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Antoine Bombrun

samedi 30 janvier 2021

Chroniques du vieux moulin - Tome 4 : Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Chapitre quatre-vingt-sixième

Alphidore tremblait : froid et peur entremêlés. Cela faisait bien une heure qu’il se tenait dans ce creux de la muraille à fixer la nuit noire. Le vent le faisait frissonner malgré la lourde cape sombre qu’il portait, et si ses yeux ne quittaient pas la campagne qui borde Landargues, ses oreilles guettaient elles les bruits de la cité. Par deux fois, il avait dû déguerpir en entendant arriver une patrouille. Par deux fois, il s’était terré dans une venelle plus bas, avant de regagner son poste d’observation dès que les soldats avaient tourné au coin de la rue. C’était dangereux, mais il ne pouvait prendre le risque de manquer le signal.

Ses pensées s’égarèrent un instant vers Jaladelline Vignonel, qui faisait le pied de grue de l’autre côté de la placette où débouche la grande porte de la ville. Il étouffa un éternuement en pestant à voix basse : si son corps lui-même commençait à le trahir…

À trop s’abîmer les yeux dans l’obscurité, il croyait voir de petites lumières apparaître dans la campagne. Chaque fois, son cœur lui bondissait dans la poitrine. Il se frottait alors les paupières puis replongeait le regard dans la nuit, pour découvrir qu’il s’agissait encore d’un mauvais tour joué par son esprit. De toute manière, Breridus avait annoncé une lueur, pas une cohorte. Il allumerait une bougie pour signaler son arrivée. Alphidore se répéta pour la millième fois le plan d’action : Une fois la lumière repérée, je devrai… Oh, mais là, n’était-ce pas une lueur ?

De nouveau, le jeune de Pal se briqua les yeux avant de rechercher l’éclat qu’il avait découvert. Pas de doute, une flamme flottait bien dans l’obscurité !

La terreur l’inonda comme une vague immense. Il força ses jambes, qui voulaient se dérober sous lui, à se redresser, puis s’en fut au pas de course. Le vent froid chassa de lui toute appréhension pour ne laisser place qu’à une volonté tenace. Il gagna rapidement la petite demeure en bas de la rue, en ouvrit la porte. La lune laissa entrevoir les nombreux corps assis, patients, et accrocha la lame d’un poignard.

« C’est l’heure », chuchota Alphidore.

Sans un mot, les rebelles se dressèrent en silence, puis rejoignirent l’aristocrate dans la rue. Chacun portait une arme, même si beaucoup se contentait d’en empoigner une de fortune.

Jaladelline arriva comme les derniers sortaient de la maisonnette : elle aussi avait perçu la lueur. Elle dégaina à son tour un long poignard, dont elle ne se servait habituellement que pour ouvrir le ventre de son courrier. Cette nuit, les nouvelles seraient écarlates.

En quelques chuchotis discrets, les rebelles se séparèrent en deux groupes : un petit qui gagnerait les portes de la ville par la droite, un gros par la gauche. Alphidore faisait partie du premier. Lorsqu’il aperçut les battants, il hâta son pas et déclara d’une voix forte :

« Relève ! »

Puis, deux pas plus loin :

« Allez-vous coucher, vous l’avez bien mérité. »

Les gardes en faction se rapprochèrent de l’aristocrate sans voir les ombres qui convergeaient dans leur dos.

« Mais… vous n’êtes pas des soldats ! »

« Trahison ! »

Les épées furent dégainées à l’instant même où les rebelles attaquaient. Alphidore n’eut pas le temps de se battre : les gardes tombèrent à ses pieds, poignardés dans le dos.

Jaladelline tenait son couteau ensanglanté du bout des doigts, comme si elle avait peur de se salir, sans se rendre compte que le sang de sa victime imbibait le bas de sa cape.

« Ouvrons la porte, à présent ! »

Alphidore se précipita sur la traverse, s’arc-bouta dessous pour la pousser, mais cette dernière ne bougea pas d’un millimètre.

