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Antoine Bombrun

mercredi 30 janvier 2019

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre quarante-deuxième

Poc écrasait le corps de Qalet, sa hache menaçant de s’abattre d’une seconde à l’autre. Estenius, pris de cours par la vitesse d’exécution, n’avait pu réagir. Soudain, l’inconnu éclata de rire :

« J’ai gagné, grand homme ! Je t’avais dit que je gagnerais ! »

Il se releva :

« Suivez-moi. Je vous emmène rencontrer Kryaä. »

Sans un regard en arrière, le Krzëe s’enfonça entre les arbres.

Qalet, encore au sol, porta la main à sa pommette. Le plat de la hache ne l’avait pas coupé, mais seulement bien sonné. Il refusa l’aide d’Estenius et se redressa avec difficulté, la barbe en désordre, furibond.

Poc sourit en le regardant :

« Tiens, tu t’es finalement remis debout ? La sieste est terminée ? »

Qalet ne releva pas la moquerie, l’air morne.

« Tu m’en veux parce que je t’ai battu ?

— Non, le nain, je me dis que j’ai eu de la chance…

— Tu en aurais plutôt eu si tu avais gagné… »

Estenius intervint :

« Je crois que mon ami se trouve chanceux d’avoir la vie sauve…

— Mais, pourquoi l’aurais-je tué ? Vous êtes de l’ancien peuple, comme moi… »

Qalet répondit par un grognement, puis les trois hommes s’engagèrent entre les arbres. Les questions se bousculaient dans la bouche d’Estenius, qui choisit finalement de conforter ses connaissances sur la tribu des Krzëe :

« Pourquoi t’appelles-tu Poc ?

— Un gland. Il est tombé près de moi quand je suis né. J’ai eu de la chance qu’il atterrisse sur du bois, quelques centimètres plus loin et c’était le tapis de feuilles : je préfère de loin un nom qui sonne à un muet ! »

Les deux paysans hochèrent la tête pour digérer les paroles, mais Estenius ne laissa que peu de temps s’écouler avant de presser la question suivante :

« Et tous les tiens sont aussi… Je veux dire. Aussi petits que toi ? »

Poc éclata de rire :

« Non, loin de là ! Je suis le seul de mon peuple a avoir eu cette chance !

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que les dieux m’ont béni. Il faut habituellement des siècles pour que les corps s’adaptent à l’endroit où ils vivent. Moi, je l’ai fait naturellement !

— Parce qu’être petit te permet de…

— De chasser plus efficacement, bien entendu ! Les animaux ont les sens aiguisés. Ils percevront tes pas lourds bien avant que tu t’approches, ou alors ils te verront dépasser de derrière le tronc contre lequel tu tenteras vainement de te dissimuler. Moi, je ne subis aucun de ces désagréments : je suis un maître de l’évolution ! »

Encore une fois, le silence s’étira quelque peu avant que Poc n’ajoute :

« Par contre, ne dites pas aux autres que je vous ai raconté ça ; ils sont jaloux… »

Les trois hommes marchèrent un long moment. Autour d’eux, la forêt changea progressivement de visage. Le diamètre des arbres réduisait, l’espace entre eux aussi, les buissons se massaient de plus en plus.

Bientôt, une clairière se dessina. À l’intérieur s’éparpillaient quelques cahutes de bois. Leur allure de logement temporaire, avec leurs toits de branches encore feuillues, fut démentie par les poteaux mousseux qui les soutenaient. Une dizaine de cabanes en tout. Assez spacieuses, mais il ne devait pas y avoir là de place pour plus de cinquante personnes.

« Voici ma clairière ! » claironna Poc.

Quelques vieux se penchaient sur un ouvrage, adossés contre un des bâtiments. Des gamins, aussi hauts que le trappeur, jouaient dans un coin.

« Jour de chasse, expliqua Poc, toute la tribu est hors du village. »

Un vieillard se porta au-devant d’eux.

« Que nous ramènes-tu là, petit chasseur ?

— Des étrangers, mon frère. Ils viennent quérir notre aide. Je les emmène chez Kryaä.

