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Antoine Bombrun

jeudi 18 novembre 2021

Corbeau blanc

Chapitre 1 - Corbeau blanc

Dans la vie, on n’est jamais à l’abri des emmerdes.

C’est sur cette pensée, après un bref regard vers le fond, que je bondis par-dessus la margelle pour entrer dans le puits. En écartant de mon esprit les douleurs que vont me causer mes rhumatismes, je saisis l’échelle de corde d’un geste vif et j’entame la descente. Putain, à mon âge, il faut encore que je me tape des acrobaties pareilles ! Je ne sais pas s’il y a un bon dieu là-haut — qu’il ait cent visages ou un seul — mais si c’est le cas, ce doit être une sacrée enflure ; pas de repos pour les vieux !…

Comme je sacre à voix basse pour laisser filer un peu de mon exaspération, l’échelle fait une embardée et je manque de basculer dans le vide. Par réflexe, je m’affale un peu contre la paroi pour retrouver mon équilibre.

« Allons, mon gars, c’est pas l’heure de calancher ! Ce serait donner trop de plaisir à cette fripouille de trésorier. »

Quel casse-couilles aussi, celui-là, à installer sa tanière au fond d’un puits… C’est un travers fréquent chez les grands lycaons de la guilde : ils ne se sentent plus péter. Les limiers c’est la même engeance, à force de fouiner dans les affaires d’autrui, ces cherche-merdes se croient au-dessus de tout le monde. Nous, au moins, les molosses et autres ratiers, on reste droit dans nos bottes !

De la main gauche, je m’accroche fermement à l’échelle de corde pour aller tâter ma vêture de la droite. Pas que je sois du genre propret, loin de là, mais les rampantes qui poussent à ce degré d’humidité dégagent une de ces odeurs… Puis, j’aimerais pouvoir aller chez la Marielle sans changer de toilette comme le plus vaniteux des courtisans ! Je sens sous mes doigts une froidure mouillée et je beugle un coup. Pas besoin de porter le moignon à mon nez pour percevoir le fumet : ça renifle comme le cul d’un âne malade !

Je poursuis ma descente en mâchant mes vilains mots par douzaines. Quand, enfin, je pose les pieds au fond, c’est pour me retrouver à patauger dans une jolie flaque de pisseuse. Je veux salir le nom du lycaon de belles insultes, mais celui-ci me reste dans la gorge. Cette fripouille de trésorier a de la chance que je ne garde en mémoire que ce qui en vaut la peine, sinon j’aurais affublé son blase de toutes les grossièretés les plus crémeuses. Que ça me serve de leçon aussi : il faut toujours se souvenir du prénom des cons !


Là, tout de suite, j’ai l’air d’une ordure désagréable, je le sens. Non parce que je sais ce que vous allez vous dire : encore un de ces empêcheurs de tourner en rond. Un inadapté, un débile, et croulant de surcroît ! Mais j’ai mes raisons…

Déjà, en général, j’évite de traîner par ici. Ou alors, quand j’y viens, c’est pour toucher mes picaillons.

Ensuite, vous connaissez ma morale, j’évite toute emmerde inopportune. Je bosse pour la guilde, oui, j’accepte toutes les tâches les plus ignobles, mais c’est pour en être débarrassé au plus vite ! Je prends tout ce que les autres molosses refusent : c’est mieux payé et puis, si j’y passe, au moins ce sera une bonne chose de faite ! Ma devise : emmerdement minimum, profit maximum. Voilà quand même trente ans que je me farcis pour eux les besognes les plus ingrates…

Et là, sous je ne sais quel prétexte fallacieux, cette fripouille décide de me sucrer ma retraite ! Non, mais je t’en foutrais ! De quoi mettre en rogne une cohorte d’ecclésiastiques.

Vous voyez que j’ai mes raisons. Puis bon, aussi, faut avouer que j’en suis une, d’ordure désagréable !


Et puis allez, je ne vais quand même pas me justifier, non !

Avec mes chausses qui dégueulent de flotte, j’enfile un petit couloir sur ma gauche. Ça monte un poil et je sors enfin de la mare aux canards. Quelle idée aussi, de construire un puits ici, au centre de la cité aux mille canaux ? J’arrive rapidement devant un escalier qui s’enroule comme un serpent dans les entrailles de la Terre. Encore une fois, rien de bien confortable, juste des tas de marches branlantes et humides aux arêtes tranchantes. M’enfin, cette fois je ne grogne pas et je descends en silence.

Après quelques centaines de degrés, je découvre une forme noire dans un coin. Le cerbère doit être un jeunot, car il ne s’aperçoit de ma présence que lorsque je lui tombe dessus. Il va pour sortir son arme, puis il avise un peu ma gueule. Ni une ni deux, il me fait signe de passer. C’est que je suis connu comme le loup blanc ici, une terreur ! Enfin, comme le Corbeau blanc surtout…

Il me faut encore bouffer un bon nombre de dalles mal ajustées avant de parvenir au grand couloir. Il a dû bien se marrer, cette fripouille de trésorier, quand il a fait bâtir sa tanière. La Tour, qu’il l’a appelée. P’tain, ces lycaons ont vraiment un curieux sens de l’humour !

La galerie est éclairée par un certain nombre de torches, si bien que l’on n’y voit pas si mal. Un beau décor d’ailleurs, tout à fait dans l’ambiance. Moellons de pierre brute poisseux d’humidité, sol de terre battue et plafond noirâtre. Je me dirige un peu au hasard parce que je ne suis pas foutu de me rappeler l’itinéraire, mais je sais que le lieu n’est pas bien grand.

En effet, après un petit tour du propriétaire, je tombe sur une porte close. Je jette un œil à la poignée pour m’assurer que je ne me suis pas trompé. Un crâne. Tout va bien, c’est ici ! Ah le con, quand même… Je toque, puis j’entre sans attendre de réponse.

La fripouille griffonne je ne sais quel parchemin à son bureau. Je ravale ma colère un instant, histoire de ne pas l’étriper tout de suite, et je lance :

« Eh, trésorier, tu engages des minets, à présent ? »

Escromant, je me souviens de son nom maintenant — admirer son physique d’asperge me l’a remis en mémoire ! Escromant, donc, se tourne vers moi avec la lenteur d’un croulant arthritique :

« Tiens, Corbeau blanc, que me vaut le plaisir ? »

Je manque de m’étouffer devant tant de mauvaise foi, mais je me retiens et me contente de fixer son crâne chauve et luisant. Le trésorier est enroulé dans un ample manteau noir pour se protéger du froid, bien qu’il fasse moins humide dans cette pièce que dans le reste de la Tour. Comme il comprend que je ne vais pas lui répondre, il daigne le faire à ma place :

« Tu sais, la guilde se trouve dans une mauvaise passe. Ils font des économies sur tout ce qu’ils peuvent… Regarde le cerbère qu’ils m’ont collé, un chiot plus qu’autre chose. Enfin, tu t’en es rendu compte…

— Ce dont je me suis rendu compte, surtout, c’est que vous voulez vous faire des économies sur mon cul ! Je sais que j’accepte vos sales besognes, mais je ne suis pas un de vos ratiers. Eux sont bien contents de gagner leur pâtée du soir, moi je vaux plus que ça !

