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Joan Delaunay

dimanche 7 juin 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 5 - Le Regard de l'Autre

Avertissement de contenu

Ce chapitre comporte des sujets sensibles : tentative de viol, mort violente.

 

La légende a enjolivé le destin tragique des rares Sorcières qui ont tenté de s’opposer aux Hommes, mais la réalité demeure atroce. Les quelques Reines qui ont osé les combattre frontalement ont pour la plupart péri sous leurs coups. L’exemple le plus connu reste celui des Reines sylvestres Cina et Korill, qui s’allièrent au Roi Olber d’Aïcko en 543. Seule la Reine illusionniste parvint à en réchapper, pour revenir avec moins d’un tiers des troupes. Les attaques de Chasseurs qui s’ensuivirent dissuadèrent définitivement nos congénères de mener des actions contre les Hommes.

 

— Extrait de « l’Histoire des Sorcières » d’Oltun Damialle, an 885

Destembre 1151, ville de Froidelune

Le regard de Luan, à la fois agacé et inquiet, alternait entre le portail de la demeure, son cousin et la belliciste, statique et concentrée, qui les accompagnait.

— Tenons-nous prêts, répétait Arlam d’une voix fébrile.

***

La captive avançait sans un mot, dans le long corridor qui entourait l’amphithéâtre. Seul le claquement de ses pieds nus sur le sol de pierre venait rompre le silence ambiant.

Le garde ne parvenait pas à quitter sa nuque blanche des yeux.

Peau laiteuse et iris azur : il ne pouvait douter de ses origines aïckoises. Il n’était arrivé à ce poste que deux semaines auparavant, et avait été en premier lieu cantonné à la garde des jardins, ce qui avait limité son contact avec les Sorcières, mais tous les Hommes connaissaient ces caractéristiques particulières. C’était par ailleurs la première fois qu’il devait amener une jeune fille à Hution Rerus, mais il supposait qu’elle ressemblait à toutes les Sorcières qui s’étaient trouvées dans cette situation ; le dos voûté, cherchant à se faire toute petite dans l’espoir qu’on ne la remarque pas. Toutes refusaient d’accepter qu’elles appartenaient désormais à une collection, et si le Seigneur avait ses favorites, il n’oubliait jamais ses nouvelles acquisitions.

Cette Sorcière-ci avait bénéficié d’un répit un peu plus long que les autres. Peut-être même que Rerus se contenterait de lui adresser une brève œillade puis de la renvoyer, si elle n’était pas assez à son goût. Le geôlier ne pouvait que l’espérer pour elle.

Il remarqua son extrême nervosité. Il l’avait pourtant trouvée en compagnie de Lucanos et Auléna, qui lui avaient probablement rapporté les préférences de leur tortionnaire. Ses propres collègues lui avaient déjà indiqué, avec une indifférence glaçante, que leur maître s’était lassé des Aïckoises.

— Ton nom ?

Absorbée par ses pensées, l’Aïckoise sursauta.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

Malgré l’agressivité de cette réponse, impossible pour elle de camoufler son balbutiement, ni le tremblement de ses mains. Elle leva le menton, pleine de défi, mais n’ajouta rien.

Ils se contemplèrent une poignée de secondes, immobiles dans le couloir. Puis elle reprit sa marche muette, telle une condamnée. La froideur et le silence du corridor accentuaient l’atmosphère pesante qui y régnait. Quand ils atteignirent la porte tant redoutée, la jeune Sorcière se tendit, gagnée par l’appréhension.

Le cœur lourd, l’homme poussa les battants de chêne menant aux appartements du maître des lieux. Humaine ou Sorcière, aucune femme ne méritait de se retrouver seule en compagnie de Hution Rerus.

Dans la crainte, l’Aïckoise découvrit la chambre du Seigneur : une pièce circulaire et richement décorée. De nombreuses étoffes aux couleurs iridescentes pendaient sur les murs de porphyre, sans qu’aucune fenêtre ne révèle la lumière du jour. Des coffrets de bois précieux venaient s’y accoler. Et au centre trônait le lit, immense, recouvert de coussins moelleux, et auquel l’épaisseur du matelas donnait une hauteur incongrue : un contraste frappant avec les cellules austères des captives.

L’escorte contempla un instant cette débauche de luxe, puis reporta son attention sur la prisonnière. Il posa une main gantée sur son épaule, geste qui se voulait encourageant, mais qui ne suscita qu’un mouvement de recul chez elle. Animée par la colère, cette dernière s’apprêta à lui cracher dessus, puis sembla se raviser. À la manière d’un animal troublé, elle se contenta de pencher la tête. L’immense gardien tentait de demeurer impassible, mais son faciès trahissait sa culpabilité.

— Te voilà donc !

Le Seigneur apparut soudain, les cheveux trempés et vêtu d’une serviette de bain. L’Aïckoise se tendit davantage et l’homme à ses côtés leva un sourcil méprisant.

— Laisse-nous, maintenant, lança-t-il.

Lorsque le garde referma les portes, il ne put retenir une grimace. La Sorcière tourna son visage mortifié vers lui et murmura un nom, comme un appel au secours :

— Nara.

***

Lucanos avisait Auléna qui s’agitait devant elle ; la peur suintait de chacun de ses pores.