« Aidez-moi ! »

L’instant d’après, ils étaient dix à pousser, et la traverse se souleva doucement. Elle se décrocha bientôt puis, préservée du fracas de la chute par un ultime effort, elle fut lentement déposée dans la poussière de l’entrée.

« Nous devons la pousser de là, sinon on ne pourra pas ouvrir la porte. »

Cette fois encore, déplacer l’énorme poutre ne fut pas une mince affaire. Elle sortait enfin de l’entrée lorsqu’un cri tomba des remparts, au-dessus d’eux :

« Une armée en approche ! Nous sommes attaqués ! »

Les rebelles se jetèrent sur la porte :

« Vite, il faut l’ouvrir ! »

***

« Grimm, debout ! Une armée approche ! »

Un grognement plus tard, le Meneur des Sauvages fut sur ses pieds.

« Combien sont-ils ? Et d’où viennent-ils ?

— Je ne sais pas trop… Avec la nuit, c’est dur à dire. En tout cas ils se dirigent vers la grande porte.

— Personne n’est parvenu à estimer le nombre de torches qu’ils transportent ?

— Et bien… En réalité ils ne portent pas de torches. Les gardes les ont repérés à la lueur de la lune. »

Grimm, qui allait passer l’huis pour sortir de sa chambre, s’immobilisa sur le seuil.

« Pas de torches, tu dis ? »

Après une seconde de réflexion, Grimm partit en courant vers les escaliers. Il ordonna sans même se retourner :

« Envoie tous les hommes sur les remparts si ce n’est pas déjà fait, mais je veux une unité pour garder la grande porte. »

Relonor Helvival le rejoignit comme il traversait le couloir :

« Qui attaque ? Breridus ?

— J’imagine oui. Qui d’autre ? Viens avec moi, je préfère t’avoir à l’œil. »

Les deux hommes fendirent le palais souverain au pas de course, même si le Helvival gardait une main sur les bandages qui lui entouraient encore le ventre. Une fois dehors, ils furent rejoints par une unité de soldats mêlant Sauvages et Cannirnos, puis ils se hâtèrent de traverser la ville pour gagner la grande porte.

Grimm jeta un coup d’œil à Relonor :

« Tu as pris une épée. Tu comptes te battre malgré tes blessures ?

— On n’est jamais trop prudent… »

Le Meneur des Sauvages sourit :

« Je suis bien d’accord mais, pour toi, la prudence conseillerait de ne pas courir. Tu peines déjà à tenir sur tes pattes. »

Relonor préféra changer de sujet :

« Tu crois qu’ils vont essayer d’ouvrir la porte de l’intérieur ?

— Si les rebelles ont trouvé le moyen de communiquer avec l’extérieur, c’est bien possible. Je ne pense pas que ce couard d’Alphidore ait disparu du palais pour rien… »

Il reprit après une centaine de pas supplémentaires :

« Nous serons rapidement fixés, la grande porte se trouve au bout de la rue. »

***

Le cri d’alerte que Breridus redoutait d’entendre fusa bientôt depuis le haut des murs. Il serra son épée un peu plus fort dans un murmure :

« Allons, avançons sans peur. Ils nous ont repérés, mais les portes n’en seront pas moins grandes ouvertes pour nous ! »

Derrière lui, le pas de son ost se fit plus tendu : les mains se crispaient sur leurs armes. Breridus, en bon chef de guerre, sentait bien que la peur montait, alors il continua de dérouler sa pensée un peu plus fort :

« Ils croient que nous menons une offensive surprise. Leurs soldats vont donc se masser sur les créneaux et nous arroser de flèches. Certains d’entre nous tomberont, mais les survivants feront payer leur outrecuidance à ces Sauvages dès que nous aurons franchi les portes ! »

Comme si les archers n’attendaient que cette annonce, le sifflement caractéristique des flèches, ainsi que le choc mat de leur arrivée, se firent bientôt entendre. Au silence de l’avancée à la faveur de la nuit succédèrent les cris de douleurs et les râles d’agonie.

