2

Antoine Bombrun

lundi 30 avril 2018

Chroniques du vieux moulin - Tome 2 : Batailles

Chapitre vingt-septième

Relonor Helvival et ses gardes aux yeux de faucon avaient quitté les Marches depuis deux jours. Ils étaient plus d’une centaine à se diriger vers Landargues, afin d’escorter le Seigneur de guerre qui allait faire son rapport annuel au Seigneur Souverain. La longue colonne de soldats en armure était précédée par le porte-étendard et, à ses côtés, aussi grandiose que banal, le Protecteur des Marches lui-même. Un simple cavalier, vêtu comme ses subordonnés, mais que de menus détails différenciaient cependant. La vivacité de ses iris d’un gris métallique, tout d’abord, qui signait son appartenance à l’ancienne noblesse, mais aussi un torque d’argent qui lui donnait des apparences de prince sauvage. Un métissage indéniable, qui pourtant se révélait de la plus intense pureté.

Si la troupe se dirigeait vers la capitale, ce n’était que pour une halte. Le Sud demeurait sa destination finale, pour réprimer la révolte fomentée par Daogan, et le Seigneur de guerre ne faisait que profiter du trajet pour aller s’incliner devant le Seigneur Souverain. Relonor Helvival comptait ne rester que quelques heures à Landargues, le temps de remplir ses devoirs, puis il marcherait vers Hautesherbes. Même, les cavaliers n’entreraient pas dans la cité fortifiée et se contenteraient de dresser le camp hors les murs. Les guerriers du nord n’étaient de toute manière pas les bienvenus en ville, que ce soit Landargues ou n’importe quelle autre bourgade située un tant soit peu au sud des Marches. Dans tous ces lieux, on considérait que ces hommes étaient aussi barbares que les sauvages qu’ils peinaient à repousser. De fait, les rencontres entre le peuple du Nord et celui de la Cannirnosk étaient rares, et tous s’en portaient mieux ainsi.

Relonor avait quitté son épouse la veille, au lever du soleil. Les cadettes avaient versé beaucoup de larmes, comme à leur habitude lorsque leur père partait pour une opération militaire. Seule Orphiléa, l’aînée, n’avait pas pleuré et s’était contentée d’un adieu sans émotion. La petite grandissait décidément bien vite ; elle serait bientôt femme et agissait d’ores et déjà comme telle.

Wilhjelm, quant à elle, montra sa tristesse. Ses sanglots furent longs et fournis, ses étreintes sincères et vraies. Si cette attitude étonnerait plus d’un Cannirnos, l’épouse venue du Nord s’était comportée dignement selon les usages de son peuple. Les barbares avaient, en effet, la particularité d’exhiber leurs sentiments, car c’était pour eux un déshonneur que de cacher leurs pensées. Pour les chefs et leurs proches, on allait jusqu’à mettre les passions en scène pour démontrer à tous que la famille dirigeante vivait avec autant de force – si ce n’est plus – que les autres. Wilhjelm Helvival, sœur de Grimm le Meneur des sauvages, s’était ainsi montrée entière, déchargée de la peur que les gens civilisés ont de dévoiler le fond de leur âme.

Après les adieux dans la maison et sur le seuil, elle avait suivi Relonor jusqu’à sa monture, les yeux dégoulinants et la robe froissée. Une fois le Seigneur Helvival hissé sur Nereo, son noir destrier, Wilhjelm s’était laissée tomber à terre, dans la poussière, d’où elle n’avait plus bougé avant que le cavalier ne quitte la place-forte. Serviteurs et soldats avaient bien tenté de la relever, mais sans succès.

Le Seigneur de guerre ne parvenait à s’habituer à une telle coutume. Celle-ci le faisait rougir de honte chaque fois que son épouse s’y livrait, mais il avait compris qu’il ne pourrait empêcher Wilhjelm d’honorer ainsi ses ancêtres. Dans les balbutiements de leur couple, des scènes semblables avaient été la cause de violentes disputes. À présent, Relonor faisait de son mieux pour les ignorer. La seule tradition sauvage qu’il avait adoptée pleinement était le port du torque des barbares pour aller au combat. Il arborait fièrement le bijou de cuivre et d’argent comme s’il s’était agi d’une coutume de son propre peuple.