— C’est un cauchemar, n’est-ce pas ? Si jamais l’ami de Nara se fait capturer parce qu’on doit l’attendre, tout est fichu ! Nous n’aurons aucune chance de…

— Tais-toi, ordonna Lucanos d’une voix sèche, sans appel.

Auléna lança un regard implorant vers l’Odalisque ; celle-ci reporta son attention sur l’amphithéâtre.

— Nous allons le faire. Toi et moi. Nara attendra.

Les yeux d’Auléna s’agrandirent. Elle voyait bien où l’arcaniste voulait en venir, mais elle répugnait à l’idée de laisser son autre consœur entre les mains du Seigneur humain.

— Tu es sûre que… ?

Les pupilles sombres de Lucanos la toisèrent derrière la porcelaine ; elle n’osa pas finir sa phrase. Il était temps d’agir.

La Paludonienne caressa le caméléon et le plaça sur ses genoux avec un naturel désarmant. Auléna se leva et s’avança à pas lents vers le garde le plus proche. Ses mouvements calmes n’attirèrent l’attention du cerbère que lorsqu’elle fut bien trop près de lui.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il.

***

Cachés à une dizaine de mètres à peine de l’entrée du domaine, Arlam, Mezina et Luan trépignaient, leurs marteaux à la main. Les premières lueurs de l’aube avaient éveillé la ville tout entière, et certains passants leur avaient jeté des coups d’œil curieux, avant de poursuivre leurs chemins. Ils n’osaient pas se l’avouer, mais tous trois commençaient à désespérer. Les Hommes à l’entrée de la demeure s’échangeaient quelques paroles de temps en temps, sans bouger.

Luan considéra son cousin avec dépit. Elle s’apprêtait à prononcer la sentence fatidique, cet abandon qu’il n’osait envisager, quand soudain les hommes d’armes se précipitèrent à l’intérieur. Tous, jusqu’au dernier.

Les Sorcières s’élancèrent vers la bâtisse de pierre, bien décidées à en libérer les prisonnières.

***

Debout à son poste, le dos droit et les épaules contre le mur, le garde écoutait sa propre respiration tout en surveillant les alentours. Le silence le rendait nerveux ; un frisson de dégoût secoua tout son être.

Après des mois à errer de travail en travail dans la région de Froidelune, seules deux options s’étaient présentées à lui : rejoindre l’équipage d’un des nombreux navires de pêche qui sillonnaient la mer du sud, ou servir Hution Rerus, une tâche qu’il avait toujours méprisée depuis la distance confortable de son village. Les deux employeurs avaient trouvé son aptitude physique satisfaisante, mais il avait difficilement supporté de se trouver sur le pont, alors même qu’ils n’avaient pas quitté l’enceinte du port. Avec résignation, il avait ainsi décidé d’entrer au service du Seigneur de Froidelune.

Et chaque seconde qui s’écoulait dans ce corridor lui faisait davantage regretter ce choix.

Le silence persistait, lui enserrait le torse dans un étau de fer.

Un verre explosa au sol. Un cri brisa le silence.

***

Le poing d’Auléna cueillit l’un des gardes au menton ; il tomba à terre, assommé. La jeune belliciste émit un petit gémissement et agita la main. Même si elle avait affirmé le contraire, ses gestes avaient perdu en force et fluidité à cause du manque d’exercice. Elle revint vers l’arcaniste et toutes deux contemplèrent un instant le spectacle qui s’étendait autour d’elles.

Toutes les Sorcières, bellicistes ou non, engagèrent un combat infernal contre leurs gardiens. Leurs consœurs guerrières se battaient, évitaient les coups de bâtons qu’ils tentaient de leur asséner pour les maîtriser sans les blesser. Les autres les bombardaient d’objets divers. Elles espéraient toutes que les lances et sabres, réservés aux cas de force majeure, resteraient consignés d’ici leur évasion.

Lucanos demeurait immobile, Zylph toujours entre ses mains. Malgré son masque, tout le monde aurait deviné qu’elle jubilait.

***

Sans difficulté, Arlam, Luan et Mezina se hissèrent jusqu’aux plus hautes branches du pin. Lorsqu’ils sautèrent sur le toit, ils ne purent retenir un mouvement de recul. Enchâssés dans des structures métalliques, sept énormes cristaux brillaient autour d’une coupole de verre. La taille des pierres représentait une masse si impressionnante que, même à cette distance, Arlam sentait déjà une pression s’exercer sur son ventre. Sa cousine réagissait également : elle avait blêmi. Leurs effets sur le corps des Sorcières s’avéraient parfois saisissants. Mezina, quant à elle, gardait sa contenance avec difficulté.

— Faites le tour, je m’occupe de celui-là, s’exclama Arlam en désignant le cristal le plus proche.

Elles acquiescèrent et se dirigèrent à l’autre bout du toit. D’un pas prudent, il s’avança. Lorsqu’il arriva à moins d’un mètre du cristal, il fut pris d’un violent haut-le-cœur qu’il se força à maîtriser. Il brandit le maillet et le projeta de toutes ses forces contre la surface verte et translucide.

Il l’ébrécha à peine.

La nausée de l’illusionniste s’atténua. Il en profita pour cogner derechef contre la structure fissurée du cristal, qui explosa enfin et déversa autour d’Arlam des éclats ternis. Plus que six. Il releva la tête au moment où Mezina brisait le cristal opposé. Cinq.

