elzémie les regarda tous les deux. Laurendeau et Théophore. Son frère et son promis. Celui à qui elle était liée par le sang, celui à qui elle avait choisi de se lier. Elle prit ses jambes à son cou, droit vers l’escalier.

« Non ! »

Le hurlement de Laurendeau déchira l’air, mais un cri de Théophore le retint toutefois :

« Je te tue si tu la suis ! »

Le jeune Vignonel se retourna vers son ami. Ce dernier était en garde, lame pointée vers lui, alors il baissa sa visière, et leva son épée à son tour.


Les vociférations de Qalet sur fond de hurlements de douleur suffirent à détourner l’attention des soldats qui protégeaient le chevalier. Un lieutenant, Jérémiah l’avait reconnu à son insigne. Le seul lieutenant encore en vie, s’il ne se trompait pas. Le meneur à éliminer afin de priver de tête l’armée des Vignonel.

Une glissade lui permit de passer les soldats, et il se dissimula sous la lourde monture de guerre. Affronter un chevalier, lorsqu’on est un homme à pied, n’est pas chose aisée, mais Jérémiah savait comment s’y prendre. Son épée tournoya dans sa main, jusqu’à ce que la lame se dresse sous le ventre de la monture – la seule partie de son anatomie qui ne soit pas caparaçonnée. Un coup, deux coups, trois coups. Le cheval se cabra violemment, tandis que ses viscères se répandaient au sol. Le cavalier, surpris, fut éjecté. Il s’envola lourdement, et retomba tout aussi lourdement sur le dos.

Jérémiah s’était déjà redressé, évitant de justesse les sabots enragés de la monture en fin de vie. Le choc avait privé le lieutenant Vignonel de son épée. Souffle court, comme une tortue coincée sur sa carapace, il s’efforçait vainement de se relever. La lame de Jérémiah vint mettre un terme à ses tentatives.

Un peu plus loin, Qalet ferraillait avec fureur contre un grand nombre d’ennemis. Les paysans, voyant leur meneur en difficulté, se ruèrent pour l’aider. Cette initiative imprévue redonna le sourire à Jérémiah, qui s’en alla abattre le joueur de trompe.

Comme il s’y attendait, toute velléité de combattre se délita rapidement avec la mort de leur ultime supérieur. Il ne fallut que quelques minutes pour que le mot se passe, de proche en proche, à coups de beuglantes nerveuses et d’œillades inquiètes, et tous eurent bientôt déposé les armes.

Seule une poche de résistance ne perdit pas sa cohésion : celle qui gardait la grande porte du palais. Chez les fines lames qui parvenaient à y regimber encore, le devoir de protection avait pris de pas sur la survie. Leur seigneur s’était engouffré dans la forteresse, et ils le seconderaient jusqu’à la mort.


Bastian entrava rapidement Laval Vignonel. Il n’avait pas de corde, mais emprunta sur le cadavre d’un serviteur une tunique vert sombre et des chausses carmin qui firent de solides liens. Il laissa le pauvre valet cul nu afin de pousser son maître en dehors du petit bureau.

« En route, gueula Daogan, nous allons calmer la castagne en dessous. La vue de leur seigneur ficelé comme un cochon devrait suffire à mater leur sens de l’honneur ! »


« Tu ne m’attaqueras pas, je le sais. »

La voix de Laurendeau se voulait ferme, mais sa garde fébrile prouvait qu’il doutait de ses paroles. Elzémie avait déjà disparu, et ne tarderait pas à aborder les escaliers.

« Tu n’as jamais fait la guerre. Tu ne t’es même jamais battu pour de bon. Tu ne sais pas ce que c’est que tuer, Théophore…

— Je n’en sais rien, en effet, et j’espère ne jamais le savoir. Ôte-toi de mon chemin !

— Pour rien au monde ! »

Les deux jeunes aristocrates se turent, demeurant en garde l’un en face de l’autre. Aucun des deux ne parvenait à oser le premier pas. Aucun des deux, non plus, ne parvenait à ravaler sa fierté pour ramener la paix. Soudain, une voix résonna dans le couloir, derrière Laurendeau. Ce n’était qu’un souffle affaibli par la distance, mais sa signification leur éclata aux oreilles :

« Allons, avance pépère Vignonel, ou tu vas tâter de mon épée ! »

Un murmure échappa à Laurendeau :

« Père… »

Théophore grinça :

« S’ils l’ont capturé, ils vont l’emmener en bas. Ils vont trouver Elzémie. Laurendeau, il faut faire quelque chose. Mettons de côté notre…

— Tu as raison, il faut faire quelque chose ! »

Le coup d’épée partit sans annonce, vif comme l’éclair, en direction de Théophore…


Elzémie dévala les escaliers, dévora le long couloir qui menait à l’entrée, les oreilles emplies par le bruit de sa course, les yeux par ses larmes. Elle se jeta sur la porte, attrapa la poignée, tira de toutes ses forces. L’huis s’entrebâilla en grinçant, lentement, majestueusement. Sa plainte couvrit la rumeur du combat. C’était la première fois qu’Elzémie l’ouvrait, car c’est d’ordinaire la tâche d’un domestique. C’était aussi la dernière fois.