Un des éclaireurs, qui arriva au grand galop du bout de la route, annonça que Landargues était en vue. On y parviendrait dans moins de deux heures. Relonor en fut satisfait : le voyage avançait bien et si tout continuait de se dérouler selon le plan, il rentrerait dans les Marches avant la fin de la saison. Sur un geste de sa part, les cent cavaliers accélérèrent l’allure.

Les soldats qui suivaient le Seigneur de guerre étaient son escorte personnelle, des membres de la garde aux yeux de faucon comme l’indiquait leur uniforme – sa meilleure troupe. Les ombres qui veillaient sur les Marches et sur leur Seigneur. Des hommes qui vivaient le plus souvent dans les herbes sèches de la plaine, chassant animaux sauvages pour se nourrir et barbares pour survivre. Leurs rapports fréquents et précis sur le déplacement des hordes permettaient une réaction rapide de Castel-de-pluie et des autres places-fortes. L’élite des protecteurs du Nord.

Cinq-cents hommes à pied suivaient à deux jours de distance. La majeure partie de ceux-ci obéissait aux ordres des Groëe et un tiers seulement soutenait la bannière des Helvival. Relonor avait préféré laisser le plus gros de ses troupes dans les Marches, ayant plus confiance en eux pour défendre ces dernières qu’en des soldats au service d’un seigneur foncier. Le Seigneur de guerre avait séparé ses forces, car la vitesse de déplacement des hommes d’armes se révélait bien moins grande que celle des Faucons. Sans compter que Rurik, qui maîtrisait parfaitement le rassemblement d’une armée, avait pu s’y atteler dès le départ de son fils. Attendre les fantassins aurait fait perdre aux cavaliers un temps précieux : mieux valait se retrouver à Hautesherbes.

Ainsi, la garde aux yeux de faucon patienterait devant Landargues, tandis que la majorité des forces passerait au large de la capitale. Malgré ce détour, Relonor Helvival et son élite étaient assurés de parvenir au domaine Groëe au moins trois jours avant le reste des soldats.

Lorsque les murs de Landargues se dressèrent devant lui, le Seigneur de guerre ordonna à ses cavaliers de trouver un lieu approprié pour patienter. Il ne retint que six d’entre eux pour l’accompagner dans le palais d’Alphidore de Pal. À peine ses commandements donnés, il poussa Nereo au galop et s’élança vers la grande porte de la ville.

* * *

Relonor traversa la capitale le sourire aux lèvres : qu’il est bon d’être craint et respecté ! On s’écartait autour de lui et de ses gardes du corps, les mères enlevaient leurs enfants et les hommes baissaient la tête. Certains allaient même jusqu’à s’excuser de leur présence. Relonor, lui, passait majestueusement, traversant rues et places, sans jeter un regard à quiconque et pourtant l’œil aux aguets. De jeunes garçons le reluquaient en rougissant et leur attitude démontrait la plus féroce admiration qu’il soit possible de vouer à un inconnu. Un ouvrier sous la férule du marchand Thilaf, membre du conseil de ville, manqua de laisser tomber la caisse qu’il portait quand il aperçut le protecteur des marches.

Contrairement à son fils, Rurik Helvival – le précédent Seigneur de guerre – venait à Landargues avec la régularité d’une horloge bien remontée. Il faisait de sa présence un événement, et force soldats chevauchaient à ses côtés. Après la procession des cavaliers bardés de muscles et de cicatrices suivaient des enrôleurs. Ceux-ci détectaient les admirateurs les plus fervents et venaient leur offrir un poste dans les Marches. De nombreux badauds, des jeunes surtout, mais parfois de plus anciens qui profitaient de l’occasion pour quitter une existence insatisfaisante, signaient avec entrain. Ils étaient comme pris d’amour par la beauté et la grâce féline de ces chevaliers des steppes.