« On accélère, plus vite ! »

La cadence des pas s’intensifia, de même que les volées de projectiles et le nombre de cadavres tombés au sol.

« Voyez, la grande porte se dessine à la lueur des torches ! Elle est grande ouverte ! Plus que quelques centaines de mètres et nous aurons investi la cité. Ce ne sont alors pas quelques Sauvages qui nous retiendront bien longtemps ! Sus, sus à l’ennemi ! »

Breridus avait crié sa dernière phrase, mettant officiellement fin à l’offensive silencieuse. Il allait réitérer son appel pour animer ses troupes, mais les mots lui restèrent soudain dans la gorge : la grande porte était en train de… se refermer.

***

Si certains rebelles caressèrent un instant le fol espoir de repousser les Sauvages, Alphidore sut tout de suite qu’ils en seraient incapables. Il entraîna donc Jaladelline ainsi que trois de ses fidèles pour se coller au plus près de la porte. Il n’escomptait pas défaire l’ennemi, mais le contenir suffisamment de temps pour permettre à l’armée de Breridus d’entrer.

Les Barbares se présentèrent d’abord au compte-gouttes, et en sous-nombre ils ne parvenaient à prendre le dessus. Puis, un groupe entier s’avança d’un coup. Les rebelles grincèrent des dents, avant de les claquer tout à fait en découvrant que Grimm lui-même faisait partie de l’offensive.

La voix d’Alphidore, bien que trop faible pour porter sur un champ de bataille, se fraya tout de même un chemin dans leur doute :

« Repliez-vous. Nous aurons moins d’adversaires à affronter si nous nous engonçons dans l’ouverture de la porte. »

Sans prendre le temps de réfléchir, les rebelles tournèrent les talons afin de se précipiter vers l’entrée. À en croire leur terreur, ils l’auraient peut-être dépassée pour s’égayer dans les champs, si Alphidore n’avait pas poursuivi :

« Voyez là-bas, les ombres mouvantes : il s’agit des hommes de Breridus, mon oncle ! Tenons, tenons jusqu’à ce qu’ils arrivent ! »

Les rebelles tournèrent leurs armes de fortune contre la vague ennemie qui approchait dangereusement. Des coups féroces furent échangés mais, pour chacun ou presque, un défenseur tombait. Les survivants, serrés autour d’Alphidore et de Jaladelline, reculèrent peu à peu, inexorablement, jusqu’à franchir la porte. Ils se tenaient encore entre les deux battants grands ouverts lorsque ceux-ci grincèrent sur leurs gonds.

« La porte ! Ils referment la porte ! »

Mais Alphidore avait beau s’époumoner, plus personne ne l’entendait à présent. Ses cris d’oisillon dégingandé ne perçaient plus la tempête des lames et des chocs.

***

Pas de doute : la porte se fermait bien. Le combat faisait encore rage à ses pieds, mais les battants se rapprochaient de plus en plus.

Breridus hurla de toute la force de ses poumons pour encourager ses troupes. Il ajouta aussi des insultes à l’encontre de ceux qui voulaient les empêcher d’entrer, dans l’espoir irréalisable que cela les effraie assez pour ralentir leur action.

Cent mètres. Il ne leur restait que cent mètres à franchir, guère plus. Les flèches pleuvaient de plus en plus drues. Allait-il échouer ? Allaient-ils tous périr, pour cent petits mètres ?