— Tu connais les lois, Corbeau blanc, et tu sais que nous ne pouvons faire autrement que de nous y plier. »

Je ne peux pas m’empêcher de sourire quand je lui réponds :

« Et toi, tu connais les lois, Escromant, même mieux que moi. Tu sais comment les plier à ton avantage. Nous avons commencé ensemble, à nettoyer derrière eux et à chasser la vermine, mais tout de suite tu es parvenu à te rendre indispensable. Tu avais toujours le trait d’esprit pour te faire apprécier, le coup de main qui passait bien. Et surtout, tu sais comme personne tourner ta langue et la fourrer là où il faut. »

Je vois qu’il durcit imperceptiblement sa pose et je réduis l’allure avant qu’il ne monte sur ses grands chevaux :

« Nous n’avons jamais pu nous encaisser. Toi, tu as grimpé vers les hautes sphères pendant que j’acceptais tout ce qu’on essayait de me refourguer. Certains te disaient couard, d’autres carriériste. Personnellement, je n’ai jamais su saisir la différence. »

Comme je lâche mes tirades sans faire de pause et que la fripouille ne détache pas son regard de ma trogne, j’en profite pour m’avancer à petits pas. À pas de loup, comme diraient d’autres, à pas de corbeau, pour moi… Je suis un as de l’infiltration, faut dire que c’est comme ça que je gagne ma vie : en m’introduisant chez les bonnes gens d’ici pour leur voler ce qu’ils ont de plus précieux. Je traverse la pièce sans faire craquer le parquet vieilli, j’évite le fauteuil qui trône à côté d’une pile de bouquins.

« Et nous voilà, trente ans plus tard : toi, lycaon fortuné et moi, molosse aux dents longues. Je sais que ce n’est pas aujourd’hui que tu vas m’accorder une faveur, alors je ne te le demanderai pas poliment. »

J’arrive devant son bureau. Bois sombre et peu ouvragé, efficace plus qu’agréable. Pour qu’Escromant ne s’aperçoive pas de mon stratagème, j’accélère encore le débit de mes paroles. C’est un vieux truc de soudard. Je ne lui laisse pas le temps de souffler et j’attire son attention avec une boutade de mon cru :

« Je sais que tu préfères les filles, alors je ne te le demanderai pas avec des fleurs. Je sais, qu’à défaut, tu préfères les jeunes, alors je ne te le demanderai pas avec un sourire. »

Me voilà à ses côtés. D’un geste vif, je porte la main à ma ceinture :

« Mais je sais aussi que tu préfères ne pas prendre de risques, alors je te le demanderai avec mon surin ! »

Je lui attrape la vêture et je l’abats contre le bois de la table. Ma lame va lui chatouiller un peu férocement la peau du cou. J’entends son souffle rauque, mais rien d’autre, alors je presse davantage mon poignard pour le faire couiner. Comme je me baisse pour placer ma bouche tout contre son oreille, je renifle un coup son eau de Chêne avant de grincer :

« Donne-moi ma retraite, donne-la moi ou je te fais la peau ! »

Je vois qu’il bouge les lèvres, mais je ne perçois rien de ce qu’il bafouille. Je le remue un peu en lui intimant de parler plus fort. Mais, encore une fois, rien d’audible. Rah, c’est le défaut de faire partie des plus grands molosses : on intimide. Souvent, les chiots nous comparent, Six couteaux et moi, bien que l’on soit d’un genre tout à fait différent. Encore un con que je n’ai jamais pu sentir, d’ailleurs. Mais bon, comme au fond je suis un gars bienveillant, je me baisse encore un peu plus pour écouter ce qu’Escromant a à me répondre :

« La guilde est dans une mauvaise passe. Ils font des économies sur tout ce qu’ils peuvent…

— Je sais cela, abrège ! »

Puis, entre deux de ses râles, je comprends que j’ai été bien couillon :

« Mais tu crois vraiment, mon cher Corbeau blanc, que je me serais laissé dépouiller de mes gros bras aussi facilement ? »

La première syllabe de mon invective n’a pas le temps de quitter ma bouche que je me sens attrapé par-derrière et décroché de cette fripouille de trésorier. Mon surin lui racle bien un peu la gorge, mais je préfère laisser filer ma lame plutôt que de la lui trancher : il me sera plus utile gigotant que trépassé.

Le taureau qui m’a empoigné, un cerbère un vrai, m’installe sans délicatesse sur une chaise qui traîne dans le coin. Il me fixe de ses petits yeux. Je le reconnais, j’ai déjà eu affaire à lui une fois que j’étais venu me plaindre de trop. Pas habile comme gaillard, mais avec une puissance animale. Je pourrai facilement en venir à bout, que ce soit avec le surin que je garde dans ma botte ou d’une torsion du poignet sur son cou trop épais, seulement les deux compagnons qui le flanquent risqueraient de me rendre la pareille.

« Tu te souviens de moi, le piaf ? On s’est déjà rencontré… »

Je me souviens surtout de la dérouillée que je lui ai mise avant que l’on daigne m’écouter, mais je préfère ne rien dire pour que la situation demeure gentillette. Je recherche son nom dans les limbes de ma mémoire, mais rien, rien ne me vient. Pour la deuxième fois de la journée, je peste contre moi-même : quel plaisir ça aurait été de le lui cracher comme une insulte !

« Eh, petite ordure, je te parle ! »

Le cerbère va pour me secouer un chouia, mais le trésorier l’arrête d’une parole :

« Laisse-le, Brûm. »

Brûm, voilà, j’aurais dû y penser ! Un bon nom de con.

Mon ami au physique de bovin hoche la tête en direction de son maître et s’écarte imperceptiblement. Bon toutou !

