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Joan Delaunay

dimanche 23 mai 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 3 - Nouveau Voyage

Le fonctionnement des institutions politiques diffère de cercle en cercle. Par exemple, dans le cercle d’Aïcko, le gouvernement se compose d’une vingtaine de Sorcières à la tête de leur famille, qui laissent leur place tous les deux ans dans un roulement préétabli par la Reine. À l’inverse, Pzerion est dirigé par une classe noble qui s’est très vite élevée dans les premiers siècles qui suivirent la fondation du cercle. Le système de valeurs des Sorcières pzerionnoises est calqué sur celui de la noblesse, mais se voit de plus en plus contesté par des couches plus marginales de la société.

— Extrait de « Commentaire sur la Politique Sorcière » de Jedome Fravier, an 1106

Rustier 1151, cercle de Pzerion.

Assise dans l’amphithéâtre, Luan prenait des notes à toute vitesse tandis que le professeur déblatérait sur les applications théoriques de la projection astrale. Ses doigts commençaient à présenter des cloques là où elle tenait son « crayon », une sorte de baguette à laquelle on avait harnaché une fine tige de charbon. Une petite merveille de simplicité, qui épargnait aux étudiants du cercle les plumes et l’encre qui salissaient tous les bureaux du continent. Elle profita d’une pause de l’orateur pour sortir un petit tube d’onguent médicinal et en étaler le contenu afin de pouvoir continuer à griffonner autant qu’elle le souhaitait.

Son écriture devenait anarchique sur les dernières lignes et elle soupira en songeant au travail qui l’attendait à la maison, entre recopier son cours et le mémoriser. Si les techniques de protection commençaient à lui venir plus naturellement, son esprit demeurait hermétique aux transes et rêves astraux. Elle trouvait que l’idée même de conscience dans le rêve relevait d’un mysticisme ridicule. Tant que personne ne l’aurait visitée ainsi, elle conserverait son scepticisme.

Le professeur reprit la leçon et Luan s’empara à nouveau de son crayon pour ne plus se concentrer que sur sa voix jusqu’au déjeuner. Son assiduité et son sérieux l’avaient isolée des autres élèves, sans compter le fait qu’elle soit entrée à un âge aussi avancé à l’académie d’astralisme. Si elle profitait de l’absence de distractions, elle aurait toutefois apprécié de partager son repas avec de la compagnie.

La plupart de ses camarades possédaient déjà des compétences très développées, et elle enrageait de devoir rattraper un tel retard à son âge, après avoir déjà reçu un enseignement très poussé dans une première spécialité. Ses facilités se heurtaient aux réflexes qu’elle avait adoptés durant ses années de pratique du bellicisme et les séances de travaux pratiques, réalisées en petits groupes, devenaient parfois un vrai calvaire. Ses connexions avec l’Impératrice lui avaient permis d’intégrer l’une des meilleurs classes, avec des élèves talentueux et des instructeurs exigeants. De nombreuses fois, elle était sortie de ces séances en nage, bien plus que lors de ses entraînements, désormais hebdomadaires, avec les gardes de Jahanna. La pratique d’une telle magie, si différente de la sienne, se révélait éreintante.

En songeant aux reproches que lui ferait sans doute l’instructeur du jour, ainsi qu’aux moqueries qu’elle croyait percevoir dans son dos, Luan engloutit un solide déjeuner, tant pour prendre des forces que pour se réconforter. Assise sur l’herbe, elle soupira dans la douceur de l’air ambiant. Elle songea qu’elle aurait pu profiter de ses courts instants de répit pour rendre visite à la Reine Izor, qui était en visite diplomatique cette semaine-là. Deux raisons expliquaient qu’elle ne l’ait pas fait : elle ne souhaitait pas avoir des nouvelles du cercle du Bois Refuge, surtout pas d’Arlam qui y était retourné quelques semaines auparavant, et elle voulait éviter que la discussion ne s’oriente vers la mort de Nara. Alors elle avait passé le plus clair de son temps à l’académie d’astralisme.

Celle-ci partageait une des îles de l’archipel avec l’école de bellicisme pzerionnoise, connue pour être plus conformiste que celle du Bois Refuge. « Une école pour des soldats, et non pour des guerriers », comme aimaient répéter ses amis sylvestres. Même si les gardes impériaux se battaient avec une maîtrise fabuleuse, ils ne parvenaient à se défaire des schémas classiques qu’avec difficulté : ils n’avaient à l’évidence jamais fait face à une situation de danger réelle, encore moins à affronter la mort au point d’abandonner toute éthique de combat. Luan jouait sans cesse là-dessus quand elle sentait venir une raclée.

Les bâtiments de l’académie, où se mêlaient verre, métal et terre rouge, entouraient de grands jardins, envahis d’étudiants à la moindre occasion et au fond desquels bruissaient des fontaines élégantes.

Luan se dirigea vers la salle de travaux pratiques. Leurs professeurs risquaient de leur imposer des exercices sur la projection astrale et elle tenait à arriver en avance pour leur rappeler que malgré ses résultats pitoyables, son sérieux ne pouvait être remis en question. En pénétrant dans la salle ovale, qui donnait sur des alcôves destinées aux élèves en transe, elle découvrit que certains de ses camarades avaient déjà pris place. D’autres discutaient en attendant l’instructeur.

Plusieurs d’entre eux se retournèrent sur son passage ; elle crut percevoir des ricanements et des murmures. Son arrivée importune dans leur groupe de travail ne leur plaisait pas, impossible de l’ignorer, mais la courtoisie la plus élémentaire semblait leur avoir échappé. Ils lui accordaient de rares salutations et n’échangeaient avec elle qu’en cas de nécessité.

