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Antoine Bombrun

mardi 30 mars 2021

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-dixième

Ce matin-là, les messagers se succédèrent dans la salle de la couronne. Tous attendaient des nouvelles d’Oöb Bromadon, parti avec quelques soldats à la poursuite de Grimm, mais leurs espoirs furent chaque fois déçus. Pourtant, les messagers venaient bien de par-delà les murs de la cité…

Les premiers annoncèrent des mouvements de troupes, à quelques dizaines de lieues. Les suivants, quelques heures plus tard, que les Sauvages obliquaient vers Landargues. D’autres encore, dans l’après-midi, qu’une silhouette au nez crochu et armé d’une corsèque avait été repérée à leur tête. Breridus cracha l’évidence :

« Grimm. Ce salopard a réussi à s’enfuir, a survécu, et cet incapable d’Oöb Bromadon ne me donne même pas de nouvelles…

— Peut-être n’est-il plus en capacité de le faire », glissa Vert.

Rouge souligna son propos en se passant le pouce sous la gorge, tandis que Breridus répondait par un grognement. Alphidore intervint timidement :

« Ne faut-il pas préparer la cité pour une nouvelle offensive ? »

Le sourire du félon s’avéra sardonique :

« Quelle perspicacité, MonSeigneur ! »

Alphidore rougit et se tassa plus encore sur son trône : la colère ne bouillonnait pas encore assez en lui — malgré la fin terrible de Relonor Helvival — pour qu’il ose la laisser paraître devant son oncle. Breridus en profita pour hausser le ton :

« Gardes, convoquez les chefs de guerre ! »


Un nouveau messager arriva en même temps que Médéric Fonlantrame et Alphride Viqueford, qui suivaient les soldats.

« Messire Alphidore ! Messire Alphidore ! Je vous apporte une lettre de la plus haute importance ! Elle est signée de Grimm lui-même ! »

Le messager traversa la pièce au pas de course, mais fut intercepté avant de parvenir devant le Seigneur Souverain par Breridus, qui ouvrit le pli sans plus de cérémonie.

Gris interrogea le messager pendant que Breridus déchiffrait le document en silence :

« Comment êtes-vous entré en possession de cette lettre ?

— Elle a été apportée en ville par un paysan. Sa ferme fortifiée a été attaquée par les Sauvages, et ils l’ont forcé à venir en toute hâte. »

Quand Breridus releva la tête, tout le monde était pendu à ses lèvres. Même les chefs de guerre demeuraient cois. Alors que le félon ouvrait la bouche, un nouveau messager déboula à toute allure :

« Seigneur Alphidore ! Mais laissez passer, voyons ! J’ai en main un pli de Grimm pour notre Souverain ! »

Une fois encore, Breridus reçut la lettre et s’y plongea.

« Et vous, comment avez-vous obtenu ce document ?

— La paysanne qui me l’a remis était prisonnière des Sauvages. Ils l’ont libérée pour qu’elle l’apporte. »

Le félon grogna dans sa barbe.

« Qu’y a-t-il ?

— C’est la même lettre que la première, à la virgule près…

— Ah, mais, justement, que racontait la première ?

— Rien de bon, que Grimm…

Lorsque la porte s’ouvrit une nouvelle fois à la volée, tout le monde sursauta. Alphride Viqueford lança :

« Un pli de Grimm, j’imagine ? »

Le messager manqua de tomber à la renverse tant il était éberlué :

« Oui, mais… comment le savez-vous ? »

Alphride allait répondre, mais Breridus fendit le groupe des chefs de guerre pour attraper la lettre des doigts du messager. Il la décacheta rapidement et n’en lut que le début :

« Une fois encore, la même. »

Comme si ces mots avaient déclenché quelque enchantement mystérieux, la salle de la couronne se remplit soudain de soldats. Chacun d’eux tenait en main un pli, qu’il jurait écrit par Grimm lui-même. Les messagers se précipitèrent ainsi par dizaines, emplissant la pièce d’un brouhaha indescriptible. Breridus tentait de les attraper les unes après les autres afin de vérifier qu’il s’agissait du même message. Il rageait, hurlant sur tous ceux qui avaient l’audace de se trouver devant lui.

Tout d’un coup, il s’immobilisa au beau milieu d’une injure.