***

Ils n’étaient guère plus qu’une demi-douzaine, à présent. Alphidore devait ferrailler pour sa vie. Jaladelline, à côté de lui, faisait aussi de son mieux pour repousser la mort qui tentait de s’en prendre à elle sous la forme d’une large corsèque. Face à cette arme immense, son poignard paraissait bien dérisoire…

Derrière leurs adversaires, l’entrée de Landargues demeurait déserte. Alphidore ne cessait d’y jeter des coups d’œil : le bon peuple de la cité allait déserter ses maisons pour se retourner contre l’usurpateur. Les marchands et les artisans allaient prendre les armes. Les Cannirnos allaient montrer de quoi ils étaient capables ! Pourtant, les portes demeuraient closes, closes comme le serait bientôt celle qu’il tentait désespérément de garder ouverte.

Un autre rebelle tomba à ses côtés. Plus que cinq.

Alphidore se surprit à aspirer qu’elle claque, cette maudite porte. Qu’elle claque et les laisse dehors. Qu’elle claque entre eux et les Sauvages. Qu’elle leur sauve la vie. Pourtant, elle se fermait avec une lenteur exaspérante.

Un coup envoya Jaladelline au tapis. C’était déjà un miracle qu’elle ait tenu jusque-là.

Cruel destin : cette foutue porte, qui tournait tout à l’heure trop vite sur ses gonds, le faisait désormais au ralenti.

Jaladelline roula pour éviter un coup fatal. Elle avait toujours la force de lutter, elle. Alphidore n’en avait plus. Seule la peur, seul l’effroi de la mort lui permettait de brandir encore sa lame. L’effroi, et les séances d’escrime qu’on l’avait obligé à suivre toute sa vie.

Il ne restait plus que lui debout. Seul, face à une horde de Sauvages.

Soudain l’un d’entre eux, un Sauvage qui ne le paraissait pas tant, vu la noirceur de sa chevelure, un d’entre eux qui se tenait en retrait retourna sa lame contre ses alliés. Avant que les Barbares ne parviennent à comprendre ce qu’il manigançait, trois des leurs avaient déjà mordu la poussière. Le cri de Grimm résonna au moment où Alphidore reconnut de qui il s’agissait.

« Relonor Helvival, traître que tu es ! »

Relonor Helvival, le Seigneur de guerre, le protecteur des Marches, l’ennemi juré des Sauvages venait d’apparaître comme par miracle. Comme par miracle, aussi, la porte cessa son mouvement. Comme par miracle, enfin, les cris de l’armée de Breridus se firent entendre.

L’instant suivant, Alphidore n’était plus poussé vers l’extérieur, mais bien dans la cité. Les soldats de Pal, mais aussi ceux d’autres lignées aristocratiques, le dépassèrent pour affronter les Sauvages.

Alphidore tituba. Son épée d’abord lui échappa des mains, puis il s’effondra. Non loin de lui, Relonor Helvival gisait sur les pavés. Bien qu’aucune lame ne l’ait atteint devant les portes, il pressait des doigts tremblants sur son ventre pour limiter la coulée du sang.

***

La première chose que découvrit Alphidore en rouvrant les yeux fut un visage familier. Il papillonna pour comprendre qui pouvait bien l’observer d’aussi près, mais il peinait à chasser le brouillard qui perturbait son champ de vision. Il entendait des mots, seulement ceux-ci se révélaient confus, et la voix trop brouillée pour être reconnaissable. De petits chocs sur ses joues, comme des claques, achevèrent pour lui le retour à la réalité :

« Alphidore, enfin, j’ai cru au pire ! »

Au-dessus de lui, Breridus paraissait en effet vraiment troublé. Son neveu ne parvint qu’à bredouiller :

« La porte, ils n’ont pas réussi à fermer la porte ? »

Breridus lui serra l’épaule en souriant :

« Vous avez été formidable, la porte était encore ouverte lorsque nous sommes arrivés ! Il s’en est fallu de peu, mais nous sommes entrés ! »

Un soldat interrompit la conversation en venant présenter son rapport :

« Mon général, toutes les rues alentour sont sécurisées.

— Et Grimm ?

