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Antoine Bombrun

jeudi 18 février 2021

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-septième

Parole demeura cramponné au tronc de la cabane, en proie au doute. Ses yeux ne parvenaient à quitter Jérémiah qui s’éloignait. Il ne savait pas pourquoi, mais le départ de cet homme le peinait. Il y avait entre eux un lien plus profond que la mémoire, une camaraderie inscrite dans leur sang, une loyauté que rien ne pouvait effacer.

Parole continua de regarder les arbres où s’était enfoncé Jérémiah bien après qu’il y eut disparu. Ses ongles s’étaient ancrés dans l’écorce sans qu’il ne s’en rende compte et, en contraste avec le blanc de ses phalanges, de fines gouttes de sang chaud perlaient sur ses doigts.

Derrière Parole qui regardait la forêt vide, qui scrutait l’absence, Jactance observait Parole. Sans rien articuler, lui aussi. Jusqu’à ce qu’il prononce un mot. Un seul mot. Un mot qui aurait pu ne rien vouloir dire. Un mot qui lui tirait pourtant des larmes :

« Daogan. »

Parole se retourna dans un sursaut. Il écarquilla les yeux sur le vieux vilain.

Un mot qui aurait pu ne rien vouloir dire, mais qui prenait tout son sens dans l’esprit embrumé de Parole. Ce dernier murmura :

« Je… je suis désolé. Je vais devoir partir… »

Pour toute réponse, Jactance sourit. De ce sourire que possèdent les vieilles personnes lorsque se réalise enfin ce qu’elles avaient compris avant tout le monde. De ce sourire énigmatique, dont la sagesse confine à la sénilité.

« Je dois partir ! »

Les bonds de Daogan l’entraînèrent hors de la clairière. Il courut alors dans la direction qu’avait empruntée Jérémiah. Il courut sans s’arrêter, sans doute aucun. Des voix lui apprirent qu’il se rapprochait et un dernier saut le mit en travers de la route des soldats. Seul Jérémiah, au milieu d’eux, demeura immobile. Les gardes dégainèrent et pointèrent leur épée en sa direction.

Les bras ballants, le souffle court, Daogan cria :

« Jusqu’à ce que la mort nous sépare, c’est ce que tu as dit ? »

Jérémiah sourit. Ce sourire-là n’avait rien d’énigmatique : il voulait dire oui.

***

La matinée tirait sur sa fin lorsque Daogan et Jérémiah entrèrent dans la forteresse de Hautesherbes. L’ancien chef de guerre, qui n’avait foulé des pieds les lieux depuis longtemps, se laissait guider en observant les alentours.

Les jardins, d’abord, ainsi que la cour lui avaient rendu quelques bribes de souvenirs. Il s’était revu, un instant, enfant. Il s’était revu hurler et frapper dans les arbres pour tenter de chasser sa colère. Il avait revu un petit garçon, un livre plus gros que lui sur les genoux, en train de lire dans l’herbe.

Le grand escalier, ensuite, qui menait à la porte principale. Grimper chaque marche lui demanda un effort qui n’était pas seulement physique. Chaque degré lui soulevait le cœur. Qu’est-ce qui l’attendait en haut ? Il ne savait pas, il ne savait plus. Il s’était bien rendu compte qu’aucun fer n’enserrait leurs poignets, et que si Jérémiah était regardé avec méfiance, on s’adressait à lui avec affabilité. Il avait pourtant entendu les soldats parler du maître qui les attendait avec impatience.

Qui l’attendait en haut ? Il ne savait pas, il ne savait plus. Vert, qui allait une fois de plus lui faire la leçon parce qu’il n’avait pas appris les siennes ? Ou bien le maître de mathématiques, qui venait parfois de la ville leur rendre visite et qui allait flatter Théophore comme un cheval obéissant, tandis que lui n’aurait droit qu’aux coups de cravache ? Un autre maître encore ? Un nouveau percepteur aux méthodes audacieuses ?

