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Antoine Bombrun

vendredi 18 juin 2021

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-quinzième

La vigie n’eut aucun doute ; elle avait trop souvent vu cette silhouette pour l’oublier. Juchée sur un bourrin, débordant de chaque côté comme s’il y avait eu trois hommes dans le lourd manteau, avec sur le dessus une tête toute en barbe et en joues prise dans une capuche en peau de mouton.

Immédiatement, le message fut porté au seigneur Groëe. Ce dernier, qui travaillait dans son petit bureau, esquissa un sourire amer. Cela faisait de longs mois qu’il n’avait pas reçu de nouvelles du nord, et il craignait d’en obtenir de mauvaises.

Après s’être réchauffé les mains devant la cheminée, où de larges flammes dévoraient les bûches avec avidité, le maître des lieux traversa la demeure pour gagner les escaliers. Il y parvint à temps pour voir le cheval passer les portes.

Un serviteur se porta à la rencontre du messager, peinant à décrocher ses bottes de l’épaisse croûte de neige qui prenait la cour de Hautesherbes. Il saisit les rênes que lui envoya négligemment le nouveau venu, puis l’aida à rejoindre le plancher des vaches.

« Qu’il est bon de se rapprocher du sol… »

Le valet gagna les écuries, tandis que le messager marchait dans les traces de pas qui menaient jusqu’à l’escalier, une main sur le ventre l’autre sur le postérieur. La montée lui requit force souffles et quelques pauses, malgré les marches impeccablement nettoyées.

Enfin, il parvint face au maître des lieux, qui patientait devant la grande porte, enveloppé dans une cape grise.

« Monseigneur Théophore, j’ai appris pour votre élévation, et je vous en félicite. »

Bélésaire Viqueford, paumes sur la bedaine, s’inclina en avant autant que sa panse le lui permettait.

« Sénéchal, s’inclina le jeune homme en retour, entrez, je vous en prie. »

Leurs pas les entraînèrent dans la salle principale, où une table avait été dressée en vitesse. Le temps que des serviteurs les débarrassent de leurs manteaux, deux chaises et un large banc de bois furent installés. Le Sénéchal s’affaissa lourdement sur ce dernier avec un soupir d’aise.

Théophore, lui, prit place sur une des deux chaises. Il voulut attraper la carafe pour servir son hôte, mais Bélésaire l’empoignait déjà pour remplir un grand verre, qu’il vida coup sur coup.

« Ah, voilà qui est mieux. Et qu’étalons-nous sur ce pain ? »

Comme pour lui répondre, un serviteur apporta une lourde cocote en fonte qu’il déposa au centre de la table. Bélésaire lui prit la louche des mains, souleva le couvercle et, yeux fermés, il approcha son nez rougi pour en respirer les effluves. La louche tournoya plusieurs fois au-dessus du plat pour accentuer les arômes.

« Aaaah… soupira-t-il d’aise en rouvrant les yeux. Du ragoût de lapin ! »

La louche entamait déjà ses allers-retours de la cocote à son assiette lorsqu’il ajouta :

« Vous savez recevoir, jeune homme, cela fait plaisir ! »

Théophore opina du chef, un brin mal à l’aise. Le silence s’étira alors, entrecoupé seulement par les bruits de fourchette, de couteau, de mastication ou de la louche qui reprenait son manège.

La venue d’Elzémie parut rassurer le maître des lieux, qui se leva pour lui tirer la chaise. La jeune femme salua le Sénéchal d’une révérence légère. Elle écarta ensuite délicatement les pans de sa robe ample, puis s’assit. Théophore la fixait avec inquiétude, et ne reprit place que lorsqu’elle fut installée.

Bientôt, l’assiette fut repoussée par Bélésaire, et le pichet vidé dans son verre. Il se recala alors sur le banc, puis tourna le regard vers ses deux hôtes :

« Comment se porte Sylvert ? »

Théophore ne parvint à masquer sa surprise : au lieu de lire les nouvelles qu’il était censé apporter, voilà qu’il en demandait… Ce fut Elzémie qui répondit :

« Il va bien. Vous savez, je pense, que sa santé a beaucoup décliné.