— Et qu’est-ce qui te fait croire que Kryaä aura envie de les recevoir ? »

Poc contourna le vieillard en agitant une main dédaigneuse dans sa direction :

« Ne faites pas attention à ce vieux ronchon ! »

Bientôt, le trappeur pointa du doigt l’une des cahutes, la plus vaste. Après un regard pour son compagnon, Estenius repoussa le rideau et ils entrèrent.

Il faisait sombre dans la cabane. Un feu se consumait lentement au centre et la fumée remontait au plafond où elle s’accumulait, ne s’échappant que par un petit orifice percé au milieu du toit. Estenius s’avança jusqu’au foyer.

Personne. Il laissa ses yeux s’habituer à l’obscurité, puis leur fit faire le tour de la pièce. Enfin, il remarqua une couche de peaux de bêtes sur un côté de la salle. Une forme paraissait étendue dessus. À la couleur, ce doit être quelqu’un. Fourrures et tatouage entremêlés. Estenius s’avança, Qalet sur ses talons. Ils s’immobilisèrent à quelques mètres du lit. Tombant à genoux, le jeune borgne s’adressa à la silhouette :

« Bonjour, Kryaä. Je suis Estenius, de la ville de Geraint. Et voici Qalet. Nous venons pour vous demander de l’aide. Nous avons fui Geraint pour échapper à la misère et nous nous sommes alliés à Daogan, le fils rebelle d’un Cannirnos. Avec lui, nous voulons renverser les nobles pour rasseoir la liberté de l’ancien peuple. Mais les aristocrates sont puissants et nous ne possédons que peu de guerriers, c’est pourquoi nous venons ici vous implorer. Aidez-nous, je vous en prie. »

Pas un bruit. L’ombre sur la couche demeurait toujours immobile, comme endormie, ou alors peut-être n’était-ce pas une forme humaine. Estenius se releva. Il allait s’approcher du lit, mais une voix l’en dissuada :

« À genoux, c’était très bien… »

Estenius s’exécuta et Qalet fit de même. Le timbre, grave, n’appartenait pourtant pas à un mâle. La silhouette se déroula ; le serpent, jaune, rouge et noir, rampa, ondula, et la forme prit apparence humaine.

La femme s’avança vers les deux paysans à genoux. Elle était vêtue comme Poc : un pagne autour de la taille et un tatouage. Tous deux laissaient sa poitrine nue, intacte, immaculée. Le regard d’Estenius s’y égara un instant puis, gêné, il baissa la tête. Kryaä tourna autour des deux hommes, comme un prédateur qui guette ses proies, les surveille, comme un serpent qui oscille et qui se glisse de regard en regard. Elle s’arrêta en face d’Estenius qui, lorsqu’il leva la tête pour la fixer, ne put s’empêcher d’admirer ses seins.

« Et pourquoi vous aiderais-je, vous qui n’êtes pas de la tribu ?

— Si nous parvenons à vaincre les aristocrates, l’ancien peuple sera libre. Les sauvages du Nord pourront rejoindre le Sud et nous ne craindrons plus le joug des Cannirnos. (Plus haut la tête Estenius, plus haut !)

— C’est une noble vocation. Vous y croyez ?

— Euh… Je… Oui, bien sûr ! »

Estenius se releva brusquement. Voilà qui est mieux, au moins je peux me concentrer sur son visage ! Juste ne pas baisser les yeux…

« Chaque jour de nouveaux mécontents rejoignent nos rangs, nous sommes chaque fois plus nombreux ! »

La femme se rapprocha d’Estenius jusqu’à le toucher. Il sentit le bout de ses seins appuyer contre son torse.

« Si vous avez un ennemi, prenez les armes.

— Nous avons déjà pris les armes. Nous avons même gagné une bataille, blessé le seigneur Groëe, repoussé LeNoblet et le seigneur Vignonel. Un des leurs même, le Seigneur de guerre, a rallié…

— Qui avez-vous repoussé ?