Arlam se pencha légèrement au-dessus de la coupole. Devant le désordre qui régnait à l’intérieur, un sourire de satisfaction s’étira sur ses lèvres.

***

— À l’aide !

Entre les bruits de lutte et les cris étouffés, ce sanglot lancinant, teinté de colère, revenait, se répétait, sans aucun espoir d’être entendu ni même d’obtenir une réponse.

Les mains du garde se plaquèrent contre les battants. Il cherchait à se concentrer sur un détail, quelque chose qui lui permettrait de s’échapper de cette scène insoutenable. N’importe quoi ferait l’affaire. Il songeait déjà à ses compatriotes qui le jugeraient comme un déviant, un malade. Ou bien l’imagineraient-ils comme une victime d’envoûtement. Mais il ne pouvait rester le complice passif d’une telle abjection et se considérer lui-même comme tel.

Il le savait, il l’avait su avant même de venir ici. Il avait cru pouvoir l’ignorer : toutes ces Sorcières torturées dans leur chair et leur esprit. Toutes ces captives exécutées pour avoir voulu regagner leur liberté et leur dignité.

Les minutes s’égrainaient, longues et insupportables. De nouveaux appels à l’aide s’intercalaient entre les gémissements en sourdine. Les voix se mêlaient ; celles du Seigneur et de la Sorcière, qui devenait peu à peu celle de toutes les captives. Elles résonnaient par dizaines, criaient en silence, ne lui demandaient qu’une chose : « à l’aide ». Puis elles retrouvaient un timbre unique. La voix de Nara.

Un hurlement masculin lui parvint à travers les cloisons, suivi d’un nouveau mugissement qui lui glaça le sang. La barrière en lui éclata, s’effondra, et déversa un flot de rage.

Le jeune homme poussa les portes et laissa la lumière s’engouffrer dans la chambre.

***

La sueur perlait à grosses gouttes au front d’Arlam. Luan et Mezina avançaient bien plus vite que lui et s’étaient débarrassées sans problèmes de quatre cristaux. Elles le rejoignirent alors. Une fois la dernière roche brisée, la voie de la magie leur serait à nouveau ouverte. Sa cousine lui lança un sourire encourageant avant d’allier son maillet au sien pour en finir avec cette tâche désagréable.

Une pluie d’émeraude les éclaboussa ; quelques éclats s’emmêlèrent dans les cheveux blonds de Luan. Elle les enleva d’un air dégoûté, les tenant du bout des doigts comme elle l’aurait fait pour une bête immonde.

— Il faut que je souffle un peu. Saleté de cailloux !

Les joues de Mezina retrouvèrent peu à peu leur couleur naturelle et la sensation d’entrave qu’elle avait éprouvée s’évanouit enfin.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-elle d’une voix plus assurée.

Arlam se contenta de sortir son jeu de cartes de sa poche avec nonchalance.

***

Auléna, Lucanos et leurs camarades bataillaient contre les gardes, qui possédaient l’avantage des armes. L’arcaniste interpella l’autre Sorcière au sujet d’un éventuel plan de secours, lorsqu’elle fut interrompue par un événement imprévu.

Au-dessus de leur tête, le dôme explosa ; il déversa un torrent de verre sur les bassins en contrebas, pour ensuite laisser apparaître trois silhouettes. Trois Sorcières. Il n’en fallut pas plus pour Lucanos. Le premier Homme qui tourna son regard vers elle poussa un cri de surprise, qui se mua en frayeur avant qu’un projectile enflammé ne le fasse taire de façon définitive.

Elle délaissa les objets qu’elle lançait jusqu’alors pour éloigner les geôliers. Ses mains créaient le feu, lui donnaient naissance au creux des paumes et le laissaient grandir entre ses poings.

Lucanos, l’Odalisque, la seule arcaniste de la collection de Hution Rerus, pouvait à nouveau exercer son art.

***

Dès que Mezina eut brisé le dôme, les trois autres Sorcières se jetèrent sans plus attendre au cœur du combat. Une chute de cette hauteur aurait été fatale à la plupart des Hommes ; pour eux, il s’agissait d’un petit bond, amorti sans peine par un simple sortilège voisin à celui qui leur permettait de voler.

Luan et Mezina repérèrent tout de suite les bellicistes et les rejoignirent : la première fit apparaître ses poignards, neutralisa un adversaire ; la seconde asséna un coup de pied dévastateur au suivant.

L’illusionniste observa l’amphithéâtre autour de lui. Les élémentalistes utilisaient l’eau des grands bassins présents dans la salle ; elles la projetaient avec force contre des gardes complètement dépassés. Son sang ne fit qu’un tour quand il se rendit compte que Nara ne se trouvait pas parmi elles.

***

La Sorcière laissa transparaître son soulagement, tandis que son assaillant offrait un visage médusé à la porte grande ouverte. Hution Rerus empoignait fermement le poignet de Nara, échevelée et à moitié dévêtue, la panique et la rage déformant ses traits. Son autre main était plaquée sur la joue du Seigneur, les ongles enfoncés dans sa peau, dangereusement près de l’œil. Son oreille gauche saignait, là où une de ses boucles d’oreille avait été arrachée.