La seconde moitié des degrés lui arracha une grimace de douleur. Déjà en haut, Jérémiah parut se rendre compte que quelque chose n’allait pas, car il dégringola à son niveau, lui donna un mouchoir pour essuyer l’écume à ses lèvres.

Ses yeux furetaient avec angoisse dans les jardins, avant de se fixer sur un grand arbre. Son bras tendu y projeta l’attention de Daogan :

« Là ! Ce doit être ce chêne, dont tu m’as parlé plusieurs fois… Tu avais ton fort autour, étant petit. C’était, si je me souviens bien, peu après la naissance de ton frère. Tu étais jaloux de devoir partager ta mère, alors tu t’étais enfermé là-bas. Tu y as dormi deux nuits, je crois, et tu n’adressais plus la parole à personne. Cela ne s’est arrêté qu’une fois que ta mère est venue te chercher, le soir avant la troisième nuit. Elle avait essayé plusieurs fois, mais toujours sans succès. Cette fois pourtant, alors qu’elle t’appelait et que tu t’évertuais à l’ignorer, tu t’es planté une écharde dans le doigt. Ce n’était rien, un bobo dont tu ne te serais même pas rendu compte en temps ordinaire, mais qui ouvrit cette fois les vannes de ton chagrin. Tu as fini dans ses bras, en larmes, réconcilié. »

L’anecdote mena Daogan en haut des marches. Quelques mots lui échappèrent au moment où son pied tentait de franchir un degré inexistant :

« J’ai souvent repensé à ça. Si seulement c’était aussi facile en grandissant… »

Le guerrier observa sa main comme pour chercher une écharde, mais il n’y trouva que les marques de la vie sauvage. La brillance dans l’œil de Jérémiah passa inaperçue, car la porte s’ouvrait déjà pour les laisser entrer. Ils traversèrent le grand salon jusqu’à la pièce du fond. Le petit bureau…

Les soldats se placèrent de part et d’autre de la porte avant de s’immobiliser :

« La suite est à vous. »

Jérémiah regarda une seconde son ami, puis s’avança pour toquer.

« Qui va là ? »

La voix paraissait vieille. Comme un ancêtre qui s’inquiéterait encore sur son lit de mort.

« C’est moi. C’est Jérémiah. »

Le borborygme qui leur répondit pouvait être une exclamation de joie, ou bien une toux mal contrôlée. Dans tous les cas, Jérémiah le reçut comme une invitation à entrer et il poussa la porte.

Sylvert, amoindri, épongeait dans son fauteuil le thé qu’il avait renversé sur lui.

« Approche, approche ! Qu’est-ce qui t’a pris si longtemps ? J’étais inquiet ! »

Jérémiah avança jusqu’à s’immobiliser devant le vieillard. Le maître de Hautesherbes demeurait pendu à ses lèvres.

« Il m’a retenu, finit par dire le lieutenant. Il a eu du mal à accepter de rentrer… »

Il se tourna pour pointer des yeux Daogan qui était resté sur le seuil de la porte.

Sylvert pivota la tête afin de comprendre de qui il s’agissait, mais la différence de luminosité entre la fenêtre, devant laquelle il se trouvait, et le fond de la pièce lui dissimula un instant la vérité. Après quelques secondes, cependant, l’ombre se décrocha des ombres.

« Foutrecouille, mais c’est… Euphème… Mon… fils. »

Daogan demeura un moment à regarder son père. Bouche un peu entrouverte, yeux plissés, il paraissait en intense concentration. Dos raide, comme pour s’éloigner au mieux de cette silhouette qui lui faisait face. Ses souvenirs perçaient des chemins à coups de bélier dans sa mémoire pour revenir. Soudain, ses lèvres tremblèrent et il s’affaissa en avant :

« Pa… papa ? »

Ses pas le portèrent. De grands pas gourmands qui engloutirent les mètres pour presser les retrouvailles. Daogan dressait les bras devant lui, prêt à embrasser son père. Et le père lui, vacillant, se leva du mieux qu’il put de son fauteuil.