— Le… euh… le chef de guerre LeNoblet ? »

Le mouvement de Kryaä pour repousser la réponse fit tressauter sa poitrine :

« Non, l’autre.

— Le seigneur Vignonel !

— Laval Vignonel est votre ennemi ?

— Oui, lui et les autres seigneurs fonciers…

— Ta requête vient d’éveiller ma convoitise. Je vous accorde le Ghali, à toi et à ton ami. Remportez-le et nous vous aiderons. Maintenant, sors. »

Estenius se confondit en remerciements avant de partir à reculons.

« Un dernier mot : ne remercie pas trop vite le Serpent, le Ghali n’est pas chose aisée à remporter… »

* * *

Le Ghali n’était qu’une clairière plus petite que les autres. La tribu se massa autour, dans la courbe des premiers arbres ; une centaine de Krzëe, car toutes les familles s’étaient réunies. Au centre de leurs cris, au centre de leur attention, Qalet et Estenius.

Kryaä avait rassemblé tout le peuple afin d’organiser le Ghali en suivant les coutumes : si les étrangers le remportaient, la tribu se devait de les aider, car telles étaient les traditions. Elle avait envoyé des émissaires dans les moindres recoins de la forêt pour s’assurer que tout le monde se présenterait.

En moins d’une journée, toutes les familles de la tribu s’étaient regroupées. Les douze familles. Celle du Serpent était hôte et le Ghali se déroulerait dans une de leurs clairières. La tâche lui incombait aussi de fournir la nourriture.

Le soir, les représentants des familles s’étaient présentés les uns après les autres dans la demeure de Kryaä pour recevoir leur part. Il y avait d’abord eu le Loup – dont le tatouage lui dévorait la gueule. Ensuite était venue l’Escargot – peau peinte en gris sans grand effort pictural. Le troisième avait été l’Oiseau de paradis, qui dans ses mouvements même rappelait l’animal multicolore. Puis la Mouche, le Renard, le Lapin, le Vautour – effrayant de maigreur –, le Rat et son rongeur blanc de compagnie, ainsi que d’autres encore.

Pour chacun d’entre eux, Estenius avait entendu leur nom, mais ceux-ci se révélaient trop imprononçables pour qu’il s’en souvienne. Il préféra donc se concentrer sur leurs tatouages.

Estenius, assis sur le lit aux côtés de Kryaä, avait assisté à ce défilé étrange d’hommes et de femmes peints. Il avait été frappé par la variété des teintes et des inspirations. À chaque nouveau visiteur, Kryaä présentait le jeune paysan ainsi que sa requête. Elle échangeait aussi sur les problèmes des familles.

Les visites parurent interminables. Lorsqu’Estenius sortit de la demeure de Kryaä, la nuit était tombée depuis longtemps. Dans la forêt, l’obscurité avait englouti le paysage, sauf une lueur qui venait du brasier au centre de la clairière.

Les familles invitées bivouaquaient à la belle étoile. Comme la trouée était trop petite pour accueillir tout le monde, les dormeurs s’étendaient plus loin. Estenius chercha Qalet un moment, avant de le trouver assis en face du feu, les mains vers la flamme. Il s’installa à ses côtés.

« Je t’attendais, Estenius. Alors, tu as appris quelque chose sur le Ghali ?

— Non, pas le moins du monde… J’ai passé mon temps à attendre sur la couche de Kryaä.

— Sur sa couche ? Hé, je suis sûr que tu avais l’esprit bien occupé, alors !

— Sottard ! »

Estenius sourit, cela lui faisait du bien de plaisanter.

— Ah ah ah ! Aussi, à se couvrir tant, c’est normal qu’elle nous donne des idées, la petite !

— Allons, Qalet, tu es marié ! »

Les mots étaient sortis de la bouche d’Estenius plus vite que ses pensées. Il se mordit les doigts quand l’image de Huctia, tombée, perforée d’une flèche, s’imposa à ses souvenirs :

« Merde. Je suis désolé… »

Qalet ne répondit pas tout de suite, puis força un rire :

« Il n’empêche, je sais rendre hommage aux jolies choses lorsque j’en vois ! Je te le dis, on va faire de beaux rêves, cette nuit ! »

Sur cette plaisanterie, le silence retomba. Quelques minutes plus tard, les deux hommes dormaient l’un à côté de l’autre.