Relonor ne pensait pas de la même manière : pour lui, mieux valait quelques hommes motivés et bien formés qu’une horde indisciplinée. Et puis, je n’ai pas la patience de faire semblant de me soucier de tous ces grippeminauds ! Soit ils s’intéressent à moi, soit ils peuvent rester à leur petite vie minable ! Ainsi, les sept Nordiques se faufilaient dans les ruelles avec autant de diligence que la populace le leur permettait.

Enfin, Relonor parvint devant le palais. Il était temps, car les chevaux, peu habitués à piétiner dans la foule ailleurs que dans les batailles, devenaient nerveux. Les cavaliers eux-mêmes, pris dans cette forêt mouvante d’hommes, de femmes et d’enfants, se lassaient de n’être pas libres de leurs gestes. La place du palais se révéla vide et Relonor en fut soulagé. Ils la traversèrent afin de rallier le portail. Bientôt, plus d’une dizaine de palefreniers et de serviteurs bondirent hors des écuries et se portèrent à leur rencontre. Les chevaux furent emmenés promptement, puis Relonor et sa petite troupe escortés jusque dans la salle de la couronne. L’agitation autour d’eux était palpable : qu’il est ennuyeux d’être craint et respecté…

Comme à son habitude, le Seigneur de guerre était arrivé sans se faire annoncer. Le conseil de la ville, venu parler commerce et lois financières, fut sorti de force de son entretien avec le Seigneur Souverain pour laisser la place au nouvel arrivant. Dans le couloir, des serviteurs apportèrent aux gardes aux yeux de faucon de quoi se restaurer. On y désarma le Seigneur de guerre, qui n’était en aucun cas autorisé à se présenter en audience souveraine bardé de fer, et l’on remit son épée ainsi que sa cotte de mailles à Marjobert, son lieutenant. Puis, alors que la sonnerie d’un cuivre annonçait le début de l’entrevue, la porte de la salle de la couronne s’ouvrit en grand et Relonor Helvival s’avança.

Les trois sacerdoces s’inclinèrent lorsqu’il pénétra dans la pièce. Alphidore de Pal, au contraire, se tenait le plus droit possible sur son trône, son long corps raide dans son riche vêtement. Sans même s’en apercevoir, le jeune homme reprenait par sa position la vieille rancune qui éloignait les deux familles. Relonor alla jusque devant le Souverain et mit le genou à terre, dans la révérence du guerrier. Les trois sacerdoces se redressèrent, à l’exception de Gris qui éprouvait de plus en plus de difficultés à empêcher la courbure de son corps de s’accroître et de se solidifier. Vert annonça d’une voix forte :

« Relonor Helvival, protecteur des Marches et Seigneur de guerre de la Cannirnosk. »

L’insulte était voilée, mais évidente. Relonor fit mine de ne pas l’avoir perçue, habitué qu’il était à l’entendre. Depuis la fondation du pays, les de Pal nommaient les Seigneurs Helvival qui se succédaient à la fois par leur rang – Seigneur de guerre –, mais aussi par leur terre, comme c’est la coutume pour les seigneurs fonciers. Ils rabaissaient ainsi les protecteurs du pays à de simples chefs de commanderies en leur enlevant, par l’ajout au nom de leur lignée d’une terre qu’ils ne gouvernaient en fait pas, toute la noblesse de leur fonction. Une bonne plaisanterie destinée à radoucir les relations…

Relonor répondit d’une voix plus basse :

« Je vous salue, Seigneur Souverain Alphidore de Pal. Je vous salue, Sacerdoces. »

Les présentations faites, l’entretien put débuter. Il fut question de la politique des Marches, du calme apparent mais non moins troublant de Grimm et des sauvages, du retard de plus en plus fréquent des chargements de vivres venus du sud, ainsi que d’une multitude d’autres sujets. Cela dura longtemps, trop longtemps selon l’avis de tous. Mais telle réunion demeurait rare et devait être menée jusqu’à son terme. Des décisions qui y étaient prises découlaient toutes les interactions entre le Nord et le reste du pays. Les trois Sacerdoces n’intervenaient qu’exceptionnellement, jouant surtout le rôle de secrétaires. Rouge interféra néanmoins pour s’assurer de la bonne répartition des clercs de sa couleur dans les Marches.