— Nous n’avons pas encore réussi à lui mettre la main dessus…

— Alors cherchez mieux ! »

Comme le soldat s’inclinait pour saluer et fuir le rugissement de son supérieur, Alphidore se redressa du mieux qu’il put :

« La bataille bat encore son plein ? Et que faites-vous ici, auprès de moi ? Vos hommes ont besoin de vous ! »

Breridus rassura son neveu d’une tape sur l’épaule :

« La famille, Alphidore. La famille avant tout ! »

Comme le jeune Seigneur Souverain s’agitait toujours, le félon de Landargues poursuivit ainsi :

« La bataille est gagnée grâce à votre courage ! Si vous n’aviez tenu qu’une minute de moins, tout aurait été perdu.

— Je n’y suis pas pour grand-chose…

— Pardon ?

— Non, malgré tout notre courage, comme vous dites, Jaladelline et moi n’aurions rien accompli sans… Mais où est-elle ? Va-t-elle bien ? Jaladelline, elle était blessée… »

Les mains de Breridus tentèrent de calmer Alphidore, mais seuls ses mots l’apaisèrent :

« Elle va bien. Elle a été emmenée par un soldat pour soigner sa blessure. C’est très superficiel, elle a eu de la chance… »

Alphidore retomba sur les fesses. Après une seconde, il poursuivit ce qu’il disait :

« Nous ne serions parvenus à rien sans Relonor. Nous avions tant reculé que les Sauvages nous enfermaient dehors, lorsque Relonor a surgi. Sans lui, ils auraient eu le temps de fermer, j’en suis certain…

— Relonor. Mais vous voulez dire…

— Oui, Relonor Helvival ! Il a… »

Un nouveau rugissement de Breridus interrompit Alphidore. Le félon s’était redressé, l’écume aux lèvres :

« Relonor Helvival est ici ! Trouvez-le ! Trouvez Relonor Helvival ! »

Alphidore peinait à choisir ses mots pour expliquer que le Seigneur de guerre avait agi en allié et qu’ils ne devaient la victoire qu’à son intervention, mais Breridus se bornait à des réponses telles que :

« Ancien Seigneur de guerre. N’oubliez pas qu’il a été démis de ses fonctions pour haute trahison. »

Un soldat, gradé à son uniforme, emmena bientôt Relonor Helvival.

« Merci, LeNoblet », glissa Breridus avant de tourner une lèvre dédaigneuse vers le prisonnier, que le chef de guerre devait ceinturer pour l’empêcher de choir.

« Comment osez-vous vous trouver ici ?

— Ce n’est pas pour vous que nous sommes revenus, affirma Relonor, mais pour le peuple de Cannirnosk. »

Breridus ne parut pas sensible au mensonge, car il rebondit sur un autre élément de sa phrase :

« Vous ? Mais qui donc possède encore la loyauté de vous suivre ?

— Ma fille », répondit le Nordique avec une lueur de fierté dans le regard.

Puis il ajouta, après une seconde d’hésitation :

« Et votre sœur. »

Le sourire sardonique du félon muta en une grimace inquiétante.

« Ma… sœur ? »

Ce fut au tour de Relonor d’arborer une joie moqueuse, malgré la douleur qui lui tendait les traits. Breridus ne s’en rendit cependant pas compte, car il ordonnait déjà qu’on le fasse enfermer.

LeNoblet confia donc le seigneur Helvival à une paire de soldats qui le traînèrent vers le palais. Le chef de guerre, en bon chien de garde, se tenait quelques pas derrière Breridus, prêt à recevoir ses ordres.

Alphidore en profita pour se rapprocher de lui et demander :

« Comment s’est déroulée la bataille ? »

LeNoblet s’inclina respectueusement :

« C’est un plaisir de vous revoir, MonSeigneur Souverain. »

Alphidore sourit avec lassitude :

« Plaisir partagé.

— Une fois les portes passées, ça a été un jeu d’enfant. Grimm ne possédait que peu d’hommes de confiance, et tous les soldats qui étaient forcés de lui obéir ont rapidement changé de camp. Sans parler du peuple, qui est sorti dans les rues pour nous prêter main-forte. »

Une fois que le danger a eu été écarté, ne put s’empêcher de penser Alphidore.