Daogan dépassa Jérémiah et l’étreinte allait se consommer, quand la scène s’immobilisa soudain. Daogan s’était figé. Ses pieds comme des rocs, ancrés dans le sol. Ses bras retombèrent bientôt le long de son corps. Son sourire se brisa. Il ouvrit la bouche pour parler mais ne dit rien. Ses poings durcirent.

Sa langue sifflait entre ses dents sans parvenir à formuler ces mots qui ne voulaient pas venir, jusqu’à ce qu’ils s’imposent, frétillants encore de colère contenue :

« Seigneur des poissons. »

Sylvert, enfin debout, s’approcha d’un pas. Les poings de Daogan remontèrent devant lui, prêts à le défendre, prêts à frapper. Le vieillard n’était qu’à une tension de bras du choc, de l’affrontement, du carnage. Pourtant, tremblant, à petits pas vacillants, il s’approcha encore.

« Mon fils. »

Il passa la barrière des poings et s’infiltra contre le corps du guerrier. La fragilité de l’âge contre la force brute. La silhouette rabougrie contre la massive. Sylvert tendit les bras et attrapa son fils. Il le serra contre lui.

Jérémiah vit les mains du guerrier trembler. Ses bras frissonner. Sa poitrine hoqueter. La rage avait muté en pleurs. L’écharde, ils avaient trouvé l’écharde…

***

L’étreinte dura quelques minutes. Jérémiah, lui, s’éclipsa après quelques secondes, conscient que les deux hommes avaient besoin de solitude.

Lorsque le père et le fils se décrochèrent l’un de l’autre, sans un mot, ils se regardèrent un moment.

« Tu as vieilli », lâcha enfin Daogan.

Sylvert sourit avant de répondre :

« Et toi, je ne te reconnais pas. Lorsque tu es parti, tu n’étais qu’un enfant. Déjà fort, mais jeune encore. À présent tu es un homme. Plus large et puissant que je ne l’ai jamais été. Tu dois pouvoir soulever des montagnes… »

Ce fut au tour de Daogan d’esquisser un sourire timide. Comme s’il ne savait trop comment faire, comme s’il ne savait pas s’il pouvait se le permettre.

« Je me suis montré bien bête, poursuivit Sylvert. Je le regrette à présent, et je te présente mes plus humbles excuses. Ta mère avait toujours raison, mais je me suis montré infoutu de l’écouter… J’aurais dû te comprendre et ne pas te forcer dans la voie que j’estimais la meilleure. »

Daogan rougit comme l’étendard de son vieux moulin :

« Je… je ne suis pas non plus un exemple de patience et de modération… »

Ce fut un petit rire, cette fois, qui agita Sylvert. Daogan le rejoignit bientôt. Lorsqu’ils s’apaisèrent, le vieil homme glissa :

« Ta mère m’incitait souvent à faire preuve de davantage d’écoute. Elle avait raison, mais n’a malheureusement pas réussi à nous transmettre cette sagesse…

— Théophore en est capable. Il a hérité de tout ce qu’il était avisé d’hériter, lui…

— Théophore possède bien d’autres défauts, n’ai aucun doute là-dessus. »

Daogan ne répondit rien, ne bougea pas. Puis, il s’essuya les yeux en soufflant :

« Merci… »

La gêne des deux hommes s’avérait presque palpable, jusqu’à ce que Sylvert troue le silence qui s’éternisait :

« Allons la voir. Elle sera heureuse que tu te présentes à elle… »


Leurs pas les menèrent donc par les escaliers, d’où ils rejoignirent le cimetière familial.

Sans se concerter, ils effectuèrent l’itinéraire qui les menait à la mère et l’épouse qu’ils avaient perdue. Ils s’agenouillèrent devant le marbre vieilli. Sylvert arracha quelques mauvaises herbes.