Ses pas la guidèrent sans réfléchir jusqu’à l’alcôve où elle avait pris ses habitudes. Le sol, pavé de dalles aux tons chauds, n’était couvert que d’un tapis. Les professeurs refusaient tout autre confort aux élèves et considéraient qu’ils devaient apprendre à user de la projection astrale même dans les situations les plus difficiles. Cette logique tirait un rictus amer à la Sylvestre. Jamais elle ne réussirait à utiliser une telle technique dans le feu de l’action. Elle aurait préféré se concentrer sur les barrières, qu’elle commençait à maîtriser, mais pour lesquelles la pratique se résumait désormais à celle de ses entraînements auprès des gardes impériaux.

Une fois son sac posé contre le mur, Luan s’affala sur le tapis et détermina la position adaptée. Le dos droit, les jambes croisées, les mains contre ses chevilles et ouvertes vers le ciel, elle ferma les paupières une poignée de secondes et prit de longues inspirations. Son cœur cognait lentement contre ses côtes, elle parvenait presque à se couper des bruits alentour, des messes-basses qui bourdonnaient dans la grande salle. Cette étrange sérénité la quittait pourtant plus tard, durant les exercices, pour faire place à l’angoisse de l’échec.

Un raclement de gorge la ramena à la réalité de façon prématurée. Luan ouvrit un œil, puis le second en découvrant une paire de jambes qui n’appartenaient pas à l’instructeur.

— Je veux m’asseoir ici.

La phrase, autoritaire et sans la moindre once de politesse, sonna comme une insulte aux oreilles de Luan, qui releva la tête pour voir qui s’adressait à elle. À la richesse des ornements sur ses vêtements, cette Sorcière provenait de la noblesse. Cette supposition se trouvait confortée par le port altier de la jeune fille, à peine plus âgée que la belliciste, et par l’air désapprobateur qu’elle lui lançait.

— Désolée, mais je suis déjà installée. Tu auras cette place un autre jour.

— Ce n’était pas une question.

Le peu de tact et d’éducation qu’il restait à Luan s’évanouit. Un coup d’œil derrière sa camarade révéla d’autres étudiants, le regard braqué sur elles, visiblement dans l’attente d’une confrontation. Ils ne seraient pas déçus.

Luan déplia les jambes et se releva, avec une indolence toute calculée. L’autre Sorcière la dépassait de peu. La symétrie de son visage se voyait renforcée par les mèches brunes qui l’encadraient de façon presque parfaite. Elle la fixait, les bras croisés, tapant du pied avec impatience. Comme chez de nombreux membres de l’aristocratie, un sourire plein de morgue flottait sur ses lèvres. Luan y répondit par le sien, ironique et carnassier.

— Je te conseille de partir de cette alcôve avant d’avoir des ennuis, lâcha-t-elle.

Loin d’être impressionnée, la jeune astraliste s’avança, posa trois doigts sur sa clavicule et la poussa.

— Je pense plutôt que c’est toi qui vas partir. De toute façon, tu n’as pas ta place dans cette académie, et encore moins dans cette salle d’étude.

La seule réelle surprise pour la Sylvestre fut le temps qu’il lui avait fallu pour envoyer une telle remarque. Derrière, les autres semblaient retenir leur souffle, mais surtout approuver ses paroles. Luan plaça sa main sur l’épaule de la noble et la repoussa à son tour, plus fort.

— Dommage. Car j’ai l’intention de rester.

L’étudiante lâcha un éclat de rire, pour masquer sa gêne face à une adversaire aussi tenace, mais aussi pour appuyer la cruauté de ses propos :

— Tu t’es vue ? Des semaines pour produire une barrière digne de ce nom, toujours incapable de faire le moindre voyage astral… Retourne chez toi, espèce de toutou de l’Impératrice ! Pour qui tu te prends, avec tes sales petits yeux de bourbeuse ?

Ces derniers mots brisèrent le peu de sang-froid que Luan avait conservé jusque-là. Son poing droit fila dans la pommette de l’astraliste, imité par le gauche une seconde plus tard. Le premier impact la déstabilisa, le suivant l’envoya au tapis.

— Toi, pour qui tu te prends ? rugit Luan.

Elle se jeta sur elle et la frappa à nouveau, une fois, deux, trois. En se débattant, l’étudiante parvint à répliquer plusieurs coups, mais Luan ignora la douleur. Un instructeur arriva à ce moment-là et matérialisa une barrière astrale devant la jeune astraliste, qui n’avait pas eu ce réflexe salvateur. La paroi transparente accentuait le ton rougeâtre de son visage, où se mêlait rage, peur et humiliation.

Luan se releva et s’éloigna. Ses pas la menèrent sans y penser à l’alcôve, où elle récupéra son sac. L’instructeur aida sa victime à se relever et l’examina. Elle peinait à tenir debout, plus désorientée qu’amochée, en réalité. Malgré sa colère, Luan avait songé à retenir ses coups.

— Ne revenez plus ici, gronda le professeur. L’Impératrice aura de mes nouvelles.

Cette sentence, plus qu’une punition, sonnait comme la confirmation que Luan n’appartenait pas à leur microcosme académique. Si même le corps enseignant lui refusait sa place parmi les étudiants, inutile d’insister.

En passant devant ses camarades, elle leur lança un regard noir et crut percevoir un mouvement de recul de leur part. Sans leur accorder plus d’attention, elle se fraya un chemin jusqu’à la sortie du bâtiment. Elle sortit son artefact de vol, en ajusta les disques d’argent à ses pieds et décolla sans la moindre idée de sa destination.