— Je l’ai entendu dire, oui. J’imagine que c’est cela qui a poussé sa décision de vous laisser la direction du domaine familial ? »

La question s’adressait à Théophore, mais Elzémie prit une nouvelle fois les rênes de la conversation :

« En vérité, non. Il l’a décidé bien avant. Je crois que c’est même l’inverse ; d’avoir délaissé ses responsabilités a causé un relâchement de son corps… Tant qu’il devait administrer le domaine, il parvenait à garder un peu de distance entre lui et ses sentiments. De trouver le temps de flâner a laissé une place pour la douleur.

« Mélorianne occupe beaucoup de ses pensées, mais comment pourrait-il en être autrement ? Son corps subit les ravages du temps et de la tristesse, mais son esprit guérit peu à peu. Son vert l’y aide beaucoup. Ils sont actuellement dans la bibliothèque, à étudier la poésie de Sindirian le bel. »

Bélésaire hocha la tête, puis ponctua par une longue gorgée de vin rouge. Théophore en profita pour investir la conversation :

« Mais… j’imagine que vous n’êtes pas venu pour parler de Sylvert ?

— À la vérité, si… »

Il poursuivit après avoir dégusté une nouvelle gorgée :

« Je ne suis plus Sénéchal de la Cannirnosk… J’ai pris ma retraite il y a quelques semaines. Seulement, avant de me rendre à Mottevieille pour m’y installer définitivement, je souhaitais procéder à une tournée d’adieu. Quérir des nouvelles de toutes les personnes que j’ai pu rencontrer dans ma carrière, et profiter une dernière fois des collations après un dur voyage ! Profiter aussi, même si je m’en passerais volontiers, du foutu mal de cul que me cause l’équitation…

— À Mottevieille ? Mais vous venez pourtant d’Ichambuse… »

Bélésaire sourit à Elzémie avant de lui répondre :

« Grâce à ma retraite, j’espère obtenir ce qui hante mes nuits depuis tant d’années… »

Le bedonnant Viqueford marqua une pause avant de poursuivre, un éclat un rien mélancolique dans le regard :

« Mon recueil des recettes traditionnelles de la Cannirnosk est bien avancé, mais il me faudra encore beaucoup de travail pour l’achever. Si mes années d’errance en tant que Sénéchal m’auront permis de goûter à tous les plats de notre beau pays, à prendre des notes et à rédiger des brouillons de recettes, il me faut désormais les préciser. Or, il est une auberge de grand passage qui se trouve à Mottevieille. La tenancière, fière cuisinière, saura m’apporter conseils et une aide précieuse. D’ailleurs… »

Bélésaire tendit le bras pour saisir la louche et se resservir :

« Je crois que le ragoût de lapin sera la première recette que je lui ferai, car c’est un délice. Il faudra simplement… »

Il attrapa un os qu’il avait pris en bouche par inadvertance, le suçota avant de le poser dans un coin de son assiette.

« Que je veille à bien enlever tous les os : un accident est si vite arrivé… »

La conversation mourut quelques instants, le temps que l’écuelle soit de nouveau engloutie, puis Elzémie demanda :

« En parlant de Mottevieille, la lignée Cachampgueux a retrouvé sa forteresse ?

— Cette lignée est bien la plus sage d’entre tous, opina Bélésaire. Pour commencer, et malgré les malheurs que cela a causés à l’ancien détenteur de la fonction, Isaline Cachampgueux, qui n’est autre que la nièce d’Elivard, s’est portée volontaire pour garder Breridus dans la Couronne de pierre. Vous savez qu’il y est de nouveau enfermé, mais vous n’avez peut-être pas été informé qu’il a changé de cellule. Il n’y a qu’un étage de différence, mais la geôle n’a rien à voir. Il croupit désormais sur une couche de bois, avec de la paille souillée et un seau pour seule compagnie. Les luxueux appartements du faîte de la tour sont occupés par Isaline. Cette petite les mérite bien plus que le félon : quel dévouement, quand même…

« Mais ce n’est pas tout, car suite au massacre perpétré par Breridus dans la lignée Cachampgueux, la forteresse se trouvait bien trop vaste. Pétronelle a donc proposé qu’elle soit partagée avec un des clans Sauvages. Je crois que (et Bélésaire baissa d’un ton.) la grande réunion a réussi plus qu’à rassembler les peuples. Elle est parvenue aussi à rassembler des individus…

— C’est une excellente nouvelle ! »

À la taille de son sourire, la joie d’Elzémie n’était pas feinte.