— Que fais-tu ? rugit Hution tout en repoussant sa captive.

Cette dernière se précipita contre le mur et se recroquevilla, sans doute dans l’espoir de disparaître aux yeux des deux hommes.

— Arrêtez ça.

La voix du colosse s’échappa de sa gorge, presque malgré lui.

— Comment ? s’exclama son maître.

La prisonnière osa un coup d’œil vers la porte, où se tenait toujours le garde. Elle voulut s’élancer, tenter de passer en force, mais il se rua alors vers le Seigneur. Le coup de poing qu’il lui asséna rencontra sa mâchoire avec un bruit sec, puis l’envoya à terre, inconscient. Nara esquissa un mouvement incertain pour se relever et observa l’expression qu’affichait l’Homme.

L’espace d’un instant, son esprit échauffé oublia la porte, le plan d’évasion, la libération des Sorcières. Elle marcha vers lui sans la moindre crainte et les mots s’échappèrent de sa bouche :

— Pourquoi tu m’as aidée ?

L’individu, qui lui faisait face à présent, déglutit avec peine. Il s’approcha lentement, avec des gestes mesurés pour ne pas l’effrayer. Lorsqu’il arriva à son niveau, sa seule réponse fut :

— Nous ne sommes pas tous comme lui.

Elle le contempla sans un mot. Ses yeux oscillaient entre son visage et la sortie, derrière lui. Il s’écarta alors pour la laisser partir.

— Je m’appelle Talleck, ajouta-t-il avant qu’elle ne passe la porte. Talleck Neius.

Clairement troublée, sous le choc, Nara s’arrêta un instant.

— Merci, Talleck Neius.

Puis elle s’enfuit à toutes jambes.

***

Afin de pallier la désastreuse situation dans la demeure de Hution Rerus, des lances et sabres acérés avaient remplacé les simples matraques utilisées par les gardiens. Luan et une Sorcière erroubéenne, répondant au nom de Rohe, entouraient une Mezina décontenancée.

— Ils sont plus nombreux que nous, ça risque de devenir franchement dangereux. Et ils vont sans doute faire appel aux soldats de la ville.

Au vu de son expression, la petite belliciste avait compris ses craintes : que l’on amène de nouveaux cristaux et que chaque Sorcière présente se fasse massacrer, impuissante.

À sa grande surprise, Rohe se tourna alors vers elle et s’exclama :

— La collection de Hution, dans ses appartements ! Là-bas, il garde les biens de toutes ses esclaves.

La doyenne retrouvait peu à peu ses moyens, sa hargne, sa volonté. Mezina lui sourit et lança à Luan :

— Il faut prévenir Arlam, il pourra nous être utile.

Elles cherchèrent l’illusionniste quelques secondes, mais il demeura introuvable.

***

Nara courut jusqu’à atteindre le couloir qui séparait les deux parties de la demeure. Son cœur cognait contre ses tempes et tressautait dans sa poitrine. Sans même le percevoir, ses mains tremblantes plaquaient les restes de vêtements contre sa peau, comme une maigre armure contre les assauts des Hommes. La panique et la surprise la portaient ; ses jambes d’habitude si agiles se contentaient de battre les pavés à un rythme infernal, mécanique. Contre toute sa volonté, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle et réprimer un haut-le-cœur. L’attitude et les paroles de Talleck Neius la troublaient. Qu’avait-il essayé de lui faire comprendre ?

Alors qu’elle s’apprêtait à poursuivre sa course, des bruits de pas l’arrêtèrent. Le sang cogna plus fort encore contre ses oreilles, jusqu’à occulter tout autre son. Et si un garde surgissait et la ramenait dans les quartiers du Seigneur ? Et si la tentative d’évasion avait échoué à cause d’elle ? Nara chercha un objet pour se défendre, un endroit où se cacher, mais avant qu’elle n’ait pu faire le moindre geste, un homme lui rentra dedans à toute vitesse. Elle aperçut une chevelure noire, voulut se dégager, mais il attrapa ses épaules avec fermeté. Ses yeux, écarquillés par la peur, se levèrent pour découvrir le visage blême, mais souriant, d’Arlam.

***

Arlam, ravi de retrouver Nara saine et sauve, lui laissa un peu de répit. Elle semblait secouée et ne prononçait pas le moindre mot. Du bruit se fit entendre dans le couloir, derrière lui. Il tourna la tête pour découvrir avec soulagement Luan, Lucanos, Auléna et Mezina qui se précipitaient dans leur direction, accompagnées par une Sorcière d’Erroubo.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Allez, bouge-toi ! s’exclama Luan. Il faut trouver la collection d’armes et de vêtements de ce type pour…

Les yeux de la jeune belliciste croisèrent ceux de Nara. Deux regards bleus se jaugèrent une seconde durant, mais avant que l’Aïckoise n’ajoute quoi que ce soit, Lucanos déclara :

— Rohe, montre-nous la pièce où Hution garde nos affaires. On discutera plus tard.