« Coquebert que je suis, c’est ce qu’il cherche ! Il se doutait bien que nous repérerions son armée, alors il essaie de nous déconcentrer de la défense de la cité. Dehors, que tout le monde sorte ! Pas vous les chefs de guerre, réfléchissez, par les dieux ! Allez, dehors ! Dehors ! Gardes, interdisez l’accès à la salle de la couronne à tous les messagers. »

Lorsque la pièce se fut vidée, Breridus posa les yeux sur les trois Sacerdoces :

« Vous, au lieu de rester ici à ne rien faire, prouvez-moi, une fois n’est pas coutume, que vous n’êtes pas aussi inutiles qu’on peut bien le croire ! Sortez et vérifiez les plis. Assurez-vous qu’il s’agisse bien des mêmes : qu’aucune information de nous échappe. »

Il leur fourra la dizaine de lettres qui l’encombrait dans les bras :

« Allez, hâtez le pas ! »

Vert et Rouge s’éloignèrent prestement, tandis que Gris peinait à suivre l’allure, courbé sur sa canne.

Une fois les Sacerdoces sortis, Breridus se tourna vers les chefs de guerre :

« Bon, à présent il nous faut organiser la défense. »

Alphride Viqueford leva une main gênée :

« Par contre, vous ne nous avez toujours pas dit de quoi parlait la lettre…

— Foutrecouille de merde ! Rien que nous ne devinions pas : cette bataille sera la dernière. Grimm mettra toutes ses forces dans l’affrontement, et l’un de nous deux tombera… »

***

La défense de la cité fut vite organisée, car le sujet avait déjà été discuté de nombreuses fois. Chacun connaissait son poste et l’unité dont il avait la direction. Restait le plus important : enrôler autant de combattants que possible. La multiplication des messages avait joué son rôle, car la tension était brutalement montée. Tous les chefs de guerre avaient conscience qu’ils vaincraient les Sauvages lors de cette bataille, ou qu’ils mourraient. Il n’y aurait pas d’entre-deux.


Alphride Viqueford et Médéric Fonlantrame talonnaient Breridus à travers les rues, intimant aux soldats de pénétrer chaque demeure pour en tirer tous les hommes et femmes en état de se battre. Alphidore, lui, suivait pour la forme, car son oncle le lui avait sommé de se montrer. Ordre était ensuite de mener les habitants à la place du marché, où s’entassaient les armes et les armures que vomissaient sans discontinuer les forges et diverses forges de la cité.

Breridus s’était montré clair :

« Aucune excuse ne sera acceptée, tout citoyen en état doit combattre. S’il faut les menacer, peu importe, mais je veux une armée sous mes ordres dans l’heure ! »

Un jeune soldat se présenta bientôt devant le conseiller souverain :

« Messire Breridus, cette jeune femme m’assure attendre un enfant. Elle dit qu’elle ne peut combattre dans ces conditions… Que dois-je faire ?

— Tu n’as pas entendu ce que j’ai ordonné, soldat ? Il va vraiment me falloir répéter ?

— Non, je… je…

— Elle a raison, Breridus, intervint Médéric Fonlantrame : à quoi bon vaincre si c’est pour sacrifier notre jeunesse à venir ? »

Le félon flécha l’aristocrate du regard :

« Et à quoi bon épargner le combat à cette jeunesse, si c’est pour la voir massacrée par les hordes de Grimm ? Fermez-la, Médéric, et obéissez ! »

Il se tourna vers la jeune femme :

« Cessez de vous cacher derrière cette excuse de lâche, et partez prendre les armes ! »

Il avait craché cela avec tant de virulence que la jeune femme tourna les talons, en larmes, mais vers la place du marché.

Autour d’eux, les violences se multipliaient. De nombreux cris éclataient, des pleurs, des insultes. Malgré tout, hommes et femmes obéissaient.

La situation dégénéra sur une petite esplanade, dans les quartiers bourgeois. Des vociférations jaillissaient depuis une bâtisse élégante, d’où plusieurs soldats sortirent, tenant par les pieds et les jambes un homme d’âge mûr qui se débattait. Il criait qu’il n’irait pas se battre, hurlait qu’il ne voulait pas mourir, ajoutait qu’il avait de l’argent et qu’il en donnerait autant qu’il le faudrait pour échapper à la mort.