***

Jahanna leva les yeux au ciel si vite que ses paupières lui firent mal. Les doléances de la journée n’en finissaient plus ; Gallia avait réussi à retourner ses propres arguments contre elle quant au rôle de l’Impératrice. Si elle voulait s’occuper de son peuple, elle devait commencer par le recevoir en audiences. Une stratégie implacable pour la détourner de ses préoccupations premières : l’ensemble des cercles, la question des Hommes, la diplomatie entre les factions qui divisaient son peuple à grande échelle. Son temps aurait été mieux employé auprès des espions qui lui rapportaient les derniers mouvements humains.

La Reine Izor était repartie pour le continent, emportant avec elle certaines questions qui la concernaient réellement : la future union avec son frère aîné, mais également les problèmes liés à une éventuelle reconstruction du cercle d’Aïcko, la cohabitation entre les trois Reines au Bois Refuge, la chasse qui se poursuivait. En dépit de la lourdeur de telles conversations, l’Impératrice aurait donné cher pour les poursuivre plutôt que de reprendre son activité habituelle au sein du gouvernement pzerionnois.

Quand on lui annonça qu’une dernière Sorcière avait demandé à la rencontrer, elle lutta pour masquer son agacement. Ses doigts tapotaient toutefois à toute vitesse sur le bras de son trône surélevé. Malgré cet aspect grandiloquent voulu par ses ancêtres, Jahanna appréciait la distance avec les citoyens dans de telles circonstances : à ses pieds, ils peinaient à décrypter ses émotions, à percevoir son ennui ou sa colère.

Des bruits de pas étouffés lui parvinrent : la Sorcière marchait pieds nus, pratique encore courante dans certains cercles continentaux, mais rarissime à Pzerion. Jahanna tourna son regard vers le nouvel arrivant. Vêtu d’une longue toge brune, la tête couverte mais les bras nus, sa silhouette longiligne devait la dépasser d’une bonne trentaine de centimètres. En plissant les paupières, elle parvint à distinguer des iris très clairs sous le capuchon. Une étrange impression de froid se glissa contre la peau de l’Impératrice, un frisson désagréable. Avant même qu’il ait ouvert la bouche, elle lui accordait déjà sa plus sincère antipathie.

Un des gardes s’avança et déclara :

— Découvrez-vous devant l’Impératrice Jahanna, troisième du nom.

Avoir à le demander dans une telle situation n’annonçait en général rien de bon. Il se plia toutefois à la règle : il leva sa main maigre et dégagea le tissu qui le dissimulait. Difficile de lui donner un âge, mais ses longs cheveux grisonnants et les rides creusées au coin de ses lèvres indiquaient un âge mûr. Ses iris verts demeuraient très vifs et captèrent l’intérêt de son interlocutrice. Tout chez cet individu lui soufflait que sa visite ne ressemblerait en rien à celles qui l’avaient précédée.

— Déclinez votre identité, ordonna Jahanna d’un ton moins assuré que voulu.

Son nom aurait dû lui être annoncé, mais certains visiteurs refusaient de le donner, quitte à devoir subir une fouille avant de pénétrer dans la salle du trône.

— Je suis l’Oracle.

La souveraine ne s’attendait pas à cela. Sa voix, assez aiguë, résonna dans l’espace vide comme une affirmation. S’il ne souhaitait pas se présenter et se contentait d’un titre aussi pompeux, la conversation risquait de très vite prendre une tournure désagréable.

— Votre nom, insista Jahanna avec plus de fermeté.

— Je n’ai pas besoin de nom. Je suis l’Oracle de la Source.

Malgré l’absurdité de ses propos, l’Impératrice ne leva pas les yeux au ciel, cette fois-ci. Même après des siècles d’abandon du culte des Reptiles, et près d’un millénaire d’oubli de celui de l’Arbre de Feu, la religion demeurait un sujet épineux parmi les Sorcières. À Pzerion, ces questions remontaient plutôt jusqu’à la Reine Gallia tant les pratiques variaient d’un cercle à l’autre. Pourquoi donc cet « oracle » venait s’adresser à elle ?

— L’Ignescence me parle, me dicte sa volonté.

— Permettez-moi d’en douter, rétorqua Jahanna.

Aucune trace de sarcasme ne flottait dans son timbre. Plus qu’une opinion, dans pareilles conditions, elle veillait à ce que sa parole soit des faits. Depuis les premières Sorcières, celles qui avaient guidé leur peuple et établi les cercles, jamais il n’avait été question d’oraclesdans les religions sorcières, et encore moins d’hommes qui tiendraient ce rôle. Les textes à ce propos ne manquaient pas, même s’ils s’apparentaient désormais à des contes métaphoriques assez ridicules.

— L’Arbre de Feu me parle dans le foyer des maisons, dans la fumée des bougies, dans la lumière du soleil qui se couche. Il a attendu mille ans qu’une Sorcière digne de lui se révèle au monde.

Cet homme avait le sens de la formule, Jahanna ne pouvait le nier, néanmoins son élocution se faisait trop théâtrale. Elle voulut l’interrompre d’une pique sur son appartenance au genre masculin, alors même que leur dieu avait, selon la légende, préféré les femmes et les avait dotées de plus grands pouvoirs. Cette remarque mesquine, et contraire à ses propres convictions, resta dans son esprit : inutile de mettre de l’huile sur un feu encore inexistant. Même si elle n’avait jamais entendu parler de lui jusque-là, des précautions s’avéraient nécessaires s’il devait un jour recroiser sa route.