***

Les appartements du Seigneur étaient vides. Il n’y avait plus aucune trace de lui, ni de Talleck Neius. Lucanos pénétra malgré tout avec prudence dans la chambre baignée d’obscurité. Une fois assurée qu’ils étaient les seuls présents, elle fit signe aux autres de lui emboîter le pas. Nara hésita un instant avant de franchir la porte. L’air de la pièce transpirait encore de l’attaque qu’elle avait subie à peine quelques minutes plus tôt. Elle ferma les yeux, inspira, ravala autant que possible la terreur qui lui nouait toujours la gorge. Elle devait agir, chaque seconde comptait.

— Il y a des cristaux incrustés dans les murs, expliqua Lucanos, insensible à sa réaction. On ne peut pas utiliser la magie ici, alors autant faire vite.

L’élémentaliste serra les poings et entra enfin. Les quartiers du Seigneur étaient construits de façon symétrique, et si d’un côté il y avait une salle d’eau, sans doute de grande taille, de l’autre se trouvait une pièce dont la porte était fermée. Lucanos tourna la poignée avec insistance, sans résultat. Mezina s’approcha puis échangea un regard avec Luan. Sans même prévenir, les deux bellicistes défoncèrent la cloison de bois à coups d’épaule.

Les Sorcières découvrirent des étagères remplies de parures colorées, des vitrines qui présentaient des armes ou des artefacts, et à terre des paires de chaussures parfaitement alignées. Une dizaine de portemanteaux soutenaient des chapeaux divers et variés. Nara repéra tout de suite son arc et ses vêtements, les derniers objets à avoir été placés là. Elle se jeta dessus et commença à se changer, sans se soucier de la présence d’Arlam qui tourna la tête avec pudeur. Auléna et Lucanos cherchèrent leurs propres biens tandis que Luan brisait les vitrines.

— Il y a beaucoup trop de vêtements et d’armes pour le nombre de Sorcières retenues captives ici, remarqua soudain Mezina.

Arlam se plaça au centre de la pièce et commença à compter les artefacts disposés sur les murs ; une vingtaine d’entre eux ne retrouveraient jamais leur propriétaire.

— Je vous ai dit ce qui arrivait à celles qui tentaient de s’évader, grimaça Rohe.

Presque avec timidité, la doyenne avait retrouvé sa robe erroubéenne, aux couleurs ternies par le temps. Une fois Auléna et Lucanos elles aussi vêtues de leurs tenues respectives, les Sorcières sortirent d’un pas vif pour retourner auprès de leurs consœurs dans l’amphithéâtre.

***

Ils arrivèrent sous les exclamations de stupeur des gardes, et les cris de joie des Sorcières. Devant le désordre grandissant, Mezina se jeta à nouveau dans la bataille.

— Vos armes et vos affaires sont dans les quartiers de Hution ! hurla-t-elle. Vous pouvez tout récupérer et partir d’ici !

Tandis que leurs consœurs empruntaient le couloir en direction de la collection de Hution Rerus, les six Sorcières qui en revenaient tâchèrent de faire barrage aux gardes qui bloquaient la sortie, toujours plus nombreux. Il fallait à tout prix gagner du temps, en espérant qu’aucun n’apporterait de cristal assez imposant pour les empêcher de fuir à travers le dôme brisé. Elles voleraient toutes hors du domaine ou seraient piégées à l’intérieur, avec la mort comme seule perspective.

Mezina et Luan chargèrent les gardes, la première en esquivant les armes, la seconde en les parant à l’aide de poignards qui semblaient apparaître dans ses paumes aux moments les plus opportuns. Elle ne tua personne, sans doute encore trop réticente dans son jeune âge, mais tailla et trancha aux points stratégiques des articulations. L’autre belliciste enchaînait les coups dévastateurs, ses poings fortifiés par la magie. Les os craquaient et se brisaient, quand les corps n’étaient pas expulsés à plusieurs mètres de là.

Rohe ne s’était sans doute jamais battue de sa vie, Arlam de même, aussi Nara resta-t-elle près d’eux pour les protéger, une flèche encochée dans son arc. L’illusionniste fouillait parmi ses cartes pour en trouver une qu’il pourrait utiliser dans une telle situation, mais la frénésie qui habitait ses mains ne lui permettait pas d’autre chose que les mélanger et les écorner. Certains Hommes parvinrent à franchir le mur de coups de Mezina et Luan et se ruèrent vers eux. La flèche de Nara trouva l’abdomen du premier garde, et elle balaya le second en faisant appel à l’eau des bassins. Déjà, des Sorcières revenaient des quartiers de Hution et rejoignaient Luan et Mezina. L’avantage de la magie, déjà pressenti lors de la destruction des cristaux, devenait vite écrasant à présent que les bellicistes avaient toutes retrouvé leurs armes.

Un garde réussit à se faufiler jusqu’à Nara, qui s’empara d’une nouvelle flèche, mais n’eut pas l’occasion d’en faire usage : il lui arracha l’arc des mains et le cassa en deux sur son genou. Le bruit sec stupéfia la Sorcière une seconde. L’Homme en profita pour lui frapper le visage avec une moitié de l’arme. Le bois rencontra la peau, fit vibrer l’os. Désorientée, obnubilée par le goût du sang dans sa bouche, l’Aïckoise se tourna vers lui avec lenteur et aperçut le métal qui brillait désormais entre les doigts de son assaillant.

Elle appela l’eau, chaque goutte à sa portée, consciente qu’elle ne serait pas assez rapide.

Mais elle n’aurait pas à l’être.