Breridus rugit :

« Qu’on me l’apporte ! »

L’homme fut traîné, malgré ses ruades, devant le félon. Les soldats le jetèrent à ses pieds avant de prendre du champ. Le bourgeois avait cessé de hurler, mais gémissait encore :

« Je vous en prie, je ne veux pas mourir… Je vous en prie… »

Breridus se baissa et attrapa l’homme par sa chemise. D’une tirade, il le releva pour porter son visage devant le sien. Il lui parla ainsi, nez contre nez, mais avec suffisamment de puissance dans la voix pour être entendu de tout le monde sur la place et dans les rues environnantes :

« Ferme-la, et écoute. Tu vas aller te battre, tu vas aller te battre comme nous tous. Tu vas aller te battre car Landargues, car la Cannirnosk tout entière a besoin de toi. Elle a besoin de nous tous ! Ce n’est qu’en nous unissant que nous pourrons vaincre ! »

L’homme continua de remuer et de geindre.

« Veux-tu voir ta maison brûler, ta famille tuée, nos femmes et nos filles violées ? Veux-tu te faire étriper par les Sauvages ?

— Non !

— Plus fort, je veux l’entendre plus fort !

— Non, je ne veux pas mourir ! Je veux vivre !

— Alors si tu veux vivre, il va falloir combattre ! »

Breridus lâcha l’homme qui s’effondra sur les pavés.

« Va, délaisse ta peur et gagne la place du marché ! On t’y donnera des armes, on t’y donnera de quoi défendre les tiens ! »

Le bourgeois se redressa à genoux pour hurler :

« Non ! Je veux vivre ! Je ne veux pas me battre et mourir ! Je ne sais pas combattre, je ne veux pas ! Au diable votre guerre idiote, au diable l’intérêt général ! Je veux vivre ! Je veux vivre ! »

Durant une fraction de seconde, Breridus ne comprit pas ce que bramait l’homme. Autour d’eux, la place entière s’était immobilisée, tous – habitants et soldats –, tous fixaient cette scène surréaliste. Soudain, le visage de Breridus parut se vider de son sang. Au même moment, son poing entra en mouvement. Il l’abattit sur le bourgeois. Le craquement dû au choc retentit, le hurlement de douleur aussi, mais Breridus dressait de nouveau le bras, le temps d’armer un autre coup, de l’abattre. Il frappa, frappa encore, et autour personne n’osait bouger.

Alphride Viqueford poussa un petit cri de surprise, Médéric Fonlantrame avait porté la main à sa bouche. Seul Alphidore, après un instant de recul, se jeta en avant. Il percuta son oncle des deux mains, l’envoya bouler sur le sol dallé de la place.

Breridus roula, pesta, se redressa. Alphidore se tenait en face de lui, légèrement penché, haletant.

« Mais qu’est-ce qui te prend ? Abruti ! » s’emporta le félon.

Le Souverain ne répondit rien. Il paraissait prendre conscience à ce moment-là seulement de ce qu’il avait commis. La discussion qu’il avait eue avec Jaladelline lui revint en mémoire : ils avaient convenu d’attendre que la guerre soit terminée avant de s’en prendre à Breridus. Et pourtant, il ne pouvait pas le laisser faire…

« Et toi ? Te rends-tu compte que c’est sur un Cannirnos que tu frappes, pas sur un Sauvage ? Tu vas nous mener à notre perte ! »

Breridus hasarda un coup d’œil vers l’homme encore à terre, gémissant.

« Réfléchis, Alphidore, réfléchis, ou bien ferme-la ! Crois-tu que je m’amuse, crois-tu que je n’ai pas horreur de lever la main sur mon peuple ?

— Je suis certain qu’Elivard Cachampgueux ne serait pas de cet avis… Ni sa lignée.

— Comment oses-tu ? »

Breridus bondit, poings dressés, avant de se reprendre. Il embrassa la placette du regard ; sa voix forcit davantage :

« Cet homme mettait notre victoire en péril. Je ne le voulais pas, mais j’ai dû faire de lui un exemple. S’il le faut, je recommencerai !

— Et moi je ne te laisserai pas faire ! »

L’émotion avait comme plongé Alphidore dans un seau d’eau gelée, alors qu’il suintait une transpiration épaisse par le moindre ses pores. Breridus éclata de rire :

« Tu ne me laisseras pas faire ? Ben voyons ! Viens te battre, alors ! Donne-moi l’occasion de faire un nouvel exemple ! »

Breridus étendit les bras dans un geste théâtral. Alphidore, lui, dégaina son épée.

« MonSeigneur, pas de bêtise ! Rengainez ! »

Mais Alphidore n’écouta pas Médéric et s’avança plutôt de quelques pas vers son oncle. Ce dernier éclata de nouveau de rire, glacial, cette fois, puis tira lui aussi son arme. Le neveu et son oncle se mirent en garde.