« J’y viens souvent, mais le temps ne semble pas vouloir s’arrêter. C’est elle, je pense, qui essaie encore de me faire partager sa sagesse… »

Daogan retira une herbe à ses pieds. En la jetant, il remarqua une seconde tombe, plus petite, juste à côté de celle de sa mère. Il se releva pour la regarder :

« Non, ne me dis pas que… »

Ses yeux s’usèrent sur l’inscription, comme si la relire pouvait en changer le sens. Seulement, Sylvert ne lui en laissa guère l’espoir, car sa sentence tomba comme un couperet :

« Mélorianne. »

Daogan se tourna vers son père :

« Mais… pourquoi ? Et comment ? »

Le vieil homme fronça les sourcils :

« Jérémiah ne me mentait donc pas sur ce point ? Lui aussi m’assurait que vous n’aviez jamais porté la main sur elle, que vous…

— Mais jamais je n’aurais porté la main sur elle, foutrecouille, jamais ! Elle était ma sœur, nom des dieux, ma sœur ! »

Le vieux Sylvert sursauta. Lui qui avait pris tant de pincettes pour amener le sujet, pour que Daogan l’aborde en premier même, il ne s’attendait pas à une telle déflagration de colère.

« C’est vraiment ce que tu penses de moi ? C’est vraiment ce que tu penses de ton fils ? Que j’aurais pu la capturer, que j’aurais pu la tuer ? Que j’aurais pu tuer ma sœur ? »

Cette fois, la réponse du seigneur de Hautesherbes fusa comme un crachat dédaigneux :

« Tu n’étais qu’à un échec de commettre un parricide, alors je ne vois pas en quoi cela aurait pu te déranger…

— La guerre est mon métier. Je ne tue pas pour le plaisir, je tue par devoir ! Je tue des ennemis, pas ma famille !

— Tu souhaitais me faire la peau. Tu ne me connais plus, tu ne me connais pas, même, car s’est-on jamais connus, tous les deux ? Mais ta sœur non plus, tu ne la connaissais pas. Elle faisait partie du camp ennemi ! Elle n’était qu’un moyen de pression, qu’une ruse de plus pour venir à bout de ton vieux père… Elle… »

La suite de la phrase de Sylvert ne put quitter sa gorge, car les doigts de Daogan la serraient avec rage :

« Ce n’était pas mon père dont je souhaitais la mort, mais le symbole de l’oppression. La force vieille de la noblesse qui s’endort sur la vigueur de ses fils, sur la vigueur de ses sujets. Je ne combattais pas pour la mort, mais pour la liberté. Et Mélorianne… »

Daogan dut s’arrêter, pris par une quinte de toux ; il s’étranglait dans sa colère. Sylvert ne respirait plus et son visage se boursouflait dans une teinte de plus en plus écarlate. Des filets de salive éclataient d’entre ses lèvres tremblantes. Derrière, une cavalcade de cris et de pas aux sonorités métalliques approcha.

« Et Mélorianne faisait partie des nôtres. Enfant encore, esclave déjà. Elle devait crouler sous ta superbe, sous tes vieux préceptes décatis. Elle, je ne l’aurais jamais tuée, je l’aurais sauvée. »

Daogan ponctua sa phrase d’une secousse, et sa main relâcha la gorge du vieil homme. Sylvert s’effondra au moment même où les gardes se saisissaient de son fils. Deux soldats en armure qui l’attrapèrent chacun par un bras qu’ils maintinrent au mieux dans son dos, tandis qu’un troisième tenta de passer une corde autour afin de les ficeler.

Sylvert, expectorant toujours, se roulait devant les deux tombes lorsque Daogan se jeta en arrière. Son crâne heurta le nez d’un des deux gardes, dont le cri se mêla au craquement sonore. Son bras ainsi libéré fut envoyé avec violence dans le visage du deuxième soldat, qui desserra aussi vite son étreinte. Daogan n’eut qu’un demi-tour à effectuer pour faire face à son troisième adversaire, à se baisser pour esquiver la corde qu’il tentait de lui enrouler autour du cou, puis à lui envoyer un coup de pied entre les jambes.