Tout l’entretien se déroula dans le formalisme poli habituel à ce type de rencontre. Depuis la fondation de la Cannirnosk, le respect mutuel, même forcé, représentait l’assurance d’un minimum de cohésion entre les deux pouvoirs. Pourtant, ce calme apparent dissimulait une tension interne, ressentie par tous, mais que le jeune Seigneur Souverain laissait paraître plus que son interlocuteur.

Lorsque, enfin, tous les sujets eurent été abordés et que les formules de politesse guindées commencèrent à s’essouffler, Relonor porta un dernier point à l’attention du conseil : celui du conflit dans la famille Groëe. Dans l’art de la politique comme dans celui de la guerre, l’instant de l’attaque est primordial. Hélas, plus l’adversaire est émérite, moins ce genre de stratagème se révèle efficace.

Rouge réagit vivement, déclarant que ce problème, interne à la famille de Hautesherbes, ne concernait qu’eux et eux seuls. Alphidore de Pal, lui, demeura beaucoup plus hésitant et préféra ne rien ajouter. La parole revint donc à Rouge, qui martela que le Seigneur Souverain n’avait été impliqué qu’à la demande des deux partis et qu’en aucun cas le Seigneur de guerre, en charge de la politique extérieure, n’avait à s’y pencher. Le Sacerdoce pensait avoir gagné, mais Relonor Helvival se redressa avec majesté, heureux de se placer dans la bonne suite de sa lignée en donnant un peu de fil à retordre au pouvoir. Il planta ses yeux dans ceux du religieux :

« Théophore Groëe, fils du seigneur foncier Sylvert Groëe et frère du guerrier Daogan, est venu dans les Marches sur la demande de son père afin de requérir une intervention de ma part. De plus, Daogan est un ancien chef de guerre sous mon commandement dont la fidélité me revient encore. La responsabilité de le garder dans le respect des lois de la Cannirnosk est donc mienne. C’est en raison de ces arguments que je m’estime le droit et le devoir de me rendre à Hautesherbes pour faire cesser au plus vite cet embryon de guerre civile, avant qu’il n’affecte le pays tout entier. Je demande par là même l’entière direction de cette campagne, bien que celle-ci se déroule en territoire uni. En échange de ce pouvoir, je m’engage à rétablir la paix dans le sud tout en maintenant les familles nobles à la place qui est légitimement la leur, sans affaiblir ou contrecarrer leur influence. »

Après cette tirade, Rouge ironisa que Relonor aurait bien des difficultés à faire revenir la paix, mandé ou lié qu’il était par les deux partis, mais le Seigneur Souverain sembla si soulagé de pouvoir transmettre la pomme de terre brûlante à un autre que lui, et ainsi ôter les gants de la prudence, qu’il accepta la demande sans délai. Il se dressa de toute sa taille et quitta le trône pour signer, se contentant de rayer la phrase où Relonor Helvival s’octroyait les pleins pouvoirs sur l’expédition.

Cette formule donnait au Seigneur de guerre droit de révocation sur les chefs de guerre présents dans le conflit : Relonor aurait ainsi pu placer sous sa bannière tous les hommes des seigneurs fonciers. En guise de contre-pouvoir à l’autorité du protecteur des Marches, Alphidore inscrivit que toute action militaire devait avoir fait au préalable l’ordre du jour d’une réunion comprenant tous les généraux alliés. Le Seigneur Souverain se pressa de renvoyer ensuite Relonor Helvival, lui intimant de se hâter avant que la dispute familiale ne dégénère. Rouge, hargneux, porta une dernière attaque : il décida que le Sénéchal Bélésaire Viqueford accompagnerait Relonor jusqu’à Hautesherbes afin de tenir informé le Pouvoir des avancées de la campagne.