— Si vous le dites…, souffla-t-elle. Et donc, pourquoi vous présenter devant moi aujourd’hui ?

— Je m’adresse à vous car vous êtes la dirigeante de toutes les Sorcières. Il est donc de la plus haute importance que vous entendiez le message de la Source.

Ironiquement, Jahanna aurait apprécié que l’ensemble de ses consœurs la considèrent comme telle, mais à cet instant précis, elle aurait volontiers délégué ce rôle à n’importe qui d’autre. Même si cet illuminé avait fait preuve d’une hostilité passive, elle choisit de lui laisser une chance de s’exprimer. Elle ignorait s’il avait des fidèles, mais elle ne prendrait pas le risque de les désobliger dès la première rencontre avec leur représentant.

Pourquoi n’avait-elle donc jamais eu vent de cette personne ? Que faisaient donc ses espions ?

— Je vous écoute, lâcha-t-elle avec un léger soupir.

L’Oracle sembla presque trouver sa réaction trop avenante. S’il pensait qu’elle lui simplifiait le travail, il se trompait. S’il représentait bien autre chose que lui-même, tout allait se jouer dans les réactions qu’elle aurait, dans l’immédiat et dans les jours à venir.

— Notre cercle est envahi de vermine et de créatures contre-nature. Il nous faut agir dès à présent !

Une vague de malaise se diffusa dans le ventre de l’Impératrice, prémonitoire des propos à venir. Ses lèvres demeurèrent scellées, le temps qu’elle rassemble ses pensées et une réponse convenable à ce qu’il allait lui asséner.

— La descendance des Hommes et de certaines Sorcières en perdition parcourt nos rues. On y croise même des Hommes, à qui notre Reine a donné l’autorisation de séjourner au sein de notre terre sacrée !

Comment lui expliquer que les « intrus » en question avaient souvent demandé un asile politique pour avoir soutenu l’arrêt de la chasse aux Sorcières sur le continent ? Ou qu’ils avaient apporté de nombreuses avancées, tant technologiques que stratégiques, aux Sorcières pzerionnoises ? Jahanna tournait ces arguments dans son crâne, avec la désagréable impression qu’ils ne permettraient pas de lui faire entendre la raison. Pire : qu’il avait conscience de tout ceci, mais en faisait fi.

— Et je parle de Pzerion, mais j’imagine que ce doit aussi être le cas des autres cercles ! S’il vous plaît, Majesté, faites quelque chose pour nous débarrasser des Hommes et de leur descendance immorale, que certaines de nos sœurs ont eu le malheur de créer avec eux ! Nous ne pouvons pas laisser la situation se dégrader encore plus. Il faut agir dès maintenant pour empêcher ces aberrations, Hommes, Mages et Prêtres. Et déporter la vermine déjà présente dans notre cercle, avant qu’il ne soit trop tard.

— Silence !

Le visage entre les mains, Jahanna n’avait pu se contenir plus longtemps et avait ressenti l’urgence d’interrompre son flot de paroles venimeuses. Un rapide coup d’œil en direction de ses gardes lui révéla deux choses : ils se tenaient prêts à intervenir sur son ordre, et une intense confusion les avait envahis. Plusieurs d’entre eux étaient des Mages, et si leur métissage conservait un aspect tabou, jamais personne n’avait remis en question leur place auprès de l’Impératrice, et surtout pas cette dernière.

— Majesté, vous ne pourrez pas m’empêcher de m’exprimer auprès de vous.

— L’inverse est tout aussi vrai : vous ne pourrez pas m’empêcher de vous répondre. Ce que vous demandez relève d’une telle absurdité… Vous parlez de ruiner la vie de personnes, comme vous et moi.

— Elles ne sont pas comme vous et moi. Ce ne sont pas des Sorcières ! Majesté…

— Assez !

Cette fois-ci, elle l’avait clairement coupé dans son élan et cela ne lui plaisait pas du tout. Ses sourcils broussailleux se froncèrent jusqu’à obscurcir ses yeux. Jahanna poursuivit avant qu’il ne reparte dans sa diatribe :

— Votre avis a été entendu et vous connaissez ma réponse. Je vous demande de vous retirer.

L’Oracle ne bougea pas d’un cil. Il semblait fait de marbre, ainsi immobile, la tête relevée vers le trône de la souveraine dans une expression pleine de défi. Le temps se suspendit, mais l’esprit de Jahanna tournait à toute vitesse. Elle ne pouvait pas le laisser exiger ainsi la déportation brutale de tout pzerionnois ayant du sang humain, mais demander à la garde d’intervenir risquait justement d’attirer l’attention sur lui en-dehors de ces murs. Elle entrouvrit les lèvres, mais l’Oracle la devança.

— L’Arbre de Feu ordonne que les cercles soient purifiés.

— L’Arbre de Feu n’existe pas. Cessez vos idioties.

Son impatience avait pris le dessus, et elle redouta immédiatement les conséquences de ces paroles irréfléchies. Les souveraines devaient taire leurs convictions religieuses, par respect pour la sensibilité de chacun. Parmi toutes les maladresses qui avaient jalonné son règne, cet impair-là, elle ne l’avait jamais commis avant cet instant. L’Oracle pâlit, mais gronda d’autant plus fort :

— Vous nieriez donc l’existence de la Source de votre magie, et de votre statut d’Impératrice ?