Malgré le fracas enivrant des Sorcières qui l’emportaient sur les Hommes, le bruit de la nuque qui se brisa se distingua clairement. Jamais Nara n’avait vu Mezina bouger si vite, avec une telle détermination. Toutes deux regardèrent le garde tomber à genoux, puis s’écrouler complètement. Leur immobilité paraissait totalement incongrue au milieu des combats assourdissants, des cliquetis de métal et des hurlements autour d’elles.

La belliciste rousse tourna ses yeux vers Nara, euphorique. Elles allaient réussir, les prisonnières regagneraient enfin leurs foyers et leur liberté. Une victoire sur les Hommes, que chaque captive, à Froidelune ou ailleurs, méritait. Devant la mine béate de son amie, Mezina éclata de rire. Un rire féroce, libérateur.

Puis une lance lui transperça la poitrine.

***

Il y eut une seconde de silence, comme suspendue dans le temps.

Brisée par un vacarme assourdissant. Les Sorcières poussèrent des cris de rage et de douleur ; leur furie redoubla à l’encontre de leurs ennemis. Toutes se ruèrent sur eux, l’air crépitait presque sous la pression de la magie à présent déchaînée et le fracas des armes des Sorcières contre celles des Hommes. Le garde qui avait envoyé sa lance sur la rouquine se noya dans son propre sang quand une autre belliciste planta une lame dans sa gorge.

Nara se précipita vers Mezina pour comprimer la blessure, mais déjà ses yeux s’éteignaient. Un sourire incertain flottait toujours sur ses lèvres. Les mains de Nara, couvertes de sang, secouaient son amie par l’épaule dans l’espoir de l’empêcher de perdre connaissance, sans même comprendre que la vie s’en était déjà échappée.

— Nara…

La voix d’Arlam lui parvint parmi le brouhaha ambiant, apaisant malgré la peine qui transparaissait. Elle devrait s’installer sur l’artefact de l’illusionniste et ne pourrait emmener le corps de son amie. Comme un adieu, elle ferma les paupières de Mezina avec douceur, se releva et réprima les sanglots qui lui prenaient la gorge.

— Nara, il faut que tu bouges.

Cette fois-ci, Lucanos s’était exprimée avec une fermeté implacable. Elle fit un geste pour s’emparer de son bras, pour l’obliger à réagir, mais l’Aïckoise se détourna enfin et déclara :

— Partons d’ici.

***

Parmi les objets qui composaient la collection de Hution Rerus se trouvaient ceux qu’utilisaient les Sorcières pour voler. Tous différents et uniques, ils prenaient les formes les plus improbables et chaque personne habitant les cercles le choisissait à l’âge de quinze ans pour ne jamais en changer.

À nouveau vêtues comme à la veille de leur capture, et non comme de vulgaires concubines, les Sorcières revenaient peu à peu dans l’amphithéâtre en brandissant ces instruments divers et variés. Bien décidées à sortir de cette maison de malheur, elles prirent enfin la voie des airs. Rohe s’approcha de la dépouille de Mezina et l’étreignit avec tendresse.

— Je l’amènerai au Bois Refuge, elle reposera auprès de ses sœurs.

Incapable de prononcer le moindre mot, Nara serra la mâchoire. Elle aurait dû protester, garder près d’elle le corps de celle qui avait été sa plus chère amie durant ces dernières années, mais elle ne réussissait pas à bouger d’un cil.

La doyenne caressa la joue de la rouquine, puis ajouta :

— L’arbre sur sa tombe fleurira longtemps.

Rohe s’avança sur le large fragment d’écorce qui lui permettait de voler et la fit léviter légèrement vers le dôme brisé. Elle attendait que les autres Sorcières aient toutes pris la fuite avant de les suivre à son tour.

Lucanos virevoltait toujours parmi les flammes qu’elle créait, et tenait un bâton au bois foncé et noueux au bout duquel se trouvait un globe de verre à la teinte jaunâtre. De l’huile sans aucun doute, afin d’améliorer les performances de l’arcaniste. Dans son autre main, elle agrippait un grand éventail de plumes agrémenté d’un manche de bronze. Nara devina qu’il s’agissait de son artefact de vol, si incongru fût-il.

Les gardes semblaient désemparés face à cet ensemble de Sorcières assoiffées de liberté et de vengeance. Ils reculaient peu à peu devant leurs assauts, incapables d’endiguer leur colère.

Au milieu de ce désordre, la carte-fée d’Arlam grandit et il tendit la main vers Nara qui la saisit d’un geste hésitant. Quand la carte commença à se soulever, elle manqua de perdre l’équilibre, mais se redressa avec assurance. Arrivés au niveau du toit, elle observa le tableau qui se dressait sous leurs pieds : des soldats de Froidelune commençaient à débarquer, toutes armes dehors, mais déjà les Sorcières s’envolaient vers leurs terres sous leurs regards ahuris.

Luan les rejoignit sur le toit. Nara remarqua qu’elle se déplaçait sur deux larges disques, un artefact mobile et efficace pour une belliciste. Quand la petite Sorcière fronça les sourcils en sa direction, elle s’aperçut soudain que tous les visages s’étaient tournés vers elle, comme dans l’attente de quelques mots. L’Aïckoise déglutit avec peine avant de se lancer avec une hargne qu’elle n’avait pas soupçonnée :

— Hommes, si vous pensez que cette libération est unique ou exceptionnelle, laissez-moi vous le dire : vous vous trompez ! Elle sera bientôt suivie par une vague qui déferlera sur vous et vous engloutira jusqu’au dernier. Vous regretterez le mal que vous avez infligé au peuple des Sorcières !