En quelques secondes à peine, les trois soldats avaient rejoint le tapis de verdure. Daogan s’agenouilla alors et porta la main à la tombe de Mélorianne.

Yeux fermés, crâne penché, il demeura ainsi, en communion avec sa petite sœur, jusqu’à ce que les gardes se relèvent et ne l’assomment du pommeau de leur épée.

Sylvert n’avait pas dit un mot, mais les soldats n’hésitèrent pas : ils empruntèrent la direction des geôles.

***

Les supplications de Jérémiah n’eurent aucun effet, pas plus que les tentatives désespérées du vert Alcédias pour faire changer d’avis Sylvert. Ou plutôt si, elles envoyèrent le premier en geôle, dans une cage non loin de Daogan, et projetèrent le second dans ses appartements. Le vieux Groëe, la gorge encore douloureuse, s’enferma pour sa part dans son petit bureau.

Une théière à moitié pleine abandonnée sur le bureau, quelques livres ouverts, le bruit du vent par la fenêtre constituèrent ses compagnons de pensée. À nouveau, avec le défilé des heures, la mélancolie le disputait à la colère.

Que faire de Daogan ? Que faire de ce fils qui, peu importe qu’il en soit le meurtrier direct ou non, lui rappellerait toujours la mort de sa petite Mélorianne ? De ce fils qu’il ne connaissait pas. L’envoyer dans les septentrions avait été la meilleure décision de sa vie, malheureusement ce n’était plus possible. Et si l’écartement ne fonctionnait plus, que restait-il si ce n’était la mort ? Daogan l’avait bien compris : la mort de l’un d’entre eux…

La lune était haute dans le ciel et Sylvert n’avait toujours pas bougé lorsqu’on toqua légèrement à la porte du bureau.

« Mmmmh ?

— Monseigneur, votre fils est là pour vous voir.

— Je sais qu’il est là, vous avez un temps de retard ma parole !

— Théophore, Monseigneur.

— Théophore ? »

Sylvert se dressa sur ses pieds, traversa la pièce : Théophore se trouvait bien derrière la porte.

« Théophore ! »

Le vieil homme prit le plus jeune dans ses bras. Ce dernier, après une seconde de gêne, se tortilla pour échapper à l’étreinte.

Il recula d’un pas avant de dire :

« C’est la première fois qu’en entendant parler de ton fils, tu penses à Daogan et non à moi.

— Je… euh… c’est que… »

Sylvert paraissait trop ébranlé par la froideur du ton pour parvenir à formuler une réponse.

« Le Sénéchal Bélésaire Viqueford est venu me trouver à Vignevaux. Il m’a expliqué que Daogan était de retour.

— Bélésaire ? Mais que se mêle-t-il de…

— Où est-il ? Où est mon frère ?

— Il est… en geôle. »

Théophore amorça son demi-tour sur un juron.


Les gardes furent réveillés, la clef récupérée, et Théophore, torche en main, ouvrit la cage de Daogan. Ce dernier, qui dormait sur la paille, grommela en découvrant son jeune frère :

« Foutrecouille, qu’est-ce que tu fous ici ? »

Il se frotta les yeux.

« Jérémiah m’a dit que tu ne voulais pas regagner le domaine… »

Théophore prit son frère dans ses bras, malgré l’odeur.

« Je suis venu pour toi. »

Au terme des quelques secondes que dura leur étreinte, le regard du guerrier découvrit une ombre en retrait.

« Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? »

Théophore se retourna pour explorer l’obscurité avant de répondre :

« C’est notre père, Daogan. Qu’on le veuille ou non, on forme une famille. Une putain de famille, certes, mais une famille ! Je vous aime, moi. Je vous aime tous les deux. Je pensais que tu étais mort, tu imagines mon angoisse. Et toi, père, je m’inquiète pour toi en permanence. Tu es vieux, et plus con qu’une bourrique ! D’où crois-tu que Daogan tienne son caractère ?

« Je vous aime, tous les deux, et je suis sûr que vous aussi, par dessous vos rancœurs, vous trouverez de l’amour si vous grattez bien. Merde ! »

Sylvert céda le premier : il s’avança dans la lumière de la torche. Son visage ruisselait de larmes.

« Bien sûr que je l’aime. Je vous aime tous les deux. Vous êtes mes fils ! »

Les lèvres de Daogan tremblaient malgré la pression qu’il exerçait sur ses mâchoires. Lorsqu’il les desserra pour parler, les sanglots profitèrent du relâchement pour se manifester.

« Moi aussi je t’aime. Je n’ai jamais su parler. Je n’ai jamais su ressentir ni exprimer mes sentiments, mais bien sûr que je t’aime. Tu es mon père. Tu n’imagines pas ma rage, dans les Marches, lorsque je me suis rendu compte que j’espérais encore te rendre fier de moi. Je te détestais, mais tu es mon père et… je t’aime. »

Théphore s’essuya nez et yeux du revers de la manche avant de parler :

« Mais embrassez-vous, putain ! »

Les deux hommes allaient s’exécuter, engagèrent un pas hésitant en avant, puis s’immobilisèrent. Les larmes coulaient toujours, mais les tremblements avaient cédé la place à une assurance inquiétante. Daogan s’exprima d’abord :

« Je ne peux pas. Ça ne sert à rien d’essayer, on a déjà essayé… »

Il s’interrompit, non pas à court de mots mais à bout de forces pour les extraire de son cœur. Sylvert demeurait en face de lui, immobile si ce n’étaient les frissons qui le secouaient parfois.

« Tu hantes mes cauchemars. Ma haine à ton égard, pour toutes les souffrances que tu m’as causées, toutes les déceptions… Ma haine a dépecé mon amour pour toi, avant de l’enterrer dans le fond de mon être. J’aurais tant voulu te rendre fier mais, à présent, je crois que j’ai dépassé ce désir. Je ne cherche plus ton assentiment car j’ai trouvé d’autres personnes qui m’ont accepté. Qui m’aiment pour ce que je suis, et non ce que j’étais, ou ce que j’aurais dû être… »

Sylvert accusa le choc. Il demeura immobile de longues secondes face à Daogan, puis tremblota en sa direction :

« Je suis navré, mon fils. Tu n’imagines pas à quel point. »

Les larmes coulaient sur ses joues ridées sans qu’il tente quoi que ce soit pour les contenir.

« J’aurais dû être un meilleur père. J’aurais dû… j’aurai pu. »

Il s’essuya les yeux, se moucha.

« Moi non plus je ne peux pas, Euphème. Je ne peux pas supporter la présence de Daogan. Je verrai toujours dans ses yeux, dans sa démarche, dans son mufle le corps de ma petite Mélorianne. Non, ne te crispe pas. Tu n’es pour rien dans sa mort, je l’ai entendu, je t’ai entendu. Et pourtant, cela ne changera rien. En te voyant, je ne parviens à faire refluer ce petit cadavre durci et pâle. Ces longs cheveux, ces… »

De violents sanglots empêchèrent Sylvert de poursuivre.

Daogan, un instant, leva les bras comme pour enlacer son père, mais ne bougea pas plus. Ce fut Théophore qui, par-derrière, passa les mains autour du vieil homme et le serra contre lui. Sylvert, d’abord surpris, se détendit bientôt comme une poupée de chiffon. Ses yeux, eux, harponnaient toujours Daogan.