Pour sa part, Escromant retient à peine son petit rire pincé. Il me regarde d’un air amusé :

« Après trente ans, Corbeau blanc, trente ans, tu es toujours aussi naïf. Tu n’as rien à perdre, alors tu crois que c’est le cas pour tout le monde ! Souviens-toi, mon ami, souviens-toi qu’il y a les ratiers, comme toi – chut, chut, chut, ne dis rien, au fond tu sais que tu demeures un racle-merde de ratier – et les lycaons, comme moi. Et toujours, toujours les lycaons écrasent les ratiers. »

L’ordure ponctue sa tirade avec un grand sourire plein de dents. J’ai envie de bondir pour le lui démolir à coups de poings, mais je me retiens : il me reste un atout dans la manche. L’autre continue :

« Au vu de ton attitude, Corbeau blanc, je ne peux te laisser que deux choix. Soit tu rentres dans le droit chemin, et alors j’insisterai auprès de la guilde pour que ta pénalité ne dépasse pas la décennie, soit tu dis adieu à notre ordre. »

Je m’esclaffe :

« Tu veux me virer ? Ne me fais pas rire, je sais ce que vous entendez par là ! Ce n’est pas à la guilde que je devrais dire adieu dans ce cas, mais à la vie !

— Je te laisse interpréter mes paroles comme tu le désires », répond Escromant en esquissant une révérence.

Je mâchonne ma salive pendant un moment pour lui faire croire qu’il m’a collé au mur, puis je sors mon atout :

« Ou alors, je te propose un troisième choix. Tu sais qu’au fil des années, les langues se délient. Si, au début, le cloisonnement des informations reste la règle d’or, elle devient avec le temps de moins en moins rigide. On te voit comme un ancien, on imagine que tu sais, ou bien ce sont des situations particulières qui te font rencontrer des gens que tu ne devrais pas connaître. Et tu te doutes bien, qu’en trente ans, j’en ai vu, des situations particulières…

— Et alors ? Où tu veux en venir ? »

Aux trémolos dans sa voix, je perçois que la fripouille s’inquiète. Il est mon supérieur direct, et il sent que si j’en fais une, c’est sur lui que ça va retomber…

« Et encore, je ne te parle là que de ce qui t’arrive tout cuit dans la gueule. Tu n’imagines pas les petites surprises qui sortent dès que l’on creuse un peu ! »

Comme j’avance la main vers ma manche, Brûm me tombe sur le râble. Si je n’avais pas eu la faiblesse d’accuser le choc avec souplesse, en me recroquevillant sur moi-même, je crois qu’il m’aurait pété les cervicales. Le cerbère m’immobilise d’une clef de ses gros bras, mais un rugissement du trésorier le renvoie à sa place :

« Ce n’est pas une arme qu’il allait sortir, abruti, mais une preuve ! Remue-toi un peu la caboche avant de faire des conneries ! »

Pendant qu’Escromant enguirlande mon vieux copain de castagne, je dégaine mon petit carnet de ma manche.

« J’en possède une copie », que je glisse en tendant le calepin.

Le trésorier se jette sur les feuillets comme un chien sur sa gamelle. Il les parcourt à grands coups d’œil inquiets. Je lâche, amusé :

« Ce n’est pas très correct, je sais, mais je me suis toujours dit qu’il fallait garder un petit quelque chose de côté pour les moments difficiles… Il y en a des noms, hein ? »

Escromant ne répond pas, il est trop occupé à chercher comment se sortir du merdier dans lequel je suis en train de l’enfoncer.

« Des lieux aussi… Et tous les codes. »

À côté, les gros bras tirent la gueule : ils ne sont pas malins, mais ils ont bien pigé que leur supérieur se trouve en bien dangereuse posture. Pour en rajouter une couche, j’explique l’évidence :

« Quel mal ça pourrait faire, si mon carnet tombait entre de mauvaises mains… Surtout qu’il y en a, des mauvaises mains… Le gouvernement adorerait poser la griffe sur la guilde, mais il n’est pas le seul ! Concurrents, adversaires, faux alliés ; ils sont des dizaines ! Le plus dur serait d’arrêter mon choix… »

Rien qu’à m’entendre, je vois le trésorier frissonner. Finalement, il abandonne ce qu’il lui restait de superbe et s’effondre sur sa chaise.

« Alors, ce que je te propose, c’est que tu trouves un moyen de la récupérer, ma retraite. Et, en échange, je serai ravi de te donner ce calepin et sa copie… »

Escromant dodeline de la tête. Il est à deux doigts d’abandonner, conscient que j’ai attaqué dans le défaut de la cuirasse de tout ambitieux qui se respecte : la carrière. Soudain, il est comme traversé par un éclair et se redresse. Il me foudroie du regard : merde, l’avarice l’a emporté sur la lâcheté…

« Je te laisse deux jours, Corbeau blanc, deux jours pour prendre ta décision : la décennie de pénalité, ou la porte. »

Il me jette mon carnet à la gueule et crache encore :

« Maintenant, dégage ! »

Je me lève précipitamment avant que Brûm n’ait eu le temps de s’approcher et je décanille. Je sacre à voix basse entre mes dents serrées tout en m’éloignant.

Dans l’escalier qui remonte en torsade, je fous une frayeur au minet en faction – incapable ! – avant de retrouver le fond du puits et sa mare aux canards. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’ai quitté la Tour pour regagner le plancher des vaches.

* * *

Ah, quel bonheur de marcher la nuit ! Malgré toutes ces emmerdes avec le trésorier, déambuler sous le clair de lune parvient à m’apaiser. Je me laisse bercer par les étoiles dans le ciel nuageux, le ronronnement de l’eau dans les canaux et la brume légère qui s’en échappe. L’air est humide bien sûr, comme ailleurs dans la cité, mais d’une bonne humidité. Pas de celle qui fout de la crasse partout et qui tracasse les articulations, mais une qui libère les poumons et rafraîchit à souhait.

Pour calculer la distance qui me sépare de chez moi, je compte en ponts. Cinq petits et deux grands. Mon préféré, c’est un de ceux qui enjambent la Mérénie, parmi les plus étroits canaux de la ville. Il est d’une simplicité qui invite à songer : une armature de roc avec un plancher de vieux bois sombre, d’un genre ancien inimitable. Sa margelle ne dépasse pas trente centimètres. Un véritable danger, que vous allez penser, et vous n’aurez pas tort. Les gamins se foutent par-dessus bord régulièrement, les vieux aussi. Et, si la Mérénie n’est guère profonde, on ne les repêche bien souvent que trop tard. Néanmoins, j’y associe d’autres souvenirs plus heureux. Je m’y arrête un instant, rêveur…

Enfin bref, je me ramène de la Tour jusque chez moi par les petites routes. Il y a plusieurs quartiers à traverser avant d’aborder celui des fontaines. Celui des moulins à eau et des teinturiers, les quartiers ouvriers quoi, et puis les coins bourgeois du centre-ville. C’est dans ces derniers que j’exécute mes boulots, en général, car on me confie presque exclusivement le gratin.