Quand la porte s’immobilisa, se taisant du même coup, le fracas de la guerre prit la jeune femme à la gorge. Sang, haine, violence, horreur. Un soldat recula jusqu’à heurter la cloison, juste à côté d’elle, la lame qui perforait son crâne vint se clouer dans le bois.


« Tiens, une demoiselle ! Ce palais regorge décidément de bien des surprises ! »

Le sourire sur les lèvres d’Alleric n’était pas feint. Il se jeta en avant pour attraper Elzémie par les cheveux.

« Ah, on dirait qu’on arrive trop tard, pépère Vignonel. Regarde, nos copains ont taillé en pièce ton armée ! »

Laval redressa péniblement la tête afin de voir la fin de la tuerie. De l’unité inébranlable qui gardait la porte ne demeurait plus que deux soldats, au centre d’un cercle de Nordiques et de paysans, qui s’amusaient à les combattre en duel. Chaque fois qu’un assaillant était jeté à terre, un autre prenait la place. Les deux survivants, hors d’haleine, le visage en sang, ne portaient plus d’armes, et la bagarre se poursuivait à mains nues.

« C’est moi qui l’ai vue en premier, alors elle m’appartient ! clama Alleric. Et tant pis pour vous, vous n’aviez qu’à ouvrir les yeux ! »

Bastian se renfrogna, prétextant qu’il poussait le vieux. Laval s’aperçut à cet instant qu’un des Nordiques tenait sa fille et se débattit autant qu’il le put. Un coup sur le crâne le jeta à terre, mais ne calma pas sa hargne.

Relonor, qui avait bien remarqué les yeux furibonds que le vieux seigneur roulait vers Alleric, se permit d’intervenir :

« Laisse-la.

— Oh là, pas de jalousie ! Tu es Seigneur de guerre, je dis pas, mais je connais la règle autant que toi ! Je l’ai trouvée après la bataille, donc elle m’appartient pour la soirée ! »

Un nouveau choc sourd attira l’attention, et cette fois ce fut Daogan qui mit son grain de sel :

« Doucement Alleric, putain de merde ! Va pas le casser !

— Alors tiens-le ! Ce bougre n’arrête pas de me frapper !

— Je vais te le tenir, moi ! »

La voix de Kryaä avait fendu l’espace sans mal. La trappeuse se présenta, poitrine offerte, dissimulée uniquement par le sang dont elle était recouverte.

« Je vais te le tenir, et je vais l’égorger comme un porc ! Ce foutriquet ne mérite rien de moins !

— Tu ne lui feras rien du tout, beugla Daogan. Cet homme est mon prisonnier, pas ta proie ! »

La lame d’un poignard brilla dans la main de Kryaä :

« Je n’ai rejoint ta cause que pour le tuer, Daogan. C’est ce que m’a promis Estenius lorsqu’il m’a convaincue : la mort de Laval Vignonel.

— Estenius était un traître, et un abruti !

— Tu me refuses donc ce que l’on m’a promis ? »

Les dents de Kryaä brillaient autant que son poignard.

« Je n’ai rien promis, et cet homme est mon prisonnier. »

Relonor s’interposa entre le guerrier et la trappeuse, tourné vers cette dernière :

« Nous ne pouvons tuer Laval maintenant. On aura besoin de son aide pour gouverner Vignevaux. Et puis… »

Un coup de poing dans l’épaule le jeta en avant.

« Ferme ta putain de gueule, Relonor, écuma Daogan. Ferme ta putain de gueule et cesse de dire des conneries ! On ne va pas gouverner Vignevaux comme des abrutis de seigneurs fonciers ! On va se contenter de faire la peau à tous ceux qui s’opposent à nous, puis on s’installera comme on le sent !

— Alors commençons par faire la peau de Laval ! », rétorqua Kryaä.

Le sourire d’Alleric lui étira de nouveau les traits : les meneurs se disputaient, Bastian muselait comme il le pouvait ce diable de vieillard, et plus personne ne s’occupait de lui. Il poussa Elzémie contre le mur, la maintint avec son propre corps, puis glissa la main sous sa chemise de nuit pour la soulever.