La sensation de ridicule se noyait sous la colère ; Nara n’avait aucune idée de ce qu’elle racontait. Elle improvisait, crachait ces mots qui semblaient s’échapper de son esprit avant même qu’elle ne puisse y réfléchir.

— Mes sœurs, c’est la fin de la peur ! Mon nom est Nara Tialle, je viens du cercle du fleuve Aïcko, et je compte tout faire pour mettre fin aux souffrances que nous subissons depuis trop longtemps ! Pour toutes nos sœurs massacrées par les Hommes ! Faites passer le message, Hommes, Sorcières ! Cette époque s’achève maintenant !

Des exclamations de joie jaillirent au-dessus de la coupole brisée. Les Sorcières s’éloignèrent toutes, non sans exercer encore leur art guerrier à l’intention des hommes d’armes qui ripostaient tant bien que mal.

Alors qu’ils s’apprêtaient à quitter définitivement Froidelune, durant une seconde, l’élémentaliste reconnut dans la foule le jeune garde qui l’avait aidée. Talleck Neius lui fit un petit signe de main, accompagné d’un maigre sourire.

Accroupie auprès de son ami, Nara ne sentit pas les larmes rouler le long de ses joues.

***

L’exaltation qui régnait était palpable. L’ambiance avait presque paru festive lorsque toutes les Sorcières s’étaient séparées afin de rentrer chez elles. Nara espérait que les échos de leurs actions parviendraient dans tous les cercles, et davantage auprès des souveraines. Elle n’avait pas revu Rohe, et encore moins Auléna qui avait disparu à la première occasion.

Arlam avait conduit Nara et Luan jusqu’à sa cachette dans la forêt, non loin de Froidelune. La belliciste poussa un long soupir de soulagement une fois que ses pieds touchèrent le sol.

— Ton artefact te demande trop d’effort, souffla son cousin. Tu n’es pas assez endurante, ma petite Luan.

Cette dernière lui adressa une grimace et se laissa tomber à genoux. L’élémentaliste, quant à elle, s’empressa d’ouvrir sa besace pour vérifier que rien ne manquait.

— J’ai pris soin de ton paquetage, dit Arlam. Tout est intact, ne t’en fais pas.

Après avoir refermé son sac, l’attention de Nara dériva vers celui de Mezina, coincé dans un tronc creux. Elle n’osa pas esquisser le moindre geste en sa direction, encore moins l’ouvrir. Il ne contenait rien de personnel ; la belliciste n’avait rien conservé de sa vie au Bois Refuge et n’avait rien acquis de précieux dans son cercle d’adoption. Nara demeura pétrifiée ainsi, incapable de choisir entre emporter les affaires de son amie et les abandonner là.

Arlam la laissait se recueillir un instant et remettait ses atours sorciers lorsque sa cousine intervint d’un ton brusque :

— Bon, c’est fait. Maintenant, on y va.

Nara sursauta, comme si elle s’éveillait d’un rêve, fronça les sourcils et rétorqua :

— On a pas été présentées, je crois. Mais ça doit venir de mes mauvaises manières d’Aïckoise.

— Luan Ertolomaï. Je suis la cousine de la Sorcière que tu as foutue dans les ennuis jusqu’au cou.

Les deux jeunes filles se défièrent ; le faciès tout entier de Luan reflétait son hostilité. Elles se contemplèrent en chien de faïence devant un illusionniste décontenancé.

— Je n’oblige personne à m’accompagner. Arlam a fait le choix de me suivre et tu dois le respecter, déclara Nara d’une voix qu’elle voulut posée, mais que le courroux secouait.

L’intéressé évita soigneusement de s’immiscer dans la conversation. Il ramassa sa carte et lui fit prendre les dimensions souhaitées. Enfin, quand il constata que la tension entre sa cousine et son amie ne s’estompait pas, il soupira :

— Nous devrions partir d’ici. Ils vont sans doute fouiller les environs.

Sans une parole, chacun s’empara de ses biens avant de s’envoler. Nara laissa le sac de Mezina : le toucher représentait pour elle une transgression envers la belliciste. Elle rumina sa colère face à l’attitude de Luan, sans compter celle d’Arlam. Mais comment aurait-elle pu lui en vouloir alors qu’il venait de la sauver une nouvelle fois ?

***

Ils volèrent longtemps : le soleil commençait à décliner à l’horizon quand ils amorcèrent leur descente vers les vastes plaines à l’ouest de Froidelune. Sur le chemin, le choc avait peu à peu abandonné Nara pour laisser place à la peine. Le corps sans vie de Mezina, toujours souriante, la poursuivait. Son amie, son dernier repère dans ce monde hostile. Et elle n’avait même pas été capable de la prendre dans ses bras, de s’assurer qu’elle reposerait dans un lieu paisible.

Elle espérait que Rohe la ramènerait au Bois Refuge sans problèmes.