Voilà qui avait échappé au raisonnement de Jahanna : les premières Reines, et sa propre ancêtre, s’étaient désignées comme élues par l’Ignescence pour mener le peuple des Sorcières. Les traditions avaient survécu à la perte de la foi, mais pour un croyant orthodoxe, ses paroles relevaient d’une infamie qui dépassait le simple manque de tact.

— Vous paierez pour cet affront… Vous, et toutes les Sorcières qui ont oublié à qui elles doivent leur nature même.

L’Impératrice contint le tremblement qui menaçait de la secouer et le désigna simplement du doigt ; deux gardes posèrent leurs mains sur ses épaules. L’homme se dégagea et lança avec férocité :

— Nous sommes nombreux ! Notre cause est juste, nous la mènerons jusqu’au bout !

Les gardent s’emparèrent chacun d’un de ses bras et le traînèrent hors de la salle du trône, mais il ne cessa pas de hurler ses inepties. Ses cris furent à peine étouffés par la porte qui se refermait derrière lui. Jahanna prit son front entre ses mains, soucieuse, lasse.

Un garde, un Mage, s’approcha du pied de son trône et demanda, presque avec timidité :

— Tout va bien, Majesté ?

Elle aurait juré qu’il s’apprêtait à la rassurer, mais il n’en fit rien. Inverser les rôles aurait été malvenu en de telles circonstances. Elle s’empressa de répondre :

— Il y avait longtemps que je n’avais pas vu de fanatique ici. Mais tout le monde l’aura oublié dans une semaine, ce n’est pas bien inquiétant.

Le maigre sourire qu’il lui offrit confirma ses doutes : peut-être que cette fois-ci, la menace méritait d’être prise au sérieux. Si, comme il l’affirmait, il menait une organisation assez importante, les ennuis ne faisaient que commencer.

***

À force de côtoyer des espions, Talleck se surprenait à s’habituer aux murmures et aux conversations silencieuses, qu’elles se fassent par télépathie ou par regards entendus. Aussi fut-il surpris de découvrir l’effervescence qui régnait dans leur département quand il y pénétra ce matin-là.

— La menace n’est pas sérieuse, sans quoi on nous aurait mis au courant, non ?

— Le problème des extrémistes ce n’est pas leur nombre, mais plutôt jusqu’où ils sont prêts à aller pour leurs idées…

Sorcières, Mages et Hommes se réunissaient chaque jour dans cette salle avant de se disperser dans les divers bureaux d’attribution. D’habitude, ils y échangeaient les dernières avancées de leurs missions, demandaient des informations à leurs collègues, discutaient parfois de politique avant de retourner à leurs affaires. Qu’ils soient urgents ou non, les espions abordaient chaque sujet avec un calme qui forçait le respect. Talleck avait toujours été impressionné par ce sang-froid à toute épreuve.

Pourtant, les conversations saturaient l’atmosphère d’une tension insoutenable. Inquiet et intrigué, Talleck se dirigea vers Javeet, installé au coin de la table, les bras croisés dans une attitude faussement désinvolte, tandis que ses yeux allaient et venaient rapidement sur un papier qu’il tenait du bout des doigts.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Pas de panique, c’est toujours comme ça quand une nouvelle menace apparaît. Dans deux ou trois heures, cette histoire se sera tassée.

Talleck aurait juré que son sourire, déjà forcé, se crispait pour le rassurer, là où les paroles ne pouvaient le faire. Il insista :

— Une nouvelle menace ?

Javeet soupira et daigna enfin l’examiner sous ses sourcils froncés.

— Hier, une Sorcière, un homme, a rencontré l’Impératrice. Il a déclaré être un Oracle de l’Arbre de Feu.

— L’Arbre de… votre dieu, c’est ça ?

Un son, à mi-chemin entre le sifflement et le rire, s’échappa des lèvres du morphiste.

— Plus personne n’y croit. Enfin quelques Sorcières, surtout dans les Marais. Ça ne me surprendrait pas que Lucanos ait aidé Nara à cause de ça, d’ailleurs.

L’évocation de l’élémentaliste causa un chavirement dans le cœur de Talleck, mais il le repoussa aussitôt. Il devait rester concentré sur son travail auprès des services de renseignement de l’Impératrice, qui occupait son temps et son énergie. Dans l’immédiat, il reporta son attention sur Javeet, qui ne l’avait pas attendu pour poursuivre :

— … de fanatiques. On ne sait pas encore si le groupe est important, organisé, ou même s’il existe vraiment. De toute façon, ça ne nous concerne pas vraiment, toi et moi.

— C’est-à-dire ?

— Je te rappelle que tu es sous ma responsabilité, et que je fais partie de la section qui s’occupe des missions chez les Hommes. Ce qui se passe à Pzerion, ou dans n’importe quel autre cercle, on le laisse à d’autres.

À l’évidence, il ne souhaitait pas poursuivre cette conversation. Cette réticence ne rassurait pas Talleck quant à la menace que représentait cet Oracle, mais il ne pourrait rien obtenir, même en insistant. Javeet ne lui en laissa pas l’opportunité :

— On va avoir pas mal à faire dans les prochaines semaines, d’ailleurs.

— Comment ça ?

— On nous envoie à Formont. Toi et moi, et sans doute un ou deux Mages, il faut encore que ce soit déterminé.

Il agita la feuille qu’il tenait toujours, et que Talleck avait prise pour une note d’information sur l’Oracle. De plus près, il distingua l’en-tête réservé aux ordres de mission.

— J’aurais préféré qu’ils m’accordent un peu plus de repos avant de retourner sur le terrain. Et surtout, qu’ils me laissent un peu plus de temps pour te préparer. D’ailleurs, je te propose de nous y mettre dès maintenant. Crois-moi : on a pas de temps à perdre.