« Enlève tes sales pattes de ma promise, enfoiré ! »

Le poing de Théophore cueillit Alleric à la tempe, et l’envoya rouler au sol. Le guerrier avait à peine atteint le parquet qu’un coup de pied le plia en deux, puis un autre. Les hurlements de colère du jeune noble et ceux de douleur du Nordique attirèrent l’attention de Daogan, Relonor et Kryaä, qui se jetèrent sur Théophore pour le retenir. Quand il fut contraint par trois paires de bras, ce dernier consentit à se calmer, puis il se dégagea pour se précipiter vers Elzémie.

Il la serra contre lui, et elle se serra contre lui. Ils étaient si fermement imbriqués qu’ils n’entendirent pas le beugle de Daogan :

« On se casse les gars. On laisse cette forteresse aux vents et à la pluie pour rallier Castel-à-bois ; on a autre chose à foutre que de s’y installer, je vous rappelle ! Quant à toi, Kryaä, tu patienteras jusqu’à la fin de la guerre avant de faire ce que tu veux à Laval. C’est non négociable, et tu peux retourner dans ta forêt si ça ne te convient pas ! »

Il sortit ensuite du palais pour héler ses troupes :

« La victoire est nôtre ! Partons la fêter chez nous ! »

Il ajouta enfin plus bas, pour Jérémiah qui arrivait à grands pas :

« Demande aux paysans de récupérer tout ce qui pourra servir : les bestiaux, la nourriture, les outils… »

* * *

Le mariage fut organisé en hâte. Le soir même, vêtue de la chemise de nuit dans laquelle elle avait quitté Vignevaux – qui était ce qui se rapprochait le plus d’une robe de mariée dans tout Castel-à-bois – Elzémie fut conduite devant le moulin. Théophore l’y attendait, en compagnie de Relonor qui jouerait le rôle du prêtre vert, Daogan celui de la famille du marié, et Laval Vignonel la famille de l’épousée. Le vieil homme, tout droit sorti de la cellule qu’il partageait avec le héraut Innocent, gardait les poings liés derrière le dos mais la bouche libre. Il portait encore sur le visage les traces des violences exercées par Bastian.

Relonor Helvival étendit les bras pour accueillir les deux promis sous leur coupole, puis invita les membres des deux familles à procéder aux échanges de rigueur. Daogan s’avança donc :

« Je sais que nous sommes ennemis, vieil homme, mais je n’éprouve aucune rancœur contre vous. C’est à mon père que j’en veux, ainsi qu’au monde entier pour laisser les injustices perdurer. Ce soir, nous aurons le bonheur de rééquilibrer un peu notre monde, en unissant deux êtres qui s’aiment. »

Le guerrier clôt sa tirade par un crachat à terre, coutume des Marches qui symbolisait le serment, puis planta les yeux dans ceux de Laval, en attente de la réponse. Le vieil homme ne cilla pas. Il observa un long moment Daogan, sans dire un mot. Enfin, comme Relonor se grattait la gorge pour signifier qu’il patientait, Laval lança :

« Je compte bien moi aussi rééquilibrer un peu notre monde, lorsque je serai libre de mes mouvements, et cela passera par votre mise à mort pour avoir permis ce mariage dans de telles conditions. Et je ne parle pas qu’à vous, Daogan, mais bien à tous ceux qui auront permis ce mariage. »

Laval retroussa ensuite les lèvres de dégout, puis cracha au sol à son tour :

« Je ne sais pas ce que cela exprime chez vous, mais pour moi cela signifie que je tiendrai ma promesse. »

De nouveau, Relonor se racla la gorge, mais cette fois c’était pour dissimuler sa gêne. Elzémie baissa la tête, et Théophore rougit jusqu’aux oreilles.

« Passons donc à la suite des festivités… »

* * *

Une fois la cérémonie achevée, les deux jeunes époux furent conduits à une baraque spécialement vidée pour eux. Un grand lit avait été installé, garni de peaux de bêtes pour le confort et la chaleur. Elzémie s’y étendit, puis Théophore fit de même à côté d’elle. Il regardait le plafond sans rien dire, embarrassé. Soudain, un gémissement attira son attention. Il découvrit le visage de son épouse baigné de larmes. Il ne sut d’abord comment réagir, puis il la prit dans ses bras. Elle se blottit contre lui, il la serra aussi puissamment qu’il le pouvait.