Dans un hochement de tête, Relonor quitta la salle de la couronne, mi-figue mi-raisin, ne sachant plus s’il sortait victorieux ou bien si l’on venait de le rouler dans la farine. Tout à ses réflexions, il ne remarqua pas Fleurienne de Pal avant de se trouver nez à nez avec elle.

* * *

« Bonjour, Relonor. »

Un sourire étira les lèvres de la Demoiselle de Landargues, qui laissa filer un éclat de joie :

« Te voir, après toutes ces années ! »

Fleurienne était drapée dans une longue robe verte qui mettait en valeur la nudité de ses épaules. La couleur de son vêtement était reprise par les boucles à ses oreilles et par l’éclat de ses yeux. Le tout se mariait à merveille avec son teint, ainsi qu’avec les fils d’or qui s’entrelaçaient dans sa chevelure.

Relonor répondit après s’être incliné légèrement :

« Mademoiselle. Des années, en effet. Mais ne croyez pas que je vous évite, mon poste dans les Marches me retient plus que je ne le voudrais. Pourtant, sachez que je pense souvent à vous et au temps de mes études ici, à Landargues…

— Allons, ne nous vouvoyons pas, je t’en prie. Tu me connais trop bien pour cela.

— C’est que, vous êtes la Demoiselle de Landargues et je ne suis qu’un étranger…

— Tu ne faisais pas autant de manières, à l’époque… Je vois que les Marches t’ont bien changé. »

Fleurienne paraissait attristée par la distance que Relonor maintenait entre eux deux. Craignant, peut-être, que cela ne se remarque trop, elle dévia brutalement le sujet :

« J’ai entendu des éclats de voix en provenance de la salle de la couronne, mais je ne pensais pas qu’il s’agissait de toi. Encore que cela ne m’étonne guère, vous les soldats des Marches, vous avez un talent inné pour vous mettre à dos tous les nobles du pays… Et puis, Alphidore est bien mou, je trouve – surtout ne répète cela à personne, si l’on entendait que je juge ainsi mon neveu ! – mais je ne peux m’empêcher de le penser. Peut-être est-ce la mort de ses parents dans sa jeunesse, je ne sais, mais il se trouve incapable de prendre une décision qui soit d’importance. Je crois que ton père est d’ailleurs du même avis sur le sujet…

— En effet, Mademoiselle, mon père ne mâche pas ses mots lorsqu’il décrit le Seigneur Souverain. C’est ce qu’exige la tradition, je pense ; nos deux familles s’opposent depuis si longtemps que demeurer poli en présence est la seule courtoisie qui soit permise, si l’on ne veut pas s’attirer les foudres des ancêtres !

— J’ose tout de même espérer que tu ne dis pas trop de mal de moi, au moins en souvenir du temps où nous étions proches…

— Je ne m’y hasarderais pour rien au monde, Mademoiselle.

— Je préfère cela, mais tu es si taiseux que l’on ne sait quoi penser si l’on ne te force pas à l’expliciter… Voudrais-tu venir déguster un thé dans mes appartements ? À moins que tu ne veuilles une liqueur d’abricot ; je m’en fais livrer du verger particulier du seigneur Fonlantrame.

— Cela aurait été avec un plaisir immense, Mademoiselle, mais je ne peux rester plus longtemps. J’ai été très heureux de vous rencontrer, hélas, mes hommes patientent sous les murs de la cité. Voyez donc ma garde personnelle, comme ils sont mal à l’aise entre les mains de vos serviteurs. Il me faut aller leur porter secours ! Et puis, j’ai une guerre qui m’attend…

— Une guerre ? Y aurait-il de nouveau des mouvements dans le nord ?