« Pour tout vous dire, je n’ai même pas eu à me servir de mon épée…

— Et Grimm ?

— Il est toujours introuvable. Il a fui dès que nous avons passé les portes, et la poignée de secondes que ses Sauvages ont réussi à gagner lui a permis de nous échapper. Je crains qu’il ne soit parvenu à quitter la cité… »

***

Le soleil se levait lentement sur la cité de Landargues. Chacun sortit de chez soi, comme à l’ordinaire, mais au lieu de s’en aller vaquer à ses occupations, tous se rendaient sur la place du palais Souverain. Ils avançaient, comme au sortir d’un mauvais rêve – entre joie contenue et hébétude. Grimm était-il vraiment tombé, ou n’était-ce qu’une ruse de plus pour traquer les rebelles parmi eux ?

On se massa sur la grand-place. Même les jours de marché, il fallait moins lutter pour avancer. Soudain, la foule se tut. Chacun gardait ses doutes pour lui et dardait les yeux vers les balcons, où l’on devinait du mouvement par-delà les rideaux. Ceux-ci s’écartèrent bientôt, laissant passer Alphidore. Aux ombres derrière lui, il n’était pas seul ; mais qui donc se tenait sur ses talons ?

Le Seigneur Souverain leva les bras, comme pour embrasser la foule entière d’un même geste, puis il les abaissa pour parler :

« Peuple de Landargues, dignes habitants de Cannirnosk. Cette nuit a eu lieu une importante bataille. Cette nuit, nous avons… »

La suite de son discours, déjà peu audible aux confins de la grand-place, s’avéra tout à fait noyée dans les murmures inquiets. Mais pourquoi donc personne ne s’avançait aux côtés du Souverain ?


Breridus ne parvenait à s’empêcher de grommeler dans sa barbe de plusieurs jours :

« Mais pousse ta voix, nom des ancêtres, pousse-la. Tu ne vois pas qu’ils s’en tapent de ce que tu racontes ! »

Il se prit la tête dans les mains et se massa les tempes pour tenter de garder son calme. Il parvint à se contenir jusqu’à ce que son regard glisse sur les trois Sacerdoces, immobiles comme trois vieilles pierres. Trois idiots qui ne se rendaient pas compte que leur plan se révélait une nouvelle fois d’une ridicule inefficacité.

« Foutrecouille, je dois intervenir ! »


« … Voilà ce qu’il s’est passé, poursuivait Alphidore, imperturbable. Et je vous promets que… »

Les acclamations de la foule le firent taire. Un mouvement à ses côtés lui permit de comprendre l’excitation soudaine du peuple : ses mots n’y étaient pour rien. Breridus s’avança pour se glisser à côté de lui. Il était plus petit, mais tous les yeux convergeaient pourtant vers lui.

Sa voix, puissante, porta dans toute la place :

« J’ai chassé Grimm. J’ai repris Landargues. Je suis là, et pour de bon, pour vous protéger ! »

À nouveau, la foule acclama le félon, on répétait son nom, on le scandait avec ferveur. Breridus demeurait droit, immobile, mais les traits de son visage ne parvenaient à dissimuler le plaisir qu’il ressentait.

Tandis que Breridus fermait les yeux pour goûter davantage à ces ovations qui gommaient son passé sulfureux, Alphidore se retira derrière le rideau. Un amer sentiment lui enserrait le cœur sans qu’il réussisse tout à fait à l’expliquer. Pourquoi souffrait-il tant de voir son oncle acclamé ? Il n’avait jamais voulu le rôle de Souverain et devrait s’avérer heureux de discerner la possibilité de devenir autre chose…


Breridus ne rejoignit la salle de la couronne qu’à l’heure du conseil. Nul ne savait où il s’était rendu entre temps, mais Alphidore aurait parié qu’il s’était isolé pour exulter de sa victoire. Cet air affable qu’il arborait, le Souverain s’en rendait compte de plus en plus, ce visage paisible n’était qu’un masque pour dissimuler sa vraie nature.