Après plusieurs minutes de lourds sanglots, Elzémie trouva la force de s’exprimer :

« Je suis désolée, mon Théophore. Ce n’est pas contre toi, crois-moi bien. Je t’aime, et je suis heureuse d’être ton épouse. C’est… c’est tout le reste qui me chamboule…

— Chut, ne t’inquiète pas, je comprends…

— Cette nuit aurait dû être unique, et… et… »

Elle ne parvint à finir sa phrase, car ses pleurs reprirent de plus belle. Elle va être unique, je le sens, mais pas dans le sens où on l’attendait…

« Ne t’inquiète pas, mon aimée. Tu as toutes les raisons du monde d’être défaite… »

Les larmes d’Elzémie cessèrent de nouveau de couler pour laisser place à un sourire :

« Merci, tu es gentil. »

Elle l’embrassa, puis se laissa retomber sur le matelas. Il l’embrassa à son tour. D’abord avec timidité, puis fougueusement. Il passa sa jambe par-dessus elle, l’enfourcha, puis l’embrassa encore. Entre deux baisers, ses mains dégrafèrent son corsage, dévoilant ses seins blancs. Alors qu’il se baissait pour les baiser, Elzémie l’interpella :

« Théophore ? »

Il releva la tête :

« Oui ?

— Je sais que ma mère n’a pas été tuée, car les soldats de Daogan sont partis sans fouiller le palais, mais…

— Mais quoi ? »

Théophore s’assit sur le lit, à côté d’elle. Il se contorsionna pour trouver un peu d’espace dans ses chausses.

« Tu es bizarre depuis que nous sommes revenus. D’abord cette violence avec laquelle tu as frappé le soldat, puis tu restes souvent les yeux dans le vague, sans rien dire… Je m’inquiète à propos de Laurendeau. Que lui est-il arrivé ? Est-il encore vivant ? »

Théophore blêmit. Il cessa immédiatement de remuer, toute sommation de son cinquième membre soudainement oubliée. Ce fut à son tour de bafouiller :

« Laurendeau m’a attaqué d’un coup. Il… il a entendu le bruit des soldats, et il s’est jeté sur moi, l’épée au clair… Il m’a frappé. »

Avec le pommeau de son arme. Il ne voulait pas me tuer, juste m’assommer.

« Je me suis défendu en parant le coup du mieux que je pouvais, d’un geste réflexe. Laurendeau a perdu l’équilibre et il est tombé par terre. »

Le coup que je lui ai porté, aussi, a beaucoup joué dans sa chute…

« Comme il était à terre, désarmé, j’ai fait demi-tour pour te rejoindre. Je ne voulais pas te laisser, tu étais en danger. Seulement, un bruit m’a fait me retourner. Le bruit de… euh… Le bruit d’hommes qui approchaient, probablement attirés par notre combat. »

Pas un bruit, mais une parole. Un geignement, un souffle incompréhensible. Celui de Laurendeau.

« Ton frère s’est redressé, et s’est jeté sur les soldats. Ils se sont battus. Laurendeau n’avait aucune chance, ils étaient trois contre lui… Je me suis rapproché en courant. »

Je me suis approché de lui, oui. Lentement. Méfiant. Inquiet. Puis j’ai découvert la flaque de sang autour de lui, la mare qui s’est mise à gonfler à toute vitesse…

« Je n’ai pas eu le temps d’intervenir que les soldats l’ont blessé. Laurendeau est tombé à terre. Je les ai arrêtés d’un cri, avant qu’ils ne lui portent le coup fatal. Je les ai chassés d’une parole, je… je leur ai dit que Daogan avait besoin d’eux, et je me suis accroupi auprès de lui. »

Je ne parvenais pas à trouver un endroit où m’asseoir pour que le sang ne m’atteigne pas. Il y en avait tellement. Il y en avait toujours plus. Il me dégoutait, je ne voulais pas le toucher. Soudain, sa main a jailli et m’a attrapé le bras.

« Je lui ai pris la main. Il m’a dit qu’il allait mourir, mais qu’avant, il désirait que nous fassions la paix, que nous nous pardonnions. J’ai serré sa main. De toutes mes forces. Je ne voulais pas qu’il succombe. Chacun de nous a avoué ses faiblesses, ses trahisons, ses hontes. L’autre a pardonné.

« Ma fuite lors du mariage, il l’a pardonnée. Sa trahison de notre promesse, je l’ai pardonnée. Ma participation à l’attaque de Vignevaux, il l’a pardonnée. Son poste de chef de guerre, je l’ai pardonné. »

Son assassinat, par ma main… Il l’a pardonné…

« Lorsque nous avons fini de nous pardonner, il m’a serré le bras une dernière fois, violemment. Puis il a soudain tout relâché. Je l’ai secoué, j’ai crié, j’ai pleuré, mais c’était trop tard. Il était… parti… »

Commentaires

Bigre... c'était un poignant chapitre !
 1
mardi 21 janvier à 07h42
La vache, Théophore a une évolution imprévue ! Le jour où Elzémie apprendra la vérité...
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vendredi 19 juin à 11h43
Pauvre Elzémie...
 1
vendredi 19 juin à 22h25