Eh oui môsieur, eh oui madame, moi je visite les fortunés de notre belle cité. J’infiltre leurs grandes façades blanches à colombages, je pénètre leurs petits salons cossus et leurs coquettes antichambres, puis je leur fais leur affaire.

Le quartier des fontaines, où se situe ma baraque, est unique dans la ville. Plus haut que les autres, loin des canaux, il s’étend en contrebas de la montagne. Il est alimenté en eau par toutes les petites sources qui prennent naissance sur les contreforts et qui sont habilement reliées en réseaux.

À chacun de ses coins de rue, on trouve une fontaine du dieu aux cent visages. Ces statues, bien qu’uniques, se ressemblent toutes. Chacune se compose d’un crâne gigantesque planté au centre d’un bassin d’eau clair. Ces figures, dont l’eau s’écoule par les yeux grands ouverts, représentent les visages originels de notre dieu. Ceux des premiers prêtres et des premières prêtresses à lui avoir juré allégeance ; les fondateurs de notre cité.

Au-dessus du quartier, parmi les aqueducs, le temple surplombe la ville entière. Le sanctuaire principal, tout de marbre blanc, étend ses ailes comme les racines d’un arbre colossal et, à l’extrémité de chacune d’entre elles, se masse un édicule pour les prêtres.


Après une bonne heure de marche, je parviens enfin à l’agora Mia. C’est ici, en face de la statue de la prêtresse qui a donné son nom à la place, que se trouve ma demeure.

Avant de rentrer, je procède à un dernier détour vers la fontaine. Au passage, je remarque avec un sourire le cadavre d’un pigeon. Celui-ci, à peine dévoré par les animaux de passage, a la carcasse percée par un carreau d’arbalète.

J’aborde Mia et je la salue d’un air sardonique. Puis, sans plus de cérémonie, je monte à deux pieds sur sa margelle, je défais mon ceinturon et j’ouvre ma braguette. Alors que je déballe mon bazar, je jette un regard au beau visage :

« À la tienne, ma mignonne ! »

J’aurais envie de parler plus que ça, mais je préfère écouter le doux clapotis de mon urine contre la sainteté d’eau et de marbre.

Comme que je fais voleter les dernières gouttelettes, j’entends derrière moi une galopade de pas pressés ainsi qu’un cri de colère :

« Eh, toi ! Qu’est-ce que tu fais ? »

Je me retourne et j’aperçois un milicien, cintré dans son beau veston presque aussi cramoisi que sa face outrée. Je saute alors lestement de la margelle et prends la fuite avec un geste de la main.

« Ne bouge pas ! Au nom de la garde, je t’arrête ! »

J’éclate de rire en refermant ma braguette : comme si une simple parole allait me faire abandonner. Je contourne la bâtisse en haut de laquelle j’habite. Derrière moi, le souffle rauque de l’homme d’armes rejoint bientôt le tapotement de ses pas. Je suis une vraie terreur dans le quartier ; la hantise de tous les miliciens ! Je pense que le coin est plus infesté de vestons rouges que le reste de la cité, tout ça pour coincer un pisseur de première ! Faut croire que, si moi ça me fait marrer, eux ne trouvent pas ça comique, que je fasse mes besoins contre un symbole du dieu. Ah, faut bien s’offrir de petits plaisirs, dans cette chienne de vie !

En retenant un ricanement que je ne peux empêcher de déformer mes lèvres, je me jette à deux bras sur un lampadaire et l’escalade avec célérité. En moins de temps qu’il n’en faut pour le soldat de ramener sa trogne, j’ai déjà rejoint le colombage poussiéreux. Alors que le veston rouge longe la baraque, je fais le chemin en sens inverse à quatre mètres au-dessus du sol. J’arrive bientôt devant une fenêtre qui s’ouvre en grinçant sous ma poussée, et je m’y engouffre. Avant de refermer, j’adresse un sourire complice à la belle Mia.

Jamais coincé, je vous dis !


Je dépose mon barda : surin, main gauche, nerf de bœuf et autres outils de fine précision, puis je change de chemise. Je balance la sale dans un angle de la pièce : Laurellia saura bien la trouver pour la laver.

Je m’apprête à quitter la chambrette, mais je décide de souffler un peu tout de même. Je n’ai plus vingt ans, seulement je n’ai pas envie qu’ils le remarquent. De m’asseoir sur le lit, je sens que j’ai trop abusé de mes forces. Ça tire de partout et ça fait mal. De toute manière, c’est une journée de merde.

Pour me consoler, je me dis que j’irai voir la Marielle après dîner. J’aurais préféré les crasseuses de la rue des Magnolias, pour me défouler, mais faudra se contenter des bonnes manières… J’attrape mon flacon de réserve, sous l’oreiller, et je m’enfile quelques rasades. L’alcool me brûle le gosier et je me sens rajeunir. Ah, rien de tel qu’une bonne biture pour retrouver du poil de la bête !

Je cherche ensuite mon coffret, sous le matelas, afin d’ajouter du solide à la boisson. J’ouvre la petite boîte qui découvre son trésor rougeâtre. La poudre brune me fait de l’œil, mais un bruit de choc et les couinements du gamin détournent mon attention. Je range en vitesse le coffret de rougelle, puis je me lève en poussant quelques jurons et je sors de ma piaule.

Je me dirige au bruit jusqu’à la cuisine où je trouve Ancelin, ce petit emmerdeur, dans les bras de Laurellia qui le console, et la tête fourrée entre ses seins. Ma Laurellette, arc-boutée, peine sous le fardeau du merdeux. L’autre meugle à n’en plus finir, mais, entre les denses mamelles de la jeunette, je lui devine un sourire sur la trogne. Il n’a que sept ans, le saligaud, mais il ne perd déjà pas son temps pour découvrir les plaisirs de la vie.

Je m’approche et je le saisis par la peau du cou. Il pousse un cri de surprise, mais se ravise dès qu’il aperçoit ma gueule. Après une torgnole ou deux, le silence s’est fait maître de la maison. Je dépose le gamin à terre et il file se terrer dans un angle de la pièce. Du coin de l’œil, je le vois se blottir dans les poils laineux de Mérène, ma chienne.

Laurellia me sourit et me dit que le repas est servi dans la salle à manger. Elle jette bien un regard attendri vers Ancelin, mais elle n’ose faire plus en ma présence ; c’est une bonne gamine. Après un grognement de circonstance, je me dirige à pas traînants dans le salon. Une assiette bien garnie trône sur la table :

« Du lapin à la bière avec des oignons confits », que je l’entends dire.