***

Sur le bureau de Javeet, des tours de papier s’élevaient à une hauteur dangereuse. Il avait repoussé le moment où il rangerait les divers documents qui s’entassaient, mais les circonstances le forçaient enfin à le faire. Il soupira par le nez et se mit à l’ouvrage, tandis que Talleck choisissait les cartes qui pourraient leur servir.

— Je suppose que tu n’es jamais allé à Formont, lança-t-il en triant la première pile de paperasse. La ville, je veux dire, pas l’île évidemment.

En voilà une distinction qui l’agaçait chaque fois qu’il devait la faire.

— Non, effectivement. Mais je sais un peu à quoi m’attendre là-bas.

— Les Prêtres.

— Oui, les Prêtres.

Javeet songea à éviter soigneusement de mentionner Dalen Tarah dans les discussions qui suivraient. Outre le deuil, que lui-même portait avec le plus de discrétion que possible, Talleck avait été blessé par Dalen lors de leur dernière altercation, et il ignorait à quel point le traumatisme risquait de crever la surface de sa contenance. Il renchérit plutôt :

— Et pas n’importe quels Prêtres : la Citadelle d’Acier contient leur département d’expérimentation. À Asnault, ils forment la majorité des recrues et organisent la Chasse. À Formont, ils élaborent de nouvelles armes.

— Comme le fusil.

Sa main passa furtivement sur son abdomen, là où il avait été atteint par le projectile en cristal.

— Exactement, répondit son comparse. Quand elles arrivent à Asnault, ça signifie qu’elles ont déjà passé un certain stade d’élaboration. Ma mission précédente consistait à déterminer l’ampleur de l’usage du fusil.

— Et cette fois ?

— Essayer de déterminer ce qu’ils préparent avant que ça ne parvienne sur le continent. Et pour ça, il va falloir s’infiltrer dans la Citadelle.

Les joues de Talleck pâlirent ; Javeet rangea sa documentation sur le dialecte humain du pressican. L’espion appréciait l’ancien garde : il fallait un certain courage pour rejeter l’intégralité de sa vie passée par conviction, surtout quand ladite conviction allait à l’encontre de toute l’idéologie qu’on lui avait inculquée dès l’enfance. De même, l’empressement avec lequel il avait rejoint le service de renseignement, si tôt après sa blessure et la mort de Nara, démontrait une force de caractère en miroir de ses incroyables capacités physiques.

Javeet préféra ne pas le laisser trop longtemps dans l’expectative, même s’il aurait préféré lui épargner ce qui allait suivre :

— Crois-moi, tu ne vas pas aimer le rôle que tu vas devoir jouer.

***

La première chose que vit Jahanna en entrant dans ses quartiers fut la toison blonde de Luan Ertolomaï, gorgée de reflets crépusculaires. Le visage tourné vers le soleil couchant, qu’on apercevait à travers les larges fenêtres de la pièce à vivre, la jeune Sorcière ne remarqua son arrivée que lorsqu’elle ferma la porte. Comme montée sur ressorts, Luan bondit du canapé sur lequel elle s’était installée et se dirigea vers l’Impératrice.

— Bonsoir Majesté, je…

— Oublie les « Majesté » et assieds-toi, s’il te plaît. J’ai eu une longue journée, la dernière chose dont j’ai envie, c’est qu’on me serve encore des ronds de jambe ce soir.

La belliciste ne savait toujours pas comment se positionner face à cette attitude peu conventionnelle. Elle se rassit sur la banquette et posa ses mains à plat sur ses cuisses, le dos droit. Son expression se voulait neutre, mais elle se mordillait les lèvres de nervosité.

— On m’a convoquée ici. Je suppose que ça a un rapport avec ce qu’il s’est passé à l’académie d’astralisme hier.

Au moins, elle lui simplifiait la tâche, sans doute la plus simple de la journée.

— Oui, mais ne t’en fais pas pour ça. J’ai parlé au directeur de l’académie, tu pourras y retourner demain.

— Je sais que c’est idiot de dire ça, mais c’est parce que l’autre fille m’a insultée et…

— À vrai dire, je m’en fiche. Tu aurais pu la frapper de façon gratuite, tu serais quand même retournée à l’académie demain. Tu as été choisie pour rejoindre la garde impériale, personne ne se mettra en travers de ton chemin, et sûrement pas du mien.

Désemparée, Luan continua de se justifier :

— Elle a parlé de vous. Et elle a dit que j’avais des yeux de bourbeuse…

Même si faire la liste des injures envoyées par l’étudiante n’apporterait rien, et sûrement pas une preuve de maturité, la dernière expliquait sans problème la violence dont elle avait fait preuve. Comment ne pas prendre pour elle ce mot destiné aux Aïckois, et par extension à Nara ? Un mois à peine après son décès, ce seul mot avait suffi à rouvrir la plaie.

— Je vois… Écoute, si je t’ai convoquée, ce n’est pas juste pour te dire de retourner en cours demain, ou de ne pas faire attention aux mesquineries de tes camarades. Ce cercle est un nid de vipères, je pensais que tu l’avais compris, depuis le temps.

Luan pâlit et se contenta d’acquiescer. Jahanna lui laissa deux secondes de répit, puis poursuivit :

— En fait, les résultats de tes tests se sont révélés très concluants. Le souci, c’est que l’académie va mettre du temps à te former en astralisme pur, plus de temps qu’il ne t’en faudra pour atteindre le niveau de combat de mes gardes, d’après ce qui m’a été rapporté. Ta maîtrise du bellicisme est un avantage, mais je crains aussi qu’elle ne te ralentisse par rapport à ta nouvelle spécialité. Je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise chose de t’aider à avancer un peu plus vite dans tes études.