« Je sais que mon père a eu beaucoup de mal à laisser une part de ses terres aux Sauvages. Heureusement, Jaladelline m’a aidée à le faire ployer…

— Ici à Hautesherbes, poursuivit Théophore, nous avons tout organisé pour les accueillir au mieux. Cela n’a pas été simple, mais je crois que les tensions s’apaisent peu à peu. Ayzebel Penderix n’y est pas pour rien, par ailleurs, car elle a beaucoup œuvré pour la paix depuis son retour dans le sud.

— Vous m’en voyez ravi. Nous avons craint, malgré l’ascension sur le trône de la reine Orphiléa et du roi Alphidore, que le conflit ne reparte d’aussi belle. Les lignées aristocrates n’ont pas été les seules à se voir privées d’une partie de leurs terres en faveur de l’ancien peuple, c’est chaque famille – riche ou pauvre – qui a dû faire des efforts. Et, faire des efforts sans rien recevoir de palpable en échange, ce n’est pas chose aisée… À Landargues, d’ailleurs, les deux princesses Sauvages ont beaucoup joué en faveur de la sérénité. Pour tout vous dire, la guerre et l’afflux de population depuis les septentrions ont considérablement appauvri la capitale. Les bandits de grand chemin qui fourmillent dans la campagne alentour n’aident en rien. Ces charognards sont extrêmement organisés, et le moindre des villages a dû être renforcé pour résister à leurs attaques. On dit que leur chef est un géant borgne, qui correspond en tous points à la description d’Oöb Bromadon, l’ancien chef de la garde de la ville, disparu juste avant la prise de Landargues par Grimm…

« Cependant, grâce à Tharcille et Ildoria et à l’ordre gris, la paix règne et chaque lignée, jusqu’à la plus pauvre et quelle que soit son origine, peut manger à sa faim. Le conseil de la ville s’avère d’ailleurs un beau spectacle, tant par le nombre des maisons que par leur caractère cosmopolite. Bien sûr, les anciennes lignées aristocrates, dont nous faisons partie, conservent d’abondantes richesses malgré la perte de leurs privilèges, mais cela n’aurait pu être différent : quel noble aurait accepté la paix, le cas échéant ? »

Théophore retint une grimace et jeta un regard vers Elzémie. Cette dernière, cependant, se trouvait courbée sur elle-même et ne répondit pas. Bélésaire parut percevoir son trouble, car il poursuivit rapidement :

« Bien sûr, chacun n’aspirait qu’à la paix. Mais tout le monde n’est pas prêt à sacrifier son confort personnel pour cela… même si ce n’est heureusement pas une règle générale. Notre reine Orphiléa a par exemple su ravaler sa fierté, et passer par-dessus la mort tragique de sa mère et l’exécution de son père. Si Breridus de Pal croupit en geôle, et s’il y croupira pour toujours, notre reine a fait libérer sa sœur, Fleurienne. La Demoiselle a donc quitté la Couronne de pierre, mais elle a dû aussi déserter la capitale… Je crois qu’il s’agit là d’une décision du roi Alphidore, qui a préféré faire passer la paix avant sa propre famille, une fois encore. Fleurienne a trop œuvré avec son frère pour demeurer libre…

« C’est amusant, et ne pensez pas que je profère une critique quelconque contre notre gouvernement, mais je trouve que leur couple fonctionne un peu à la manière des trois Sacerdoces. À l’époque, leurs intérêts – et j’utilise là le mot dans tous ses sens – leurs intérêts contradictoires assuraient un traitement égalitaire pour l’entièreté du peuple cannirnoskin. Aujourd’hui, le sang mêlé de nos souverains permet de n’oublier ni l’ancien peuple ni la noblesse.