Alors que je m’assois, elle m’apporte une chope de brune. Ah, le paradis à la maison ! Ne manquerait pas grand-chose pour que je n’aie pas besoin de descendre chez la Marielle… Seulement, punition divine ou petite déjection oubliée dans le flot de chiasse qui n’a cessé de me tomber dessus depuis ce matin, le bon dieu décide de me jouer un ultime mauvais tour. Je grogne :

« C’est froid… »

Laurellia s’empresse de venir chercher ma gamelle. La précipitation lui empourpre ses jolies joues. Pendant qu’elle ravive la flambée et ressort une casserole qu’elle avait déjà mise à sécher, je la lorgne du coin de l’œil. Je ne sais pas si elle est belle, mais elle possède un charme certain. Un visage fin, d’une blancheur virginale, un petit nez un peu retroussé. Rien de plus banal que ses yeux, d’un brun fané et d’une grandeur enfantine qui lui donnent un air légèrement mélancolique. Même lorsqu’elle sourit, ses traits demeurent calmes, exempts de toutes les fossettes et autres ridules qui viennent gâcher la beauté des femmes. Sans bijoux ni autres artifices, elle est d’une simplicité à croquer.

Quant à son corps menu, fin lui aussi et guère allongé, il est incongrûment surmonté d’une énorme paire de mamelles. Un poitrail à égaler celui d’une mémère aux fourneaux, à faire mourir de convoitise la plus grosse des maquerelles !

Des amusards si imposants qu’ils vont jusqu’à la gêner dans ses mouvements, la rendre gauche et maladroite.

Je cesse de la reluquer lorsqu’elle revient avec mon assiette fumante, et je me jette sur son contenu sans un mot.


Quand je suis rassasié et que j’ai le gosier bien humide, je sors une bouteille de tord-boyaux pour bien finir la soirée. J’ai dans la tête de mauvaises pensées qui tournent, mais je tâche de les garder à bonne distance : j’aurais bien le temps, tout à l’heure, de les dépecer afin de me repaître de leur malaise.

En me relevant pour attraper un verre, je tombe sur Ancelin. Le gamin s’est endormi dans le panier du chien. Je vais pour appeler Laurellia afin qu’elle l’emmène dans son pieu, mais je me ravise. Je n’ai pas envie qu’il se blottisse encore contre ses atours ; y’a bien assez d’un débauché dans cette baraque… Alors je l’attrape, un bras sous les épaules et un autre dans le pli du genou, et je le porte jusqu’à sa piaule. C’est pas grand, y’a à peine la place pour y foutre un lit, mais c’est suffisant pour le merdeux. Je l’allonge sur les draps et je le recouvre. C’est qu’il serait capable de tomber malade juste pour me faire chier !

Comme je reviens, je vois Laurellia qui réprime un bâillement. Alors je descends mon verre d’un trait et je lui lance :

« Va t’installer dans le lit, je te rejoins dans un instant. »

Pour chasser les noires idées qui ne cessent de m’assaillir, je vide encore quelques dés à coudre, puis je range la bouteille. Je tangue un brin pour gagner sa chambrette, mais rien d’inhabituel à cette heure.

Elle m’attend à la lueur d’une chandelle, allongée dans un fin déshabillé. Je rentre et je ferme la porte derrière moi : je ne veux pas risquer de réveiller le gamin.


Lorsque je laisse Laurellia endormie, une bonne heure plus tard, c’est pour descendre la bâtisse d’un étage. J’hésite à me saisir de nouveau de ma bouteille de remontant au passage, mais je me dis que la Marielle aura bien de quoi me contenter.

Si j’habite en face de la Mia, ce n’est pas pour rien. C’est pour le bonheur de n’avoir qu’un escalier à descendre pour parvenir au bordel le plus raffiné de la cité. Pardon, à la maison de rendez-vous la plus raffinée de la cité ! Pas de mémères ici, pas de laiderons non plus, seulement de la demoiselle et de la jouvencelle. Un plaisir pour les yeux autant que pour les autres sens.

C’est pour Marielle, aussi. La plus belle et la plus maligne des femmes de la ville. Si je devais avoir un ami sur terre, ou un confident, ce serait elle. Elle tient ses filles d’une main de fer et, avec les années, elle est parvenue à concurrencer les plus grandes maisons de passe. Ce qui me plaît, chez elle, c’est qu’elle possède un sens de l’humour et des affaires assez voisin des miens. Voyez simplement : une maison de plaisir en plein quartier du Temple, si ce n’est pas du génie !

Après une vingtaine de marches, je parviens dans le grand couloir. Rien de surprenant dans ce coin afin de tromper le naïf. On se croirait dans n’importe quelle bâtisse un peu bourgeoise du coin. Mais, si l’on emprunte une des portes latérales, on pénètre dans un autre monde.

Entre les tentures et les tableaux, sous les lustres d’argent et de tissus qui pendent depuis les hauts plafonds, dans les baldaquins et sur les coussins d’orient se prélassent les grandes dames d’ici. Des damoiselles du plaisir, des princesses de la chair, des impératrices de la copulation. Il n’y a qu’à flâner dans les chambres et les petits salons, il n’y a qu’à laisser tomber le regard sur ce qui nous plaira. Il n’y a qu’à décider de la fleur que l’on souhaitera effeuiller.

La sélection de la clientèle est très stricte à l’entrée et le palais réserve toujours de nouvelles surprises. On découvre invariablement un lopin de terre inconnu, un jardin secret ou un légumier particulièrement fertile.

Moi, les fleurs, je les connais toutes par leur prénom et par leur talent. Je les reconnais à leurs pétales, mais aussi à la courbe langoureuse de leur tige et des feuilles qu’elles portent avec parcimonie.

Chacune ici est une petite œuvre d’art, alliant la beauté à une aisance parfaite avec les choses de la vie. Il y en a quelques-unes que j’affectionne tout particulièrement pour une souplesse assez peu commune – elles ploient mais ne brisent jamais – seulement ce n’est pas de ça que j’ai besoin ce soir. Ce qu’il me faut, c’est Marielle en personne !

Je passe donc les amazones, je délaisse les belles-de-nuit et les courtisanes pour me diriger vers les appartements de la maîtresse de maison. Ceux-ci s’étendent à l’écart de ce jardin aux mille merveilles, dans la partie la plus reculée de la bâtisse. Quand je parviens devant sa porte, c’est pour tomber sur un gardien armé jusqu’aux ongles. Comme à son habitude, celui-ci veut d’abord me refuser l’entrée. Il montre les dents et place devant lui sa main comme un repoussoir.