* * *

« Étrangers, le Ghali décidera de notre réponse à la requête que vous avez formulée. Votre demande est d’importance, alors comprenez que moi, Kryaä, chef de la famille principale, je ne puis prendre la responsabilité d’imposer mon avis à tous les Krzëe.

« C’est pourquoi les maîtres de chaque famille sont réunis ici aujourd’hui, sous l’œil attentif de leurs membres, afin de trancher : nous laisserons-vous à votre destin, ou le rejoindrons-nous ? »

Dressée à la lisière des arbres, la belle jeune femme avait ainsi interpellé les deux paysans. Vêtue d’un pagne, de son serpent, et d’une simple bande de tissu pour lui dissimuler la poitrine, elle happait l’attention d’Estenius. Il la goûtait du regard, concentré comme s’il superposait à sa vision du jour celle, moins habillée, de la veille.

Le Loup aboya sans attendre davantage :

« Nous acceptons de vous parler uniquement car Kryaä a organisé le Ghali, mais n’espérez rien de nous. »

Le Vautour plongea aussitôt sur le corps déstabilisé des deux paysans. Il s’adressait à Qalet, plus massif et en qui il voyait davantage un chef :

« Pourquoi risquerions-nous notre paix pour vous ? Le vie est déjà assez difficile pour nous, terrés dans cette forêt où nous trouvons à peine assez de nourriture pour survivre !

— Si vous nous aidez, nous vaincrons les seigneurs fonciers. Et ainsi, vous ne serez plus contraints de vivre ici. »

L’escargot mena la charge à son tour, mais dans une toute autre direction :

« Nous sommes des trappeurs, non des soldats. En quoi pourrions-nous vous aider dans votre guerre ?

— J’ai combattu Poc hier. Il est le plus petit d’entre vous, et m’a pourtant fait mordre la poussière. Si vous n’êtes pas des soldats, vous savez tout de même mieux vous battre que de simples paysans… »

Poc se dressa dans la foule, hache brandie, et adressa un clin d’œil à Qalet. Les trappeur tout autour éclatèrent d’un grand rire. Kryaä elle-même s’esclaffa, et Estenius imagina sa poitrine rebondir en rythme.

Le jeune borgne secoua soudain la tête : Allons, ce n’est pas le moment de penser à ça ! Chassant l’image des beaux seins de la jeune femme de son esprit, il s’adressa à la foule :

« Laval Vignonel est de nos ennemis. Lui et ses alliés n’ont que trop piétiné notre liberté, et nous les repousserons. Notre forteresse se dresse déjà sur ses terres. Il n’a pu que nous regarder la bâtir, impuissant, trop inquiété par nos forces pour intervenir.

« Et lorsqu’il a eu rassemblé suffisamment d’alliés pour oser s’attaquer à nous, pour fouler du pied ses terres que nous nous étions appropriées, il a été vertement reçu. Le combat a été féroce, et nous sommes déjà parvenus à le gagner. Avec votre aide, je vous le promets, ce ne sont pas des batailles que nous allons remporter, mais la guerre ! »

Les mots de Daogan sortaient tout naturellement de la bouche d’Estenius, des phrases entières tirées de discours qu’il l’avait entendu prononcer.

Le brouhaha emplit l’air à la suite de ses paroles, mais Estenius ne l’entendit pas. Il avait baissé la tête, oubliant cette fois tout à fait la poitrine de Kryaä. Le sang battait sourdement à ses oreilles. Il était comme empli par la hargne qu’il avait tenté d’insuffler aux trappeurs.

Les phrases du Rat filtrèrent à travers les éclats de voix. Conteur de la tribu, il n’eut pas besoin d’élever le ton pour se faire entendre, ni pour demander le silence. Il l’obtint naturellement, comme les soirs, lorsque tous se réjouissaient le cœur à écouter ses histoires.