— Non point, seulement les barons du sud qui se bagarrent. Je me rends de ce pas tout droit jusqu’à Hautesherbes…

— Je comprends, ce que j’ai entendu à propos de la famille Groëe m’a paru fort inquiétant… Mais, Relonor, surtout… sois prudent. Je ne le supporterais pas s’il t’arrivait malheur ! Dès que j’apprends qu’une nouvelle guerre enflamme les Marches, j’éprouve des difficultés à trouver le sommeil. »

La Demoiselle de Landargues rougit légèrement, puis une nouvelle déclaration succéda au tremblement silencieux de ses lèvres :

« Mes sentiments n’ont guère changé depuis notre jeunesse et je pense toujours à toi, Relonor. Car tu me vouvoieras tant que tu le veux, mais tu ne me feras pas oublier la proximité que nous entretenions à cette époque, et ce malgré la volonté de nos deux familles. Nous étions alors plus proches que je ne l’ai jamais été avec aucun autre…

— Je me souviens tout à fait de ce temps, riposta le Seigneur de guerre en reculant d’un pas, mais à présent je suis un homme marié et Wilhjelm, mon épouse, me satisfait en tous points. Je l’aime et je n’ai de hâte que pour la fin de cette expédition dans le sud, afin de les aller retrouver, elle et mes filles.

— Malheureusement, il a fallu que tu ailles quérir une femme du Nord. Tu as toujours été attiré par cela de toute manière, par la sauvagerie ! La mienne te plaisait jusqu’à ce que tu parviennes à la domestiquer… Allons, pars si tu ne rêves que de cela ! Mais si tu te souviens encore un peu de nous, essaie de penser à moi, quelquefois… »

Sur cette dernière parole, Fleurienne prit Relonor dans ses bras, lui offrant une étreinte longue et serrée.

« Au revoir, Relonor.

— Adieu, Mademoiselle. Prenez soin de vous. »

Et Relonor Helvival, le Seigneur de guerre de la Cannirnosk, s’en fut, suivi des yeux par la grande et belle Fleurienne.

* * *

La Demoiselle le regarda partir. Le protecteur des Marches libéra au passage les gardes aux yeux de faucon des griffes des domestiques, puis il disparut au fond du couloir. À la vérité, Fleurienne n’avait pas songé à cet homme depuis longtemps, du moins pas de la façon dont elle pensait à lui en cet instant, mais de le rencontrer par hasard l’avait beaucoup émue. Elle resta quelques secondes encore à contempler le corridor vide de sa présence, ne remarquant pas les regards envieux de la valetaille. Enfin, elle secoua la tête pour tenter de penser objectivement.

Que Relonor aille dans le Sud était parfait, cela ne pouvait que servir les plans de Breridus de Pal, son frère. Pourtant, elle ne savait que faire : le prévenir, ou au contraire le laisser dans l’ignorance. Elle était tiraillée entre ses sentiments pour cet homme qu’elle n’aurait plus et son devoir envers sa famille. De toute manière, il est marié à cette garce d’épouse venue du Nord qui le garde dans son lit, envoûté par d’abjects sortilèges ! Cette pensée lui mit dans l’esprit que, si Relonor se rendait à Hautesherbes pour y mener bataille, il serait absent de chez lui pour plusieurs semaines, au bas mot. Tout cela était parfait ! Breridus pourrait la féliciter : elle allait presser sa réussite ! Elle se précipita dans ses appartements d’où elle héla un domestique :

« Préparez mon cheval et un équipage, je pars sur l’heure pour les Marches. Demandez aussi mes servantes, qu’elles apprêtent mes bagages. »

Puis, Fleurienne s’installa à son petit bureau et rédigea un billet pour son frère. Elle lui narra rapidement ce qui s’était déroulé, en omettant bien évidemment les palpitations de son cœur, et ce qu’elle comptait faire. Qu’il ne s’inquiète de rien : la Demoiselle de Landargues s’occupait de tout !

Commentaires

C'est dingue le bordel qu'aura installé Daogan, quand-même...
 1
dimanche 12 août à 12h09
Eh bien, ça commence fort ! Que s'en va donc faire Fleurienne ?
 1
vendredi 10 mai à 23h27