Marielle a poussé le perfectionnisme de sa maison de rendez-vous jusqu’à intégrer la soldatesque dans le décor. L’homme, loin du physique d’ogre que l’on connaît chez certains gardes du corps, possède la finesse déliée des plantes d’ici-bas. Son visage, imberbe et maquillé, se confondrait presque avec celui de celles qu’il protège et, comme tous ici, il est vêtu à l’orientale. Ce qui le rend unique, c’est le barda acéré qu’il transporte ainsi que l’air féroce qui remplace le sourire aguicheur.

J’en mettrai ma main à couper, Marielle a tout prévu pour que son environnement ne déconcentre pas le gardien : l’homme n’en est plus tout à fait un.

Mais qu’importe, car il n’est pour moi qu’un passage vers la maîtresse des lieux. Je m’approche jusqu’à le toucher avant de lui rendre sa grimace, avec un tant soit peu plus de moquerie dans le regard. Le coquin fait mine de me reconnaître et s’exclame d’une voix nasillarde :

« Corbeau blanc, entrez, je vous prie ! »

Associant le geste à la parole, il s’écarte et me déverrouille la porte.


Après le faste de la maison de rendez-vous, les quartiers de Marielle paraissent toujours d’une austérité excessive. Même si j’agis ici comme chez moi, je m’assois dans le petit salon pour y patienter. Je sais que la maîtresse des lieux ne me pardonnerait pas si je pénétrais dans les tréfonds de son repaire.

Je saisis un verre aux motifs argentés dans un meuble joliment ciselé et le remplis à ras bord d’un breuvage aux reflets d’or. Je n’ai jamais trop su de quel genre de boisson il s’agissait, mais ce que je sais, c’est qu’elle est suffisamment forte pour faire passer mon humeur funeste.

Tout de même, car je me trouve ici pour ça, je laisse mes mauvaises pensées rouler leur chemin dans ma caboche. Je revois ce qui s’est déroulé ce soir, avec Escromant et son putain de cerbère, je pèse le pour et le contre des deux solutions qu’il m’a proposées. Le renvoi, avec à n’en pas douter un petit coup de poignard entre les omoplates, ou bien fermer ma gueule et en reprendre pour dix ans. Rien que de formuler ça, j’en ai les poils qui se hérissent. Cité de merde ; société de cons !

Deux mauvaises solutions. J’ai toujours dit que je partirais les pieds devant sans trop rechigner, mais pas pour cette fripouille de trésorier ! Quant à retourner cravacher, il n’en est pas question. Surtout que, pour tout avouer, j’ai quand même perdu les réflexes et la souplesse de mes vingt ans…

La porte derrière moi s’ouvre tout doucement alors que je sombre dans l’indécision. Je me retourne comme un gamin surpris. Marielle ! Marielle, la plus belle femme de la cité ! Vraiment, un morceau de fille à faire bander un mort ! Ah, rien que de la voir, je sens qu’il ne m’en faudrait pas beaucoup pour me trouver à l’étroit dans mes chausses !

La maîtresse de la maison s’avance vers moi à la manière d’un chat sauvage, ses hanches remuent à chacun de ses pas. Sa longue chevelure blonde ondule autour de ses épaules. Elle est la seule de la maison à en posséder une aussi claire, car elle engage ses filles pour leurs traits orientaux, leurs cheveux de jais et leurs visages fins.

Marielle s’installe à côté de moi avant de m’embrasser à la manière des hommes des mers de l’Est : joue contre joue. Je savoure la douceur de sa peau, je m’imprègne de son odeur.

Ses premiers mots gâchent mon plaisir, mais je ne peux pas lui en vouloir, elle me connaît trop bien.

« Quelle anicroche t’amène ici, Corbeau blanc ? Tu as l’air trop piteux et tes mains ne sont pas assez baladeuses pour que tu ne sois là que par politesse… »

Comme je ne réponds pas tout de suite, ses lèvres charnues me sourient et dévoilent le petit interstice entre ses deux incisives. De voir son sourire me réconforte, mais ce petit trou de souris enveloppe mon cœur dans un voile sombre. Dents du bonheur, que l’on dit, mais pour moi, ce sont les dents du malheur…

« Un emmerdeur, un putain d’emmerdeur. Tu vois de qui je veux parler, j’imagine ?

— Escromant ?

— À n’en pas douter, cette ordure de trésorier ! »

Marielle sourit encore :

« Il n’y a que lui pour te mettre dans des états pareils. »

Elle a tort. Ce n’est pas lui, mais ce qu’il représente. Je me fous de lui, s’il croit m’intéresser assez pour pouvoir me mettre en rogne. Non, c’est ma pécune qui m’intéresse, mes putains de picaillons ! Le fric, c’est tout ce qui compte, le reste je n’en ai rien à foutre.

Je voudrais expliquer tout ça à Marielle, mais je ne sais pas par où débuter alors je me contente de grogner un coup.

« Allez, raconte-moi. Tu sais bien que je suis toujours de bon conseil… »

Je soupire comme un chien qui se dégonfle avant de commencer. Comme je tarde de trop, Marielle remet la petite sœur et je vide le verre d’un trait :

« Tu sais que j’attendais ma retraite. Fini les tracas, fini les petits larcins pour leur prune. »

Marielle hoche la tête avec douceur.

« Eh bien, figure-toi que, sous prétexte que la guilde manque de blé, ils veulent me la sucrer, ces enflures ! Je suis allé gueuler, tu imagines. »

Marielle sourit de nouveau. Chaque fois, c’est comme un coup de couteau au cœur. Je le sais, mais je regarde quand même. C’est une douleur que j’ai appris à apprécier. Elle fait partie de moi.

« Le grand chauve m’a reçu et il m’a demandé de choisir : la porte ou une décennie d’emmerdes supplémentaire. Mais le pire, le pire, c’est que ce ne sont que des conneries. La guilde en a, du fric. Et le trésorier aussi ! »

Comme elle voit que je n’en dirai pas plus, Marielle me souffle :

« Tu sais, choisir ce que l’on te demande de choisir, c’est bon pour les faibles. Je ne dis pas que les forts n’ont pas de choix à faire, mais ils ne les subissent pas. Quand je suis arrivée ici, je ne possédais pas le lieu. La bâtisse appartenait à un bourgeois, un gros bonnet à l’époque, mais qui n’est plus de ce monde. Impossible de lui faire lâcher le morceau, il tenait à cette baraque comme à la peau de ses couilles. Une histoire de famille, qu’ils se la passaient de père en fils ou je ne sais plus quelle connerie. »

J’apprécie quand sa voix douce râpe sur les grossièretés. Je sens, dans ces moments-là, qu’elle ne joue pas la maîtresse des lieux, mais qu’elle se contente d’être elle-même.