— Vous m’avez trouvé un professeur particulier ?

— Tutoie-moi. Et oui : tu es en sa présence en ce moment même.

La belliciste hésita, se tourna d’un côté et de l’autre comme pour chercher un deuxième interlocuteur, puis se rendit compte de sa méprise.

— Vous voulez m’enseigner l’astralisme ?

— Oui, j’ai égoïstement envie d’une personne de plus pour me protéger. Et vite.

À son air confus, Luan n’avait pas compris qu’elle plaisantait. Jahanna s’éclaircit la gorge et expliqua :

— Ce sera à la fois une façon de te l’apprendre et de m’entraîner un peu. Il faut que tu comprennes que tes qualités ne se rencontrent pas souvent à Pzerion : tu es de culture sylvestre, une belliciste douée et tu as déjà des notions d’astralisme. Et je te connais un peu. Normalement, je devrais passer toute la population du cercle en revue pour découvrir quelqu’un comme toi.

Les joues de la jeune fille rougirent sous les compliments, mais l’Impératrice ne la laissa pas en profiter plus longtemps :

— Je te propose de commencer maintenant, avant le dîner. Au début, ce serait d’ailleurs préférable, les projections astrales peuvent te donner la nausée.

— Je dois vraiment passer par les projections ?

— Crois-moi, ça peut s’avérer plus efficace que bien des barrières. D’une certaine façon, ça rejoint l’illusionnisme : les projections servent à perturber l’adversaire. Et…

Luan fronça les sourcils : à l’évidence, les questions plus profondes de l’astralisme lui échappaient. Son rapport à la magie se révélait plus superficiel que Jahanna l’aurait cru, mais une belliciste continentale qui possédait un intérêt pour l’astralisme, voilà qui était déjà inespéré.

— Bref. Suis-moi.

L’Impératrice traversa le salon et prit la direction opposée à sa chambre, Luan sur ses talons. Après avoir emprunté un couloir et franchi plusieurs portes, elles arrivèrent dans une salle presque nue et démunie de fenêtres. Deux matelas avaient été disposés sur le sol, séparés par un petit meuble, où ne se dressaient qu’une bouteille à moitié remplie et un verre vide. Une lumière tamisée s’échappait d’un lampadaire opaque fixé au mur.

— J’ai fait aménager cette pièce pour nos exercices. On va commencer par le plus facile.

Jahanna s’accroupit, versa le liquide bleuté en petite quantité, puis tendit la boisson à la belliciste.

— Ça va tout de suite te plonger dans le stade du sommeil où je pourrai faire une projection dans un rêve.

— Vous plaisantez ?

— Non. Et tutoie-moi.

Malgré son air perplexe, Luan prit le verre, observa la couleur du breuvage et l’avala d’une traite. Elle s’allongea sur son matelas et ferma les paupières. Une paire de minutes plus tard, sa respiration lente et régulière signifia que la potion avait fait son œuvre.

Jahanna s’installa en face et concentra toute sa volonté sur la jeune Sorcière. Dans une pièce sombre et silencieuse, l’exercice s’avérait assez facile : ses sens oublièrent un à un l’environnement qui l’enveloppait et pénétrèrent dans le domaine inconnu des rêves de Luan. Elle perçut tout d’abord une odeur, celle de la terre humide. Des taches d’ombre et de lumière dansaient à ses pieds ; elle comprit en quel lieu elle avait pénétré quand lui parvint le chant du vent dans les feuilles au-dessus de sa tête. Luan, vêtue d’une simple robe verte, se situait un peu plus loin et lui tournait le dos.

— Le Bois Refuge. Je suppose que je ne devrais pas être surprise.

À l’inverse, Luan sursauta et se retourna, une main sur la poitrine.

— Vous… vous êtes là !

— Oui, la première fois, ça surprend toujours. Et tutoie-moi.

Nue au cœur de la forêt et sans en éprouver la moindre gêne, Jahanna tourna sur elle-même et prit le temps de contempler ce qui l’entourait. Elle crut découvrir de nouveaux verts dans la palette que l’imagination de Luan avait dispersée sur les feuilles des chênes.

— C’est plus grand que dans mes souvenirs, commenta-t-elle.

— Je trouvais les habitarbres immenses quand j’étais petite. Je suppose que je les rêve toujours de cette façon-là. Démesurés.

L’une et l’autre conversèrent en silence un instant, en contemplation du ciel obstrué par les larges branches. De légers bourdonnements d’abeilles allaient et venaient, mais Jahanna décida de mettre un terme à cet instant de flottement :

— Je voulais te montrer à quoi ressemble la projection astrale pour celui qui la subit. L’environnement dépend entièrement du rêveur, mais l’astraliste peut influer sur ce qui se déroule durant le rêve. Tu te souviendras de notre conversation comme si elle avait réellement eu lieu. Et à moins que quelque chose dans le plan physique ne te bouscule, il te sera impossible de te réveiller tant que je serai là. Ça te donne une idée du pouvoir destructeur que ça peut représenter.

Les sourcils froncés de la jeune fille lui indiquèrent qu’elle l’envisageait sans difficulté.

— Ce genre d’intrusions a ses limites, sinon la plupart des Sorcières choisiraient d’apprendre l’astralisme, ne serait-ce que pour s’en protéger. Mais les Hommes ne sont pas habitués à ce que quelqu’un s’introduise dans leur esprit, ça les perturbe bien plus que nous. Après tout, ils ne feront jamais l’expérience de la télépathie non plus.