— Les Sacerdoces ne sont donc plus en poste ?

— Les trois se trouvent toujours en fonction, si ; vous en auriez été informé sinon. Même le vieux gris, plus croulant que jamais, est encore présent. Ils possèdent seulement un rôle un peu différent. Leur conseil est désormais facultatif et le couple royal ne les consulte que s’il en ressent le besoin…

— Je vois… »

Bélésaire se tut un moment. Il mastiquait dans le vide, pensif. Il finit par lâcher :

« Je ne sais plus où j’en étais…

— Euh… Vous disiez que… Vous parliez de Fleurienne de Pal…

— Ah oui, c’est vrai ! La Demoiselle a donc été condamnée à l’exil. La pauvre, après le célibat forcé, puis un mariage qui a tourné au désastre, elle se voit bannie… »

Le silence s’étira plusieurs secondes avant qu’il ne reprenne :

« Fleurienne a donc quitté Landargues, mais elle ne l’a pas fait seule. »

Le Sénéchal baissa d’un ton de nouveau :

« Cela n’a rien d’officiel, bien entendu, mais la coïncidence est trop évidente à mon goût… Les deux ont disparu le même jour. Elle, forcée. Mais lui, rien ne le poussait à partir. Il n’avait acquis le titre de chef de la garde de la ville que depuis quelques semaines. Il s’en arrangeait bien, et je ne lui trouve aucune raison pour être malheureux. Pourtant, il s’est volatilisé sans laisser de trace. Une enquête a bien entendu été lancée, mais rien n’en est sorti. Sa demeure paraissait vierge de toute intrusion ; tout y était ordonné, rien ne semblait avoir été dérangé. Seulement, quelques ustensiles dans un sac à dos, ça ne se voit pas. Il aurait très bien pu emporter le strict nécessaire pour fuir avec elle ! Je vous le dis (Bélésaire baissa le ton encore davantage :) le chef de guerre LeNoblet est parti avec Fleurienne… »

Elzémie se redressa brusquement, privant le Sénéchal de la réaction qu’il attendait sans doute de la part de Théophore.

« Il se fait tard, je vais me coucher. Tu ne tardes pas ? »

Le maître de Hautesherbes se leva à son tour :

« J’arrive, tu as raison. Surtout que j’aimerais me rendre à Vignevaux demain matin…

— Encore ?

— Oui, je… j’en ai besoin.

— Mais, tu y es allé il y a deux jours…

— Je sais, Elzémie, je sais. Seulement, j’ai besoin d’y aller. »

Théophore se tourna ensuite vers Bélésaire :

« Sénéchal, un serviteur vous guidera jusqu’à vos appartements.

— Je vous remercie pour votre accueil. Nous ne nous verrons pas demain, car je partirai avec le soleil : la route est longue pour rejoindre Mottevieille… »

Bélésaire s’inclina, Elzémie et Théophore aussi. Les jeunes aristocrates allaient quitter le salon, lorsqu’une dernière parole les retint un instant :

« Toutes mes félicitations pour cet heureux événement à venir. J’espère qu’il vivra dans un monde en paix… Ah, et bien sûr, je vous enverrai un exemplaire de mon livre de recettes dès qu’il sera achevé. L’éducation par l’art culinaire, il n’y a rien de plus important ! »

Commentaires

Toujours ce foutu os du ragout de lapin, Antoine !

Bravo pour ce dernier chapitre, j'aime beaucoup ce ton :)
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mercredi 14 avril à 17h53
Ça me fait plaisir que tu aimes ce ton ! Je trouve le chapitre extrêmement important, mais pas facile à écrire, et j’avais peur que ce soit trop artificiel...
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samedi 1 mai à 16h35
Oui, je comprends, mais je l'ai trouvé plaisant et intéressant
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samedi 1 mai à 21h05