Cette douleur écrasante était talonnée, loin derrière, par la déception de ne pas avoir gardé la trace de Lucanos. L’arcaniste dégageait une aura qui lui aurait été d’une grande aide dans son voyage. Sans parler des flammes qui jaillissaient de ses paumes.

Et parfois, quand la peine et l’amertume s’atténuaient, Nara aurait voulu se sentir fière. Puis honteuse de cette fierté. Elle avait réussi ce que nul n’avait osé durant plus de vingt ans : la destruction d’une demeure humaine et la libération de ses prisonnières. Mais le dernier rire de Mezina lui revenait chaque fois qu’elle se permettait d’y songer.

Et enfin, elle tâchait d’étouffer cette sensation poisseuse qui s’accrochait à elle, ce dégoût et cette peur, trop égoïstes en de telles circonstances. Elle chassait des mains invisibles, rajustait ses vêtements pour couvrir sa peau, jetait sans cesse des regards en arrière, alors même que défilait le paysage vide. Par automatisme, ses doigts trouvaient de l’air là où pendait auparavant sa boucle d’oreille gauche. Elle n’avait pas songé à la chercher avant de quitter le domaine. L’un des seuls bijoux qu’elle tenait de sa mère, désormais perdu.

Nara plissa les yeux afin de comprendre pourquoi Arlam avait choisi de s’arrêter à cet endroit. Ils étaient certes à bonne distance de Froidelune, mais elle aurait souhaité s’éloigner plus encore. D’autant que la fatigue de Luan, causée par de longues heures de vol sur un support inconfortable, la ravissait. Son propre artefact lui prodiguait un minimum de repos en comparaison.

C’est alors qu’elle repéra un petit campement à terre, près d’un ruisseau. Quand elle toucha le sol aride, elle reconnut la personne qui s’était installée là.

— Mais qui voilà ! lui lança-t-elle.

La voix de Lucanos s’échappait de derrière son masque, un brin moqueuse. Nara tenta de dissimuler son contentement : retrouver l’arcaniste de cette façon était une bienheureuse coïncidence. Dans l’espoir de conserver son respect, du moins si elle était capable d’en éprouver pour qui que ce soit, l’Aïckoise devait la jouer fine pour la convaincre de la suivre dans son périple. Mais les mots se bousculaient toujours dans sa tête, et ce fut la surprise qui la cueillit quand Lucanos reprit :

— Inutile d’expliquer, j’en suis. Si je peux tuer de l’Homme, je n’ai pas besoin d’en savoir plus.

Arlam et Nara échangèrent un regard, troublés par la désagréable impression que Lucanos possédait une longueur d’avance sur eux. Luan, plus renfrognée encore que lors de leur altercation dans la forêt, explosa :

— Mais vous vous entendez parler ? « Tuer de l’Homme » ? Mais c’est en allant les provoquer que vous avez fini dans ce trou à rat ! Vous n’avez pas conscience de ce que vous dites, c’est pas possible !

— Tu es trop jeune, je ne pense pas que tu puisses comprendre, répondit Lucanos avec calme.

— Je ne suis pas idiote ! Toute votre histoire, c’est de la folie ! Tiens, toi, Nara, est-ce que tu as ne serait-ce que l’ombre d’un plan ? Ou bien tu avances à l’aveuglette, en espérant que personne ne sera blessé ? Ou tué, comme Mezina ?

— Tu ne sais rien ! hurla Nara, poignardée par la remarque. Personne t’a jamais attaquée, personne t’a jamais enfermée ! Tu connais que le petit cocon soyeux du Bois Refuge !

— Et toi tu ne te rends pas compte de ce que tu entreprends !

Incapable de répondre, Nara s’empara de son sac avec rage et s’éloigna de plusieurs pas.

— Grandis un peu et fous-moi la paix !

Sous les regards médusés de Lucanos et d’Arlam, Nara érigea quatre murs autour d’elle à l’aide de sa magie, ne laissant place ni à une entrée ni à la discussion. Elle laissa tomber sa besace d’un geste irrité et se recroquevilla. Ses yeux, levés vers le ciel, découvrirent les étoiles qui commençaient à scintiller dans la nuit encore claire avant de disparaître, brouillées par les larmes qui coulaient le long de ses joues.

Luan avait raison : malgré tous ses préparatifs, son départ d’Aïcko avait été poussé par un souci de danger imminent, une immédiateté et une proximité qui l’avait empêchée de prendre du recul, de s’accorder la moindre réflexion quant à la hauteur de la tâche qui l’attendait.

Nara commençait à peine à comprendre à quel point elle serait démesurée.

Commentaires

Comment ça tabasse !
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dimanche 7 juin à 14h30
Je me souvenais bien de ce chapitre... il m'avait choquée à la première lecture !
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vendredi 26 juin à 18h06
Un chapitre qui a également été très difficile à l'écriture...
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samedi 27 juin à 16h10
Alors là, je veux bien te croire !
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lundi 29 juin à 10h18
Ce n'était finalement pas si compliqué de s'évader, il suffisait d'une aide extérieure ! ;) En tout cas, c'était épique et passionnant. Par contre, l'altercation entre les filles à la fin laisse présager de nouvelles difficultés... Si elles ne sont pas capables de s'entendre entre elle, ce n'est pas gagné ! ^^
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mardi 22 juin à 14h21