« Quand son fils a eu été en âge de reprendre le bazar, il m’a proposé deux choses : soit il doublait le loyer, soit je libérais les lieux dans la semaine. Pour garder la place, j’ai dû imposer une troisième solution. Je me suis servie de mes filles pour lui faire perdre un peu la tête, et le froc avec. Puis, quand il a eu bien plongé son affaire, j’ai fait venir sa femme. Une brave bobonne qui tenait sa maison comme une caserne. Je l’ai installée dans une pièce voisine de la chambre où son cher et tendre faisait son emplette, puis je lui ai servi le thé. Sur mon ordre, on est allé prévenir le gentil monsieur. Un simple coup d’œil de sa part vers la pièce voisine a suffi pour modifier les options. On est passé de doubler le loyer à une possibilité de rachat.

« En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous avons signé et je suis devenue propriétaire. Si je m’étais contentée de faire ce que l’on me proposait, je serais encore maquerelle dans une bauge des bas quartiers ! »

Ses paroles me laissent pensif. Marielle demeure un instant en silence, à me regarder, puis elle se lève et s’éloigne. En quelques-uns de ses grands pas, elle atteint la porte et se faufile au-dehors comme une biche entre les arbres. Sans un bruit.

Pour ma part, je reste bien une heure à chercher quel troisième choix je pourrais imposer. Pas facile, car la guilde est méfiante. Elle m’enverra ses limiers si elle a le moindre doute. Et, si ceux-ci ne rejettent pas ma culpabilité en bloc, c’est la visite d’une paire ou deux de molosses que je risque de recevoir…

Soudain, j’ai une illumination. Je me dresse sur mes pieds en m’écriant :

« Mais bien sûr ! »

L’évidence m’a sauté aux yeux. Je ne voyais pas cette troisième possibilité car elle était trop évidente ! La solution est de faire ce pour quoi ils m’ont payé depuis trente ans, de faire ce que je sais faire. En un ultime coup, je récupérerai ce que cette fripouille de trésorier voulait me voler !

* * *

La lune est encore haute dans le ciel lorsque, pour la seconde fois de la nuit, je me faufile dans le goulot humide qui sert d’entrée à la Tour. Fort de mon expérience précédente, je parviens à éviter les parois détrempées. Ce que je ne peux pas esquiver, en revanche, c’est la flaque qui tapisse le fond du puits.

J’y patauge avec lenteur jusqu’à la dénivellation, où je m’assois pour retirer mes bottes et en chausser une paire de sèches. Rien n’est trop prudent : silence est père de sûreté !

Une grande musette à la main, j’enfile le couloir jusqu’à l’escalier. Ce dernier a beau me présenter ses marches inégales et glissantes, je m’acharne à rester sur les guiboles jusqu’au bout.

Le minet qui monte la garde n’a pas le temps de s’apercevoir de ma présence qu’il s’affale déjà, le sac sur la marmite et la fermeture bien serrée sur la gorge. Ce n’est pas du travail de pro, mais bon… Je le laisse à ses doux rêves pour gagner le grand couloir. Les portes y exposent leur face sombre dans un silence de catacombes. Moi, plus leste qu’un mauvais esprit, je me glisse de galerie en galerie.

Le moindre bruit pourrait signer la fin de mon expédition, la mienne aussi. Alors, même si mon dos me fait un mal de chien, je me coule sans juron dire. Ombre parmi les ombres.

Vient bientôt le passage le plus délicat : la porte close. Je la palpe du bout des doigts, d’une pour m’assurer que c’est la bonne, de deux pour en intégrer toutes les caractéristiques. Malgré sa vétusté apparente, elle ne branle pas et me paraît solide comme un roc. De plus, son grincement vicieux me revient en mémoire et me laisse dans l’expectative.

On est loin des lourdes du quartier bourgeois, huilées comme des saucissons, qui s’ouvrent sans un couinement même sous la poussée d’une horde de soudards. Fripouille d’Escromant, le lycaon n’est pas aussi bête qu’il n’y paraît : il n’a pas sacrifié la sécurité au style.

À l’heure qu’il est, le trésorier doit dormir, mais je peux être certain qu’un cerbère veille. Un bruit et la sentinelle me sautera sur le râble pour me faire bouffer les pissenlits par les racines. De toutes les idées saugrenues qui me viennent à l’esprit, je ne jette mon dévolu sur aucune. Percer la porte serait trop long, déloger les gonds trop risqué.

Je secoue la tête, découragé. Ma seule chance serait que…

J’entends soudain une clef qui tourne dans la serrure, puis c’est la poignée qui pivote sans ménagement. Je n’ai que le temps de me jeter sur le côté avant que la porte ne s’ouvre en grand, libérant une lumière tremblotante et l’ombre d’un féroce cerbère. Le guerrier, qui fait bien deux ou trois têtes de plus que moi, traverse le petit couloir jusqu’à une porte entrebâillée, les doigts démêlant les fils de son froc pour en ouvrir la braguette.

… le garde aille pisser.

Je le suis à petits pas en libérant une autre musette de mon ceinturon. Au moment où, d’un bras, le cerbère s’appuie contre le mur afin d’y faire son affaire, je lui enfourne mon sac sur le museau. Le bougre est si imposant que je dois sauter pour parvenir à sa hauteur et je manque de m’affaler sur des gravats. Ma glissade m’empêche de serrer l’évasure comme il faudrait et le mastard réussit à prendre une ultime bouffée d’air. Son coup de coude me projette en arrière. J’ai les pieds qui décollent, mais je reste accroché à lui par la lanière de ma musette. La force de sa cognade me maintient à l’horizontale une seconde et comprime pour moi la fermeture. Après un craquement funeste, le guerrier s’effondre dans un râle. Plus con que ça tu meurs… Déjà que !

Bien sûr, je retombe moi aussi fort peu galamment. Je m’étale dans un clapotis humide, dont je reconnais la provenance à l’odeur.

« Foutre d’incontinent ! » que je ne peux pas m’empêcher de souffler.

Une fois assuré que la sentinelle est bien hors d’état de nuire, je retourne sur mes pas, franchis la porte sans le moindre bruit et m’introduis dans l’antre du lycaon. La lueur diffuse d’une bougie me permet d’observer sans mal les alentours. Avant de m’enfoncer plus profondément dans le repaire, je scrute chaque recoin de la pièce afin d’être certain de ne pas tomber sur une autre mauvaise surprise. Une surprisette du genre de Brûm, toute en muscles et en finesse !