« Les Krzëe ont toujours été un peu particuliers. Il y a plusieurs centaines d’années, alors que l’ancien peuple se réunissait en villages ou en cité, les membres de cette tribu ont préféré conserver leurs habitudes nomades. Alors que les autres se faisaient paysans ou éleveurs, ils sont demeurés chasseurs cueilleurs. Pourquoi ? J’en entends déjà parmi vous qui se posent la question.

« La réponse est simple, elle se dissimule encore au fond de votre cœur. Elle bat aussi dans les veines de ces deux étrangers venus quémander de l’aide à plus pauvres qu’eux… »

Le Rat fit une pause. Tout son public se dévisageait, à la recherche de cette réponse qui se cachait en eux. Enfin, un enfant hasarda une parole timide :

« La… liberté ?

— La liberté ! Les Krzëe ont préféré pouvoir suivre les oiseaux, poursuivre les troupeaux et fuir les famines, plutôt que de se terrer entre quatre murs et un champ de blé. La liberté de se mouvoir, de parcourir le monde et d’en découvrir les beautés. La liberté de n’avoir pas d’obligations : des champs à cultiver, des bêtes à surveiller et un chef à qui obéir. La liberté…

« Puis vint la Grande Invasion. Les Cannirnos ont fondu comme des oiseaux de proie sur les cités, villages et autres bourgades. Rapidement, ils ont dominé toutes les terres entre les deux mers. Les paysans ont ressemblé de plus en plus à leurs animaux de trait, possédés qu’ils étaient par les lignées aristocrates.

« Nous, les Krzëe, nous demeurions libres. Les seigneurs nous ont laissé en paix. Il se trouve que nous errions sur les propriétés sur seigneur Vignonel, et que celui-ci avait trop à faire que de s’occuper de quelques vagabonds. Des paysans à mâter, une forteresse à bâtir, des champs et des fruitiers à faire pousser.

« Les choses étaient un peu compliquées avec Geraint, car les rouges n’aimaient pas trop voir ce peuple qui prouvait aux paysans que l’on pouvait être libre. Les Krzëe ont bientôt décidé de ne plus s’approcher de la cité. Ils n’en avaient du reste pas besoin, car la région était grande…

« Mais cela, c’était avant que Laval Vignonel ne devienne seigneur foncier. Ça a été son premier objectif, dès lors qu’il a pris la place de son père : réduire notre tribu à l’esclavage, comme cela avait été le cas avec les autres Sauvages.

« Pour survivre, nous avons dû nous terrer au fond des bois. En quelques dizaines d’années, notre population a fondu comme la chair d’un malade. La vie est devenue dure, nous ne demeurions plus nomades que par nécessité, car notre présence permanente aurait rapidement vidé la forêt de ses habitants.

« Mais au moins, nous n’étions pas tombés sous le joug de notre ennemi ! Avec les années, Laval Vignonel doit nous avoir oubliés. Il n’est plus jeune homme à présent, et cela fait longtemps que nous n’avons pas franchi les lisières de la forêt. Il nous a oubliés, mais nous nous souvenons encore bien de lui… »

Le public demeura silencieux un long moment après que le conteur eut clôt son récit. Puis, ce fut le Loup qui grogna le premier :

« Mais alors, quelle est la morale de ton récit, le Rat ? Que l’on doit défendre notre liberté, et aider ces étrangers à affronter Laval Vignonel ? »

Le conteur eut un sourire énigmatique :

« Ou bien que l’on doit défendre notre liberté, et demeurer encore farouchement dans notre forêt. Je vous laisse juge… »

Cette fois, à ses paroles succéda une agitation fébrile. Tous parlaient en même temps, dans une mêlée confuse d’arguments brandis.

Seul le Rat s’enfonça dans un silence méditatif.

Estenius et Qalet se regardèrent, surpris de voir que ce Ghali ne leur accordait plus vraiment la parole.