« Mais arrêtez ! Vous êtes fous ! Grimm approche, et vous croyez que c’est le moment de vous affronter ? Réfléchissez, par les dieux ! »

Breridus tourna la tête pour répondre :

« Mieux vaut régler ce conflit maintenant, et nous trouver unis lorsque Grimm sera là ! »

Alphidore, qui se savait bien moins bon combattant que son oncle, profita de cet instant d’inattention pour jeter son épée en avant. Il avait néanmoins sous-estimé son adversaire, qui esquiva en pliant le genou, fouetta l’air de sa lame. Le Souverain, surpris, ne put éviter le choc, et son arme s’en alla cliqueter sur les pavés.

Breridus le saisit par le col, lame sur les côtes, afin de susurrer :

« Alors, que fait-on maintenant ? Je t’achève pour régler notre différent ?

— Tu m’achèves pour obtenir le pouvoir, comme tu as assassiné mon père pour le lui voler ? »

Les dents de Breridus grincèrent à quelques centimètres de son visage :

« Comment oses-tu ?

— Fleurienne m’a tout dévoilé, et je le dévoilerai à tout notre peuple s’il le faut !

— Alors, tu ne me laisses pas le choix… »

Breridus arma son coup pour perforer Alphidore, mais le choc sourd qui résonna ne ressemblait pas au bruit d’une lame qui transperce un corps… Breridus vacilla une seconde, puis s’effondra. Derrière lui, Médéric Fonlantrame tenait le pommeau de son épée dressé.

***

Les gardes fixèrent les aristocrates un moment sans répondre, éberlués.

« Mais ouvrez, par les ancêtres ! » s’emporta Médéric.

Alphride, qui supportait avec lui le poids de Breridus toujours inconscient, pestait à voix basse.

Les factionnaires se regardèrent encore un instant, quêtant la validation du chef de guerre, qui lui-même tentait vainement de trouver une réponse dans le corps inanimé de son supérieur.

« Au nom du Seigneur Souverain, ouvrez ! »

Cette fois, la demande porta. L’arrivée d’Alphidore de Pal, qui chancelait quelques pas en arrière, hagard, pressa les gardes à agir. La grille fut déverrouillée, et les trois hommes ainsi que leur prisonnier s’engagèrent dans l’escalier.

Le crâne d’Alphidore bouillonnait. Il ne parvenait plus à réfléchir. Toujours, il avait conservé un filet de sécurité sous la forme de son oncle, et de sa tante. Chaque fois que la situation se révélait trop tendue, il allait quêter conseil auprès d’eux. Il avait même libéré Breridus lorsqu’il s’était rendu compte qu’il ne pourrait gouverner seul. Et là, dans la pire situation qu’ait connue la Cannirnosk, il enfermait son oncle. Grimm arrivait, son armée écumante et les lames dressées, et lui enfermait son oncle…

Son crâne bouillonnait tant qu’il passa sans s’en rendre compte non loin des geôles de sa tante et d’Orphiléa Helvival. Ces dernières, endormie d’un sommeil morne pour l’une, prostrée dans son malheur pour l’autre, ne furent pas plus conscientes de la situation.

Après cinq étages, le poids de Breridus s’avéra trop important pour les deux nobles. Alphidore, trop noyé dans ses scrupules, ne pensa pas même à leur venir en aide.

« La grille, qu’on ouvre la grille foutrecouille ! Place au Souverain ! »

Le garde se précipita, tourna la clef au plus vite et fit grincer la porte pour leur laisser la place.

« Aidez-nous à présent ! Il faut le porter jusqu’en haut !

— Tout en haut ? Dans la geôle de Breridus ?

— Bien entendu ! Où voulez-vous ? »

Le factionnaire, caquet rabattu, empoigna le corps du félon.

Trois étages plus loin, le soldat osa tout de même demander :

« Et qu’a fait ce bougre, pour qu’on le traîne ainsi dans la haute prison ? »

Quelques ahanements lui répondirent, mais aucune parole. Deux étages passèrent encore.

« Merde, il remue ! s’exclama Médéric.

— Qui donc ? »

Alphride suait ferme et ne conservait plus assez de souffle pour bougonner.

« Breridus, qui veux-tu ?

— Breridus ? »

C’était à présent le factionnaire qui donnait de la voix.

« C’est Breridus qu’on transporte ? Mais… mais… pourquoi ? »

La surprise avait été telle que le garde lâcha sa prise, et le conseiller Souverain s’affala sur les dernières marches dans un grognement de douleur.

« Merde, il est tombé !