Mais rien, si ce n’est le bureau et son amas de papelards, la bibliothèque enfoncée dans un recoin sombre, ainsi que le fauteuil tout contre la cheminée. Même six pieds sous terre, cette fripouille d’Escromant ne lâche pas son confort ! Et au fond, tout au fond de la salle, une porte que j’imagine mener à la chambre à coucher.

Je m’approche de la table de travail. Un mètre cinquante de long pour un de large, c’est une véritable forteresse. Truffée de factionnaires aux aguets – plumes, bouteilles d’encre et divers chiffons bleuis ; piquetée de chiens de garde – manuscrits, serre-livres et autres bibelots ; mais surtout couverte d’une muraille presque infranchissable – papelards et missives entremêlés. Le tout s’élève en hautes tours menaçantes, en donjons féroces et en beffrois branlants. Effleurer à la légère le moindre élément, bouger le plus petit détail risquerait de mettre en péril tout l’édifice, de sonner l’alarme à grand renfort de dégringolades.

Moi, en espion émérite, je scrute longuement avant de fouiller. Je cherche les zones d’équilibre et les points d’appui. Quand je pense avoir percé le mystère de cet empilement, je me lance. J’y vais presque à l’aveuglette. J’attrape et j’empoigne, puis je fourre tout ce qui me paraît intéressant dans une de mes musettes. Tant qu’à faire, autant prendre tout ce qui peut rapporter !

Je lorgne chaque papelard un instant avant de le bourrer dans ma besace : je veux être sûr de ne pas le rater. Enfin, victoire, je tombe sur ma demande de retraite ! Je sacre dans ma barbe : j’étais certain que cette fripouille ne l’avait pas fait remonter… Je la glisse dans ma veste avant de continuer mes recherches.

Plus j’enfourne et plus la forteresse perd en prestance. Elle passe de demeure royale à place-forte de seconde importance. Quand elle réduit à un fortin de colline, un grincement me fait bondir sous le bureau. C’est la porte du fond !

Entre les donjons diminués à la taille de campaniles, je zieute un coup vers l’huis. En sort Escromant, emmitouflé dans une robe de bure à l’air confortable. Son crâne chauve brasille faiblement à la lueur de la bougie. Du pas instable du dormeur réveillé par une envie pressante, le trésorier file tout droit vers la lourde que j’ai laissée entrouverte.

Je manque de m’étouffer dans mes jurons : une putain de maison de diurétiques, cette Tour !

Comme il longe la forteresse sans remarquer son étrange amincissement, je lui bondis sur le dos, la lanière d’une de mes besaces en travers de la gorge. Après quelques râles et des gesticulations maladroites, le trésorier tombe à genoux. Je relâche alors mon étreinte pour lui chuchoter :

« Je vais te faire disparaître, Escromant. Tu n’es déjà pas grand-chose, mais tu ne seras bientôt plus rien ! »

L’autre s’étouffe encore et grogne en retour :

« Me faire disparaître ? Attends, tu ne veux pas dire que…

— Si, Escromant, je vais faire ce que je sais faire le mieux. Je vais faire ce que mon métier à la guilde m’a appris. Je vais faire ce pour quoi tu me paies, d’habitude. Je vais faire couler le sang : je vais te buter ! »

Je sens à la tension de son corps qu’il va pousser une beuglante alors je resserre la prise de ma lanière sur sa gorge. Je tire plus fort que tout à l’heure, mais moins longtemps. Quand je donne de nouveau du mou à ma besace, le trésorier s’affale plus encore. Je dois le retenir pour qu’il ne s’étende pas en travers de la pièce. Voilà, avec ça, il ne risquera plus de sonner l’alerte : je ne veux pas me retrouver avec Brûm sur le dos une fois de plus !

Avec ce que j’ai récupéré sur le bureau, son meurtre passera pour un cambriolage qui a mal tourné. Un coup d’une des petites associations véreuses qui essaient par tous les moyens de prendre le dessus sur la guilde. Je n’aurais qu’à attendre qu’ils nomment un nouveau trésorier. Avec le cloisonnement des informations, le bougre ne sera au courant de rien. Et comme cette fripouille d’Escromant n’a pas fait passer ma demande de retraite, je pourrai en présenter une nouvelle comme étant la première. Le nouveau teneur de comptes ne sera jamais aussi vicieux que l’ancien : je les aurai, mes biffetons !

Je grince tout contre l’oreille de mon prisonnier :

« Toutes ces années, Escromant, toutes ces années tu t’es foutu de moi. Tu m’as roulé dans la merde et tu en as profité. Tu croyais vraiment pouvoir t’en tirer impunément ? Tu es tombé sur un plus gros salopard que toi, Escromant ! »

Je dégaine mon surin pour mettre fin à ses méfaits, mais le trésorier tourne sa face vers moi et articule :

« Tu n’es qu’un acteur, Corbeau blanc. Avec ton nom de scène et tes artifices… »

Sa voix n’est plus qu’un râle :

« Tu joues les durs, mais en réalité tu n’es pas aussi insensible que tu veux bien le faire accroire. Alors, écoute-moi bien… »

Sous l’impulsion de la colère, et aussi pour ne pas lui donner l’impression que j’obéis, j’ai envie de mettre en branle mon poignard. Pourtant, je me retiens.

« Tu sais que je connais l’existence de ta précieuse Laurellia. Je connais les magouilles qui te lient à elle. Je me souviens aussi du petit Ancelin, à qui tu dissimules certainement son nom et sa naissance. »

Je frissonne sous la menace que le trésorier n’a qu’à peine esquissée, mais ma lame demeure immobile.

« Et ne me crois pas assez naïf pour n’avoir pas mis en place quelques menues opérations en cas de mort douteuse. Surtout après notre entretien… houleux de tout à l’heure. Niveau saloperies, mon cher Corbeau blanc, je me défends bien. Alors, si j’étais toi, je ne ferais pas ça… »

Je ricane en réponse :

« Vraiment, tu crois qu’au fond de ma carcasse, entre les restes d’alcool et de rougelle, il y a encore un cœur qui bat ? Tu te trompes, vieux frère, cela fait longtemps qu’on me l’a arraché ! Alors, Escromant, ne pense pas que menacer ces deux merdeux me fera changer d’avis, je les remplacerai comme la guilde te remplacera… »

Sans plus de cérémonie, j’actionne mon surin pour lui trancher la gorge.

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