Ce fut ce dernier qui brisa l’immobilité de la scène d’un pas en avant. Il articula avec lenteur :

« Je vais partir. Libérez Jérémiah, et nous quitterons Hautesherbes pour le Nord. Nous n’avons plus rien à faire ici, plus de malheur à apporter, nous avons déjà tant commis d’horreurs… »

La suite se déroula dans un silence pesant. Sylvert se décrocha de l’enlacement de Théophore, marcha comme un pantin vers la geôle voisine, fit cliqueter la clef dans la serrure. Jérémiah, qui avait observé la scène d’entre ses barreaux, ne dit rien. Ils échangèrent un regard avec Théophore, puis une étreinte, brève mais puissante.

Jérémiah se dirigea ensuite vers Daogan, et les deux hommes prirent le chemin de la sortie.


« Attendez ! »

La voix étranglée de Sylvert retint les deux Nordiques qui allaient quitter les geôles. Ils se retournèrent.

« Vous n’allez pas partir ainsi. Venez partager un dernier repas avec nous. Ce n’est pas l’heure je sais, la lune est haute, mais vous aurez besoin de forces pour le voyage. Et puis… cela laissera le temps aux gardes de préparer deux montures et de réunir quelques victuailles. »

Daogan et Jérémiah échangèrent un regard, hochèrent la tête.


Peu après, les quatre hommes pénétrèrent dans la cuisine. Ils ne s’attendaient à trouver personne, au cœur de la nuit et des quartiers domestiques, mais ils avaient pourtant croisé un des ultimes serviteurs encore présents, affairé, auquel le maître de maison confia quelques missions, et ils découvrirent aussi Bélésaire Viqueford en plein repas.

« Excusez, mais avec la route de nuit, j’avais le ventre vide. Je vous laisse une place… »

Même le Sénéchal parut se rendre compte qu’il n’était pas nécessaire d’ajouter quelque chose, ou de poser la moindre question, et il poursuivit son casse-croûte en jetant un regard joyeux à Jérémiah pour le saluer.

Sylvert s’attabla, Théophore à ses côtés, Daogan et Jérémiah en face. Comme ils ne bougeaient pas, Bélésaire leur servit un godet de vin rouge et leur transmit la miche de pain.

On commença à manger. Sylvert demanda du thé au serviteur, qui obéit sans délai.

Lorsque le vieux seigneur retira l’infuseur, Daogan vida son verre d’un trait et le tendit. Sylvert manqua de lui dire qu’il fallait le rincer, mais il se retint. Il versa le thé, remplit aussi sa tasse. Les deux hommes burent sans une parole.

« Figue. »

Le murmure venait de Daogan. Les autres mastiquaient en silence.

Lorsque les victuailles manquèrent, Daogan se releva. Bélésaire, qui avait depuis un moment débarrassé son coin de table de tout ce qui pouvait s’avaler, jusqu’aux miettes qu’il avait collées une à une du bout de ses doigts avant de les porter à sa bouche, leva les yeux vers le guerrier.

« Vous partez ? »

Daogan hocha la tête. Jérémiah se leva à son tour et ajouta :

« Vers le nord.

— Landargues ?

— Par là-bas, oui, grogna Daogan. Notre présence pourra être utile. »

Bélésaire hésita une seconde, puis se dressa sur ses jambes épaisses :

« Alors attendez-moi un instant. Je n’ai plus rien à faire ici de toute manière… Et puis, je n’ai pas envie de laisser partir un bon ami ! »

Il tapota l’épaule de Jérémiah pour appuyer ses paroles.

Ses derniers mots, avant qu’il ne quitte la cuisine à grands pas, s’adressèrent à Sylvert :

« Monseigneur, malgré tous ces malheurs, j’ai été honoré de travailler à vos côtés. Je vous remercie pour l’hospitalité. »

Commentaires

Un chapitre tout en ascenseurs émotionnels. Les retrouvailles entre Daogan et son père étaient touchantes, bien que laborieuses :')
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jeudi 18 février à 11h14
Laborieuses c'est le mot !
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jeudi 18 février à 13h06