Après quelques minutes d’un brouhaha intense, Kryaä éleva la voix de manière à se faire entendre par tous :

« La liberté que les Krzëe ont défendu il y a des centaines d’années était celle du voyage. Ils désiraient pouvoir se rendre où bon leur semblait, plutôt que de se trouver enfermés dans un enclos avec leur bétail. Aujourd’hui, nous ne sommes plus un peuple libre, mais un troupeau de bêtes… »

Lorsque la nouvelle eut achevé le tour de leur cervelle remuée, les trappeurs se rangèrent à l’avis de leur chef.

Kryaä rejoignit les deux paysans en quelques bonds pour leur glisser :

« Laval Vignonel est un mot magique, ici. Avec ceci dans ta bouche, nous ne pouvions te résister ! »

Un grand sourire aux lèvres, Kryaä saisit soudain Estenius par le bras afin de l’entraîner avec elle. Le paysan résista tout d’abord, mais un regard de la jeune femme suffit à le faire obéir. Ils traversèrent la forêt jusqu’à la clairière-village, où la trappeuse poussa le borgne dans sa demeure. À peine entrés, elle le jeta sans ménagement sur la couche et se dirigea vers le feu. Un petit sac pendait à côté de l’âtre, dont elle versa le contenu sur les braises.

Une fumée s’éleva aussitôt ; âcre et épaisse, elle voilait le peu de lumière qui subsistait. Elle emplit rapidement la cahute, depuis les tapis jusqu’aux branchages au plafond. Après la première impression, désagréable, qui prenait à la gorge et gênait la respiration, venait un doux effluve de feuilles et d’herbes fraîches.

À travers la fumée qui lui brouillait la vue, Estenius discerna le serpent qui ondulait vers lui. Le pagne de Kryaä glissa lentement, la dévoilant dans toute sa nudité, puis elle monta sur le lit.

* * *

La tribu partit au petit matin. Toute la tribu : les jeunes, les vieux, les femmes et les enfants. Tous avaient choisi de se battre. En quelques heures, les Krzëe rallièrent les plaines. Ils marchaient vivement, et paraissaient s’orienter sous la voute des arbres comme guidés par celle des cieux.

En revanche, lorsqu’ils quittèrent les frondaisons, tous leurs repères parurent se fissurer et Estenius dut les diriger vers Castel-à-bois. Le jeune paysan s’était habitué à voir les Krzëe évoluer presque nus, mais il éprouva un embarras immense en les observant à la lumière du soleil. Il lui semblait redécouvrir ces corps que dissimulait l’ombre du sous-bois.

Cette gêne ne le tint pas longtemps, car à peine les petits hommes eurent-ils posé un pied hors de l’abri de la forêt qu’ils s’enveloppèrent de peaux de bêtes.

« Pour se protéger du vent, expliqua Poc, nous n’avons pas l’habitude… »

Estenius jeta un dernier regard, attristé, au corps svelte de Kryaä, avant qu’elle ne l’enveloppe méticuleusement.

Ils ne rencontrèrent pas âme qui vive durant toute la journée ; la saison tirait sur sa fin, et l’ancien peuple se hâtait de remplir les greniers. En approchant de la forteresse, non loin de midi, les Krzëe levèrent soudainement la tête. Ils scrutaient les alentours avec méfiance. Estenius ne comprit d’abord pas, puis de légers cris d’animaux lui mirent la puce à l’oreille. Il rassura Kryaä, qui tirait déjà son long poignard :

« Ce ne sont que les hommes de Daogan ! Ils annoncent notre venue. »

Il se tourna vers Qalet :

« Cours voir Daogan, dis-lui que nous ramenons des guerriers ! »

Une dizaine de minutes plus tard, les fortifications de Castel-à-bois se dressèrent devant eux. Daogan, debout sur le parapet, les accueillit par son rire tonitruant.