Luan acquiesça avec lenteur, toujours abasourdie par la projection.

— Je vais retourner dans mon corps et te réveiller. Ça sera peut-être un peu brutal, vu que ton sommeil était artificiel et que je ne vais pas te laisser le temps de revenir à un rêve normal.

— Mais…

Jahanna n’attendit pas et reprit conscience dans la pièce. Comme toujours, son corps lui parut lourd sur le matelas, la pièce tourna comme après une soirée de liqueur, mais ses années de pratique lui permirent de se ressaisir après deux secondes d’étourdissement. Elle se leva et s’approcha de Luan, toujours endormie. Ses longues mèches blondes s’étalaient autour de son visage, qui se crispait parfois de tics. La main de la souveraine se posa sur son épaule et elle l’agita d’une brève secousse. La Sylvestre se réveilla en sursaut, le souffle court, comme paniquée.

— Respire lentement, tout va bien. Tu es dans mes quartiers, dans le cercle de Pzerion. Tu n’as dormi que cinq minutes.

— Vous, le rêve, je…

— Respire.

Luan s’exécuta et recouvra son calme peu à peu. Elle se redressa, toujours secouée, mais surtout ébahie par cette démonstration de projection astrale.

— Tu reviendras tous les soirs à la même heure, déclara Jahanna. Demain, on verra ta maîtrise des barrières astrales. Pour l’heure, rentre chez toi : tu as besoin de vrai repos.

***

Quand elle passa la porte de la maison, Luan serra les dents, prête à essuyer une remontrance de Talleck au sujet de sa bagarre de la veille. Ils ne s’étaient pas croisés depuis, son travail l’accaparant souvent une bonne partie de la nuit.

La faible lueur de la bougie qui étalait sa cire sur une coupelle, au centre de la table, l’avait induite en erreur : le rez-de-chaussée était désert. En essayant de ne pas faire de bruit, la Sorcière verrouilla la porte, posa son sac contre le fauteuil du salon, puis se faufila entre les meubles et grimpa à l’étage. De la lumière s’échappait de la chambre de l’Homme, à travers la porte entrouverte. Toujours avec précaution, Luan s’avança et tenta un coup d’œil par l’interstice. Un rire s’étouffa dans sa gorge, et elle poussa le battant pour entrer dans la pièce enveloppée de silence. Sous une pile de documents, la poitrine de Talleck se soulevait à un rythme lent et régulier. Ses paupières closes se plissaient parfois sous l’effet de rêves agités. À pas de loup, Luan approcha et enleva les documents pour les poser sur la table de chevet. Les grandes mains n’opposèrent aucune résistance, comme heureuses de se débarrasser de ce fardeau de papier.

La jeune Sorcière hésita à le mettre plus à l’aise, mais se sentit vite gênée à l’idée de lui ôter le moindre vêtement. Elle déboutonna le haut de sa chemise, mais n’alla pas plus loin. Elle hésita à lui ôter ses chaussettes, mais s’empara plutôt de la couverture calée sous ses pieds pour le border, en essayant de faire en sorte que le tissu couvre son immense corps autant que possible.

Luan songea un instant à fermer les rideaux, mais Talleck insistait pour se lever avec le soleil. Elle respectait le fait qu’il garde son travail confidentiel, mais son inquiétude vis-à-vis de son hygiène de vie grandissait chaque jour. Il s’était amaigri, des poches grises s’incrustaient de plus en plus sous ses yeux. Alors qu’après elle, il restait le plus jeune élément de leur ancien groupe, son statut d’adulte responsable le rattrapait à un rythme alarmant. Il plaisantait d’ailleurs en prétendant que sa fatigue venait avec « son grand âge ».

Après une hésitation, de peur de le réveiller, elle contourna le lit pour s’asseoir à ses côtés, poser ses doigts sur son front et écarter une mèche de cheveux rebelle. Le dos posé contre le sommier du lit, Luan demeura ainsi de longues minutes. De temps en temps, elle passait son autre main sur sa propre mâchoire, encore douloureuse. Elle ne voulait pas dépenser d’argent auprès d’un alchimiste pour si peu. Elle se jura toutefois de ne plus sous-estimer la perfidie dont étaient capables ses camarades.

Elle n’était pas pzerionnoise, ils le lui avaient bien fait comprendre. Un rictus se dessina sur ses lèvres en comprenant la raison de leur animosité : ils étaient jaloux. Leur statut d’élèves brillants n’avait pas suffi à attirer l’attention de l’Impératrice. Inutile pour elle de se détourner quand elle les croiserait le lendemain. Et vu les évolutions de la soirée, ils éviteraient peut-être même son chemin, de crainte de la contrarier.

Sur cette pensée rassurante, Luan s’installa de façon plus confortable dans le lit et vola un bout de couverture à Talleck. Elle le quitterait un peu plus tard, mais elle préférait pour l’instant profiter de sa présence silencieuse. Ses doigts se perdirent dans sa chevelure avec tendresse tandis que son regard fixait le paysage étoilé qui dépassait par la fenêtre.

Commentaires

La violence ne résout rien Luan (même si ça démange !)
Bon, le Prophète il m'inquiète quand même. Il va forcément trouver du soutien et ça pue ><
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dimanche 23 mai à 12h45
Ah mais tu sais, on ne devient pas belliciste si on n'aime pas un peu la bagarre !
Et le Prophète risque effectivement de poser problème par la suite... mais je n'en dis pas plus.
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lundi 24 mai à 11h35