— Foutrecouille de merde… »

Le grommellement de Breridus s’avéra faible, mais clairement audible. Alphidore parut se réveiller d’un mauvais songe :

« Vite, on l’attrape, il ne faut pas le laisser s’enfuir ! »

Les quatre hommes se saisirent à nouveau du félon, un par chaque membre, et poursuivirent leur ascension.

« Combien d’étages nous reste-t-il avant d’arriver en haut ?

— Plus qu’un ! On y est presque !

— Putain, ma gueule ! Ma gueule ! »

Breridus beuglait à chaque marche franchie, qu’un choc sourd venait ponctuer.

« Alphidore, lève un peu, ça racle ! brailla Alphride.

— Je fais de mon mieux, mais il est sacrément lourd !

— Ma gueule ! Mais lâchez-moi, bande de traîtres ! Laissez-moi ! »

Breridus paraissait avoir compris ce qui lui arrivait et se débattait à présent comme un beau diable, ce qui ne facilitait pas la tâche des quatre hommes. Le félon n’était pas loin de parvenir à se libérer, mais un choc plus puissant que les autres mit soudain fin à ses vociférations. Son corps se fit plus lourd, mais moins agité, et l’on put le hisser sans mal jusqu’au dernier étage.

La grille fut alors ouverte, Alphride et Alphidore y firent rouler Breridus, puis l’abandonnèrent, étendu sur le sol de pierre. Le soldat s’empressa de verrouiller.

La descente de la tour se déroula comme dans un rêve. Devant chaque porte, Alphidore s’immobilisait, les yeux dans le vague, pendant qu’Alphride hélait le garde en faction à l’étage en dessous. Le planton arrivait, se faisait rabrouer pour sa lenteur, puis ouvrait la grille.

En ressortant de la Couronne de pierre, Alphidore reprit pied dans la réalité. Le brouhaha cessa comme il débarquait dehors. Ce ne fut pas le bruit qui le tira de ses pensées, mais plutôt le silence imposant qui éclata à son arrivée. Il se rendit compte que l’emprisonnement de Breridus avait fait avorter tous les préparatifs de défense de la cité. Les rues s’étaient gorgées de Cannirnos, car la nouvelle avait contaminé rapidement la ville entière. Tous le fixaient, riches et pauvres, jeunes et vieux, en attente de ses décisions.

Alphidore ouvrit la bouche, mais la referma à plusieurs reprises : il se sentait trop perturbé pour parvenir à parler. Une cloche, sur les remparts, informa le peuple à sa place. La cloche d’alarme, agitée à s’en rompre.

Les Cannirnos dressèrent la tête, inquiets. Les rumeurs fusèrent depuis nombre de bouches, mais personne n’osait encore bouger. Les plus dociles fixaient toujours leur Souverain. Cette fois, il n’avait pas le choix, il devait parler :

« Mon peuple, je… »

Ce discours s’avéra le plus court de sa vie, car les sonnailleries de la cloche, pourtant puissantes, furent bientôt couvertes par des cris. Depuis toutes les rues attenantes, des hommes, des femmes, des enfants même arrivaient, tonitruants. Ils hurlaient à s’en briser la voix :

« Grimm approche ! »

« La horde est là ! »

« Les Sauvages sont en vue ! »

Avec les cris, un vent de panique balaya la cité. Le peuple se mit à courir dans tous les sens. Alphidore, îlot perdu dans la tempête, demeurait seul immobile.

Alphride le prit par le col pour le secouer :

« MonSeigneur, il faut faire quelque chose ! Votre oncle n’est plus là pour mener les chefs de guerre, il faut le remplacer !

— Qui donc, moi ? »

Alphidore éructa un rire un peu dément avant de poursuivre :

« C’est une blague ?

— Et qui donc si ce n’est pas vous ?

— Un guerrier, il nous faut un guerrier…

— Le chef de la garde de la ville, s’exclama Alphride. Oöb Bromadon a l’autorité pour défendre la cité, lui ! »

Alphidore allait acquiescer joyeusement, avant de se souvenir que le borgne n’était plus à Landargues : il était censé poursuivre Grimm pour le tuer. Une belle réussite, de toute évidence…

Alphidore se retourna :

« Médéric, une idée ? Médéric ? »

Alphride tourna à son tour sur lui-même :

« Mais où est-il ?

— Il serait parti ?

— Ah le traître ! Il a fui ! Le traître ! »

La colère d’Alphride se perdit dans le brouhaha de la populace qui hurlait dans les rues.

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