Breridus se plaça derrière Alphidore, à sa droite comme le voulait son rôle de conseiller, tandis que les Sacerdoces se massaient à gauche.

LeNoblet se présenta le premier, traversa la pièce claire jusqu’à la ligne dans le grincement de son armure, puis salua.

« Quelles nouvelles ? demanda Alphidore.

— Malheureusement aucune, MonSeigneur. La cité entière a été fouillée de fond en comble, et nous n’avons trouvé aucune trace de Grimm. Il a dû s’enfuir hors des murs, car je ne crois pas qu’aucun Cannirnos serait assez fou pour le dissimuler…

— Vos… »

Breridus étouffa sa voix à peine sa phrase commencée. Il s’inclina pour excuser son manquement à l’étiquette, car tous les visages s’étaient déjà tournés vers lui.

« C’est fâcheux, reprit Alphidore après une seconde de gêne. Mais voyons le bon côté des choses, si Grimm n’est plus dans la cité, nous n’avons plus rien à craindre de lui… »

Les petits coups discrets mais insistants dans son trône firent comprendre au Souverain que son conseiller souhaitait la parole.

« Quel est votre avis, mon oncle ? Car c’est vous, le chef de guerre… »

Le sourire poli de Breridus parut à Alphidore une grimace de carnassier :

« Nous devons lancer des soldats à sa poursuite, mon neveu. Sinon, il rejoindra son armée et continuera de nous harceler. Nous ne serons en sécurité que lorsqu’il sera mort, pas avant. »

Le chef de la garde de la ville, le borgne Oöb Bromadon, s’avança dans l’assemblée :

« Laissez-moi l’honneur de le poursuivre. Je vous promets de faire au mieux pour ramener sa tête. »

Alphidore se redressa sur son trône, manquant de heurter la couronne au-dessus de lui :

« Qui nous dit que vous tiendrez votre promesse ? Il n’y a pas douze heures, vous vous trouviez sous les ordres de celui que vous vous proposez de chasser à présent… »

Les Sacerdoces battirent du chef. Gris grommela même qu’il n’avait pas cherché très activement à nuire aux Sauvages.

« Une loyauté aussi volatile ne m’inspire guère confiance, et je préférerais…

— Je me porte garant de lui, trancha Breridus sans laisser le Souverain achever sa phrase. Oöb Bromadon me demeurera loyal, je le sais. Et surtout, il connaît mieux que personne les chemins qu’empruntera Grimm, car ce dernier évitera les routes… Partez immédiatement, Oöb Bromadon. »

Breridus recula et parut se tasser pour regagner sa place de conseiller, ne laissant à Alphidore que la liberté de remercier LeNoblet pour son intervention.

Pendant que le chef de guerre rejoignait le rang de ses soldats, on ouvrit la porte pour faire sortir le chef de la garde. Deux silhouettes en profitèrent pour entrer.

Le Souverain se redressa avec vivacité en les apercevant, et son entrain le porta même à franchir la ligne qui fendait la pièce :

« Ma tante ! Ce que je suis heureux de vous voir ! Je me suis tant inquiété à votre sujet… »

Leur étreinte s’étira jusqu’à ce que Breridus lâche une fois de plus les rênes à son humeur :

« Et tu n’apparais que maintenant, alors que nous avons repris la cité cette nuit. Quelle trahison manigançais-tu encore pour demeurer introuvable ? »

Le regard de Fleurienne de Pal oscilla un instant vers son frère, qui eut le temps d’y lire la peur avant qu’elle ne la dissimule en prenant la parole :

« C’est moi qui me suis inquiétée à votre sujet, mon neveu. Quand je suis arrivée et que j’ai appris que vous aviez fui pour combattre Grimm, je ne parvenais à dompter mon anxiété… »

Les grands bras de la Demoiselle enserrèrent le Seigneur Souverain comme on mignote un enfant. Pourtant, à bien observer la tension des membres et le tremblement des lèvres enfouies dans le cou d’Alphidore, on était en droit de se demander qui protégeait qui.