« Voilà notre chef, expliqua Estenius, c’est lui qui a bâti cette forteresse. Je dirige les troupes à ses côtés. »

Kryaä reluqua Daogan quelques secondes, puis elle continua sa marche. Un peu plus loin derrière, Poc éclata de rire :

« Elle l’aime bien ! Même si ce n’est pas très clair, je la connais suffisamment ! »

Estenius le flécha du regard : J’espère qu’elle ne l’aime pas comme elle m’aime moi…

Kryaä s’immobilisa juste devant la grande porte. D’un geste habile, elle dénoua le bandeau qui lui couvrait la poitrine. Tous les Krzëe autour d’elle l’imitèrent, mettant à nu leur peau et leurs tatouages. La trappeuse croisa le regard d’Estenius et sourit :

« Je les relâche en combat. Je perds de l’aisance et du mouvement, mais leur danse s’est déjà révélée fatale pour plus d’un. »

Devant la rougeur du jeune homme, elle ajouta avec un large sourire :

« Tu vois ce dont je parle ? »

Kryaä et son peuple entrèrent ainsi dans la forteresse : armés pour la guerre et dirigés par leur meneuse à la poitrine dévoilée.

Tatouages et chair entremêlés, insolence gravée sur le front et armes au poing, les hommes de la forêt ne prêtaient pas à rire. Daogan et Jérémiah les observèrent arriver comme des égaux. Un autre peuple de guerriers, les Combattants du Sud.

En franchissant la grande porte, Estenius désigna le vieux moulin pour expliquer à Kryaä :

« C’est ici que nous nous réunissons pour décider de la politique à mener. Qui attaquer, où et quand. C’est aussi là que vit Daogan. Quant à moi, je dors plus loin, dans ce baraquement. »

Le jeune homme rougit un peu avant d’ajouter :

« Tu pourras m’y rejoindre quand tu le voudras. »

La Krzëe ne répondit pas, elle ne paraissait pas même l’écouter.

Daogan dégringola du parapet lorsque tous furent entrés. Sur un geste de sa part, les paysans fermèrent le portail. Le guerrier se dressa sur la butte, celle où il avait accueilli Estenius et ses hommes la première fois, et parla d’une voix forte, qui porta dans toute la forteresse.

Qalet, venu en éclaireur, lui avait permis d’en apprendre un peu sur cette peuplade et de se préparer à les recevoir.

« Tribu de la forêt, vous voici parvenus à Castel-à-bois, ma forteresse. Ici, … »

Kryaä le coupa tout net. Son timbre était moins puissant mais plus fin, il s’insinua autour de celui de Daogan et, comme l’aurait fait un serpent, l’étouffa pour prendre sa place :

« Pas besoin de discours avec nous. Donne-nous des batailles, offre-nous la mort de Laval Vignonel et nous te suivrons. »

Daogan sourit : Avec eux, au moins, la situation sera simple. Plus qu’avec ce jeune sottard de paysan ! Ce sont des hommes de guerre ! Coupons dans le vif dans ce cas… Il éclata de rire.

« Je suis ravi de votre idéal ! Soyez les bienvenus ! »

Kryaä s’avança vers Daogan à grands pas. Elle lui chuchota quelques mots à l’oreille, puis se détourna de lui pour se diriger vers le vieux moulin. Le guerrier l’observa s’en aller ; le serpent sur son dos ondulait au rythme de sa démarche. Jérémiah regarda son supérieur d’un air interrogatif. Il allait le questionner quand Daogan tourna les talons afin de suivre la jeune femme. Avant de trop s’éloigner, il s’arrêta et tonitrua à l’adresse de son lieutenant :

« Je te laisse les installer. Dans les nouvelles baraques, et puis… il y a les tentes aussi… »

Jérémiah hocha la tête. Pendant ce temps, Kryaä était parvenue au donjon. Elle croisa Ayzebel devant l’entrée, armée de branches reliées en guise de balai. Les deux femmes se fixèrent quelques secondes, sans un mot, puis Kryaä, suivant la direction de ses seins pointés, pénétra dans le vieux moulin.

Ayzebel regarda approcher Daogan, qui lui sourit lorsqu’il passa à côté d’elle. Elle détourna les yeux : elle ne voulait pas rougir ou montrer sa gêne. Daogan entra dans le donjon et en ferma la porte. Ayzebel demeura immobile, son balai de branchages à la main.

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