Orphiléa elle, deux pas en retrait de cette embrassade, arborait une pâleur extrême. Elle n’osait visiblement regarder Alphidore, honteuse de l’avoir trahi. Elle n’osait regarder Breridus, qui lui faisait peur. Elle n’osait regarder aucun des gens présents et se contentait de se recroqueviller sur elle-même. Peu importait son attitude, en réalité, car personne ne s’intéressait à elle.

« Fleurienne ! »

Le cri de Breridus, qui suintait la rage, suffit à faire cesser l’accolade. Alphidore ouvrit la bouche, mais la colère du félon se retourna contre lui avant qu’il ne puisse prononcer un mot :

« Toi ne t’avise pas de me dire quoi que ce soit. Tu vas regagner ton trône, et tu vas reprendre ta place, ton rôle. Ton rôle de seigneur fantoche. Car c’est tout ce que tu es, tu le sais aussi bien que moi. Tous ici, nous le savons, le peuple aussi le sait, tu l’as bien vu ce matin. Fantoche de Grimm, fantoche de moi, fantoche de tous ceux qui voudront un tant soit peu gouverner intelligemment !

« Chut chut chut. Pas un mot, mon neveu, regagne ton trône, et garde clos ton claque-merde, ça nous évitera d’entendre tes âneries. »

Le rouge enflamma le visage d’Alphidore. Ses grandes oreilles paraissaient brûlantes. Il courba néanmoins le cou, et réintégra sa place. Il demeura droit, digne, mais les larmes dessinaient des sillons sur ses joues crispées.

La salle de la couronne tout entière retenait son souffle. Les sacerdoces eux-mêmes ne cillaient plus. Personne ne s’opposa donc à Breridus lorsqu’il orienta sa fureur vers Fleurienne :

« Tu croyais pouvoir regagner ta place, traîtresse. Tout ce que tu avais à faire, c’était de te comporter en digne épouse, mais même cela tu n’en as pas été capable. Tu as trahi Elivard, et à cause de toi lui aussi nous a trahis. À cause de toi, la lignée Cachampgueux a péri. Ce n’est pas pour ta fuite qu’on devrait te punir, ni pour ton alliance avec Relonor Helvival, mais pour le meurtre d’une lignée aristocrate au grand complet !

« Gardes. Saisissez-vous d’elle. Et de sa parjure de servante, la jeune Orphiléa Helvival. Enfermez-les dans la Couronne de pierre, car c’est là tout ce qu’elles méritent… »

Breridus n’avait pas quitté sa place, derrière le trône du fantoche, mais il aurait tout aussi bien pu les emmener lui-même, tant sa voix paraissait performative.

Les gardes entraînèrent donc les deux femmes hors de la salle de la couronne. Lorsque la porte se referma, un silence piteux envahit la pièce. On n’entendait pas même le son d’une respiration.

Le premier à bouger fut LeNoblet, qui s’avança devant la ligne et s’inclina :

« Je me retire ; je vais m’assurer que vos ordres soient bien suivis à la lettre. »

Commentaires

Bon, qui se dévoue pour tuer Breridus svp ?
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samedi 30 janvier à 10h57
J'ai essayé, on m'a dit que ça se faisait pas.
 2
samedi 6 février à 11h08
Mais qu'est-ce que c'était jouissif !
 3
samedi 6 février à 14h13
Mais Alphidore, bute-le une bonne fois ton gros connard d'oncle !
 0
samedi 30 janvier à 12h29
Compte pas sur Alf le loser. C'est un gros nul.
 1
samedi 6 février à 11h08
Pauvre Alfie...
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dimanche 7 février à 14h43